Sophie Montel: “Ce qui arrive à Florian Philippot est injuste”

Conversation avec la première tête coupée par Marine Le Pen

marine lepen sophie montel philippot

Les lecteurs de mes deux romans le savent, je ne manque pas de curiosité pour les personnages féminins franc-comtois, surtout s’ils ont du caractère. Comtoise rends toi ! Nenni ma foi, pour féminiser la devise régionale. Sophie Montel peut-elle entrer dans cette catégorie ?

Rencontre avec une “apparatchik”

C’est la question que je me posais en me rendant à son domicile, samedi, dans une bourgade du Grand Besançon. La veille, alors qu’elle était sous le feu des médias parisiens, elle avait accepté le principe d’une conversation et m’avait donné rendez-vous. Trente ans de Front. Une apparatchik, comme elle en plaisante elle-même. Licenciée en histoire, attachée de groupe au conseil régional de Franche-Comté, puis conseillère régionale, présidente de groupe. Le feu des médias, déjà, lorsqu’elle manque de reprendre la circonscription de Pierre Moscovici, en février 2015, mobilisant la venue de Manuel Valls deux fois. Le feu des médias toujours, lorsqu’elle n’est pas très loin de devenir la seule présidente de région FN, dix mois plus tard. Au Front comme ailleurs, on se fait beaucoup d’ennemis en trente ans de politique. Mais Sophie Montel imaginait-elle subir un jour ce courroux de Marine Le Pen ?

Lalanne désavoue Montel

Vendredi, tous les conseillers régionaux FN de Bourgogne-Franche-Comté ont reçu l’ordre de quitter le groupe qu’elle présidait à Dijon et d’en recréer un nouveau sans elle. Sur vingt-quatre élus, six ne l’ont pas lâchée et siègent aujourd’hui avec elle chez les non-inscrits. Et l’ordre venait d’en haut. Il avait été soigneusement préparé. Jeudi, Marine Le Pen l’a reprise de volée sur Twitter, avec le compte « Anne Lalanne ». « Anne Lalanne », le fameux compte Twitter dont la présidente du FN niait être la titulaire, avant de se prendre les pieds dans le tapis en envoyant un mail à des journalistes avec l’adresse dudit compte. Jeudi, « Anne Lalanne » n’est pas contente et tance Sophie Montel en lui reprochant une provocation.

Le travail de réflexion nécessaire ne fait pas bon ménage avec la provocation grossière… https://twitter.com/sophie_montel/status/880315292131393540 …

La provoc’ en est-elle vraiment une ? Sophie-la-malicieuse souhaite participer au débat de la refondation du FN, initiée par Marine-la-patronne. Et elle pose la question suivante sur Twitter : « Pour la refondation du FN, souhaitez-vous parler : A) D’identité et de musulmans B) De tous les sujets ». Anne Lalanne dégaine : « Le travail de réflexion nécessaire ne fait pas bon ménage avec la provocation grossière… ». Pourtant, la présidente du FN sait quelles sont les positions de Sophie Montel. Celle-ci les a exposées clairement au dernier bureau politique. L’approche du FN sur l’immigration peut être vécue comme anxiogène par de nombreux électeurs. Ceux-là ont questionné Sophie Montel sur les marchés. « Ma fille a épousé un homme originaire de tel pays. Seront-ils expulsés si vous arrivez au pouvoir ? ». Et beaucoup d’autres, du même tonneau. « J’voudrais bien voter pour vous, mais j’peux point ! ». Là où beaucoup d’autres expliquent que c’est la sortie de l’euro qui génère de l’anxiété et constitue le plafond de verre, Montel prend le contre-pied.

Bay et Olivier en embuscade

Qu’elle l’expose au bureau politique dans l’indifférence générale passe encore. Mais qu’elle en plaisante sur Twitter, Marine Le Pen met le holà. Or la candidate du FN à la présidentielle sait très bien, au moment où elle recadre Montel sur Twitter, que la décision de la débarquer de sa présidence de groupe à Dijon est déjà prise. Sophie-la-naïve ne peut pas l’imaginer. Au fait, quelle est la raison officielle de cette disgrâce ? Le fait que Montel ne souhaite pas sanctionner deux de ses lieutenants au conseil régional, Julien Acard et Antoine Chudzik, suspendus du parti depuis quelques jours pour avoir critiqué l’organisation logistique des élections législatives. Des bulletins, des tracts qui n’arrivent pas en temps voulu. En trente ans de Front, Montel n’avait jamais vu ça et elle ne s’est pas privée de le dire en haut lieu.

L’élue franc-comtoise n’a donc aucune raison de se priver des services de ses hommes de confiance. Ajoutant que cette critique sur l’organisation a été largement partagée dans le Front de la France entière, toutes tendances confondues. Marine Le Pen considère cet acte d’autonomie comme un refus de se soumettre à son autorité. Et voilà comment on décide de couper la tête de Sophie Montel. Reconnaissons-le, il est difficile de croire que Marine Le Pen ait pris une telle décision sur des motifs aussi futiles. Ce qui est reproché à Montel, c’est de seconder Florian Philippot avec beaucoup de zèle. Elle énerve beaucoup de cadres du FN, et de proches de Marine Le Pen. Parmi eux, Nicolas Bay, le secrétaire général, et Philippe Olivier, beau-frère de la présidente. Montel n’a pas l’air de les apprécier non plus, ces deux-là. Elle a vécu la scission. Bay et Olivier étaient du camp des mégrétistes ; elle était restée fidèle au patriarche. Bay n’apprécie pas, il est vrai, qu’on critique l’organisation de la campagne des législatives dont il avait la responsabilité.

Ligne contre ligne

Mais, idéologiquement, Bay est de ceux qui critiquent la ligne sociale-souverainiste incarnée par Philippot et partagée par Montel. Même sur les sujets sociétaux, il s’est opposé à elle. Coïncidence distrayante : c’est à l’occasion d’un repas à Montretout où Marine Le Pen a annoncé à ses cadres qu’elle souhaitait réintégrer Nicolas Bay, qu’elle a découvert la présence de deux jeunes hommes inconnus. Il s’agissait de Florian et Damien Philippot. Ces deux-là, et en particulier le premier, elle a appris à les aimer.

A ce propos, on l’interroge sur leur rôle dans la préparation du débat du second tour. On a lu dans Le Canard, qu’ils faisaient partie des mauvais conseilleurs, ceux qui ont préconisé de cogner sur Macron comme une sourde afin de le faire craquer. Elle les innocente. Ils ont simplement préparé les fiches thématiques. Celui qui a pu avoir une influence délétère, c’est Philippe Olivier. Tiens, tiens… Du reste, Sophie trouve des excuses à Marine. « Elle était fatiguée, faisait trois déplacements par jour… » Quoi qu’il en soit, Sophie Montel convient que les conséquences de ce débat se sont vite traduites sur le terrain.

Boules de neige à Strasbourg

De terrain, nous en changeons. On a envie qu’elle nous raconte cette histoire des assistants parlementaires du MoDem, qui a quand même fini par aboutir au départ de trois ministres, dont François Bayrou, ex-Garde des sceaux et de la moralisation de la vie politique. C’est elle, et son lieutenant Antoine Chudzik qui ont déclenché l’affaire judiciaire. Elle raconte. « Nous googlisions tous les assistants parlementaires des députés français au Parlement européen dans notre bureau. Nous cherchions à savoir s’ils apparaissaient dans des organigrammes de partis ou de campagnes électorales. Parce que c’est exactement cela qui nous était reproché. » Et ils trouvent. Ensuite, il fallait faire le signalement au procureur. Au FN, personne ne se bouscule, en pleine campagne électorale, pour jouer les auxiliaires de justice. Alors, Marine Le Pen finit par trancher, appuyé par Florian Philippot, c’est Sophie Montel qui doit finir le (sale) boulot. Le travail continue toujours, d’ailleurs.

Un gros poisson…

Mon hôtesse m’offre une info exclusive : le prochain poisson est un gros. Il fait aussi l’objet d’un signalement de sa part. Il n’est plus député européen et siège aujourd’hui au Palais-Bourbon ; il préside un groupe et a décidé de ne pas porter de cravate ; vous avez deviné ? Cette histoire participe à notre perplexité sur la disgrâce de Montel. Pourquoi Marine Le Pen décide-t-elle de s’en prendre à celle qui a démontré que ce qui était reproché au FN constituait en fait un système généralisé ?  Considérer que c’est juste un acte d’autorité, c’est un peu court ! N’est-ce-pas Philippot qu’on vise à travers elle ? Ce dernier est-il encore le stratège préféré de Marine Le Pen ? La malédiction des numéros deux du FN va-t-elle faire une nouvelle victime ? Sophie Montel ne veut pas y croire. « Ce n’est pas logique. Cette stratégie a fait ses preuves. C’est celle de Marine. Je n’ai jamais cru à l’union des droites. Elle non plus. » Elle ne veut pas y croire mais se lance dans un long plaidoyer pour son ami Florian. On lui reproche d’être cassant ? Son image au sein des adhérents du FN n’est-elle pas écornée par une attitude froide, qui passe parfois pour de l’arrogance ? Que nenni ! « En fait, il est réservé.» Et elle finit par lâcher : « Je déteste l’injustice. Lutter contre l’injustice, c’est le fil rouge de ma vie politique. Et ce qui arrive à Florian est injuste.» Sophie Montel a enfin lâché le morceau. Elle sait pertinemment que c’est Philippot qui est visé. Que les critiques d’Acard et Chudzik, ou de ses tweets « provocateurs » ne sont que des prétextes. Qu’il ne s’agit pas seulement d’un coup de sang de Marine Le Pen.

Florian et Sophie ont lancé comme un défi

Sophie Montel et Florian Philippot demandent l’apaisement. Y croient-ils seulement ? Celle qui a perdu son statut de leader du Front en Bourgogne-Franche-Comté, et qui s’amuse des premières bisbilles autour de sa succession à la tête du groupe au Conseil régional, a vécu la violente histoire de son parti. Elle promet d’accompagner Acard et Chudzik devant les instances disciplinaires du parti pour les défendre avant d’ajouter : « Peut-être que je serai suspendue d’ici là et que ce sera aussi pour me défendre. »

Sur le chemin de retour, je repense à ce que je lui ai glissé au milieu de notre longue conversation. Je lui ai dit mes doutes sur les qualités de chef de Marine Le Pen. Que penser de quelqu’un qui laisse pourrir des situations, incapable de convoquer Marion Maréchal Le Pen et Florian Philippot et de leur intimer l’ordre de se parler, enfin ? De quelqu’un qui finit par couper une tête sous la pression de son entourage ?

A-t-elle vraiment l’étoffe d’un chef ? N’est-ce pas rassurant qu’elle ne soit pas devenue présidente de la République ? Sophie Montel a gardé ses réponses pour elle. On la comprend. Qui sait si ses réponses n’auraient pas aggravé son cas…

Macron l’hyperprésident

Quand Jupiter dissémine l’opposition

Christian Jacob a piqué une belle colère hier. Et on ne peut pas franchement donner tort au président du groupe LR à l’Assemblée. Une tradition, vieille de plusieurs décennies, accordait au plus important groupe d’opposition un poste de questeur sur les trois que compte l’Assemblée nationale. La questure constitue un lieu stratégique au Palais-Bourbon puisqu’elle a la haute main sur le budget de la Chambre. L’usage voulait donc que l’un des trois questeurs soit désigné parmi les députés opposants, afin qu’il puisse contrôler la majorité dans ces missions d’importance. Ainsi, lorsqu’on votait pour les questeurs, les députés de la majorité s’abstenaient de participer au scrutin pour celui réservé à l’opposition. Mais hier, rien ne s’est passé comme d’habitude.

L’opposition façon puzzle

Eric Ciotti a obtenu 146 voix, 46 de plus que les effectifs de son groupe, agrégeant certainement des voix d’autres groupes d’opposition. Cela aurait dû suffire à son élection. Mais un grand nombre de députés de la majorité a influé sur le résultat, choisissant un opposant plus commode, Thierry Solère. Ce dernier est désormais connu pour avoir créé le groupe au nom hilarant de « constructifs ». C’est aussi un proche du Premier ministre et du ministre de l’Economie. Qui n’a pas caché son intention de voter la confiance au gouvernement. Autant dire qu’il est dans la majorité.

Christian Jacob a donc logiquement pris à témoin le président de l’Assemblée nationale, François de Rugy, qui semblait gêné du haut de son perchoir.

Christian Jacob: “Les droits de l’opposition… par BFMTV

Il est peu imaginable que les députés LREM aient pris seuls l’initiative de piétiner une si ancienne tradition parlementaire. Les sergents Ferrand et Castaner ont bien dû mobiliser quelques troupes pour dégager l’épouvantail Ciotti et promouvoir le moderne Solère, à qui on devait renvoyer l’ascenseur après avoir amorcé la déflagration de l’opposition de droite. Et à qui obéissent donc Ferrand et Castaner sinon à celui qu’une presse en pâmoison surnomme « Jupiter » ?

On comprend donc la décision du groupe LR de ne pas participer au bureau de l’Assemblée nationale. Nuit chaude dans l’hémicycle. Suspension de plus deux heures avec un Rugy introuvable. Et les six vice-présidences qui reviennent au groupe LREM faute de candidats de l’opposition. Deuxième jour de la législature, première crise parlementaire. Jupiter fait très fort !

Sarkozy? A côté, ce n’était rien

Le même jour, Gérard Larcher annonçait que le président avait l’intention de réunir le Congrès à Versailles la veille de la déclaration de politique générale de son Premier ministre. On nous avait promis le retour du président qui préside au-dessus de la mêlée, laissant le chef de gouvernement gouverner et diriger la majorité parlementaire. On retrouve un hyperprésident vibrionnant, s’occupant de tout, écrasant son assesseur, s’asseyant sur les usages parlementaires et piétinant les droits de l’opposition. Nicolas Sarkozy, qui s’y connaissait en hyperprésidence vibrionnante, n’aurait pas pu faire le quart de la moitié de ce qu’Emmanuel Macron ose depuis quelques semaines sans être taxé de dérive poutinienne.

Cette histoire de questure peut paraître anecdotique, elle n’en est pas moins révélatrice d’un état d’esprit. Mais évidemment, pas un mot sur cette histoire au journal de 20h de France 2. Service public oblige… Défendre les droits de l’opposition, la séparation des pouvoirs, le contrôle du budget de l’Assemblée nationale, pourquoi pas ? Mais quand même pas avec Eric Ciotti et Christian Jacob ! Ainsi va le petit monde politico-médiatique en ce début d’été 2017. Comme me le souffle un bon esprit : « jusqu’ici, tout va bien ! »

Législatives: décomposition maximale

Eparpillée, la politique française va devoir se recomposer

Les administrateurs de l’Assemblée nationale sont soulagés. Aucune salle ne pouvait accueillir plus de 400 députés, nombre qui était promis au futur groupe LREM par les sondages depuis une semaine. On peut imaginer qu’Emmanuel Macron ressente aussi un soulagement. Un tel groupe pléthorique aurait généré un joyeux « foutoir », terme prêté au président lui-même. Avec une majorité absolue d’une vingtaine de sièges, et le renfort du groupe Modem, la majorité présidentielle compte à peu près le même nombre de députés que celle de l’UMP en 2002, après la victoire de Jacques Chirac contre Jean-Marie Le Pen.

La guerre des LR aura-t-elle lieu?

Comme la semaine dernière, l’abstention a battu des records. Elle a atteint presque 57%. Il semble que les prévisions de majorité massive aient démobilisé les électeurs du parti présidentiel, soit qu’ils aient considéré que l’affaire était déjà dans le sac, soit qu’ils aient souhaité modérer l’ampleur de la victoire. On craignait qu’il n’y ait pas de véritable opposition organisée à l’Assemblée nationale. Des questions se posaient et continuent de se poser sur les députés issus de LR. Y aura-t-il un groupe ou deux, une scission intervenant entre ceux qui sont décidés à ne pas voter la confiance à Edouard Philippe et ceux qui sont tentés de le faire ?

L’autre vainqueur de ce second tour est incontestablement Jean-Luc Mélenchon. Le nouveau député des Bouches-du-Rhône devrait pouvoir former un groupe parlementaire ne dépendant pas du PCF. C’était exactement son objectif avant de démarrer la campagne de la France insoumise pour ses élections législatives.

Grand-huit du FN, zéro pointé pour Philippot

Quant au FN, il échoue à la constitution d’un groupe. Il obtient toutefois davantage de sièges (8) que ce qui lui était promis cette semaine (3 à 4). Il est intéressant de se pencher sur la composition des nouveaux députés FN. La garde philippotiste est la véritable perdante puisque Florian Philippot lui-même, son frère Damien, Sophie Montel et Kévin Pfeffer ont été battus. Pour compenser, il semble bien que la majorité penche vers le FN du Nord, davantage sur la ligne social-souverainiste donc, par rapport à celui du Sud. Marine Le Pen est élue pour la première fois député dans le Pas-de-Calais. Mais elle doit quitter une présidence de groupe à Strasbourg pour siéger parmi les non-inscrits au Palais-Bourbon, ce qui signifie que ses moyens de peser hors de la salle des quatre colonnes seront réduits à peau de chagrin. Elle aura en tout cas fort à faire pour empêcher qu’une guerre sans merci oppose Florian Philippot à ses nombreux adversaires. En aura-t-elle la possibilité ? En aura-t-elle seulement l’autorité ? Son score confortable (56,8%) à Hénin-Beaumont peut l’y aider.

Les personnalités battues au second tour © AFP Frédéric BOURGEAIS

Enfin, le PS et ses alliés parviennent à conserver une grosse quarantaine de sièges, ce qui n’est pas si mal, si l’on considère son poids d’aujourd’hui dans l’électorat. Mais ses élus seront de deux catégories : ceux – les plus nombreux – qui doivent leur élection à la mansuétude d’Emmanuel Macron à leur égard, en ne leur opposant pas de candidat. Et ceux qui ne lui doivent rien, en battant parfois un candidat LREM. Ces derniers semblent aujourd’hui, alors qu’ils sont minoritaires, les plus vindicatifs. Là encore, est-il envisageable que les uns votent la confiance et d’autres pas ? Une telle cohabitation est-elle possible entre ces deux catégories d’élus dans un même groupe ?

La prochaine configuration des groupes parlementaires donnera quelques indications sur les lignes de force, en vue des futurs congrès de partis, en particuliers ceux de LR, du FN et du PS. C’est à ce moment-là qu’on pourra alors dessiner les contours de certaines recompositions. Pour l’heure, la décomposition semble avoir atteint son niveau maximum.

Législatives: l’abstention en marche

Un électeur sur deux s’est abstenu, Macron se dirige vers une majorité absolue

Il y a un mois, je participais à une foire du livre à Saint-Louis en Alsace. Sur mon roman figurait un bandeau rouge avec la mention « politique-fiction ». J’ai mis quelques heures à m’en apercevoir, mais le mot « politique » faisait fuir les visiteurs. Ils ne s’arrêtaient pas devant moi. J’ai enlevé le bandeau et, soudainement, tout a changé.

Il y a un mois, donc, au moment où Emmanuel Macron était investi de sa fonction, j’ai compris que mes concitoyens étaient saturés de politique et que la participation aux prochaines élections législatives risquait fort de battre un record à la baisse. « Donnons-lui sa majorité mais surtout finissons-en », ont donc semblé dire les Français hier, en accordant à son mouvement, La République en Marche (LREM), 32% des suffrages.

Les Républicains, premiers des autres

Comme prévu, le Parti socialiste (10%) ne devra la formation d’un groupe parlementaire qu’à la mansuétude du nouveau président pour certains de ses candidats. Le parti d’Epinay subit une hécatombe à côté de laquelle le précédent de 1993 ressemble à une promenade de santé. Son Premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis, et son candidat à l’élection présidentielle, Benoît Hamon, passent à la trappe (oui, je sais…).

Les Républicains, eux, se stabilisent et obtiennent un score (21,2%) au niveau de celui de François Fillon. Ce qui peut leur faire espérer une centaine de sièges la semaine prochaine. Du côté de la France insoumise, le résultat (10,9%) est mi-figue mi-raisin. Si le mouvement de Jean-Luc Mélenchon peut s’enorgueillir de supplanter largement le Parti communiste français (PCF), il lui faudra sans doute l’appui de ce même PCF pour former un groupe à l’Assemblée nationale.

Les abstentionnistes participent au trou d’air du FN

Le Front national subit un recul significatif (13,9%). Il y a quelques jours, un groupe parlementaire lui semblait même promis. Mais aujourd’hui, les projections ne lui donnent plus que 5 à 10 sièges la semaine prochaine. Une véritable catastrophe industrielle pour un parti dont la candidate a réuni 10,6 millions d’électeurs il y a cinq semaines. Dans de nombreuses circonscriptions, ses candidats subissent des pertes énormes. En Franche-Comté, la philippotiste Sophie Montel ne réunit par exemple que 24% des suffrages soit dix points de moins que lors de l’élection partielle de février 2015. De même, le « marioniste » Maurice Monnier réalise un score très faible (20%) dans la seule circonscription franc-comtoise qui avait donné la majorité à Marine Le Pen le 7 mai dernier.

Les électeurs du FN sont donc allés à la pêche en ce dimanche ensoleillé. A quoi doit-on cette démobilisation dans un électorat qui ne nous habituait au contraire depuis des années ? Le catastrophique débat télévisé d’entre-deux-tours continue-t-il d’infuser dans les têtes ? Le départ de Marion Maréchal-Le Pen, les contestations de la ligne Philippot et l’autonomie prise par ce dernier participent-ils aussi au doute, voire à la défiance ? On peut se permettre de le penser. Et lorsque Marine Le Pen reçoit une bonne nouvelle, comme son score flatteur dans le Pas-de-Calais (46%), c’est pour se rendre compte qu’elle va devoir quitter une présidence de groupe parlementaire à Strasbourg pour venir siéger parmi les non-inscrits au Palais-Bourbon. Quand ça veut pas…

Législatives: l’apprenti chef Baroin tente de sauver les meubles

La défaite oui, mais quelle défaite?

François Baroin était de passage ce lundi de Pentecôte en Franche-Comté. En Haute-Saône le matin, il devait finir l’après-midi du côté de Belfort, après un passage à Besançon. C’est dans une brasserie de la Cité natale de Victor Hugo qu’il avait rendez-vous avec les cinq candidats LR du Doubs, ainsi qu’avec quelques dizaines de militants et la presse.

Etrange chef de file que le sénateur-maire de Troyes. En six mois, il a été successivement le Premier ministre putatif de Nicolas Sarkozy, de François Fillon ainsi que du nouveau président Macron, si les Français venaient à donner une majorité à la coalition LR-UDI. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la perspective du ticket avec Baroin n’a pas déchaîné les foules derrière celui qui y était à chaque fois associé. L’homme est apprécié, certes. Mais le voit-on véritablement en leader ? A part Nicolas Sarkozy qui semble voir en lui son successeur ou à tout le moins un homme capable de tenir la maison en ordre, en attendant une éventuelle et énième tentative de retour en grâce.

Retarder la scission

Lorsqu’il s’exprime dans la brasserie Granvelle en tout cas, on n’a pas vraiment l’impression que François Baroin se voit à Matignon dans quinze jours. Certes, il met en garde contre les projets du nouveau président, notamment en matière fiscale. Certes, il montre qu’il a intégré les diagnostics de Christophe Guilluy sur le clivage entre France des métropoles et France périphérique. Certes, il donne des éléments du projet de droite revisité. Mais il ne prononce jamais le mot cohabitation. Et pour tout dire, on a franchement le sentiment que le chef de file a déjà intégré la défaite. Qu’il cherche à la fois à ce qu’elle ne soit pas trop lourde, mais qu’elle garantisse néanmoins une majorité absolue au nouveau président. Car une majorité relative ne serait-elle pas plus sûrement annonciatrice d’une scission au sein de Républicains ? Ne provoquerait-elle pas dès le vote de confiance la formation d’un groupe à base de juppéistes souhaitant saisir la main tendue d’Emmanuel Macron ? Il semble bien que l’atout principal de François Baroin soit aujourd’hui d’être le plus consensuel, celui capable d’éviter l’éclatement de la famille. Quand on lui demande s’il peut nous garantir qu’une partie des prochains élus LR ne formeront pas un groupe qui intégrerait la majorité parlementaire dès le vote de confiance au gouvernement d’Edouard Philippe, il est formel : « Phénomène minoritaire. Ce sont sept ou huit personnes ».

En attendant, ce n’est pas un hasard si la question de la CSG est centrale dans le propos de François Baroin. Dimanche prochain, la participation devrait être faible. Les Français semblent las de politique. Les sondages, qui donnent une majorité écrasante à LREM, pourraient alors être démentis si on tient compte du poids des retraités et des fonctionnaires, particulièrement concernés par l’augmentation de la CSG, dans un corps électoral limité à 55% de participation. Le pari de François Baroin pourrait alors être gagné : laisser une courte majorité absolue à Macron tout en sauvant les meubles LR avec deux centaines de députés. Et empêcher la scission.

Mon député LR sera-t-il vraiment dans l’opposition?

Reste que d’autres obstacles se dressent sur son passage. L’attitude à tenir entre les deux tours du scrutin, alors qu’il prône le front républicain et que l’aile droite sarkozyste qui l’a fait roi préfère le ni-ni. Mais surtout le fait que dans de nombreuses circonscriptions, l’électorat de droite peut être démobilisé par l’incertitude suivante : ce candidat LR sera-t-il bien dans l’opposition ou votera-t-il la confiance à Edouard Philippe dans quelques jours ? François Baroin fait comme si ces questions n’existaient pas et on le comprend. Pragmatique et consensuel, il joue en défense car c’est la moins mauvaise des tactiques. De son point de vue, on ne peut pas vraiment lui donner tort. Mais en admettant que les événements lui permettent de réussir son pari, n’est-ce pas reculer l’échéance ? Il faudra bien un jour qu’un congrès se réunisse et tranche tous les débats idéologiques qui traversent ce parti. Dans cette future bataille, y aura-t-il une place pour le consensuel Baroin ? Rien n’est moins certain.

Non, le Printemps républicain n’est pas “mort-né”

Entretien avec son président Denis Maillard

Le président du Printemps républicain Denis Maillard répond à l’analyse de Kevin Boucaud-Victoire sur son positionnement politique et son actualité.

Partisans d’Emmanuel Macron au Louvre, 7 mai 2017. SIPA. 00805657_000001

David Desgouilles. Dans l’entretien publié le 30 mai dans nos colonnes, Kévin Boucaud-Victoire évoque le Printemps Républicain dans des termes que vous n’approuvez pas. Pourquoi ?

Denis Maillard. J’ai lu l’entretien avec un mélange de contentement, d’amusement et d’agacement. Les mêmes sentiments que j’ai eu en parcourant les pages que l’auteur consacre au Printemps républicain et à la Gauche populaire dans son ouvrage. C’est toujours amusant de voir racontée une histoire à laquelle vous avez participé. Il n’y a pas tellement d’erreurs mais beaucoup de raccourcis. Des personnages et des pensées sont rapprochés pour les besoins de la démonstration ; on prend appui sur tel fait ou tel texte parce que ça arrange. Par exemple, la Gauche populaire était plus composite que ce qui en est dit dans le livre et Christophe Guilluy n’en a jamais fait partie, même s’il a écrit un texte dans un ouvrage qui porte le nom de « Plaidoyer pour une gauche populaire », rédigé bien avant que le mouvement ne naisse réellement. Bref, tout ceci n’est pas une enquête, plus une convergence de signes censés servir l’analyse de l’auteur. De là un peu d’agacement. Notamment sur deux points de l’entretien : conclure que le Printemps républicain était mort-né à partir du moment où deux personnes choisissaient de s’en éloigner. Là encore que sait-il de la réalité de cet épisode ? Et tout faire tourner autour de l’un des animateurs du mouvement, en l’occurrence Laurent Bouvet, au détriment de tous les autres membres qui ont également pu s’exprimer. Au point d’ailleurs de conclure à l’inanité du mouvement par son écartèlement entre la France insoumise d’un côté et En Marche ! de l’autre ; au prix d’ailleurs d’une contrevérité lorsqu’il affirme que Laurent Bouvet a soutenu Macron. Mais passons… Je préfère m’en tenir au sérieux de l’analyse qui pour une fois, et ce n’est pas coutume s’agissant de l’objet Printemps républicain, prend au sérieux ce que nous tentons de faire. Nos analyses vont inévitablement diverger. Mais au moins la discussion a lieu.

Justement, accordez-vous de la pertinence à cette distinction entre trois gauches, libérale,  jacobine et socialiste ? Partant de là, Kévin Boucaud-Victoire touche-t-il juste en voyant dans le Printemps républicain une émanation contemporaine de la gauche jacobine ?

Dans son livre sur Les gauches françaises, Jacques Julliard distingue quatre familles : la gauche libérale, à cheval sur la frontière droite-gauche, la gauche libertaire tentée par l’anarchisme et jalouse de l’indépendance syndicale, la gauche jacobine empreinte de la toute puissance de l’Etat, et la gauche collectiviste née de la rencontre du marxisme et du mouvement ouvrier. A partir de 1971, le parti socialiste a réussi à rassembler tout ou partie de ces quatre courants. Pourtant, on ne retient généralement que la division proposée par Michel Rocard au congrès de Nantes en 1977 entre deux gauches seulement : l’une idéologique, centralisatrice et jacobine contre une autre décentralisatrice, régionaliste, autogestionnaire, faisant la part belle à la société civile et au réalisme économique. La première contre la « deuxième gauche » ; le vieux monde ouvriériste industriel contre les nouveaux mouvements sociaux mâtinés de valeurs post-matérialistes ; Jacobins contre Girondins ; athées marxisants contre catholiques sociaux ; la gauche du collectif contre celle des individus ; le monde de l’égalité contre celui de la liberté… Cette fois-ci, notre auteur nous en propose trois. Pourquoi pas ? Si je vois bien comment il fait rentrer le Printemps républicain sous l’appelation « gauche jacobine », j’ai tout de même un peu de mal à m’y retrouver. Comme si ces trois gauches naissaient à un moment donné de l’histoire et se poursuivaient sous diverses formes mais avec un ADN pur. Je crois que le Printemps républicain est précisément une tentative de repenser ce que peut être une gauche républicaine après la mort de la première gauche et l’épuisement de la deuxième gauche qui, elle, a paradoxalement essaimé entre Benoît Hamon, Manuel Valls et Emmanuel Macron.

La gauche républicaine telle que vous la décrivez – ou la gauche jacobine décrite par Kévin Boucaud -Victoire – n’est-elle pas la grande perdante de cette séquence électorale ? Et qu’en est-il de la santé du Printemps républicain que l’auteur de La Guerre des gauches annonce chancelante ?

Chancelante non – nous avons près de 500 adhérents et plus de 12 000 personnes dans le réseau alentours -, mais difficilement audible durant la séquence électorale qui a commencé en septembre dernier et qui se poursuivra  jusqu’aux législatives. Pour deux raisons simples : le Printemps républicain a choisi explicement de ne pas prendre position durant la campagne présidentielle, sauf entre les deux tours pour appeler à voter Emmanuel Macron et non pas seulement empêcher Marine Le Pen d’accéder au pouvoir. Il nous semblait que le premier permettait, même si nous n’étions pas d’accord avec lui, de poursuivre une dispute démocratique et républicaine, ce que la victoire de la seconde risquait de rendre impossible. D’où ce choix clair. Notre mouvement était de fait un peu « en sommeil » durant cette période puisqu’il n’avait pas vocation à y être présent, laissant à ses membres toute liberté pour y participer derrière le candidat de leur choix. La seconde raison est à la fois plus inquiétante conjoncturellement et en même temps porteuse d’avenir : il n’y avait dans cette campagne aucun candidat portant nos idées et dans lequel nous aurions pu nous reconnaître. La gauche républicaine telle que nous l’imaginons n’est représentée nulle part aujourd’hui. C’est donc à nous de structurer notre propre offre politique comme nous avons commencé à le faire avant la campagne présidentielle.

“Fragilisées, les classes moyennes vont fuir le camp libéral”

Entretien avec le journaliste Kévin Boucaud-Victoire (2/2)

>> A lire sur Causeur.frla première partie de cet entretien

 

La question écologique, les défis autour de la manipulation du vivant, le débat sur le transhumanisme ne peuvent-ils pas faire apparaître de nouveaux clivages et faire éclater vos distinctions entre les gauches ? Vous participez vous-même à une revue, Limite, dont les rédacteurs assument leur conservatisme et piochent davantage chez Patrick Buisson que chez François Ruffin et Frédéric Lordon.

 

Je ne sais pas si vous ferez très plaisir à Paul Piccarreta ou Gaultier Bès en leur disant qu’ils sont plus proches de Buisson que de Ruffin, qui se revendique de la décroissance ! Mais en effet, aujourd’hui, des enjeux inédits viennent s’ajouter aux anciennes questions, qui ne sont pas pour autant désuètes. Ces problématiques proviennent même de l’extension du domaine du capitalisme et de la marchandisation à tous les domaines de la vie. Je pense pourtant, à la suite de Cornelius Castoriadis, qu’« il y a longtemps que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus ni aux grands problèmes de notre temps ni à des choix politiques opposés. »

 

A quelles recompositions doit-on s’attendre ?

 

Je parie à terme sur un jeu à trois. Il y aurait d’abord les libéraux avec leurs différentes nuances postmodernes, progressistes, républicaines et conservatrices. C’est cette famille que Macron a, en grande partie, captée, même si LR et le PS continuent de feindre l’opposition, malgré leur objectif commun de transformer la France en nouvelle Silicon Valley. Il y a ensuite l’alliance des néo réactionnaires – qui voudraient revenir avant Mai 68 – et des identitaires. Pour finir, et c’est là où je me situe, il y aurait les radicaux qui désirent rompre avec le capitalisme et éviter le nouveau monde qui nous est promis, « celui du réchauffement climatique, de Goldman Sachs et de la Silicon Valley », comme le dit Michéa dans son dernier livre, sans pour autant revenir en arrière.

 

Mais pour avoir une chance d’exister, ces derniers doivent abandonner la religion du Progrès, qui voit comme condamnable tout ce qui est passé et s’enthousiasme devant n’importe quelle nouveauté, et doivent accepter les limites de notre monde et de notre humanité. Dans certains domaines, si ce n’est tous, il ne faut pas aller trop loin. Bref, ces radicaux devront apprendre à révolutionner tout en conservant. On comprend alors que je puisse me retrouver dans la ligne de Limite, même si je n’ai a priori pas du tout la même histoire politique que les fondateurs de la revue. Mais nous partageons cependant de nombreuses références, de Michéa à Orwell, en passant par Ellul, Bernanos, Simone Weil et Pasolini.

 

En attendant, même s’il ne présente plus aucun intérêt intellectuel, le clivage gauche-droite existe et structure à la fois nos pensées et la vie politique. Comme je ne suis pas hors-sol et ne vis pas dans le monde pur des idées, je dois en tenir compte. A l’heure qu’il est, je suis donc bien à gauche.

 

Mais dans un jeu à trois, « il faut être l’une des deux », selon la formule de Bismarck. Les libéraux se trouvant en position centrale, ne sont-ils pas sûrs de gagner à tous les coups, si les deux autres puissances persistent à se regarder en chiens de faïence ?

 

Effectivement, la démocratie représentative et la parlementarisation qu’elle entraîne – même dans un régime parfaitement présidentiel comme aux Etats-Unis – favorise le partage en deux camps. Ensuite, il faut remarquer que les libéraux gouvernent déjà depuis 40 ans grâce à leur position centrale. Par-delà leurs vernis progressistes ou conservateurs, PS et droite « républicaine » sont d’accord sur le principal : protéger l’économie de marché et aller toujours plus loin dans la mondialisation et dans la construction européenne. C’est « blanc bonnet ou bonnet blanc », pour reprendre les termes du communiste Jacques Duclos. Mais j’ai des raisons d’espérer que l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron signera la fin de cette « alternance unique » et que nous vivons une recomposition politique inédite.

 

Même si Macron a été élu, le libéralisme ne rencontre plus de vraie adhésion au sein de la population. Un sondage Libération­-Viavoice publié après le premier tour révélait que seuls 58 % des électeurs du candidat d’En Marche ! l’avaient fait par adhésion, soit, d’après mes calculs, 10,55 % du corps électoral. De même, la moitié de ses électeurs au second tour l’ont fait pour éviter le FN. Ma conclusion est que Macron a gagné parce qu’il est apparu comme le « moindre mal » par rapport au péril « communiste », incarné par Mélenchon, au danger « fasciste », représenté par Marine Le Pen, et à Fillon qui, pour un tas de raisons, faisait figure de repoussoir. Cette logique n’est pas tout à fait neuve : en 1988, Debord remarquait déjà que la démocratie libérale préférait « être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats ».

 

Mais alors pourquoi cette logique du « moindre mal » libéral ne l’emporterait pas indéfiniment ?

 

Parce que les bases électorales se réduisent comme peau de chagrin. Les classes les plus populaires, ouvriers et employés, ne votent déjà plus pour ce bloc central. C’est le « marronnage des classes populaires », de Christophe Guilluy. Ensuite, parce que le déclassement des classes moyennes, fragilisées par la mondialisation, va à terme les faire fuir le camp libéral. Ce processus a déjà commencé et a permis la victoire à la primaire de Benoît Hamon, mais aussi le score de Jean-Luc Mélenchon. La captation de ces nouvelles classes populaires (ouvriers, employés, classes moyennes précarisées) sera un enjeu électoral primordial, d’où l’importance du populisme. Coté néoréactionnaire, le virage est largement amorcé, avec un populisme identitaire, qui défend un peuple ethnique (ethnos grec) contre les étrangers et les élites mondialisées. Côté radicaux, il reste encore du travail, malgré le virage de Mélenchon, pour construire un vrai populisme social, qui s’appuie sur les classes populaires contre l’oligarchie, qui bénéficie de la mondialisation.

 

“Chevènement a eu raison trop tôt”

Entretien avec le journaliste Kevin Boucaud-Victoire (1/2)

David Desgouilles. Votre ouvrage part du principe qu’il existe, depuis deux siècles, trois gauches distinctes : la gauche libérale, la gauche jacobine et la gauche socialiste. Vous vous opposez donc à l’homme qui a largement inspiré vos publications, Jean-Claude Michéa, qui considère que la Gauche ne peut être, par essence, que libérale ?

Kévin Boucaud-Victoire. Si Jean-Claude Michéa est le penseur vivant à qui je dois le plus aujourd’hui sur le plan intellectuel, cela ne veut pas dire que je sois toujours d’accord avec lui. Pour faire simple, l’une des thèses centrales du philosophe – qu’il a cependant modérée dans son échange avec Jacques Julliard – est que le socialisme, mouvement politique ouvrier, se distingue à l’origine, et jusqu’en 1899, de la gauche bourgeoise ou petite bourgeoise. Tandis que le premier combat radicalement le libéralisme, ainsi que l’atomisation de la société qui en découle, la gauche défendait au départ les deux contre le monarchisme et le cléricalisme.

Je considère pour ma part que la gauche est le camp politique des Lumières. Le socialisme y appartient donc bien, même si je pense, comme Michéa, que cette famille a un rapport dialectique aux Lumières : si elle en accepte les idéaux émancipateurs (égalité, liberté), elle en rejette le caractère individualiste. Les deux autres familles sont la gauche libérale, qui se définit par son adhésion au libéralisme politique et qui s’organise autour de la séparation des pouvoirs, de la liberté individuelle et de la « neutralité axiologique de l’Etat » ; et le jacobinisme, attaché à la République une et indivisible, à la puissance de l’Etat, dans ses rôles régaliens et sociaux, et à une laïcité ferme. J’estime cependant que la gauche ne forme un camp uni que depuis l’Affaire Dreyfus et la naissance du Bloc des gauches en 1899. Avant, il y avait seulement des alliances de circonstances face à la droite monarchiste et cléricale.

Plutôt qu’une opposition, ma position nuance surtout celle de Michéa, tout y en intégrant d’autres travaux sur l’histoire de la gauche. Ceux de Jacques Julliard et Michel Winock en premier lieu.

Vous expliquez que les trois gauches décrites se sont recomposées ces dernières années autour de trois mouvements, En Marche ! pour la gauche libérale, le Printemps républicain pour la jacobine et Nuit Debout pour le socialisme. La présidentielle a-t-elle consacré une victoire sans appel de la première sur les deux autres ?

Ces trois mouvements sont surtout des symboles des recompositions en cours à l’intérieur et à l’extérieur des partis politiques. En Marche ! est d’abord l’aboutissement de la logique de la nouvelle gauche libérale, qui est hégémonique depuis les années 1980, mais qui ne s’assumaient, jusqu’ici, pas. Le Printemps républicain ne peut pas être mis sur le même plan : il s’agit surtout d’un mouvement intellectuel, organisé autour du politologue Laurent Bouvet. Ce mouvement n’a pas réussi à exister hors des pages de Causeur et Marianne et est aujourd’hui réduit à l’état de zombie. Il est même presque mort-né avec les départs ou renvois – selon les versions – de Céline Pina et de Fatiha Boudjahlat dès les premières semaines. Mais ce qui m’a semblé intéressant avec ce mouvement, c’est qu’il intégrait toutes les tendances de cette nouvelle gauche jacobine, que j’avais identifiées et dont finalement le principal point de convergence est la laïcité. Mais écartelée entre la France insoumise – Mélenchon reprenant une grande partie de la rhétorique jacobine – et En Marche ! – Laurent Bouvet ayant soutenu Macron –, cette gauche est la grande perdante de cette élection.

Et Nuit Debout ?

Nuit debout a regroupé en son sein toute les tendances de la gauche alternative, héritière du socialisme. Si le mouvement n’a pas réussi à prendre l’ampleur des « mouvements des places » espagnol ou américain et a totalement échoué dans ses ambitions révolutionnaires, il a été un lieu de politisation pour beaucoup et a montré à la France entière qu’il existait encore une gauche qui s’opposait au capitalisme. Certes, son existence a été éphémère mais la culture politique qu’elle a portée devrait perdurer un moment et a sûrement permis en partie le bon score de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle.

La question de la souveraineté semble traverser vos trois gauches, surtout la gauche jacobine et la gauche socialiste. Diriez-vous qu’il n’existe pas de gauche souverainiste ?

Jusqu’à présent, il y a surtout eu de l’espace pour les souverainistes à l’extrême droite. Mais la dernière présidentielle a changé la donne, puisqu’un candidat de gauche a réussi à recueillir plus de 7 millions d’électeurs avec un discours souverainiste : Jean-Luc Mélenchon. Mais vous avez raison : la gauche souverainiste est  dispersée entre chevènementistes, mélenchonistes, décroissants, « gauchistes », etc. Le résultat est que même si tous ces militants sont d’accord sur le principal : la remise en question de la mondialisation et des traités européens, perçus comme les chevaux de Troie du néolibéralisme, ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur les sujets sociétaux et politiques – comme le rapport à l’Etat et à la VeRépublique. Mais ces dernières années, plusieurs initiatives, hors des partis, ont émergé. Avec généralement à la baguette de jeunes militants, plus décomplexés que leurs aînés sur ces questions. Ils ont tenté d’unir les souverainistes de gauche. Je rapporte plusieurs exemples dans mon livre. Mais le chemin risque d’être long. Je ne désespère cependant pas : je crois que la souveraineté est, avec le populisme, le futur débat principal à gauche. Et ça a déjà commencé.

Comment expliquer l’échec de l’entreprise Chevènement en 2002 ?

Le problème de Jean-Pierre Chevènement, c’est peut-être d’avoir eu raison trop tôt. Et de s’être trop éloigné de la gauche sur les questions sociétales. Ajoutons à cela la main tendue à Pasqua et le Che est vite apparu comme un homme de droite, au sein d’une gauche qui n’aime pas qu’on brouille ses repères. Dès 2003, une partie de ses militants, dont Éric Coquerel, aujourd’hui coordinateur du Parti de gauche, quittaient le MRC, jugé coupable de « dérives droitières », pour fonder le Mouvement pour une alternative républicaine et sociale (MARS). Au-delà de ça, Jean-Pierre Chevènement a un autre défaut majeur : il parle comme de Gaulle et agit comme Guy Mollet. S’il avait été capable de rompre définitivement avec le PS, peut-être qu’à terme les choses auraient été différentes.

Le FN peut-il vraiment se passer de Philippot?

Et vice-versa

Florian Philippot à Paris, décembre 2016. SIPA. 00783850_000028

Ah, ce débat du second tour ! Si Marine Le Pen était propriétaire d’une Delorean qui voyage dans le temps, elle le referait autrement. Elle s’y montrerait apaisée, présidentiable ; elle s’imposerait comme le futur chef de l’opposition. Mais nous ne sommes pas dans Retour vers le futur. Il n’y a pas de Delorean. Et Marine Le Pen est plus affaiblie qu’elle ne l’a jamais été alors qu’elle a, paradoxalement, obtenu 10,6 millions de voix sur son nom, soit un record pour un candidat soutenu par le Front national (FN).

Il y a d’abord eu le départ de Marion. Marion qui veut vivre autre chose que la politique. Mais qui laisse entendre clairement, qu’elle veut surtout vivre autre chose que la politique à l’intérieur d’un parti où elle n’est pas reconnue à sa juste valeur. Et qui prend date. Le sous-texte est clair : je reviendrai lorsque l’horizon sera bien dégagé et que ma tante aura démontré qu’elle constitue une impasse pour représenter mes idées.

Et s’il privait le FN d’un groupe à l’Assemblée?

Ensuite, il y a eu Florian Philippot. Le stratège. Son stratège. Celui avec qui elle a tout construit, depuis son accession à la présidence du parti en janvier 2011. Florian Philippot qui se sent fragilisé au point de mettre sa démission dans la balance en cas d’abandon de ce qu’il considère comme central dans son combat, le retour à la monnaie nationale. Florian Philippot qui crée son mouvement à l’intérieur du FN, qui fait d’un transfuge de Debout La France (DLF) un vice-président, et qui s’attire les foudres de Collard – ce n’est pas grave, il a l’habitude – mais aussi – c’est plus gênant – de Nicolas Bay, secrétaire général, de Jean-Richard Sulzer, cadre du parti, et de Louis Aliot, compagnon de Marine Le Pen. Florian Philippot a compris que cette dernière n’était plus en position de faire taire la mauvaise humeur qu’il suscite depuis des mois au sein du FN. Il y est impopulaire. Très impopulaire. Et son comportement cassant en est sans doute davantage la cause que la question de l’euro. Après tout, la remise en cause de la monnaie européenne était déjà dans le programme de Le Pen père.

>> A lire aussi: Philippot 1er, l’homme pressé – Entretien avec ses biographes

Marion Maréchal-Le Pen, elle, a la réputation d’une chic fille. Elle ne fait jamais preuve d’arrogance. Sa mise en retrait renforce même cette idée, selon laquelle, contrairement à son ennemi intime, ses dents ne rayent pas le parquet. Mais Florian Philippot a un atout dans sa manche : il a veillé à placer les siens dans nombre de circonscriptions parmi les plus « gagnables ». Les sondeurs prévoient 25 à 30 sièges FN le soir du 18 juin. Supposons que parmi eux une majorité de philippotistes se dégage. Ses ennemis oseront-ils se débarrasser de lui au risque de le voir créer son propre groupe, Les Patriotes, à l’Assemblée nationale et voir ainsi les députés FN s’asseoir sur les bancs des non-inscrits ?

La Saint-Barthélémy n’aura pas lieu… avant le 18 juin

Marine Le Pen connaît son stratège préféré. C’est pourquoi elle a tenté ces dernières heures d’envoyer des signes afin de le rassurer. Elle sait ce qui signifierait ce départ. Privée de sa nièce en embuscade et de son ex-stratège en concurrent direct, elle se retrouverait dans la situation de son père en 1998. Privée de ce qui aurait dû être ses deux piliers, l’un souverainiste, l’autre conservateur, qu’elle a été tout simplement incapable de faire travailler harmonieusement à son service. Elle a tant voulu ce duel face à Emmanuel Macron. Elle a tant voulu cette recomposition. Et voilà que la recomposition pourrait faire exploser son parti, comme elle fait exploser LR et disparaître le PS et le PCF du paysage politique. Les dés sont jetés. Le 18 juin, il faudra non seulement regarder le nombre de députés FN mais aussi le nombre de philippotistes parmi eux. De ces comptes dépendront en grande partie l’existence d’une Saint-Barthélémy frontiste à l’automne.

Gouvernement: le travail de sape continue

Les législatives, c’est maintenant!

Après avoir été chercher un proche d’Alain Juppé pour occuper Matignon, Emmanuel Macron a donc poursuivi son travail de sape pour provoquer une fracture au sein de la droite. Pour composer son premier gouvernement, il est allé chercher un candidat à la primaire de celle-ci, Bruno Le Maire, et un sarkozyste rebelle, Gérald Darmanin, que Causeur connaît bien. Ces deux-là, qui avaient signé l’appel à saisir la main tendue par le nouveau président avec d’autres personnalités, telles NKM et Jean-Louis Borloo, se partagent Bercy. Ce sont eux qui devront appliquer et assumer les politiques de réduction des déficits et les coupes budgétaires qui vont avec. Mais après tout, ils soutenaient le programme analogue de François Fillon en la matière.

>> A lire aussi: Gouvernement: l’europhilie enfin légalisée! Macron et Philippe enterrent le souverainisme

Parmi les poids lourds, la désignation du proche parmi les proches du président, Gérard Collomb, à l’Intérieur, rappelle celle de Michel Poniatowski par Valéry Giscard d’Estaing. En bon connaisseur de l’histoire du chiraquisme, Edouard Philippe doit déjà être sur ses gardes. François Bayrou aurait été logique à Matignon, étant donné le rôle stratégique qu’il a joué dans la campagne d’Emmanuel Macron ; à partir du 23 février, date de son ralliement, le candidat En Marche ! n’a plus quitté les deux premières places dans les sondages. Mais le maire de Pau constituait sans doute une véritable muleta devant les électeurs de droite dans la perspective des élections législatives. La place de Garde des Sceaux et la défense du projet de moralisation de la vie publique qui lui est cher consoleront largement ses rares supporters regroupés dans le MoDem, qui place aussi Marielle de Sarnez auprès de Jean-Yves Le Drian, le nouvel occupant du Quai d’Orsay.

Monsieur Hulot et les technos

Mais la plus grosse prise constitue sans doute l’arrivée du médiatique Nicolas Hulot, que tous les présidents ont tenté de recruter depuis une quinzaine d’années. Emmanuel Macron, pourtant réputé modérément écologiste, y est parvenu. Preuve que ses capacités de séduction en tête-à-tête ne constituent pas une légende urbaine. Nous nous interrogeons davantage sur la nomination de Sylvie Goulard, spécialiste de la machinerie bruxelloise à l’Hôtel de Brienne, et ce d’autant plus que l’on revient à l’occasion à la vieille appellation gaullienne de ce poste régalien : exit le ministre de la Défense, bienvenue au ministère des Armées. On note aussi la nomination de nombreux technos : un ancien haut-fonctionnaire de l’Education nationale, rue de Grenelle, la présidente de la Haute Autorité de santé, à la Santé, une présidente de fédération d’associations sur le handicap, au Handicap, etc… On nous dira qu’il s’agit de personnes compétentes à leur poste ; on rétorquera qu’il n’est pas impossible que ces personnalités deviennent otages de leurs administrations ou de leurs clientèles respectives.

Ne perdons pas de vue que ce gouvernement a une durée de vie très courte. Les élections législatives rebattront forcément les cartes. Selon les défaites éventuelles de ministres dans la bataille, que le président obtienne une majorité ou non, relative ou absolue, constitueront autant d’éléments qui bousculeront le Meccano présenté aujourd’hui. La campagne des législatives semble être encore plus incertaine que l’élection présidentielle, d’autant que la décomposition de notre système partisan n’ajoute pas à la visibilité des électeurs. Au moment où le FN est fragilisé, le PS en voie de disparition, LR en pleine implosion, France insoumise en délicatesse avec le PCF et où les candidats LREM semblent largement inexpérimentés, bien malin qui peut prévoir la composition de la prochaine Assemblée nationale. C’est sans doute pour répondre à cette incertitude qu’Emmanuel Macron et Edouard Philippe ont peaufiné les équilibres dans leur liste.