« La France pourrait retrouver une position médiane entre Washington et Moscou »

David Desgouilles: Le fil conducteur de votre livre est l’existence d’une rupture « atlantiste » voire « néoconservatrice » de la diplomatie française, rupture que vous datez à l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir. Les deux derniers quinquennats seraient marqués non seulement par un alignement sur les États-Unis mais même par une surenchère pouvant gêner Washington aux entournures. Si on gêne notre allié, cela ne prouve-t-il pas qu’on n’est pas si aligné que vous le dites ?

Hadrien Desuin: Vous avez raison de souligner ce paradoxe. Après les ambiguïtés du chiraquisme diplomatique, Nicolas Sarkozy a fait le choix de réintégrer complètement ce qu’il a appelé « la famille occidentale ». Il a achevé le progressif retour « à la normale » entamé par les successeurs du général De Gaulle. Amitié avec les Bush, préparation du retour unilatéral dans le comité militaire de l’OTAN, soutien accru en Afghanistan. On parle alors d’atlantisme. Nicolas Sarkozy a ensuite mené, à partir de 2011, pendant la présidence Obama, une avant-garde démocratique en Libye et en Syrie. Politique poursuivie par François Hollande et que j’appelle « l’ultratlantisme ». Une stratégie parfois justifiée au nom de l’indépendance de la France face aux États-Unis!

« L’ultratlantisme » a vraiment débuté à l’occasion des printemps arabes. Inversion des rôles que l’administration Obama avait appelée « leadership from behind », autrement dit, canaliser les nouveaux chiens fous de la guerre humanitaire et de la démocratie par les armes.

Le duo Chirac-Villepin et son fait diplomatique marquant – le refus de la guerre en Irak – ne constitue-t-il pas un arbre « indépendant » qui cache la forêt « atlantiste » ? Après tout, sur le dossier yougoslave, Jacques Chirac ne s’est-il pas montré très faible par rapport aux desideratas des États-Unis, notamment à la conférence de Rambouillet sur le Kosovo ? De plus, c’est lui qui avait amorcé le retour progressif dans le commandement intégré de l’OTAN.

Bien sûr. La Yougoslavie est une tâche indélébile dans le bilan diplomatique de Jacques Chirac. Tout d’abord parce que le Kosovo a été une guerre décidée sans l’aval du Conseil de Sécurité des Nations unies. Et ensuite parce que c’est une mission de « stabilisation » de l’OTAN en Europe et donc sous direction américaine. Laquelle n’a rien réglé.

A sa décharge, il était attaqué pour avoir relancé les essais nucléaires il ne supportait plus la faiblesse de la Forpronu. Il n’a pas vu l’engrenage otanien tandis que l’armée française faisait son possible pour atténuer le parti pris pro-albanais et pro-bosniaque dans ce conflit. Madeleine Albright et Bill Clinton sont, bien entendu, les principaux responsables de ce fiasco.

Mais en effet, Jacques Chirac n’a pas su faire entendre une voix indépendante sur ce dossier. Rétrospectivement, on observe que la complète réintégration française dans l’OTAN commence à ce moment-là. Sans doute parce que Chirac, comme Mitterrand et Giscard avant lui, avait peur de se retrouver « seul » (dans le sens où Le Monde critiquait « la France seule » à l’époque du général De Gaulle.)

Cela n’enlève rien à la décision courageuse prise au sujet de l’Irak quatre ans plus tard. Malheureusement, le veto de 2003 n’aura pas de suite stratégique. Les Américains renversent Saddam [Hussein] et la France, au lieu de maintenir sa position, va tout faire pour se rabibocher avec l’Amérique par la suite. Jean-David Lévitte [ambassadeur de France aux Etats-Unis] est à la manœuvre à cette époque-là. Et l’alignement pro-sunnite et donc pro-saoudien au Liban, derrière les Hariri, sera le principal geste de la réconciliation franco-américaine en 2005-2006. La mésentente franco-américaine entre Chirac et Bush va pourtant perdurer, entretenue par une campagne de presse anglo-saxonne ahurissante. Aux funérailles de Jean-Paul II, Chirac et Bush sont à deux pas mais s’ignorent. En 2006, Vladimir Poutine reçoit la grand-croix de la Légion d’Honneur des mains du président.

Jacques Chirac a été un chef d’État bourré d’ambiguïtés et de contradictions. C’est un homme de coups et de réseaux d’amitiés. Il n’a pas eu de stratégie diplomatique cohérente. C’est pourquoi, il accepte d’élargir l’Europe vers l’Est dans le sillage de l’OTAN sans comprendre que cela ne pouvait que renforcer l’Allemagne et les États-Unis. Le traité de Nice de 2001 divise par deux le potentiel de puissance de la France à Bruxelles. La liste des erreurs stratégiques est longue…

Dans le bilan peu flatteur que vous dressez du quinquennat Hollande, vous faites une exception pour Jean-Yves Le Drian et son principal collaborateur Cédric Lewandowski. Pouvez-vous nous expliquer leur rôle ?

Je ne suis pas dans le secret des dieux. Toutefois, je ne crois pas à la théorie, qu’on entend parfois, selon laquelle Jean-Yves Le Drian était la marionnette de son directeur de cabinet. Il y avait une forte complicité entre ces deux hommes très complémentaires, c’est évident. Cédric Lewandowski a visiblement tenu son cabinet et su faire face aux autres ministères. Il a bien fait tourner la boutique mais je ne le vois pas en conseiller stratégique. Jean-Yves Le Drian savait écouter ses grands subordonnés qui étaient les différents chefs d’État-major des armées. Or ces militaires n’étaient pas à ma connaissance des idéologues plus ou moins compromis par des intérêts inavouables. Et donc la situation en Libye et en Syrie a été dévoilée sans fard au ministre. A savoir que, si l’on continuait dans cette direction, on allait livrer tout le Moyen-Orient aux djihadistes.

Comme la loyauté de Le Drian n’a jamais été prise en défaut par François Hollande et que ses ambitions étaient modestes, il a été écouté par le président quand il a fallu sortir de l’impasse, en particulier dans le dossier Mistral. Jean-Yves Le Drian a cultivé aussi de très bons rapports avec les Emiriens et les Égyptiens, lesquels ont été les plus clairvoyants sur les dérives islamistes des printemps arabes. Jean-Yves Le Drian a rapidement fait le lien avec la situation au Sahel. Bons rapports qui ont accessoirement débouchés sur des ventes d’armement. Laurent Fabius se désintéressant globalement de l’Afrique, le ministère de la Défense a pris la main sur ce dossier et poussé François Hollande à davantage de réalisme dans cette région et au-delà.

Comment interprétez-vous le transfert de Jean-Yves Le Drian du ministère de la Défense au Quai d’Orsay ? Cela signifie-t-il que nous refermons la parenthèse de la « France atlantiste » décrite dans votre ouvrage ?

La France atlantiste, c’est trop tôt pour le dire, la France « ultratlantiste » c’est probable. Selon moi, le transfert de Jean-Yves Le Drian au Quai d’Orsay ne signifie pas du tout sa marginalisation comme certains se plaisent à le dire. Certes, Le Drian a perdu son fidèle dircab’ parce que, dit-on, Alexis Kohler ne voulait pas travailler avec lui; mais on ne dirige pas le ministère de la Défense comme on dirige celui des Affaires étrangères. Le Drian n’est pas marginalisé. La preuve, Emmanuel Macron a épousé ses vues stratégiques, à savoir un « gaullo-mitterrandisme » plus conforme aux intérêts de la France (bien que cette formule védrinienne cache beaucoup d’ambiguïtés stratégiques). Emmanuel Macron a clairement annoncé qu’il en était fini de la décennie néo-conservatrice que nous venons de subir. La France pourrait dès lors retrouver une position médiane, à mi-chemin entre Washington et Moscou. Ce qui peut lui permettre de rejouer un rôle sur la scène mondiale. Cela dit, Jean-Yves Le Drian va devoir au préalable écarter certains diplomates néo-cons, bien installés au Quai depuis des années. Il pourra alors pleinement exercer son influence à l’Élysée. Emmanuel Macron a choisi un conseiller diplomatique plutôt réaliste, Philippe Étienne, mais a conservé comme adjoint un ami proche, plutôt à tendance atlantiste, Aurélien Lechevallier. Souhaitons que la hiérarchie l’emporte sur l’amitié…

Comment jugez-vous les premiers pas d’Emmanuel Macron sur la scène internationale ? Comment se situe-t-il par rapport aux autres présidents ?

Les débuts en politique étrangère d’Emmanuel Macron ont largement contribué à « l’état de grâce » présidentiel. La reprise des sujets intérieurs dans le fil de l’actualité (APL, moralisation de la vie publique, affaire de Villiers..) ont stoppé net la jolie séquence internationale. Après un quinquennat Hollande apathique, il était facile pour Emmanuel Macron de briller. D’autant qu’il n’a pas hésité à recevoir Poutine à Versailles et Trump sur les Champs-Élysées, ce que Hollande n’aurait jamais pu faire. Les débuts ne pouvaient être que positifs. On a senti que la France voulait revenir dans le règlement des problèmes libyen et syrien, ce qui est une obsession de Jean-Yves Le Drian depuis longtemps. On attend les résultats désormais.

Emmanuel Macron a d’abord fait beaucoup de communication, comme s’il avait du mal à quitter la campagne électorale. On a beaucoup glosé sur sa poignée de main avec Trump et sa vidéo où il pastiche le slogan de campagne du président américain: « make our planet great again ». La conférence de presse où il a mis mal à l’aise Poutine à propos des médias russes a fait couler beaucoup d’encre. Est-ce que cela est forcément dans nos intérêts d’humilier un partenaire en public? J’espère que le président n’a pas gaspillé précipitamment son état de grâce international. Désormais, on rentre dans le dur, il faut traiter les dossiers entre deux fortes têtes, Poutine et Trump. Encore une fois, c’est en Afrique et au Moyen-Orient que la France peut tirer son épingle du jeu. Or Macron a donné son accord pour que l’OTAN intervienne sur le théâtre irako-syrien et parle « en même temps » de relancer l’Europe de la Défense. Il ne veut pas rouvrir l’ambassade à Damas mais veut discuter « en même temps » avec Bachar Al-Assad.

Je vois donc plutôt une restauration « chiraco-mitterrandienne »: une diplomatie faite de coups isolés, sans doctrine stratégique très claire. Par ailleurs, il faudra gérer l’après-Brexit à Bruxelles. Parfois je rêve que la France, l’Allemagne et l’Italie s’octroient chacune une minorité de blocage au Conseil européen. Un droit de veto pour que les trois grandes puissances européennes soient susceptibles de stopper la technocratie bruxelloise et réorienter l’Europe au profit des nations. Mais c’est un rêve.

Florence Portelli: « Nous avons bradé notre souveraineté »

Entretien avec la secrétaire nationale et possible candidate à la présidence des Républicains

Causeur. Vous avez récemment indiqué que vous pourriez être candidate à la présidence des Républicains – La date du scrutin a été fixée début décembre. Avez-vous pris votre décision ?

Florence Portelli. J’ai pris ma décision et je l’annoncerai prochainement. Si je décide d’être candidate, ce ne sera pas pour ajouter une ligne à mon CV mais parce que ma génération a une responsabilité dans la reconstruction de notre parti et je ne suis pas du genre à fuir mes responsabilités !

Quelle ligne défendez-vous ?

Je suis très attachée à ce que j’appelle la « vraie droite sociale », pas une droite sociale imaginaire pour utiliser un slogan ou un terme peut-être galvaudé. Une droite qui entend résorber les fractures sociales et territoriales. C’est ce que j’essaie de faire concrètement tous les jours dans ma ville de Taverny (95). Ensuite, une droite qui s’interroge, travaille et répond aux problèmes européens. Ce sont des enjeux auxquels on n’a pas répondu depuis les années 1990. Soixante ans après les premiers traités, face au départ des Britanniques et à la dissidence de l’Europe centrale, nous devons effectuer un inventaire critique de l’Union européenne. Les Républicains doivent faire ce travail et pour cela, il faut quelqu’un à leur tête qui en prenne l’initiative, sortant des querelles datant d’un demi-siècle, afin de faire le tri entre les acquis de l’Union, son bureaucratisme, son interventionnisme, qui ne sont pas acceptables et enfin les priorités d’aujourd’hui et de demain.

Vous ne prononcez pas le mot « souveraineté »…

J’ai commencé en politique au moment du référendum de Maastricht et du combat de Philippe Séguin, à l’âge de treize ans, ce qui me rend très à l’aise sur ces sujets. Nous avons bradé notre souveraineté. Et pas seulement en adoptant Maastricht. On a des jurisprudences du Conseil d’Etat, de la Cour de cassation et même du Conseil constitutionnel qui démontrent que même au niveau de nos plus hautes instances juridictionnelles, on a fait également acte de reddition. Et là-dessus, on ne pourra pas revenir. En revanche, on peut s’interroger sur l’absence de légitimité de certaines décisions européennes, sur la bureaucratisation, sur l’absence de démocratie, l’absence d’écoute des peuples, sur un mode de fonctionnement institutionnel complètement inacceptable, sur la prédominance d’un droit anglo-saxon sur un droit romano-germanique qui est le nôtre.

Je vous ai coupée. Quelle serait votre dernier chantier de travail ?

La défense des collectivités territoriales et donc des territoires. Emmanuel Macron a bien compris qu’elles constituaient le dernier contre-pouvoir face à lui. C’est sans doute pour cette raison qu’il poursuit la baisse des dotations et maintient son idée de suppression de la taxe d’habitation. Il faut donc s’y opposer fermement puisque les collectivités sont les moteurs principaux de l’investissement et les garants de la cohésion sociale grâce à certains services publics qu’elles gèrent à la place de l’Etat, complètement défaillant sur ce plan.

Au fond, l’élection d’Emmanuel Macron ne rend-elle pas caduque l’existence même des Républicains ? En sus des « constructifs » pro-Macron, 75% des députés LR se sont abstenus lors du vote de confiance au gouvernement…

On ne peut pas être chez Les Républicains et chez Macron en même temps. Je considère que certains sont déjà partis. En participant au gouvernement ou en votant la confiance, Philippe, Le Maire, Darmanin, Solère ou Lecornu ont tourné le dos à leurs engagements et sont de facto, « En marche ». Quant aux LR « tangents » ou indécis, il faut les faire revenir au bercail. Comment pourraient-ils soutenir une politique qui prévoit d’assassiner littéralement les collectivités locales, que nous avons gagnées de haute lutte dans le passé ? Il faut de la clarté. Les militants ont besoin d’une boussole. A cet égard, je voudrais rappeler que nous n’étions pas si nombreux à nous rendre sur le terrain ou dans les médias pendant les élections législatives pour porter la parole de nos candidats. C’est facile de montrer les muscles en disant : « Moi je suis vraiment de droite, je suis le plus fort et je serai un vrai leader » mais d’être aux abonnés absents quand nos candidats en avaient vraiment besoin.

Que Nathalie Kosciusko-Morizet et Laurent Wauquiez appartiennent encore au même parti alors que tout les oppose semble étrange. Echapperez-vous à la recomposition du paysage politique ?

Il y aura une recomposition. Elle sera claire et nette dès lors que nous aurons une ligne claire. On doit avoir une ligne de conduite, une ligne idéologique identifiable et ensuite ceux qui ne sont pas d’accord prennent leurs responsabilités. C’est un problème idéologique. Je ne souhaite pas entrer dans des histoires de personnes mais j’aimerais bien connaître la ligne idéologique de Laurent Wauquiez, parce qu’elle a beaucoup changé au fil du temps… Donc le problème est ailleurs, et ancien : on s’est assis sur une clarification idéologique claire. Cela remonte aux années 1990. Lorsque la droite s’est divisée sur la question européenne, lorsque Jacques Chirac a fait le choix d’Alain Juppé pour Matignon, n’assumant pas son programme alors qu’il aurait dû logiquement désigner celui qui l’incarnait, Philippe Séguin. Tout cela a été accentué lors de la fondation de l’UMP en 2002. Nous avons fusionné électoralement mais brouillé les différences idéologiques.

Faudrait-il donc revenir au RPR d’antan ?

Le RPR était géré de manière autocratique et fonctionnait sous le régime de la cooptation. Mais seule la clarification idéologique nous permettra de bâtir des alliances. Quand on est dans la fusion permanente, on est dans la confusion, sans réserves de voix ni d’alliances à sceller. Il est sain d’avoir des alliances avec des partenaires tout en affirmant son identité.

Emplois familiaux: bientôt la police des braguettes?

Rendre la confiance dans la politique, c’était l’objectif de la loi adoptée la semaine dernière en deuxième lecture à l’Assemblée nationale. Au début, l’initiateur originel du texte, François Bayrou, souhaitait l’intituler « loi de moralisation ». Il avait même troqué son soutien à Emmanuel Macron contre la promesse de la voir votée. Une fois élu, le président avait même tenu sa promesse en nommant François Bayrou place Vendôme, chargé de son exécution. Et puis l’affaire des emplois fictifs du MoDem est passée par là. Le moralisateur en chef n’a pas pu faire partie du gouvernement Philippe II après les législatives et ce fut à un nouveau garde des sceaux, Nicole Belloubet, de reprendre le texte de son prédécesseur. Régis de Castelnau et Elisabeth Lévy ont déjà expliqué bien des aspects de cette loi. Cantonnons-nous au cas précis des fameux « emplois familiaux », qui ont tant fait causer depuis le 26 janvier, date à laquelle Le Canard enchaîné a révélé l’affaire Pénélope.

« Les Français n’acceptent plus ces pratiques »

Il paraît que « les Français n’acceptent plus ces pratiques ». C’est en tout cas ce que répétaient à l’envi non seulement Edouard Philippe, le Premier ministre, mais aussi Aurore Bergé, porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale. Elle s’est multipliée sur les plateaux et dans les studios pour vendre la mesure, elle qui concédait que le fait d’interdire d’embaucher son conjoint, ou l’un de ses enfants, comme assistant parlementaire pouvait paraître injuste aux parlementaires qui le faisaient jusqu’alors, en contrepartie d’un travail qui n’avait rien de fictif.

« Les Français n’acceptent plus ces pratiques » : il faut dire que François Fillon lui-même avait chanté ce refrain pendant toute la campagne, battant frénétiquement sa coulpe. Sans doute souhaitait-il, dans sa communication de crise, reporter sa responsabilité sur un supposé épiderme sensible de ses concitoyens sur le fait d’embaucher des proches. Or, ce n’est pas d’employer sa femme ou ses enfants qui posait problème, mais surtout de les employer à ne pas faire grand-chose, afin de faire grossir les revenus familiaux. Pour preuve, un autre candidat à l’élection présidentielle embauchait lui aussi son épouse depuis son élection en 1997 : Nicolas Dupont-Aignan l’a lui-même reconnu à la télévision. Mais comme tout le monde savait – a contrario de François Fillon -, il n’y a jamais eu d’affaire. Et personne ne le lui a jamais reproché. Beaucoup de journalistes avaient eu un jour l’épouse de Nicolas Dupont-Aignan au téléphone dans le cadre de leur travail.

Combattre les emplois fictifs

Le cas du couple Dupont-Aignan est loin d’être isolé. Ce qu’il faut combattre, ce sont les emplois fictifs. Sauf que la nouvelle loi interdira les véritables emplois et n’interdira pas les faux, du moment que le bénéficiaire ne fait pas partie de la famille du parlementaire ! De la bêtise au mieux, de la démagogie au pire.

Et puisqu’il faut dénoncer la tartufferie, allons-y jusqu’au bout sans craindre d’entrer dans un domaine scabreux. Ne nous le cachons pas, certains parlementaires employaient parfois leurs conjointes parce que ces dernières, connaissant le tempérament de leur époux et les tentations auxquelles il lui arrivait de succomber, pouvaient mieux le surveiller… Et c’est là qu’on commence à craindre pour l’avenir. Imaginons qu’un parlementaire (homme ou femme) ait une liaison avec l’un de ses collaborateurs (homme ou femme – voyez comme je suis ouvert). Imaginons que cette liaison arrive aux oreilles d’un journal spécialisé dans l’investigation au service de la Morale et du Bien. Ce dernier gardera-t-il l’information secrète ou considérera-t-il au contraire qu’il s’agit d’un détournement de la loi sur l’interdiction des emplois familiaux ? Employer sa maîtresse ou son amant est-il davantage moral que son épouse ou son époux ? La réponse est dans la question. C’est probablement la prochaine étape à laquelle nous allons assister. D’autant qu’il est possible que ceux qui, frustrés de ne plus pouvoir employer leurs conjoints, en feront volontiers payer le prix à ceux qui fauteront après avoir voté l’interdiction desdits emplois familiaux.

Généralisation de la suspicion, police des braguettes, voilà bien à quoi nous pourrions assister dans les prochaines saisons électorales. Sauf si le Conseil constitutionnel venait à censurer l’interdiction des emplois familiaux. Parfois, on est en droit de se demander si les parlementaires ne votent pas des mesures en rêvant que les Sages viennent ensuite les censurer…

Macron, le début de la fin?

Dix points. Emmanuel Macon a perdu dix points de confiance dans le mois qui a suivi les élections législatives. Fin juin déjà, le nouveau président entamait sa mue – de manière subreptice – de la présidence jupitérienne façon De Gaulle-Mitterrand à l’hyperprésidence sauce Sarko. Une tendance qui semble bien se confirmer.

Dès la première semaine de la nouvelle Assemblée, un fameux épisode nous avait mis sur la piste : la majorité parlementaire, cornaquée par les deux porte-flingues de l’Elysée Ferrand et Castaner, avait privé Eric Ciotti du poste à la questure, traditionnellement réservé au groupe le plus nombreux de l’opposition, pour le confier à Thierry Solère, chef de file des « Constructifs ». Cet événement en disait déjà long sur cette propension à abandonner la hauteur monarchique et à vouloir se mêler de tout.

La questure en péché originel

« Les Français se foutent bien de Ciotti », nous rétorquait-on à l’époque, arguant que cette histoire de questure passerait largement au-dessus de la tête des citoyens et n’aurait aucune influence sur leur avis sur le président de la République. Outre que cet événement s’inscrivait dans un contexte de marginalisation du Premier ministre en décidant de s’exprimer à Versailles devant les parlementaires, l’affaire de la questure semble bien constituer le point de départ des ennuis du président.

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Christian Jacob, ce jour-là, a décidé en rétorsion que le groupe LR ne participerait pas au bureau de l’Assemblée nationale et que les vice-présidences réservées à LR ne seraient donc pas occupées. Richard Ferrand avait alors déploré « la bouderie », tentant de reporter la faute sur l’opposition et Christian Jacob. Toujours est-il que plusieurs vice-présidences ont donc été confiées à des députés LREM novices qui n’étaient prévus au départ pour cette fonction. Et que cette inexpérience s’est fait sentir lors des débats qui ont eu lieu pendant tout le mois de juillet, suscitant dans les journaux, la télévision et plus encore sur internet, l’accusation d’amateurisme qui colle désormais à la peau de la majorité parlementaire.

L’amateurisme de LREM comme un boomerang

Le Jurassien que je suis ne peut que déplorer qu’on ait, par exemple, confié ce cadeau empoisonné à la députée Danielle Brulebois, originaire des mêmes terres que les miennes, qui était sans doute prête à devenir parlementaire mais certainement pas à passer du statut de conseillère départementale à la présidence de séances au Palais-Bourbon. Séances d’autant plus sensibles qu’elles concernaient des textes essentiels du début du quinquennat Macron. Là-dessus, la responsabilité des hommes du président, Ferrand et François de Rugy est écrasante. Beaucoup plus que ces pauvres députés LREM envoyés ainsi au casse-pipe.

Les conséquences de la satisfaction du caprice de Thierry Solère, validée en haut lieu, se sont donc avérées catastrophiques. L’un des gestes qui pourrait apaiser cette situation serait d’obtenir la démission du chef des « Constructifs » de la fameuse questure afin que tout rentre dans l’ordre à la rentrée. Ce serait à la fois une manière d’apaiser la situation, de permettre le retour de vice-présidents à la hauteur de la situation1, et enfin de donner des signes à l’opinion selon lesquels on a enregistré son message.

Un vrai chef n’a pas besoin de rappeler qu’il l’est

Le second événement qui a fragilisé la position d’Emmanuel Macron est plus difficilement rattrapable. Il se situe dans le même esprit que l’histoire de la questure, en ajoutant l’inconvénient supplémentaire pour Emmanuel Macron de s’être personnellement exposé: il s’agit de la séquence menant à la démission du général De Villiers, chef d’état-major des armées. Là encore, le président n’a pas fait preuve de la hauteur nécessaire, confondant autorité et autoritarisme. Le rabrouer comme Emmanuel Macron l’a fait, sur le mode « c’est moi le chef », constituait une erreur politique majeure. Là encore, il a été rétorqué que le pouvoir civil devait s’imposer sur le pouvoir militaire, que le général De Villiers n’était pas à son coup d’essai, qu’il avait déjà critiqué Emmanuel Macron pendant la campagne électorale. Mais dans ce cas, pourquoi l’avoir reconduit dans ses fonctions ?

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Christophe Castaner en a fait des tonnes à ce sujet, entretenant la polémique, et on a fini par assister à ces images où le président s’exhibait en tenue militaire pour saluer les soldats, ne se rendant pas compte qu’elles ajoutaient non seulement au ridicule de la situation mais aussi au doute qu’il avait lui-même instillé sur ses qualités de chef, contraint qu’il était d’affirmer qu’il était bien le chef.

On lèche, on lâche, on lynche

Si Emmanuel Macron a pu s’imposer lors de l’élection présidentielle, c’est qu’il semblait avoir compris que les Français, après cinq ans de hollandisme, étaient en demande de verticalité. Ainsi avait été théorisé ce retour à une présidence de style gaullo-mitterrandien. Mais que l’on sache, ni Charles De Gaulle ni François Mitterrand n’avaient besoin de rappeler qu’ils étaient les chefs. Et si De Gaulle portait parfois l’uniforme, ce n’était pas pour ressembler à Tom Cruise dans Top Gun.

Cette perte de popularité, symptomatique d’un changement de style, commence également à faire évoluer l’attitude de la presse à son égard. Le président n’est plus autant protégé d’autant qu’il a eu aussi par rapport aux médias des gestes maladroits sur la forme, même si on pouvait les comprendre sur le fond. Et l’on vient à se demander si – une fois de plus – le théorème des trois L, (on lèche, on lynche, on lâche) créé par Jean-François Kahn, ne va pas s’appliquer plus que rapidement prévu à Emmanuel Macron, la phase du lâchage définitif intervenant dès cet automne

Sophie Montel: “Ce qui arrive à Florian Philippot est injuste”

Conversation avec la première tête coupée par Marine Le Pen

marine lepen sophie montel philippot

Les lecteurs de mes deux romans le savent, je ne manque pas de curiosité pour les personnages féminins franc-comtois, surtout s’ils ont du caractère. Comtoise rends toi ! Nenni ma foi, pour féminiser la devise régionale. Sophie Montel peut-elle entrer dans cette catégorie ?

Rencontre avec une “apparatchik”

C’est la question que je me posais en me rendant à son domicile, samedi, dans une bourgade du Grand Besançon. La veille, alors qu’elle était sous le feu des médias parisiens, elle avait accepté le principe d’une conversation et m’avait donné rendez-vous. Trente ans de Front. Une apparatchik, comme elle en plaisante elle-même. Licenciée en histoire, attachée de groupe au conseil régional de Franche-Comté, puis conseillère régionale, présidente de groupe. Le feu des médias, déjà, lorsqu’elle manque de reprendre la circonscription de Pierre Moscovici, en février 2015, mobilisant la venue de Manuel Valls deux fois. Le feu des médias toujours, lorsqu’elle n’est pas très loin de devenir la seule présidente de région FN, dix mois plus tard. Au Front comme ailleurs, on se fait beaucoup d’ennemis en trente ans de politique. Mais Sophie Montel imaginait-elle subir un jour ce courroux de Marine Le Pen ?

Lalanne désavoue Montel

Vendredi, tous les conseillers régionaux FN de Bourgogne-Franche-Comté ont reçu l’ordre de quitter le groupe qu’elle présidait à Dijon et d’en recréer un nouveau sans elle. Sur vingt-quatre élus, six ne l’ont pas lâchée et siègent aujourd’hui avec elle chez les non-inscrits. Et l’ordre venait d’en haut. Il avait été soigneusement préparé. Jeudi, Marine Le Pen l’a reprise de volée sur Twitter, avec le compte « Anne Lalanne ». « Anne Lalanne », le fameux compte Twitter dont la présidente du FN niait être la titulaire, avant de se prendre les pieds dans le tapis en envoyant un mail à des journalistes avec l’adresse dudit compte. Jeudi, « Anne Lalanne » n’est pas contente et tance Sophie Montel en lui reprochant une provocation.

Le travail de réflexion nécessaire ne fait pas bon ménage avec la provocation grossière… https://twitter.com/sophie_montel/status/880315292131393540 …

La provoc’ en est-elle vraiment une ? Sophie-la-malicieuse souhaite participer au débat de la refondation du FN, initiée par Marine-la-patronne. Et elle pose la question suivante sur Twitter : « Pour la refondation du FN, souhaitez-vous parler : A) D’identité et de musulmans B) De tous les sujets ». Anne Lalanne dégaine : « Le travail de réflexion nécessaire ne fait pas bon ménage avec la provocation grossière… ». Pourtant, la présidente du FN sait quelles sont les positions de Sophie Montel. Celle-ci les a exposées clairement au dernier bureau politique. L’approche du FN sur l’immigration peut être vécue comme anxiogène par de nombreux électeurs. Ceux-là ont questionné Sophie Montel sur les marchés. « Ma fille a épousé un homme originaire de tel pays. Seront-ils expulsés si vous arrivez au pouvoir ? ». Et beaucoup d’autres, du même tonneau. « J’voudrais bien voter pour vous, mais j’peux point ! ». Là où beaucoup d’autres expliquent que c’est la sortie de l’euro qui génère de l’anxiété et constitue le plafond de verre, Montel prend le contre-pied.

Bay et Olivier en embuscade

Qu’elle l’expose au bureau politique dans l’indifférence générale passe encore. Mais qu’elle en plaisante sur Twitter, Marine Le Pen met le holà. Or la candidate du FN à la présidentielle sait très bien, au moment où elle recadre Montel sur Twitter, que la décision de la débarquer de sa présidence de groupe à Dijon est déjà prise. Sophie-la-naïve ne peut pas l’imaginer. Au fait, quelle est la raison officielle de cette disgrâce ? Le fait que Montel ne souhaite pas sanctionner deux de ses lieutenants au conseil régional, Julien Acard et Antoine Chudzik, suspendus du parti depuis quelques jours pour avoir critiqué l’organisation logistique des élections législatives. Des bulletins, des tracts qui n’arrivent pas en temps voulu. En trente ans de Front, Montel n’avait jamais vu ça et elle ne s’est pas privée de le dire en haut lieu.

L’élue franc-comtoise n’a donc aucune raison de se priver des services de ses hommes de confiance. Ajoutant que cette critique sur l’organisation a été largement partagée dans le Front de la France entière, toutes tendances confondues. Marine Le Pen considère cet acte d’autonomie comme un refus de se soumettre à son autorité. Et voilà comment on décide de couper la tête de Sophie Montel. Reconnaissons-le, il est difficile de croire que Marine Le Pen ait pris une telle décision sur des motifs aussi futiles. Ce qui est reproché à Montel, c’est de seconder Florian Philippot avec beaucoup de zèle. Elle énerve beaucoup de cadres du FN, et de proches de Marine Le Pen. Parmi eux, Nicolas Bay, le secrétaire général, et Philippe Olivier, beau-frère de la présidente. Montel n’a pas l’air de les apprécier non plus, ces deux-là. Elle a vécu la scission. Bay et Olivier étaient du camp des mégrétistes ; elle était restée fidèle au patriarche. Bay n’apprécie pas, il est vrai, qu’on critique l’organisation de la campagne des législatives dont il avait la responsabilité.

Ligne contre ligne

Mais, idéologiquement, Bay est de ceux qui critiquent la ligne sociale-souverainiste incarnée par Philippot et partagée par Montel. Même sur les sujets sociétaux, il s’est opposé à elle. Coïncidence distrayante : c’est à l’occasion d’un repas à Montretout où Marine Le Pen a annoncé à ses cadres qu’elle souhaitait réintégrer Nicolas Bay, qu’elle a découvert la présence de deux jeunes hommes inconnus. Il s’agissait de Florian et Damien Philippot. Ces deux-là, et en particulier le premier, elle a appris à les aimer.

A ce propos, on l’interroge sur leur rôle dans la préparation du débat du second tour. On a lu dans Le Canard, qu’ils faisaient partie des mauvais conseilleurs, ceux qui ont préconisé de cogner sur Macron comme une sourde afin de le faire craquer. Elle les innocente. Ils ont simplement préparé les fiches thématiques. Celui qui a pu avoir une influence délétère, c’est Philippe Olivier. Tiens, tiens… Du reste, Sophie trouve des excuses à Marine. « Elle était fatiguée, faisait trois déplacements par jour… » Quoi qu’il en soit, Sophie Montel convient que les conséquences de ce débat se sont vite traduites sur le terrain.

Boules de neige à Strasbourg

De terrain, nous en changeons. On a envie qu’elle nous raconte cette histoire des assistants parlementaires du MoDem, qui a quand même fini par aboutir au départ de trois ministres, dont François Bayrou, ex-Garde des sceaux et de la moralisation de la vie politique. C’est elle, et son lieutenant Antoine Chudzik qui ont déclenché l’affaire judiciaire. Elle raconte. « Nous googlisions tous les assistants parlementaires des députés français au Parlement européen dans notre bureau. Nous cherchions à savoir s’ils apparaissaient dans des organigrammes de partis ou de campagnes électorales. Parce que c’est exactement cela qui nous était reproché. » Et ils trouvent. Ensuite, il fallait faire le signalement au procureur. Au FN, personne ne se bouscule, en pleine campagne électorale, pour jouer les auxiliaires de justice. Alors, Marine Le Pen finit par trancher, appuyé par Florian Philippot, c’est Sophie Montel qui doit finir le (sale) boulot. Le travail continue toujours, d’ailleurs.

Un gros poisson…

Mon hôtesse m’offre une info exclusive : le prochain poisson est un gros. Il fait aussi l’objet d’un signalement de sa part. Il n’est plus député européen et siège aujourd’hui au Palais-Bourbon ; il préside un groupe et a décidé de ne pas porter de cravate ; vous avez deviné ? Cette histoire participe à notre perplexité sur la disgrâce de Montel. Pourquoi Marine Le Pen décide-t-elle de s’en prendre à celle qui a démontré que ce qui était reproché au FN constituait en fait un système généralisé ?  Considérer que c’est juste un acte d’autorité, c’est un peu court ! N’est-ce-pas Philippot qu’on vise à travers elle ? Ce dernier est-il encore le stratège préféré de Marine Le Pen ? La malédiction des numéros deux du FN va-t-elle faire une nouvelle victime ? Sophie Montel ne veut pas y croire. « Ce n’est pas logique. Cette stratégie a fait ses preuves. C’est celle de Marine. Je n’ai jamais cru à l’union des droites. Elle non plus. » Elle ne veut pas y croire mais se lance dans un long plaidoyer pour son ami Florian. On lui reproche d’être cassant ? Son image au sein des adhérents du FN n’est-elle pas écornée par une attitude froide, qui passe parfois pour de l’arrogance ? Que nenni ! « En fait, il est réservé.» Et elle finit par lâcher : « Je déteste l’injustice. Lutter contre l’injustice, c’est le fil rouge de ma vie politique. Et ce qui arrive à Florian est injuste.» Sophie Montel a enfin lâché le morceau. Elle sait pertinemment que c’est Philippot qui est visé. Que les critiques d’Acard et Chudzik, ou de ses tweets « provocateurs » ne sont que des prétextes. Qu’il ne s’agit pas seulement d’un coup de sang de Marine Le Pen.

Florian et Sophie ont lancé comme un défi

Sophie Montel et Florian Philippot demandent l’apaisement. Y croient-ils seulement ? Celle qui a perdu son statut de leader du Front en Bourgogne-Franche-Comté, et qui s’amuse des premières bisbilles autour de sa succession à la tête du groupe au Conseil régional, a vécu la violente histoire de son parti. Elle promet d’accompagner Acard et Chudzik devant les instances disciplinaires du parti pour les défendre avant d’ajouter : « Peut-être que je serai suspendue d’ici là et que ce sera aussi pour me défendre. »

Sur le chemin de retour, je repense à ce que je lui ai glissé au milieu de notre longue conversation. Je lui ai dit mes doutes sur les qualités de chef de Marine Le Pen. Que penser de quelqu’un qui laisse pourrir des situations, incapable de convoquer Marion Maréchal Le Pen et Florian Philippot et de leur intimer l’ordre de se parler, enfin ? De quelqu’un qui finit par couper une tête sous la pression de son entourage ?

A-t-elle vraiment l’étoffe d’un chef ? N’est-ce pas rassurant qu’elle ne soit pas devenue présidente de la République ? Sophie Montel a gardé ses réponses pour elle. On la comprend. Qui sait si ses réponses n’auraient pas aggravé son cas…

Macron l’hyperprésident

Quand Jupiter dissémine l’opposition

Christian Jacob a piqué une belle colère hier. Et on ne peut pas franchement donner tort au président du groupe LR à l’Assemblée. Une tradition, vieille de plusieurs décennies, accordait au plus important groupe d’opposition un poste de questeur sur les trois que compte l’Assemblée nationale. La questure constitue un lieu stratégique au Palais-Bourbon puisqu’elle a la haute main sur le budget de la Chambre. L’usage voulait donc que l’un des trois questeurs soit désigné parmi les députés opposants, afin qu’il puisse contrôler la majorité dans ces missions d’importance. Ainsi, lorsqu’on votait pour les questeurs, les députés de la majorité s’abstenaient de participer au scrutin pour celui réservé à l’opposition. Mais hier, rien ne s’est passé comme d’habitude.

L’opposition façon puzzle

Eric Ciotti a obtenu 146 voix, 46 de plus que les effectifs de son groupe, agrégeant certainement des voix d’autres groupes d’opposition. Cela aurait dû suffire à son élection. Mais un grand nombre de députés de la majorité a influé sur le résultat, choisissant un opposant plus commode, Thierry Solère. Ce dernier est désormais connu pour avoir créé le groupe au nom hilarant de « constructifs ». C’est aussi un proche du Premier ministre et du ministre de l’Economie. Qui n’a pas caché son intention de voter la confiance au gouvernement. Autant dire qu’il est dans la majorité.

Christian Jacob a donc logiquement pris à témoin le président de l’Assemblée nationale, François de Rugy, qui semblait gêné du haut de son perchoir.

Christian Jacob: “Les droits de l’opposition… par BFMTV

Il est peu imaginable que les députés LREM aient pris seuls l’initiative de piétiner une si ancienne tradition parlementaire. Les sergents Ferrand et Castaner ont bien dû mobiliser quelques troupes pour dégager l’épouvantail Ciotti et promouvoir le moderne Solère, à qui on devait renvoyer l’ascenseur après avoir amorcé la déflagration de l’opposition de droite. Et à qui obéissent donc Ferrand et Castaner sinon à celui qu’une presse en pâmoison surnomme « Jupiter » ?

On comprend donc la décision du groupe LR de ne pas participer au bureau de l’Assemblée nationale. Nuit chaude dans l’hémicycle. Suspension de plus deux heures avec un Rugy introuvable. Et les six vice-présidences qui reviennent au groupe LREM faute de candidats de l’opposition. Deuxième jour de la législature, première crise parlementaire. Jupiter fait très fort !

Sarkozy? A côté, ce n’était rien

Le même jour, Gérard Larcher annonçait que le président avait l’intention de réunir le Congrès à Versailles la veille de la déclaration de politique générale de son Premier ministre. On nous avait promis le retour du président qui préside au-dessus de la mêlée, laissant le chef de gouvernement gouverner et diriger la majorité parlementaire. On retrouve un hyperprésident vibrionnant, s’occupant de tout, écrasant son assesseur, s’asseyant sur les usages parlementaires et piétinant les droits de l’opposition. Nicolas Sarkozy, qui s’y connaissait en hyperprésidence vibrionnante, n’aurait pas pu faire le quart de la moitié de ce qu’Emmanuel Macron ose depuis quelques semaines sans être taxé de dérive poutinienne.

Cette histoire de questure peut paraître anecdotique, elle n’en est pas moins révélatrice d’un état d’esprit. Mais évidemment, pas un mot sur cette histoire au journal de 20h de France 2. Service public oblige… Défendre les droits de l’opposition, la séparation des pouvoirs, le contrôle du budget de l’Assemblée nationale, pourquoi pas ? Mais quand même pas avec Eric Ciotti et Christian Jacob ! Ainsi va le petit monde politico-médiatique en ce début d’été 2017. Comme me le souffle un bon esprit : « jusqu’ici, tout va bien ! »

Législatives: décomposition maximale

Eparpillée, la politique française va devoir se recomposer

Les administrateurs de l’Assemblée nationale sont soulagés. Aucune salle ne pouvait accueillir plus de 400 députés, nombre qui était promis au futur groupe LREM par les sondages depuis une semaine. On peut imaginer qu’Emmanuel Macron ressente aussi un soulagement. Un tel groupe pléthorique aurait généré un joyeux « foutoir », terme prêté au président lui-même. Avec une majorité absolue d’une vingtaine de sièges, et le renfort du groupe Modem, la majorité présidentielle compte à peu près le même nombre de députés que celle de l’UMP en 2002, après la victoire de Jacques Chirac contre Jean-Marie Le Pen.

La guerre des LR aura-t-elle lieu?

Comme la semaine dernière, l’abstention a battu des records. Elle a atteint presque 57%. Il semble que les prévisions de majorité massive aient démobilisé les électeurs du parti présidentiel, soit qu’ils aient considéré que l’affaire était déjà dans le sac, soit qu’ils aient souhaité modérer l’ampleur de la victoire. On craignait qu’il n’y ait pas de véritable opposition organisée à l’Assemblée nationale. Des questions se posaient et continuent de se poser sur les députés issus de LR. Y aura-t-il un groupe ou deux, une scission intervenant entre ceux qui sont décidés à ne pas voter la confiance à Edouard Philippe et ceux qui sont tentés de le faire ?

L’autre vainqueur de ce second tour est incontestablement Jean-Luc Mélenchon. Le nouveau député des Bouches-du-Rhône devrait pouvoir former un groupe parlementaire ne dépendant pas du PCF. C’était exactement son objectif avant de démarrer la campagne de la France insoumise pour ses élections législatives.

Grand-huit du FN, zéro pointé pour Philippot

Quant au FN, il échoue à la constitution d’un groupe. Il obtient toutefois davantage de sièges (8) que ce qui lui était promis cette semaine (3 à 4). Il est intéressant de se pencher sur la composition des nouveaux députés FN. La garde philippotiste est la véritable perdante puisque Florian Philippot lui-même, son frère Damien, Sophie Montel et Kévin Pfeffer ont été battus. Pour compenser, il semble bien que la majorité penche vers le FN du Nord, davantage sur la ligne social-souverainiste donc, par rapport à celui du Sud. Marine Le Pen est élue pour la première fois député dans le Pas-de-Calais. Mais elle doit quitter une présidence de groupe à Strasbourg pour siéger parmi les non-inscrits au Palais-Bourbon, ce qui signifie que ses moyens de peser hors de la salle des quatre colonnes seront réduits à peau de chagrin. Elle aura en tout cas fort à faire pour empêcher qu’une guerre sans merci oppose Florian Philippot à ses nombreux adversaires. En aura-t-elle la possibilité ? En aura-t-elle seulement l’autorité ? Son score confortable (56,8%) à Hénin-Beaumont peut l’y aider.

Les personnalités battues au second tour © AFP Frédéric BOURGEAIS

Enfin, le PS et ses alliés parviennent à conserver une grosse quarantaine de sièges, ce qui n’est pas si mal, si l’on considère son poids d’aujourd’hui dans l’électorat. Mais ses élus seront de deux catégories : ceux – les plus nombreux – qui doivent leur élection à la mansuétude d’Emmanuel Macron à leur égard, en ne leur opposant pas de candidat. Et ceux qui ne lui doivent rien, en battant parfois un candidat LREM. Ces derniers semblent aujourd’hui, alors qu’ils sont minoritaires, les plus vindicatifs. Là encore, est-il envisageable que les uns votent la confiance et d’autres pas ? Une telle cohabitation est-elle possible entre ces deux catégories d’élus dans un même groupe ?

La prochaine configuration des groupes parlementaires donnera quelques indications sur les lignes de force, en vue des futurs congrès de partis, en particuliers ceux de LR, du FN et du PS. C’est à ce moment-là qu’on pourra alors dessiner les contours de certaines recompositions. Pour l’heure, la décomposition semble avoir atteint son niveau maximum.

Législatives: l’abstention en marche

Un électeur sur deux s’est abstenu, Macron se dirige vers une majorité absolue

Il y a un mois, je participais à une foire du livre à Saint-Louis en Alsace. Sur mon roman figurait un bandeau rouge avec la mention « politique-fiction ». J’ai mis quelques heures à m’en apercevoir, mais le mot « politique » faisait fuir les visiteurs. Ils ne s’arrêtaient pas devant moi. J’ai enlevé le bandeau et, soudainement, tout a changé.

Il y a un mois, donc, au moment où Emmanuel Macron était investi de sa fonction, j’ai compris que mes concitoyens étaient saturés de politique et que la participation aux prochaines élections législatives risquait fort de battre un record à la baisse. « Donnons-lui sa majorité mais surtout finissons-en », ont donc semblé dire les Français hier, en accordant à son mouvement, La République en Marche (LREM), 32% des suffrages.

Les Républicains, premiers des autres

Comme prévu, le Parti socialiste (10%) ne devra la formation d’un groupe parlementaire qu’à la mansuétude du nouveau président pour certains de ses candidats. Le parti d’Epinay subit une hécatombe à côté de laquelle le précédent de 1993 ressemble à une promenade de santé. Son Premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis, et son candidat à l’élection présidentielle, Benoît Hamon, passent à la trappe (oui, je sais…).

Les Républicains, eux, se stabilisent et obtiennent un score (21,2%) au niveau de celui de François Fillon. Ce qui peut leur faire espérer une centaine de sièges la semaine prochaine. Du côté de la France insoumise, le résultat (10,9%) est mi-figue mi-raisin. Si le mouvement de Jean-Luc Mélenchon peut s’enorgueillir de supplanter largement le Parti communiste français (PCF), il lui faudra sans doute l’appui de ce même PCF pour former un groupe à l’Assemblée nationale.

Les abstentionnistes participent au trou d’air du FN

Le Front national subit un recul significatif (13,9%). Il y a quelques jours, un groupe parlementaire lui semblait même promis. Mais aujourd’hui, les projections ne lui donnent plus que 5 à 10 sièges la semaine prochaine. Une véritable catastrophe industrielle pour un parti dont la candidate a réuni 10,6 millions d’électeurs il y a cinq semaines. Dans de nombreuses circonscriptions, ses candidats subissent des pertes énormes. En Franche-Comté, la philippotiste Sophie Montel ne réunit par exemple que 24% des suffrages soit dix points de moins que lors de l’élection partielle de février 2015. De même, le « marioniste » Maurice Monnier réalise un score très faible (20%) dans la seule circonscription franc-comtoise qui avait donné la majorité à Marine Le Pen le 7 mai dernier.

Les électeurs du FN sont donc allés à la pêche en ce dimanche ensoleillé. A quoi doit-on cette démobilisation dans un électorat qui ne nous habituait au contraire depuis des années ? Le catastrophique débat télévisé d’entre-deux-tours continue-t-il d’infuser dans les têtes ? Le départ de Marion Maréchal-Le Pen, les contestations de la ligne Philippot et l’autonomie prise par ce dernier participent-ils aussi au doute, voire à la défiance ? On peut se permettre de le penser. Et lorsque Marine Le Pen reçoit une bonne nouvelle, comme son score flatteur dans le Pas-de-Calais (46%), c’est pour se rendre compte qu’elle va devoir quitter une présidence de groupe parlementaire à Strasbourg pour venir siéger parmi les non-inscrits au Palais-Bourbon. Quand ça veut pas…

Législatives: l’apprenti chef Baroin tente de sauver les meubles

La défaite oui, mais quelle défaite?

François Baroin était de passage ce lundi de Pentecôte en Franche-Comté. En Haute-Saône le matin, il devait finir l’après-midi du côté de Belfort, après un passage à Besançon. C’est dans une brasserie de la Cité natale de Victor Hugo qu’il avait rendez-vous avec les cinq candidats LR du Doubs, ainsi qu’avec quelques dizaines de militants et la presse.

Etrange chef de file que le sénateur-maire de Troyes. En six mois, il a été successivement le Premier ministre putatif de Nicolas Sarkozy, de François Fillon ainsi que du nouveau président Macron, si les Français venaient à donner une majorité à la coalition LR-UDI. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la perspective du ticket avec Baroin n’a pas déchaîné les foules derrière celui qui y était à chaque fois associé. L’homme est apprécié, certes. Mais le voit-on véritablement en leader ? A part Nicolas Sarkozy qui semble voir en lui son successeur ou à tout le moins un homme capable de tenir la maison en ordre, en attendant une éventuelle et énième tentative de retour en grâce.

Retarder la scission

Lorsqu’il s’exprime dans la brasserie Granvelle en tout cas, on n’a pas vraiment l’impression que François Baroin se voit à Matignon dans quinze jours. Certes, il met en garde contre les projets du nouveau président, notamment en matière fiscale. Certes, il montre qu’il a intégré les diagnostics de Christophe Guilluy sur le clivage entre France des métropoles et France périphérique. Certes, il donne des éléments du projet de droite revisité. Mais il ne prononce jamais le mot cohabitation. Et pour tout dire, on a franchement le sentiment que le chef de file a déjà intégré la défaite. Qu’il cherche à la fois à ce qu’elle ne soit pas trop lourde, mais qu’elle garantisse néanmoins une majorité absolue au nouveau président. Car une majorité relative ne serait-elle pas plus sûrement annonciatrice d’une scission au sein de Républicains ? Ne provoquerait-elle pas dès le vote de confiance la formation d’un groupe à base de juppéistes souhaitant saisir la main tendue d’Emmanuel Macron ? Il semble bien que l’atout principal de François Baroin soit aujourd’hui d’être le plus consensuel, celui capable d’éviter l’éclatement de la famille. Quand on lui demande s’il peut nous garantir qu’une partie des prochains élus LR ne formeront pas un groupe qui intégrerait la majorité parlementaire dès le vote de confiance au gouvernement d’Edouard Philippe, il est formel : « Phénomène minoritaire. Ce sont sept ou huit personnes ».

En attendant, ce n’est pas un hasard si la question de la CSG est centrale dans le propos de François Baroin. Dimanche prochain, la participation devrait être faible. Les Français semblent las de politique. Les sondages, qui donnent une majorité écrasante à LREM, pourraient alors être démentis si on tient compte du poids des retraités et des fonctionnaires, particulièrement concernés par l’augmentation de la CSG, dans un corps électoral limité à 55% de participation. Le pari de François Baroin pourrait alors être gagné : laisser une courte majorité absolue à Macron tout en sauvant les meubles LR avec deux centaines de députés. Et empêcher la scission.

Mon député LR sera-t-il vraiment dans l’opposition?

Reste que d’autres obstacles se dressent sur son passage. L’attitude à tenir entre les deux tours du scrutin, alors qu’il prône le front républicain et que l’aile droite sarkozyste qui l’a fait roi préfère le ni-ni. Mais surtout le fait que dans de nombreuses circonscriptions, l’électorat de droite peut être démobilisé par l’incertitude suivante : ce candidat LR sera-t-il bien dans l’opposition ou votera-t-il la confiance à Edouard Philippe dans quelques jours ? François Baroin fait comme si ces questions n’existaient pas et on le comprend. Pragmatique et consensuel, il joue en défense car c’est la moins mauvaise des tactiques. De son point de vue, on ne peut pas vraiment lui donner tort. Mais en admettant que les événements lui permettent de réussir son pari, n’est-ce pas reculer l’échéance ? Il faudra bien un jour qu’un congrès se réunisse et tranche tous les débats idéologiques qui traversent ce parti. Dans cette future bataille, y aura-t-il une place pour le consensuel Baroin ? Rien n’est moins certain.

Non, le Printemps républicain n’est pas “mort-né”

Entretien avec son président Denis Maillard

Le président du Printemps républicain Denis Maillard répond à l’analyse de Kevin Boucaud-Victoire sur son positionnement politique et son actualité.

Partisans d’Emmanuel Macron au Louvre, 7 mai 2017. SIPA. 00805657_000001

David Desgouilles. Dans l’entretien publié le 30 mai dans nos colonnes, Kévin Boucaud-Victoire évoque le Printemps Républicain dans des termes que vous n’approuvez pas. Pourquoi ?

Denis Maillard. J’ai lu l’entretien avec un mélange de contentement, d’amusement et d’agacement. Les mêmes sentiments que j’ai eu en parcourant les pages que l’auteur consacre au Printemps républicain et à la Gauche populaire dans son ouvrage. C’est toujours amusant de voir racontée une histoire à laquelle vous avez participé. Il n’y a pas tellement d’erreurs mais beaucoup de raccourcis. Des personnages et des pensées sont rapprochés pour les besoins de la démonstration ; on prend appui sur tel fait ou tel texte parce que ça arrange. Par exemple, la Gauche populaire était plus composite que ce qui en est dit dans le livre et Christophe Guilluy n’en a jamais fait partie, même s’il a écrit un texte dans un ouvrage qui porte le nom de « Plaidoyer pour une gauche populaire », rédigé bien avant que le mouvement ne naisse réellement. Bref, tout ceci n’est pas une enquête, plus une convergence de signes censés servir l’analyse de l’auteur. De là un peu d’agacement. Notamment sur deux points de l’entretien : conclure que le Printemps républicain était mort-né à partir du moment où deux personnes choisissaient de s’en éloigner. Là encore que sait-il de la réalité de cet épisode ? Et tout faire tourner autour de l’un des animateurs du mouvement, en l’occurrence Laurent Bouvet, au détriment de tous les autres membres qui ont également pu s’exprimer. Au point d’ailleurs de conclure à l’inanité du mouvement par son écartèlement entre la France insoumise d’un côté et En Marche ! de l’autre ; au prix d’ailleurs d’une contrevérité lorsqu’il affirme que Laurent Bouvet a soutenu Macron. Mais passons… Je préfère m’en tenir au sérieux de l’analyse qui pour une fois, et ce n’est pas coutume s’agissant de l’objet Printemps républicain, prend au sérieux ce que nous tentons de faire. Nos analyses vont inévitablement diverger. Mais au moins la discussion a lieu.

Justement, accordez-vous de la pertinence à cette distinction entre trois gauches, libérale,  jacobine et socialiste ? Partant de là, Kévin Boucaud-Victoire touche-t-il juste en voyant dans le Printemps républicain une émanation contemporaine de la gauche jacobine ?

Dans son livre sur Les gauches françaises, Jacques Julliard distingue quatre familles : la gauche libérale, à cheval sur la frontière droite-gauche, la gauche libertaire tentée par l’anarchisme et jalouse de l’indépendance syndicale, la gauche jacobine empreinte de la toute puissance de l’Etat, et la gauche collectiviste née de la rencontre du marxisme et du mouvement ouvrier. A partir de 1971, le parti socialiste a réussi à rassembler tout ou partie de ces quatre courants. Pourtant, on ne retient généralement que la division proposée par Michel Rocard au congrès de Nantes en 1977 entre deux gauches seulement : l’une idéologique, centralisatrice et jacobine contre une autre décentralisatrice, régionaliste, autogestionnaire, faisant la part belle à la société civile et au réalisme économique. La première contre la « deuxième gauche » ; le vieux monde ouvriériste industriel contre les nouveaux mouvements sociaux mâtinés de valeurs post-matérialistes ; Jacobins contre Girondins ; athées marxisants contre catholiques sociaux ; la gauche du collectif contre celle des individus ; le monde de l’égalité contre celui de la liberté… Cette fois-ci, notre auteur nous en propose trois. Pourquoi pas ? Si je vois bien comment il fait rentrer le Printemps républicain sous l’appelation « gauche jacobine », j’ai tout de même un peu de mal à m’y retrouver. Comme si ces trois gauches naissaient à un moment donné de l’histoire et se poursuivaient sous diverses formes mais avec un ADN pur. Je crois que le Printemps républicain est précisément une tentative de repenser ce que peut être une gauche républicaine après la mort de la première gauche et l’épuisement de la deuxième gauche qui, elle, a paradoxalement essaimé entre Benoît Hamon, Manuel Valls et Emmanuel Macron.

La gauche républicaine telle que vous la décrivez – ou la gauche jacobine décrite par Kévin Boucaud -Victoire – n’est-elle pas la grande perdante de cette séquence électorale ? Et qu’en est-il de la santé du Printemps républicain que l’auteur de La Guerre des gauches annonce chancelante ?

Chancelante non – nous avons près de 500 adhérents et plus de 12 000 personnes dans le réseau alentours -, mais difficilement audible durant la séquence électorale qui a commencé en septembre dernier et qui se poursuivra  jusqu’aux législatives. Pour deux raisons simples : le Printemps républicain a choisi explicement de ne pas prendre position durant la campagne présidentielle, sauf entre les deux tours pour appeler à voter Emmanuel Macron et non pas seulement empêcher Marine Le Pen d’accéder au pouvoir. Il nous semblait que le premier permettait, même si nous n’étions pas d’accord avec lui, de poursuivre une dispute démocratique et républicaine, ce que la victoire de la seconde risquait de rendre impossible. D’où ce choix clair. Notre mouvement était de fait un peu « en sommeil » durant cette période puisqu’il n’avait pas vocation à y être présent, laissant à ses membres toute liberté pour y participer derrière le candidat de leur choix. La seconde raison est à la fois plus inquiétante conjoncturellement et en même temps porteuse d’avenir : il n’y avait dans cette campagne aucun candidat portant nos idées et dans lequel nous aurions pu nous reconnaître. La gauche républicaine telle que nous l’imaginons n’est représentée nulle part aujourd’hui. C’est donc à nous de structurer notre propre offre politique comme nous avons commencé à le faire avant la campagne présidentielle.