La tentation de Doha ?

La guerre de la com’ fait rage. Le Président de la République, qui comptait très fort sur un gadin de François Hollande au Bourget, a dû déchanter. Une seule solution aujourd’hui, apparaître comme le challenger.

L’exercice n’est pas facile. Rappelons que les seuls présidents sortants qui ont été réélus le furent au terme d’une cohabitation face au Premier Ministre qui exerçait l’essentiel du pouvoir. François Mitterrand s’était refait la cerise en deux ans, avec le talent qu’on lui connaissait, en jouant le rôle de Président-opposant-vieux sage. Jacques Chirac encaissa alors une défaite mémorable, symbolisée par le duel télévisé de l’entre-deux-tours 1. Il prit sa revanche quatorze ans plus tard. Il avait eu cinq ans pour se refaire. Et comme Jospin fit une campagne catastrophique -sans doute n°1 de la Ve République dans cette catégorie, le Président n’eut pas à forcer son talent pour l’emporter, d’autant que la présence inopinée de Jean-Marie Le Pen au second tour lui apporta derechef le statut de Père de la Nation qui avait fait les beaux jours de son adversaire de 1988.

Le seul président vraiment sortant à avoir sollicité2 le suffrage  le suffrage universel une nouvelle fois au terme de son mandat fut donc Valéry Giscard d’Estaing. C’est ce modèle là que Nicolas Sarkozy veut absolument éviter, d’autant qu’il est tentant de rapprocher les deux hommes : tous les deux ont souhaité commencer leur mandat par une rupture avec leur propre camp. Ils ont également initié, par la décrispation, pour l’un et la désacralisation pour l’autre, une manière de présider qui n’a pas eu l’heur de plaire à l’électorat droitier et conservateur qui les avait portés au pouvoir. Enfin, ils ont tous les deux affronté une crise économique mondiale. Voilà pour les ressemblances. La différence, en revanche, entre VGE et Nicolas Sarkozy, c’est que le premier était encore favori au mois de janvier face à un François Mitterrand dont le Tout-Paris moquait la ringardise et l’archaïsme. Difficile d’apparaître, dès lors, comme un challenger. A l’heure du bilan, les Français ne firent pas le choix du Président sortant.

C’est sans doute cette différence là qui rend Nicolas Sarkozy moins pessimiste. Ainsi fait-il marteler par ses chevau-légers l’antienne suivante : le candidat favori en janvier est toujours battu en mai -et parfois même en avril. Le problème, c’est que  janvier dure 31 jours. Et que, si cette antienne est vérifiée au premier du mois, elle ne l’est plus dans la deuxième quinzaine. La preuve par… Sarkozy qui passa devant Ségolène Royal au lendemain de son grand raout de la Porte de Versailles le 14 janvier 2007. Pour autant, cette volonté d’apparaître comme le challenger demeure sa seule bouée, et il s’y accroche.

La première façon d’apparaître comme tel, ce qui n’est tout de même pas aisé lorsqu’on est sortant, c’est de faire accroire que son adversaire est le candidat du système et que lui, au contraire, est un homme nouveau qui va proposer des solutions nouvelles. D’où la taxe Tobin, d’où l’éventuelle taxe anti-délocalisations et certainement d’autres propositions à venir, d’autant plus décoiffantes que l’électeur moyen pourra s’étonner qu’elles n’aient pas été mises en oeuvre plus tôt.

La seconde est arrivée ce matin. Il s’agit de le faire passer pour quelqu’un de désintéressé, de la jouer méga-modeste en envisageant sa défaite et en laissant donc fuiter dans la presse des informations dans ce sens. Ainsi, Le Monde rapporte cette citation stupéfiante : « En cas d’échec, c’est sûr, j’arrête la politique. Oui, c’est une certitude. » Nous nous en voudrions d’être discourtois avec le titulaire de la magistrature suprême mais ça nous fait quand même bien rigoler. Quand bien même, il souhaiterait poursuivre sa carrière politique que les gens de son camp le prieraient immédiatement de ne rien en faire. Pas besoin de nous rejouer le Jospin du 21 avril au soir. Fillon, Copé, Juppé et tous les autres auront tôt fait de tourner la page Sarkozy sans lui demander son avis.

Comme souvent, le Président en fait un peu trop dans le style. Et il se laisse aller à des confidences -destinées à être répétées. On voit ainsi resurgir cette fameuse idée, notamment mise en scène dans La Conquête, selon laquelle il ne ferait qu’un seul mandat et qu’il irait ensuite gagner de l’argent. A l’époque, on parlait surtout des Etats-Unis, lui qui disait être fier qu’on le surnomme « Sarko l’Américain ». Aujourd’hui, après cinq ans de présidence et avec un carnet d’adresses plus conséquent, il aurait envie de destinations davantage… émergentes, citant d’ailleurs Gerhard Schröder qui bosse pour le gazier russe Gazprom. Et si on le retrouvait chez ses amis qataris ? Juppé avait souvent évoqué jadis la fameuse tentation de Venise. Avouez que la tentation de Doha ne sonne pas forcément plus désintéressée.

Ces dernières cartouches apparaissent désespérées et pas forcément bien ajustées. Mais soyons prudents ! L’histoire de la seconde moitié de la Ve République nous a appris que même une balle perdue pouvait toucher sa cible. Ou que les adversaires eux-mêmes pouvaient se tirer dessus eux-même avec leurs propres armes.

  1. François Mitterrand l’emporta par 54 % contre 46 % à son Premier Ministre.
  2. Non, je n’oublie pas le Général de Gaulle en 1965. Car il n’avait pas été élu au suffrage universel direct en 1958. Il s’agissait donc là d’un cas de figure complètement différent.

Pour le vieux lion, la France respire encore

On entre très bien dans la dernière livraison1 de Jean-Pierre Chevènement. D’abord, son titre n’est pas mal choisi. Il s’agit, en quelque sorte, de répondre à ses amis Régis Debray et Eric Zemmour, l’un dans dans la préface qu’il a bien voulu rédiger pour les mémoires de guerre de Charles de Gaulle, l’autre dans Mélancolie française2.

Afin de faire un sort à la thèse selon laquelle la France doit être rangée au magasin des vieux accessoires, Jean-Pierre Chevènement nous emmène déjà nous promener dans les quarante dernières années, qu’il a vécues en tant qu’acteur, les agrémentant de rédaction de programmes socialistes mais aussi de trois démissions symboliques. Il pointe les responsabilités. Et ne cache pas le rôle mortifère de Jacques Delors. La mise au diapason de la France au néolibéralisme sauce Reagan-et-Thatcher, c’est Delors ! Mitterrand a finalement choisi de lui donner raison, sans doute aveuglé par sa foi européenne et son vieux démon Monnet -qu’il a panthéonisé. Ainsi depuis la rue de Rivoli et soutenu par Pierre Mauroy, il va mettre la France dans le rang, s’aligner envers et contre tout sur le Mark, débuter la déréglementation puis, nommé à la commission européenne, enfanter ce monstre d’Acte unique et ses centaines de directives qui ont mis à poil -littéralement- les Etats et les Peuples face aux marchés. Cette liberté toute puissante de circulation des marchandises et des capitaux fut, Chevènement le rappelle cruellement, un choix politique, ce qui rappelle à qui veut bien l’entendre – Minc n’entendra pas !- que la mondialisation ne constitue en rien un phénomène météorologique mais bien le résultat de décisions. Et ce n’est pas le moindre mérite de l’ancien ministre de l’Intérieur de Lionel Jospin de reconnaître qu’icelles ont été prises par un Président qu’il a aidé à porter au pouvoir, un Parti dont il a participé à la création et des gouvernements auxquels il a lui-même fait partie. Joli examen de conscience, en vérité, que cette première moitié de l’ouvrage.

Dans cette longue partie historique, je n’ai noté qu’une erreur factuelle. Chevènement aborde le débat ayant opposé François Mitterrand et Philippe Séguin à la Sorbonne pendant la campagne référendaire de 1992. Et il écrit que Philippe Séguin ne contredit pas le Président lorsque ce dernier affirma avec aplomb que la politique économique et monétaire serait déterminée par le conseil des ministres. Or, je me souviens fort bien le héraut du non -dont on fête aujourd’hui le premier anniversaire de sa disparition- répondre que rien de tel n’était écrit dans le Traité et même lui lire, dans le texte qui ne l’a pas quitté pendant ce débat, que la monnaie serait gérée par la BCE dans le seul souci de stabilité des prix. «C’est dans le traité, Monsieur le Président de la République ». « Chacun le lira », répondit Mitterrand ! Je tiens à disposition de Jean-Pierre Chevènement la cassette VHS du débat. Après tout, Besançon n’est pas si éloignée de Belfort.

Dans cet historique, j’ai aussi été pris d’un doute sur le sujet essentiel de savoir si c’est la France qui avait voulu imposer la monnaie unique aux Allemands, comme le raconte la plupart des observateurs dont l’auteur, ou si c’était l’inverse, comme le soutient Marie-France Garaud dans son dernier livre3, que je dois d’ailleurs me procurer d’urgence afin, notamment, de connaître son argumentation sur le sujet. Pour autant, Garaud et Chevènement s’accordent pour dire que les conditions, elles, ont bien été dictées par l’Allemagne. Ce débat mériterait d’être tranché. Le journaliste qui organise un débat télévisé ou radiophonique sur ce thème avec ces deux là aura droit à mon infinie reconnaissance.

Et puisque nous en sommes arrivés à l’euro, restons-y. J’ai bien évidemment lu avec attention le chapitre qui lui est consacré. Après avoir, comme sur le tournant de la rigueur, les méfaits de de l’acte unique et le conflit yougoslave, suscité mon accord, l’auteur démonte magistralement les vices originels de cette monnaie pour en conclure, finalement, qu’il n’est pas forcément nécessaire d’en sortir. Chevènement a d’ailleurs renouvelé cette analyse ce matin au micro de France Inter utilisant une image aérienne : « l’avion est de mauvaise qualité, il est mal piloté mais ce n’est pas pour cela qu’il faut sauter par le hublot ». J’ai du mal à croire qu’un homme aussi sage et cultivé ignore l’existence d’un équipement aussi essentiel que le parachute… Toutefois, ce chapitre laisse un espoir à ceux qui comme moi pensent que cette sortie demeure inéluctable : il concède qu’un plan B est nécessaire au cas où nous ne parviendrions pas à convaincre nos amis allemands de gérer autrement cette foutue monnaie.

Même si cet ouvrage aurait pu être un peu plus court, délesté de certaines répétitions, sa lecture n’en reste pas moins agréable et utile. Je le conseillerai d’autant plus que son auteur a bel et bien décidé de peser dans le débat présidentiel qui s’annonce. On parle de candidature à la présidentielle, d’éventuelle annonce à l’automne. D’ici là, son plan B sera sans doute, selon Jacques Sapir, Emmanuel Todd ou Jean-Luc Gréau, devenu nécessaire car la zone euro sera en phase terminale. Ce sera alors le moment de  parler, cher Jean-Pierre Chevènement, à ceux qui pensent  que votre plan A n’a plus aucune chance d’aboutir. Nous serons au rendez-vous de la discussion, n’en doutez-pas. Et, à la lecture de ce livre, nous ne sommes pas pessimistes sur la perspective de trouver quelqu’un à qui parler.

  1. Editée chez Fayard et en librairie depuis hier. Mais on peut aussi se procurer l’ouvrage ici.
  2. Au passage, s’il ne cite le livre qu’une seule fois, ce n’est pas pour s’inscrire en faux contre son déclinisme mais pour en citer un extrait où Eric Zemmour rappelle que la colonisation française de l’Algérie s’était faite avec les violentes méthodes utilisées par les armées napoléoniennes en Espagne. Joli geste de la part du politique au journaliste, lequel doit affronter un procès inique la semaine prochaine pour incitation à la haine raciale.
  3. Impostures politiques, Plon.