Les quatre ridicules

Il arrive souvent que nos hommes politiques, éditorialistes, sondeurs et cartomanciennes en tout genre, se penchent sur nous autres citoyens afin de savoir pourquoi, bordel de merde, certains d’entre nous se montrent moins assidus dans les bureaux de vote. Généralement, cela oscille entre lamentations, invocations des révolutionnaires qui se sont battus pour qu’on ait le droit de vote et proposition de rendre le vote obligatoire.

Parfois, des esprits plus éclairés interviennent dans le débat et avancent prudemment que si l’Etat n’avait pas abandonné ses prérogatives à des institutions supranationales, aux marchés financiers ou à des comités théodule sans légitimité démocratique, le bon peuple aurait peut-être le sentiment que se déplacer servait à quelque chose. Généralement, ces gêneurs sont réprimandés dans la seconde voire accusés de faire le jeu des extrêmes, selon la formule consacrée.

Mais si je les approuve néanmoins, il y a d’autres raisons qui tiennent au comportement de certaines personnalités[1. Qui n’ont rien à voir avec telle ou telle indélicatesse avec l’argent du contribuable. Qu’on se rassure, pas question de me faire accuser de jouer sur la corde du « tous pourris ». Je suis heureusement conscient qu’il existe des malhonnêtes dans tous les milieux.]. Elles s’appellent Nadine, Jack, Jean-François et Martine[2. Z’avez vu comme je respecte la parité ?] et elles m’ont, chacun à leur manière, donné envie de casser les télés ou radios grâce auxquelles j’avais eu le malheur de les entendre.

Nadine squatte les plateaux de télé depuis quelques semaines. Comme un bon petit soldat, elle est toujours disponible pour aller soutenir l’honneur du Président de la République. Le problème, c’est que sa mauvaise foi insupportable[2.  Je frise le procès là. Nadine est très procédurière.] peut énerver jusqu’à l’électeur qui vote à droite depuis dix générations. Cela n’a pas manqué lundi dernier chez Calvi ou elle s’est surpassée à tel point que même Harlem Désir m’a paru sympathique, sincère, poli et convaincant. Je ne vous dis pas l’exploit… Il se dit que les télés et radios vont devoir procéder à un rattrapage du temps d’antenne pour l’UMP à cause de la primaire socialiste qui a occupé l’espace pendant quelques semaines. Si c’est Nadine qui s’y colle, on n’a pas fini de s’énerver devant le poste.

Jack aime passer à la télé. Il se débrouille toujours pour y passer. Paraît que c’est sexy d’inviter Lang… Tu parles, Charles ! Un homme d’une si grande fidélité… Lorsque Martine Aubry a pris la place de son copain DSK, il a laissé entendre que, pour lui,  ce devrait être Martine. Mais il l’avait fait à mots très couverts, le temps de voir comment la campagne tournerait. Bien lui en a pris, Martine n’a jamais rattrapé son retard sur François. A trois ou quatre jours du 1er tour de la primaire, Jack a donc annoncé qu’il soutiendrait François. Depuis, Jack essaie de passer pour un soutien de la première heure avec, en clou du spectacle, cette ridicule présence devant les télés au QG hollandiste hier soir après le débat télévisé ultime, un bon esprit ayant fait remarquer que Lang devait faire son jogging par hasard dans le quartier… en costume ! On imagine le staff de Hollande consterné et ne sachant que faire pour éloigner ce boulet, résistant de la dernière heure.

Jean-François avait déjà eu mes faveurs. Je l’avais déjà ici accusé d’être ridicule, arrogant, suffisant lorsqu’il avait qualifié les partisans de la sortie de l’euro d’extrémistes de droite ou de gauche. Mais Jeff n’est pas en reste. Voilà que non content de surnommer « dingueries » les projets protectionnistes d’Arnaud Montebourg, il vient de traiter le député bressan de bolchévik. Imaginer Arnaud Montebourg avec un couteau entre les dents et juché sur un tank, voilà qui ne laisse pas de prêter à l’hilarité, si ce n’était pas si triste. Après tout, si l’on pense ceci des apôtres de la démondialisation, que penser alors de celui qui prononça le discours de Toulon ? Bolchévik, peut-être pas ! Sale gauchiste, en revanche, certainement. Copé passera sans doute pour un con lorsque, acculé par la prochaine poussée de crise, Nicolas Sarkozy mettra en oeuvre un contrôle plus accru des banques, ce que réclame le bolchévik en question. Ce jour là, l’homme qui avait promis d’arrêter la langue de bois nous gratifiera d’une pirouette balourde dont il a le secret sans imaginer une seconde qu’elle fait davantage fuir l’électeur qu’elle ne l’attire.

Last but not least, Martine est candidate à l’élection présidentielle. Elle devrait donc éviter au maximum le ridicule. Mais la Mère Emptoire n’a pas été en reste ce matin. Non contente d’avoir accolé le terme de gauche molle[4. Adepte de la contrepéterie, Martine ?] à son adversaire et n’appréciant pas que François Hollande finisse par y riposter en pointant la « gauche sectaire », elle l’a accusé de reprendre le lexique de la droite. Ah bon ? Sectaire, c’est un terme de droite. La gauche ne l’utilise jamais ? Il y aurait donc dans le dictionnaire, des mots de droite et des mots de gauche ? Le croire, à l’évidence, c’est faire preuve de sectarisme et donner raison, par l’absurde, à François Hollande. Franchement, je ne suis pas emballé, loin s’en faut, à l’idée que le député de Corrèze s’installe à l’Elysée en mai prochain. Mais y voir Martine Aubry, c’est un cauchemar à peu près autant effrayant que d’imaginer Sarkozy y demeurer.

Ainsi je m’adresse à Nadine, Jack, Jean-François et Martine. Ne pourriez-vous pas prendre quelques mois de vacances afin que nous puissions profiter de la campagne la moins désagréable possible ? Les boules puantes, c’est vrai que cela n’attire pas forcément l’électeur dans le bureau de vote, mais les quatre ridicules pourraient bien réussir l’exploit de le vacciner à jamais.

3 questions à… Nicolas Dhuicq

Avertissement : Cet entretien a été réalisé par téléphone le 7 mars dernier, soit quatre semaines avant le débat organisé par le l’UMP sur la laïcité.

 

David Desgouilles – Vous avez déposé en novembre dernier une proposition de loi visant à améliorer l’information du consommateur quant au mode d’abattage des animaux. Elle a été co-signée par 55 collègues de la majorité. En quoi elle consiste t-elle ?

Nicolas Dhuicq – Commençons par le début si vous le voulez bien. Ma prise de conscience sur ce sujet remonte à un jour où je souhaitais acheter, pour déjeuner, un sandwich dans une échoppe du centre-ville de Troyes. Impossible de trouver autre chose que du hallal. J’avais trouvé cela assez étonnant. Ensuite, nous avons assisté à la campagne des militants de la cause animale, notamment Brigitte Bardot, campagne qui alertait l’opinion sur les conditions d’abattage sans étourdissement[1. Selon une étude de la Direction générale de l’alimentation (DGAL), en 2007, en France, sur 10 millions d’animaux abattus, 32 % l’ont été par abattage rituel, chiffre qui s’élève à près de 50 % pour les ovins-caprins . L’Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoir (OABA), donne pour la même période, le chiffre de 80 % des ovins, 20 % des bovins et 20 % des volailles occis de manière rituelle. Elle considère que sur trois animaux abattus rituellement, presque deux seront en fait consommés par l’ensemble des consommateurs .(Source : exposé des motifs de la proposition de loi de Nicolas Dhuicq)]. Enfin, il y a eu cette proposition de loi de mon collègue sénateur About (UC). Cette dernière comportait non seulement un étiquetage explicite mais aussi un contrôle des volumes d’animaux abattus sans étourdissement afin de les mettre en adéquation avec les consommateurs. On entrait dans un système de quotas qui ne me convenait guère puisque ce n’est pas la tradition française d’établir des statistiques en fonction de la religion.

En fait, beaucoup de morceaux d’animaux abattus de manière rituelle sont réinjectés dans le circuit normal. Si la filière casher comporte des prescriptions extrêmement précises et compliquées, elle ne connaît pas une grande rentabilité parce qu’il s’agit d’un micro-marché. En revanche, avec la filière halal, les abattoirs gagnent davantage puisqu’on saute l’étape de l’étourdissement. Il y a deux autres différences de taille entre les deux filières : le Grand Rabbin -et lui seul- certifie quatre-vingts sacrificateurs et la rémunération du culte juif est répercutée sur le consommateur en boucherie. En revanche, pour le culte musulman, il n’y a d’une part aucune centralisation, ce qui pose un problème de traçabilité pour les musulmans eux-mêmes mais cela entrave aussi deux fois la laïcité : ce n’est pas le consommateur qui paye le certificat par un surcoût ; c’est l’abattoir qui paye la taxe rémunérant le culte, et donc par extension tous les consommateurs, qu’ils soient musulmans pratiquants ou non. D’autre part, il y a discrimination à l’embauche puisque c’est forcément un musulman qui doit prononcer les phrases rituelles lors de l’abattage de l’animal.

C’est fort de tous ces constats que j’ai décidé de déposer cette proposition d’étiquetage obligatoire du mode d’abattage.

David Desgouilles : Comment votre proposition a t-elle été accueillie ?

Nicolas Dhuicq – On peut parler d’affolement au niveau des autorités religieuses. Le consistoire juif s’est inquiété du fait de la position de « micro-marché » de la filière casher. Quant au CFCM, il l’a davantage été par le danger que pouvait faire coïncider ma proposition de loi avec l’extrême division des pratiques et des « autorités certificatrices » parmi les musulmans.

C’est surtout cette forte inquiétude qui m’a guidé dans mon choix de suspendre ma proposition afin d’auditionner davantage les parties en présence. Il fallait calmer les esprits puisqu’il s’agit d’un sujet technique et complexe, un débat assez compliqué. Mon groupe parlementaire n’a pas été fâché que je suspende mon initiative même s’il est conscient qu’il ne s’agit pas d’un retrait définitif tant ma détermination est grande ; les problèmes soulevés dans mon exposé des motifs, après tout, demeurent.

David Desgouilles : On a l’impression qu’au lieu d’agir et de faire respecter la Loi, les principes laïques, les pouvoirs publics sont davantage occupés à organiser des débats, comme sur l’identité nationale ou en appuyer d’autres, comme celui qu’organise JF Copé sur la Laïcité. Qu’en pensez-vous ?

Nicolas Dhuicq – Dans l’absolu, je suis d’accord avec vous. Le rôle de l’élu, c’est effectivement de décider. Pour autant, je ne jette pas la pierre ni au gouvernement ni à mes collègues. Car nos sociétés occidentales traversent une véritable crise de rapport à l’autorité. Cette dernière étant devenue suspecte par nature, on est entré dans l’ère du tout-participatif.

 

 

Le visage de monsieur Copé

Pour tout vous dire,  les histoires entre Sarkozy, Copé et Fillon, je m’en contrefous. Le psychodrame autour du débat sur la Laïcité, auquel j’ai fait un sort il y a quelques semaines, je le trouve ridicule et dérisoire. Tous ces gens, qui découvrent après trois ans qu’on ne peut pas circuler rue Myhra chaque vendredi après-midi et qui veulent faire plus laïcs que laïcs alors que le Président actuel est précisément celui qui avait tenté d’empêcher la loi sur les signes religieux à l’Ecole en 2003  puis avait tenté de vider le concept en lui accolant le qualificatif de « positive », ne méritent que le discrédit.

Aussi, la petite phrase de Copé sur Fillon hier soir au Grand Journal de Canal + m’en a touché une sans faire bouger l’autre. En revanche, une autre phrase n’a pas suscité chez moi la même indifférence. Donnant des exemples de ce que pouvaient être des propositions d’extrême-droite, Copé a cité notamment la sortie de l’euro, ajoutant, dans sa grande ouverture d’esprit, qu’elle pouvait être aussi le fait d’extrémistes de gauche. Défendant cette proposition et l’assumant parfaitement, me voilà catalogué dans l’une ou l’autre catégorie.

Je ne suis pas seul à défendre cette idée sans pour autant adhérer au FN ni au Parti des Travailleurs. Mon ami Nicolas Dupont-Aignan vient de publier un ouvrage défendant cette thèse[1. L’Arnaque du siècle – Editions du Rocher. Ouvrage qui sera dès demain dans toutes les bonnes librairies et dont je conseille ardemment la lecture à toutes celles et ceux qui fréquentent ce blog.]. Il a d’ailleurs interpellé Copé sur twitter hier soir, lui demandant si c’est à l’extrême-droite ou à l’extrême-gauche qu’il fallait désormais le classer. Il n’a pas tort, Nicolas, d’interroger ainsi le secrétaire général de l’UMP, d’autant qu’il m’a donné une idée.

Alors, d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, Maurice Allais, décédé dernièrement et qui fut le seul prix Nobel d’économie français ? D’extrême-droite ou d’extrême-gauche, Jacques Sapir, Emmanuel Todd et Jean-Luc Gréau ? D’extrême-droite ou d’extrême-gauche, ces économistes qui, acquis au départ à l’idée de la monnaie unique, en voient aujourd’hui toutes les limites et les dangers, Patrick Artus, économiste en chef à Banque Populaire-Caisse d’Epargne, ou Christian Saint-Etienne, qu’on croisait davantage dans les cercles centristes -si j’ose dire- qu’à la fête BBR ou à une réunion de cellule de Lutte ouvrière ?

Et d’ailleurs, pourquoi s’arrêter aux  personnalités souhaitant aujourd’hui la fin de la monnaie unique européenne ? Pourquoi ne pas s’interroger aussi, afin de plaire à Monsieur Copé, sur ceux qui l’ont combattue en 1992  ? On ne voit pas par quel miracle ils seraient dédouanés. Ainsi, d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, Philippe Séguin et ses compagnons de route Etienne Pinte et François Fillon[2. Tiens, tiens…] ? D’extrême-droite ou d’extrême-gauche, Jean-Pierre Chevènement et Max Gallo ? Tous d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, les 48,95 % qui ont voté avec eux contre le Traité de Maëstricht ?

Toutes ces questions démontrent à quel point le propos de Jean-François Copé n’est pas seulement ridicule mais aussi méprisant, arrogant et suffisant, toutes qualités qu’il développe à chaque fois que radio ou télévision lui offre un micro depuis une quinzaine d’années. Et on s’étonne de l’abstention dans le pays. Le dégoût qu’inspire la politique à un nombre croissant de Français a un visage, monsieur Copé.

Et ce visage, c’est le vôtre.

Un végétarien applaudi dans un congrès de charcutiers

Imaginez un journaliste qui dénonce depuis vingt ans l’absorption de viande animale; qui profite de toutes ses tribunes, devenues petit à petit plus nombreuses, pour fustiger ceux qui aiment se nourrir de cadavres d’animaux et imaginez aussi que le côté fonceur, enthousiaste et parfois provocateur de ce garçon a même fini par le mener au tribunal. Imaginez qu’il soit néanmoins devenu très populaire dans le pays, que beaucoup de gens le voient comme un porte-parole, que sa condamnation ait même amplifié le phénomène.

Imaginez maintenant que le président d’une association de charcutiers -nous l’appellerons Hervé N.- très sensible à cette popularité l’invite à parler devant ses ouailles, que le patron national du syndicat des bouchers-charcutiers – Monsieur Jean-François C. – soit présent à la manifestation et que le journaliste végétarien, sans changer une ligne à son discours habituel, y fasse un triomphe !

A ce stade du récit, votre imagination disjoncte? Elle ne peut aller jusque là ? Pourtant, le passage d’Eric Zemmour au congrès des réformateurs, autrement dit la frange la plus libérale – en économie, s’entend- de l’UMP, ressemble comme deux gouttes de vin d’Arbois à ma parabole végétarienne.

Lorsqu’on écoute Eric Zemmour, lorsqu’on le lit, on sait ce qu’il désigne sans cesse comme responsable de la plupart de nos maux économiques : la liberté intégriste de circulation. Il dénonce celle des marchandises et préconise le protectionnisme ; celle des capitaux, qui met le pays à poil devant la haute finance ; celle des hommes qui permet à l’immigration de se développer, et offre au patronat une «armée de réserve industrielle», selon la vieille antienne marxiste. Il est d’autant plus piquant de constater que c’est la frange la plus libérale, et donc la plus hostile à ce discours, qui tente de récupérer le polémiste.

On me rétorquera à raison que là n’était pas le sujet et que le Club des réformateurs a moins invité Zemmour pour ses idées que comme symbole de la liberté d’expression. Soit. Le problème, c’est que lorsque le chroniqueur de France 2 et de RTL déclare à la tribune qu’il faut supprimer non seulement la HALDE mais aussi toutes les lois mémorielles -loi Gayssot, loi Taubira et aussi celle consacrant les « bienfaits » de la colonisation- comme nombre d’historiens le réclament, il doit être piquant pour lui de faire un malheur dans la salle. Il n’a pas dû non plus bouder son plaisir en voyant Copé et Novelli l’applaudir des deux mains, puisque la loi Taubira et la HALDE furent l’œuvre d’une majorité dont ils étaient des piliers, comme ministre pour l’un, comme législateur pour l’autre. Zemmour est trop intelligent et trop fin observateur de la vie politique pour avoir formulé cette proposition sans en connaître tout le piquant.

« Pendant que vous y êtes, supprimez les subventions aux associations antiracistes », a t-il conclu, se faisant au passage un dernier petit plaisir pour la route. S’il avait manqué de l’élémentaire politesse que l’invité doit à ses hôtes, il aurait pu ajouter, l’œil narquois: «Pendant que vous y êtes, quittez l’UMP ! »

Mauvais rêve

2 mars 2016, Paris,

Le Président François Hollande[1. Afin de rendre mon texte crédible aux yeux du Tout-Paris journalistique parisien, c’est à dire de complaire à la fois à Franz-Olivier Giesbert et à Michel Denisot, j’ai décidé de leur donner comme chef d’Etat, celui qui, aujourd’hui en 2011, a les faveurs de leurs boules de cristal.] se demande si, finalement, tout cela n’est pas allé trop loin…

Il s’est peut-être laissé emporté par les évènements, le chef d’Etat. Et il s’en veut. D’avoir nommé, sous la pression, Eva Joly au ministère de la Justice. De lui avoir laissé les mains libres, à l’ancienne juge, sous la dictée du chef de l’opposition, Jean-François Copé, devenu en quelques mois le meilleur allié de la dame qui, selon la jolie formule de Fabrice Luchini -traduit en justice pour ce bon mot- « en plus de venir du froid, ne nous faisait pas chaud dans le dos ».

Tant que les affaires, qui avaient autant pollué le début du mandat de François Hollande que les deux dernières années de celui de Nicolas Sarkozy, ne concernaient que des histoires de vacances où de propos de fin de banquet, le Président prenait les évènements avec philosophie. Certes, la démission forcée de son secrétaire d’Etat au Tourisme, Manuel Valls, qui avait eu le mauvais goût de passer ses sports d’hiver en Suisse, avait bien mal inauguré son quinquennat. Le sourire de Jean-François Copé au journal de TF1, se félicitant du départ de ce membre du gouvernement, dont il avait eu la peau, à force de harcèlement aux séances du mercredi à l’Assemblée, et avec l’aide de Mediapart, ne l’avait pas rempli d’aise. Valls était loin d’être son copain, certes, mais son lâchage était bien ressenti par l’opinion comme une défaite d’un président fraîchement élu. Bien sûr, les histoires de conflits d’intérêt s’étaient multipliées. Le ministre de la jeunesse et des sports, ainsi, avait eu l’outrecuidance de dîner au su et au vu de tout le monde avec Serge Dassault. Cécile Duflot avait protesté vivement chez Aphatie contre cette proximité honteuse avec un marchand d’armes et s’était ainsi désolidarisée de son collègue du gouvernement, suscitant des mouvements divers dans la majorité. Mais le Président avait dû trancher et, désormais, les autorisations de dîners seraient visées à Matignon.

Le Président, mi-2015, avait tenté de reprendre la main. Alors que tout le monde donnait le Premier Ministre Ayrault sur le départ, il avait finalement décidé de le maintenir, mais d’innover en nommant, donc, Eva Joly Place Vendôme. Ainsi, pensait-il, l’opinion serait convaincue de sa volonté d’instaurer la probité à tous les étages et de bouter toute suspicion hors de son gouvernement. Bien mal lui en avait pris. La gardienne des sceaux[2. Gardienne avait remplacé garde, répondant à deux objectifs : une féminisation et démilitarisation du terme.] ne laissa de répit ni à lui, ni à personne, d’ailleurs.

Lorsque le premier « scandale sexuel » survint, François Hollande pensa qu’il ferait « Psschit », comme aurait dit son maître corrézien. Mais c’était sans compter l’alliance d’une opposition revancharde avec une ministre de la Justice, soucieuse de son indépendance et fidèle à sa réputation d’incorruptible. La cousine du Président de groupe socialiste au Sénat [3. Lequel avait remplacé Jean-Pierre Bel devenu président du Sénat en 2014.] participait à l’émission de Laurent Ruquier[4. A laquelle ne participait plus Eric Zemmour en quartier de haute sécurité- ils avaient été rétablis pour l’occasion- depuis son premier dérapage de l’ère Joly et en attente de son procès.] et confia en fin d’émission qu’il lui était arrivé, il y a bien longtemps, de jouer à touche-pipi avec son cousin dans la grange de ses grands-parents. Peu importe qu’elle avait 15 ans et qu’il en avait 12, que l’initiative venait davantage de la jeune fille en l’occurrence, l’opposition avait interpellé Eva Joly le mardi d’après. Jean-François Copé, grave, n’avait eu aucune pitié pour son collègue du Sénat. La ministre, sous les regards défaits de ses collègues du gouvernement, hagards des députés de la majorité et plutôt surpris de ceux de l’UMP, donnait raison à Copé. Devant sa télé, le Président, eut ce mot : « C’est une dingue ; j’ai nommé une dingue. » Mais impossible de la virer. Plus blanc que blanc, il fallait laver. Eva Joly, du Grand Journal de Canal à la matinale de France Inter, sous les regards énamourés de Jean-Michel Aphatie et de Pascale Clark, allait porter la bonne parole.

La parole, justement, il était devenu de plus en plus difficile d’en user. Toute blague gauloise pouvait faire l’objet d’une poursuite ; les procureurs avaient été bien briefés. Les journalistes, qui étaient pour la plupart bien en phase avec la ministre, à de très rares exceptions, commencèrent à déchanter lorsque Jean-François Copé, reçu en audience Place Vendôme[5. La ministre considérait comme moderne de s’entretenir régulièrement avec le chef de l’opposition. En toute indépendance.] suggéra que conflit d’intérêt et scandale sexuel pouvaient faire bons ménages, en particulier dans le milieu journalistique. Autrement dit,  la chasse aux parties de jambes en l’air mêlant membres de la presse et de la politique pouvait commencer. Eva Joly ne recula devant rien, pour les débusquer. Edwy Plenel, qui avait cru à cette ministre incorruptible, commença lui même à déchanter et, la mort dans l’âme, publia une enquête de ses ouailles où il apparaissait clairement que la gardienne des sceaux avait utilisé des écoutes téléphoniques illégales pour confondre la ministre des affaires européennes et un journaliste du Figaro, lesquels -circonstance aggravante- avaient pratiqué du sexe oral, interdit depuis deux ans pour raison cancérigène ayant trait au déficit de la sécurité sociale. Plenel, qui gênait maintenant la ministre, mobilisa à partir de ce jour toute l’attention de la Chancellerie et tomba très rapidement pour une affaire de drague un peu insistante auprès d’une serveuse de restaurant, sous les yeux des flics qui le suivaient. Sans pitié, Eva Joly donna des instructions pour qu’il partage la cellule d’Eric Zemmour en QHS.

En ce 2 mars 2016, alors qu’il venait de consulter les sondages qui le plaçaient en quatrième position, derrière Marine Le Pen, Jean-François Copé et Eva Joly, François Hollande réfléchissait à cette situation abracadabrantesque, comme aurait dit son maître corrézien. Il ne restait plus qu’une solution pour en sortir. Le lendemain, il parlerait aux Français.

C’est lorsque Hollande prononça cette phrase déjà entendue quelque part –«J’ai décidé de dissoudre l’Assemblée Nationale »– que la radio s’alluma, m’arrachant à ce mauvais rêve. Nous étions bien le 2 mars 2011. François Hollande n’était pas président et Eva Joly ne sévissait pas Place Vendôme. Il ne s’agissait que d’un cauchemar. Je ferais bien de consulter. Connaître de tels songes dans un pays aussi étranger à de telles pratiques, ce n’est pas normal.

Vraiment pas normal.

Le débat sur l’Islam ne doit pas être organisé par l’Etat !

« La dernière fois qu’il a utilisé cela, c’était le débat sur l’identité nationale et le Front national a fait 15% (des voix) aux régionales. Alors encore un effort monsieur Copé, encore un petit débat, un petit blabla sur l’islam, la laïcité, et je pense effectivement que nous pourrons terminer à la présidentielle à 25% ».

Voilà en substance comment Marine Le Pen réagissait à l’intention de Jean-François Copé d’organiser un débat sur l’islam, relayé depuis par le Président de la République lors de la table ronde organisée au salon de l’agriculture. Marine Le Pen ne se cache donc même plus pour moquer les initiatives de la majorité alors qu’elle pourrait, de son propre point de vue, engranger en silence les bénéfices qu’elle en escompte. Elle se permet -luxe suprême- de les railler publiquement. Espère t-elle que leurs promoteurs finissent par tergiverser, qu’on débatte encore sans fin sur l’opportunité d’un débat sur le sujet, et pourquoi pas débattre de l’opportunité de débattre du bien-fondé de débattre du débat, etc… ? Que Sarkozy et Copé reculent finalement, et elle les accusera de se défiler ; qu’ils persistent et elle en recueillera les fruits, comme pour le débat sur l’identité nationale.

Car, au risque de me trouver en désaccord avec Elisabeth Lévy, qui en causait hier avec Pierre Assouline et Tahar Ben Jelloun à Semaine Critique, ce débat est une sottise. Non pas de débattre de l’islam, de la laïcité. Nous sommes dans un pays libre et nous devrions pouvoir discuter de tout sans crainte de se trouver devant un tribunal, de l’opinion ou en chambre correctionnelle comme Eric Zemmour. Ce qui est sot, en l’occurrence, c’est que ce soit le pouvoir exécutif qui organise des débats. On l’a constaté pendant le débat sur l’identité nationale. Alors, certes, chère Elisabeth, ce débat fut refusé et exécuté en place (médiatique) de Grève. Mais, lorsqu’on joue un coup au tennis, la position des pieds compte autant, sinon davantage, que le geste du bras avec la raquette.

Admettons que le geste avec la raquette -et, donc l’intérêt d’un débat sur l’identité nationale- ait été de qualité et concentrons nous donc sur la fameuse position des pieds. Elle était doublement mauvaise. D’abord parce, comme l’avait noté à l’époque Basile de Koch, causer identité lorsqu’on a bazardé la souveraineté, ce n’est pas très sérieux. Cela donne l’impression -loin d’être fausse- qu’il ne nous reste plus que ça à nous mettre sous la dent. Ensuite, le coup d’organiser cela dans les préfectures, c’était quand même le summum du ridicule, même pour un vieux jacobin départementaliste comme votre serviteur. Alors, pour tous les autres…

La position des pieds gouvernementaux sur l’Islam et la Laïcité ne semble pas davantage garante d’un joli coup de raquette. Premièrement, les citoyens se demanderont à bon droit pourquoi ce gouvernement a toléré -de concert avec la mairie de Paris- toutes ces prières de rue, pourquoi les pouvoirs publics nationaux ou locaux ont cédé jusqu’à aujourd’hui sur ces histoires de hallal ou de créneaux non mixtes dans les piscines. Dans bien des cas, il suffisait d’appliquer la réglementation existante et refuser ces fameux accommodements d’autant moins raisonnables qu’ils étaient illégaux. Faut-il débattre du bien-fondé d’appliquer la Loi ? Deuxièmement, le débat sur l’Islam, sur la Laïcité, il a lieu tous les jours dans les médias. Presse écrite, Internet, émissions avec « polémistes » radiophoniques ou télévisées, reportages, Calvi, Taddéi, Hondelatte et j’en passe : on ne peut pas dire qu’il soit interdit d’antenne.

Ce n’est pas le rôle de l’Etat d’organiser un débat, sur ce sujet comme sur les autres. Certes le Politique, pour agir, doit être branché sur le Peuple et ses aspirations. Pour cela il y a les élections, et plus précisément les campagnes électorales qui constituent un moment privilégié d’échange démocratique. Puisque le Président de la République actuel ne semble pas partisan de la pratique référendaire – dans ce cas, le débat organisé par l’Etat serait non seulement nécessaire mais rendu obligatoire par la Constitution-, il reste l’élection présidentielle. Toute velléité de nous rejouer le sketch de l’identité nationale un an avant cette échéance se retournera contre ses promoteurs. Errare humanum est, persevare diabolicum. Malheureusement, le déni de réel ne constitue visiblement pas le monopole de la gauche bienpensante.