Quand Jean-Pierre Chevènement prête ses propres réflexes à un autre…

Le 30 juin 2010, Marianne2 publiait un article de mon blog. Alors que l’on connaît ma proximité avec Nicolas Dupont-Aignan, je prenais une liberté par rapport à ce dernier en m’adressant à Jean-Pierre Chevènement :  » si nous nous mettions d’accord sur ce projet républicain, je serais quant à moi prêt à admettre que vous avez plus de chances que NDA d’une part de réunir les 500 parrainages mais aussi de faire un meilleur score, votre notoriété supérieure aidant. Mais cette fois-ci, ne renouvelons pas les mêmes erreurs : oublions d’être petits bras et faisons des vrais accords politiques, en toute transparence. A ce moment là, je n’oublierai pas, qu’on me croie sur parole, de plaider vigoureusement pour le soutien de DLR à votre candidature. » 

On reconnaîtra que mes amis de Debout la République et Nicolas Dupont-Aignan auraient pu m’en tenir rigueur, d’autant que dès le lendemain, Jean-Pierre Chevènement douchait mon espoir dans un entretien accordé au même site[1. Précision : l’auteur de l’entretien, Gérald Andrieu, m’a assuré qu’il s’agissait d’une coïncidence. Et je le crois.]. C’est la Gauche et elle seule qu’il fallait mettre à la hauteur. Ainsi persuadé que l’esprit de Vincennes n’était plus qu’un mauvais souvenir pour le candidat du Pôle républicain, pour lequel je fis campagne en 2002  m’affranchissant d’un clivage secondaire, Nicolas Dupont-Aignan devenait donc le seul candidat pour lequel je pourrais désormais mouiller ma chemise. Et le fait est que quinze mois plus tard, c’est bien ce dernier qui a le plus de chances de réunir les 500 parrainages, puisqu’il a déjà fait les trois-quarts du travail, et que bien du chemin a été parcouru en terme de notoriété.

Pourtant, Jean-Pierre Chevènement a  confirmé la semaine dernière sa candidature. Cette dernière, nous a t-il annoncé, se veut pédagogique et destinée à faire bouger les lignes… à gauche. Soyons clairs : les attaques dont il a été victime sur le thème « l’homme qui a causé le 21 avril » étaient aussi scandaleuses que ridicules. D’ailleurs, lorsque j’ai pris ma plume pour fustiger Cayrol, il me semble bien que c’était aussi pour prendre la défense de Nicolas Dupont-Aignan et de Jean-Pierre Chevènement. C’est dire que, même si je ne crois guère qu’il soit lui-même convaincu d’aller au bout, je ne suis pas du genre à juger péremptoirement que sa candidature soit illégitime.

C’est donc toujours intéressé que j’étais à l’écoute du rendez-vous politique dominical de France Inter duquel le candidat pédagogique était l’invité. Sur le fond, je n’ai guère plus qu’une feuille de papier à cigarette qui me sépare de ses analyses sur la crise. Chevènement croit de moins en moins en son plan A, constatant que les Allemands ne sont pas décidés à accorder d’autres missions à la BCE, et privilégie désormais le plan B, qui transforme la monnaie unique en monnaie commune, recréant parallèlement les monnaies nationales. Cela tombe bien, son plan B correspond à notre plan A. Les auditeurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Aussi l’un d’entre eux a donc demandé à l’invité ce qui le séparait de Nicolas Dupont-Aignan. Comme il lui était difficile de se différencier sur le fond, je m’attendais à ce qu’il réitère sa perte de foi dans le dépassement droite-gauche, qu’il y aille de son couplet, après tout admissible, sur l’attachement des Français dans ce clivage, prenant acte de son échec en 2002. Nenni ! Il a, piteusement, évoqué une « solidarité » de NDA avec Nicolas Sarkozy dans un futur second tour de l’élection présidentielle, osant même avancer que le candidat de Debout la République voterait pour le président de sortant si lui-même y accédait. Vous imaginez ? Sarko-Chevènement, et Dupont-Aignan choisit Sarkozy ! Si le sujet n’était pas si sérieux, on se roulerait par terre de rire. Comment peut-il croire une seule seconde à telle calembredaine ?

Je n’ai pas, effectivement, la moindre envie d’en rire, cher Jean-Pierre Chevènement. Car il se trouve que j’ai donné un peu de temps et d’énergie à votre service il y a dix ans. Et je ne trouve guère digne que vous prêtiez, à un autre, vos propres réflexes.

Incohérence indignée

Comme chaque  vendredi soir, j’ai regardé Semaine critique. Parmi les invités, Martine Aubry, qui en a profité pour confirmer ses envies de candidature et s’asseoir sur le fameux pacte de Marrakech, et Stephane Hessel venu nous redonner une gentille leçon d’indignation et d’engagement citoyen.

L’indignation et l’engagement, je n’ai rien contre, perso. Mais j’avoue les trouver légitimes à partir du moment où ils s’accompagnent de cohérence. Dans Indignez-vous, Hessel a des mots très durs contre la mondialisation néolibérale qui a fait voler en éclats le pacte du CNR. Avec d’autres, je dois bien avouer que je partage souvent le même créneau. Seulement voilà, il ne me viendrait pas à l’idée de rendre hommage à certains ouvriers de ladite globalisation. Or, c’est exactement ce qu’a fait Hessel hier soir sous les yeux ravis de Martine Aubry.

L’un des ouvriers -que dis-je ? Le contremaître !- fut justement le papa de Martine, ainsi que l’a expliqué en détail Jean-Pierre Chevènement dans La France est-elle finie[1. Livre politique de l’année. Au passage, lorsqu’on lui a remis le prix la semaine dernière, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces « césars d’honneur » qu’on remet à des récipiendaires qu’on a globalement méprisés lorsqu’ils guignaient le césar du meilleur premier rôle.], lequel Jacques Delors a importé en France les recettes de Reagan, Thatcher et Kohl au ministère des finances, puis en mettant en place l’acte unique européen[2. Et son cortège de déréglementations.] et en  préparant le Traité de Maëstricht. La liberté intégriste de circulation des capitaux et des marchandises, chez nous, c’est avant tout à Delors qu’on la doit ; Chevènement en apporte la preuve par neuf dans son bouquin.

On attend avec impatience de connaître le choix définitif de Papy Hessel, qui devrait penser à vendre des tee-shirts ou autres produits dérivés made in China[3. Tant ses groupies apparaissent motivées à entendre les applaudissements frénétiques accompagnant chacune de ses interventions.], dans la primaire socialiste. Aux dernières infos, il ne soutiendra pas Arnaud Montebourg, qui a mis la démondialisation au coeur de son projet, mais hésite entre Martine Aubry, François Hollande et  Dominique Strauss-Kahn, avec une légère préférence pour ce dernier.

Je m’indigne contre la mondialisation avec l’ex-directeur du FMI et Stéphane Hessel  ! Une belle idée de tee-shirt pour cet été, non ?

Messieurs Jourdain de l’outrance

Je me souviens que ma grand-mère, qui n’aimait pas beaucoup feu l’ancien président socialiste, prononçait ainsi son patronyme : Mite’rand. Plus tard, je me suis aperçu que c’était assez souvent le cas des gens qui ne l’aimaient pas. Même si on ne devrait pas dire du mal de son ascendance, je dois dire que cette manière d’appeler quelqu’un autrement que comme il se présente lui-même manquait de la correction minimale.

De la correction, de la politesse, du respect de l’autre -même si on lui est opposé dans un tribunal, on serait en droit de l’attendre du président d’une association comme la LICRA. Pourtant, monsieur Alain Jakubowicz n’a pas cessé, lors de ses interventions médiatiques autour du procès Zemmour de prononcer le nom du chroniqueur « Zeumour » au lieu de « Zèmour », comme ce dernier prononce lui-même son patronyme. Faut-il être à ce point arrogant pour apprendre à quelqu’un comment il doit prononcer son nom ? Ou s’agit-il d’une manière peu élégante de nier l’identité même de son interlocuteur ce qui ne manquerait pas de piquant pour le dirigeant d’une telle association, de surcroît dans le cadre de ce procès ? Dans les deux cas, il s’agit d’une volonté de traiter son adversaire en inférieur, de l’infantiliser voire de l’animaliser. J’exagère ? J’extrapole ? Je fais dans l’outrance ? Dans le procès d’intention ? Sans doute peu ! Mais beaucoup moins que lui-même et les avocats de son association dans ce qui est convenu d’appeler l’affaire Zemmour.

Quand on parle d’outrance, de personnes qui aiment donner des leçons de savoir-vivre ou de savoir-voter, qui délivrent des brevets à ceux qui sont fréquentables et des cartons rouges à ceux qui puent le moisi, on ne peut que songer cette semaine à l’éditorialiste du JDD et d’Europe 1, Claude Askolovitch. Dans un papier tout en nuance de mercredi (vidéo ci dessous), il a réglé son compte à Jean-Pierre Chevènement, coupable d’avoir apporté son soutien à Eric Zemmour. L’ancien ministre de l’Intérieur a eu le malheur de rapporter ce qu’il avait remarqué dans des rapports officiels. Et il aurait dû le taire. Evoquer la consonance des patronymes, c’est dégueulasse. On aurait aimé que Bernard Murat, à qui répondait Zemmour dans la fameuse émission du délit, fasse l’objet de la même attention. Après tout, c’est lui qui avait commencé. On aurait aimé aussi que Claude Askolovitch lutte avec le même zèle contre le différentialisme de SOS Racisme -sauf pendant la parenthèse Boutih[1. Lequel, d’ailleurs, soutenait Zemmour. Quel salaud, quand on y pense…], contre ceux qui promeuvent diversité et discrimination positive, contre la HALDE qui, à force de voir du racisme partout, a installé la racialisation des rapports sociaux. Tout cela, ce ne sont pas les partisans de l’assimilation républicaine qui l’ont imposé. Ils l’ont subi. Et lorsque finalement, ils s’adaptent, on les envoie au pilori médiatique au mieux, dans un tribunal au pire[2. Ou vice-versa ?]. Mais Askokovitch préfère enfoncer le clou en touillant tout cela avec notre rapport à la construction européenne. C’est entendu, si t’es un poil souverainiste, c’est logique que tu sois un beauf raciste. J’exagère ? J’extrapole ? Je fais dans l’outrance ? Dans le procès d’intention ? Sans doute un peu ! Mais beaucoup moins que Claude Askolovitch dans son éditorial envers Chevènement et ceux qui partagent ses idées.

Comme monsieur Jourdain, qui faisait de la prose sans le savoir, Asko et Jacubowicz font de l’outrance sans en avoir l’air. Charmant, n’est ce pas ?

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"Ils célèbrent Séguin aujourd’hui parce qu’il fut lucide à leur place"

David Desgouilles – Vous avez organisé le jeudi 6 janvier les Etats Généraux de l’Indépendance à l’Assemblée nationale (salon Lamartine), qui furent l’occasion de rendre hommage à Philippe Séguin, dont vous fûtes l’un des conseillers pendant les années 1990. Quel bilan faites-vous de la vie politique de Philippe Séguin ?

Paul-Marie Coûteaux – Les Etats Généraux de l’Indépendance, dont j’ai lancé l’idée il y a un an, sont d’abord l’occasion de célébrer l’actualité d’une valeur, l’Indépendance, qui est aujourd’hui doublement cardinale : l’indépendance d’esprit, d’abord ; celle des nations ensuite -deux choses évidemment liées, dans une idéologie du dépassement de la nation qui est devenue omniprésente et autoritaire, pour ne pas dire plus. Ces deux versants les plus actuels de l’indépendance sont d’ailleurs liées dans la revue trimestrielle que je dirige, « Les Cahiers de l’Indépendance », lesquels viennent de publier leur numéro 12 et auxquels j’invite vos lecteurs à se reporter. La question de l’indépendance se pose avec de plus en plus d’acuité et, contrairement à ce que veut faire accroire la pensée dominante, elle n’est pas résolue : je crois même que les déboires de l’Union européenne, qui vont aller grandissant, marquent la fin d’une génération politique qui a tout misé sur le dépassement supranational -et que le désenchantement supranational va disqualifier une bonne partie des forces politiques dominantes, en sorte qu’il aura de profondes conséquences sur le paysage politique français. Notre revue, telle que je l’entends, est la matrice d’une génération politique à venir, qui doit replacer la Nation et la res-publica au coeur de l’action et de la responsabilité politique.

Quant à Philippe Séguin, il fut un homme remarquable à deux titres au moins, l’un et l’autre justifiant d’ailleurs les commémorations étonnement nombreuses qui lui ont été consacrées. Remarquable, d’abord, sa lucidité. Inutile de s’étendre : sur l’abandon des fondamentaux de la République, des conditions de l’autorité de l’Etat à la nécessité absolue d’une éducation authentique nationale (notamment par l’impérieuse nécessité d’enseigner l’histoire de France), il a vu et il a dit beaucoup de choses essentielles ; et de même sur les impasses d’une Union européenne qui détruit la substance de l’Europe, c’est à dire ses nations ; ou sur l’euro qu’il jugeait incapable de résister aux chocs asymétriques, ce qui s’avère sous nos yeux. Il prononçait tout cela d’une voix de bronze qui a frappé les Français, comme en témoigna voici un an l’annonce de sa disparition ; on vérifia à cette occasion que les Français restent nostalgiques d’une politique qui soit la politique de la France.

Remarquable fut aussi, hélas, son incapacité à traduire cette lucidité en force politique. Cette incapacité n’est pas de son fait seul -encore qu’il eût pu, à plusieurs reprises, forcer le destin : en 1994 en déclarant sa candidature à la présidence de la République contre Edouard Balladur, ce que nous étions quelques uns à lui suggérer ; en 1997 quand il devint Président du RPR, en 1999 encore, lors des Européennes -ce qui supposait cette fois de marquer une opposition frontale à Jacques Chirac, à quoi il ne s’est jamais décidé…. Il y eut aussi cette abdication terrible, en 1996, quand il accepta de revoir complètement son « discours sur l’Europe » en prononçant à Aix-le-Chapelle un discours « euro-compatible » -discours que je me suis refusé à faire d’ailleurs, bien qu’il me le demandât à trois reprises, démissionnant de son cabinet la veille même du jour où il fut prononcé, et ne le retrouvant qu’un an plus tard, quand il m’a demandé de lancer, avec Jean de Boishue, la revue du RPR, « Une Certaine Idée ». L’épisode est intéressant, d’ailleurs : pourquoi éprouva-t-il le besoin de changer de discours sur l’Europe ? Il nous l’avait dit quelques mois plus tôt, quand, au lendemain de la victoire de Jacques Chirac, nous étions quelques uns à croire qu’il serait Premier ministre ; je le revois nous répondre en baissant la tête et en riant à moitié : « Vous n’y pensez pas, le Chancelier n’acceptera jamais! ». Phrase terrible si on y regarde bien, car elle dit à la fois la dépendance de nos hommes politiques vis à vis d’une UE à prépondérance allemande, et le piège de ladite UE, à l’abri de laquelle, comme dit Marie-France Garaud, l’Allemagne recouvrait sa souveraineté tandis que nous abandonnions la nôtre -en somme nous nous sommes fait une certaine idée de l’Europe tandis que l’Allemagne se refaisait une idée d’elle-même…

Mais l’incapacité de Philippe Séguin à traduire le « voir et le dire » en « faire » fut surtout le fait de l’actuel blocage du système partisan, confisqué par toutes sortes d’oligarchies qui sont parvenues à exclure à la fois le Peuple (le peuple et les forces qui se réclament de lui, ce qu’elles nomment pour le disqualifier le « populisme »), et la Souveraineté (et ceux qui la défendent, qu’elles nomment « nationalistes »). Exit le peuple, c’est à dire le démos , exit la souveraineté, c’est à dire le kratos: car les deux faces d’une même médaille qui se nomme démo-cratie sont la condition même du pouvoir effectif, d’une politique effective.

Je voudrais insister la dessus, qui est au cœur du « drame Séguin » -de notre drame à tous, et c’est bien pourquoi il nous parle. La démocratie est le pouvoir « par » par le peuple, il faut entendre ce par au sens large : non point simplement comme un mode de sélection des gouvernants , mais un moyen de gouverner, nul gouvernement ne pouvant se passer, s’il veut véritablement gouverner d’une légitimité forte, seul moyen de tenir la dragée haute aux féodalités, on dirait aujourd’hui aux oligarchies de toutes sortes. Or, cette légitimité populaire est aujourd’hui évaporée, voire niée : l’exemple le plus criant est la véritable gifle qu’a reçue le peuple français avec le traité de Lisbonne, qui fut une pure et simple négation de son non -et de son nom. Mais il y en a d’autres: des partis de premier plan (Front National, Front de Gauche, d’une certaine façon le Modem ou les écologistes) sont exclus, ou quasiment, de la représentation nationale, laquelle est accaparée par deux partis, l’UMP et le PS, bien qu’ils représentent à eux deux environ le quart des inscrits (et guère plus de 20% lors des européennes de 2009 !), soit à peu près moitié moins que les exclus. L’expulsion du peuple va très loin : lors de l’hommage à Philippe Séguin organisé vendredi 7 au Palais Bourbon, j’ai entendu un intervenant (de gauche !), expliquer que ledit Séguin aimait le sport et notamment le foutebole parce que c’est « dans les stades que l’on pouvait retrouver le peuple » ! Propos stupéfiants, surtout quand ils sont tenus à l’Assemblée nationale, qui est précisément le lieu où se forme la volonté populaire, je veux dire le peuple en tant qu’acteur de l’Histoire -le peuple étant évidemment une notion politique et non sportive… Et je passe sur les manipulations visant ni plus ni moins qu’à dissoudre le peuple, par l’éradication de la mémoire collective, la disqualification de ce qu’il est convenu d’appeler « le roman national », l’oubli du souci de la langue, l’abrutissement télévisuel, et par dessus tout l’immigration de masse, ce que Renaud Camus nomme « le grand remplacement », autre formule de dissolution des peuples explicitement voulues par les oligarchies mondialisées – voir par exemple le Livre Blanc de la Commission européenne publié en janvier 2007, et qui réclamait (comme le plus récent rapport Attali, d’ailleurs), l’accélération des migrations.

Or, quand on dissout le peuple (opération qu’avait prévue Brecht : le peuple vote mal, qu’on en change! »), ou quand on le relègue dans les stades, ce n’est pas simplement la démocratie qui meurt, c’est le pouvoir lui-même. En excluant le demos on exclue le kratos, le système politique délégitimé se condamne à l’impotence. Séguin l’a vue, cette impotence -cette évaporation du politique qui est le grand trait de l’époque, comme le montre l’incapacité à réformer, c’est à dire à agir, même quand il s’agit de réformettes sans rapport avec les nécessités de l’avenir que fut la dernière « réforme des retraites ». Ressaisir le politique en cassant le système oligarchique pour créer une force politique nationale et populaire qui redonne sa force, sons assise à l’action politique il n’y est pas parvenu -et ne l’a même pas tenté d’ailleurs. De ce drame, il est mort. Car le contraste entre sa clairvoyance, la lumière de son verbe et le poids de son impuissance fut chez lui pathétique, allant croissant jusqu’aux dernières années de sa vie, jusqu’à sa mort dans une lucidité parfaite et une impotence désolée, invivable tension que ne cachait plus que le voile de plus en plus épais de ses fumées de cigarettes. Le bilan, en somme, est triste -mais peut-être sommes-nous tous pris dans cette même tristesse. Nous n’en sortirons qu’en restaurant la souveraineté populaire dans ses deux versants : le versant international (car ce qui fait la France, c’est d’abord sa voix dans le monde, bien au delà de la fausse et trompeuse question de l’identité, question que l’on pose quand on a perdu le faire, c’est à dire la souveraineté), et le versant national, c’est à dire l’autorité de l’Etat impartial servant le Bien Commun contre les multiples oligarchies qui aujourd’hui le paralysent.

DD – Le lendemain, vous vous êtes rendu à l’Hôtel de Lassay, où un colloque était organisé aussi pour commémorer le premier anniversaire de la disparition de Philippe Séguin, mais celui-ci était semble t-il organisé par l’entourage du Premier Ministre, lequel concluait la réunion. Dans quel esprit y êtes vous allé ?

PMC – J’y ai dit ce que je viens de dire (du moins l’ai-je tenté, mais sur l’heure et demie que durait la « table ronde » à laquelle je fus convié, plus de vingt minutes ont été consacrées au Séguin amateur de soleil, de Méditerranée, de Tunisie, etc… et plus de quarante à l’amateur de foutebole, et je n’ai eu droit qu’à sept minutes !…) ; j’ai insisté sur le drame de la lucidité et de l’impuissance, quand bien même avais-je bien conscience de célébrer la lucidité au milieu de notables et de notoires qui, eux, célébraient plutôt l’impuissance -chose normale d’ailleurs puisque, cette impuissance, c’est la leur. Telle est l’ambiguïté des célébrations, que nous éprouvons aussi lors des interminables litanies commémoratives dont est accablé le Général de Gaulle… Ils célèbrent Séguin parce qu’il fut lucide à leur place, comme ils célèbrent de Gaulle parce qu’il fut grand à leur place. Mais faut-il oublier la part de grandeur qu’eut un de nos meilleurs hommes politiques parce que ceux qui se prosternent devant lui ne sont pas à sa hauteur -ou parce que ses fidèles lui sont pauvrement infidèles ?

Je m’empresse de dire que nombre des amis, et des amis sincères, de Philippe Séguin sont aussi lucides que lui. Mais nous ne manquons pas tant d’esprits lucides que nous manquons d’esprits forts, d’hommes ou de femmes assez puissants pour se situer à la hauteur de l’histoire, et de se faire par là acteurs de l’histoire -et de faire en sorte que la France reste, avec et par eux, dans l’Histoire telle qu’elle se fait sur nos yeux. Avec ou sans nous, c’est la question. Vous savez, la politique, c’est très simple : vous êtes dans l’histoire, alors vous pouvez faire de la politique; ou vous en êtes sorti, et alors vous faites des clapotis ou des papotis… Vous pouvez voir clair, autant que vous voudrez, ce que vous prendrez pour de la politique sera toujours du papot et du clapot…

Cependant, je fais le pari qu’il existe encore des hommes capables de mettre, ou plutôt de remettre la France dans l’histoire; point n’est besoin de beaucoup d’hommes de cette trempe : après tout, la France fut toujours faite par quelques uns, qui ont su, contre les féodaux, incarner le peuple. Peut-être ces hommes ou ces femmes sont-ils parmi ceux qui ont commémoré la mort de Philippe Séguin, le 6 ou le 7 janvier. Je crois qu’il y a une vertu de la mémoire.

DD – François Fillon insiste parfois sur l’attitude qui fut celle de Philippe Séguin face aux interrogations qui ont soulevé la droite française entre 1983 et 1998 par rapport à d’éventuelles alliances avec le Front National. Comment avez vous vécu, d’une part, ce débat à l’époque et notamment l’épisode des régionales de 1998, et comment les voyez-vous aujourd’hui dans le contexte de la succession qui devrait avoir lieu à Tours au congrès du FN ? Cette dernière question n’est pas innocente, je le reconnais, puisque vous n’avez jamais caché que l’union des patriotes, que vous appelé de vos voeux, ne saurait exclure Marine Le Pen.

PMC – Nous n’avons pas la même grille de lecture du paysage politique français.

Je suis d’autant moins porté à exclure Marine le Pen de l’Union des Patriotes que cette Union doit rassembler des sensibilités de droite et de gauche, le transcender même au service de l’essentiel, la souveraineté et la légitimité populaire, condition de l’autorité de l’Etat et condition conséquemment de toute politique ; or, je lis et je vois bien que les discours de Marine le Pen sont nettement plus marqués à gauche qu’à droite : sur plusieurs questions, la politique sociale, la défense des services publics, la sortie de l’OTAN, le refus de la mondialisation à tout va (y compris cette forme de la mondialisation marchande qu’est l’immigration, forme particulièrement sournoise et destructrice des droits sociaux, du droit en général, et, comme je l’ai dit, du démos et donc de la démocratie), comme sur la défense du cadre national, de l’autorité de l’Etat face aux oligarchies économiques et financières, sur tous ces sujets Marine le Pen est plus à gauche que ce qui passe aujourd’hui pour la gauche officielle et qui n’est qu’un ramassis de mondains, passablement ridicules. Marine le Pen n’est pas seule d’ailleurs à échapper complètement à ce que l’on entend par « extrême-droite »: au Parlement européen, l’un des plus ardents défenseurs de la taxe Tobin était le fiscaliste Jean-Caude Martinez, député du Front National…

Mais le personnage « Marine » est, en effet, spécialement parlant : à Hénin Beaumont, elle a fait campagne sur des thèmes de gauche, et une grande partie de l’électorat de gauche a voté pour elle contre le candidat UMP. Elle me paraît nettement plus à gauche que Dominique Strauss-Kahn, cet archétype des « élites mondialisées » qu’a stigmatisées Jean-Pierre Chevènement… Je ne vois pas pourquoi j’exclurais de l’Union des Patriotes cette gauche populiste, pas plus que je n’exclue ce qu’il est convenu d’appeler la gauche républicaine -et pas davantage, bien sûr, la droite nationale telle qu’elle fut incarnée un temps par le trio de 1999, Pasqua-Villiers-Garaud. Qui fera la synthèse entre ces familles politiques qui entendent d’abord restaurer la souveraineté, ou pour le dire autrement qui refusent la fin du politique, chacun avec ses mots, cela je ne le sais pas. Pour tout dire, j’attends; mais cela se fera, tôt ou tard; cela s’est toujours fait dans notre histoire : quelqu’un surgit.

Je n’ai jamais accepté de céder, quoi qu’il m’en coûtât, au piège des oligarchies au pouvoir consistant à nommer populisme tout ce qui vient du peuple dès que le peuple lui échappe ; à stigmatiser les réflexes populaires sous l’opprobre de « populisme » quand ce qu’il y a en lui de révolutionnaire et de radicalement critique échappe à la pensée dominante, imposée à grands renforts de bien-pensance médiatique, d’intimidations intellectuelles et, pour tout dire, de flicage de la pensée. D’ailleurs, je crois que l’on peut dire que cette idéologie dominante a d’autant plus besoin de diaboliser ce qu’elle appelle à tue-tête l’extrême-droite qu’elle en présente elle-même de nombreux traits : d’abord son refus de la démocratie (cf le traité de Lisbonne et la négation même du référendum de 2005) ; ensuite son anti-parlementarisme, sous couvert de maintenir des chambres d’enregistrement, l’Assemblée nationale et le Sénat, qui ne font qu’entériner les décisions des bureaucraties, notamment celles de Bruxelles ; citons également le recours permanent de l’idéologie dominante au langage racialiste -qui se traduit d’ailleurs par un racialisme actif, dont témoigne la « discrimination positive » ou la Halde, ou toute la logorrhée anti-républicaine sur les communautés ceci ou cela… Tout cela procède bel et bien d’une logique d’extrême-droite, qui ne le paraît pas car elle se drape dans un discours généreux et a trouvé un bouc émissaire, le FN de Jean-Marie le Pen -lequel ne s’est d’ailleurs que trop bien prêté au jeu. Je fais mienne la thèse que Jean Robin expose en détails dans un ouvrage récent, « la Nouvelle Extrême-droite ». Le totalitarisme est au pouvoir, et seul un mouvement profondément populaire pourra le juguler -oui, ce « populisme » que bien trop de patriotes sincères stigmatisent en maniant eux aussi des arguments d’autorité. Il faut qu’ils soient bien irréfléchis pour tomber dans un tel piège…

C’est pourquoi, pour en revenir au début de votre question, si j’ai pu comprendre que Philippe Séguin ait sur-réagi aux divers accords passés, lors des régionales de 1998, entre des élus RPR et des élus du FN (en Rhône-Alpes, mais aussi en Bourgogne, en Picardie…), accords qu’il était en effet difficile d’admettre après certaines stupidités proférées par Jean-Marie le Pen, lequel a passé son temps à jouir sans entraves de la haine qu’il suscitait lui-même, je l’en ai cependant désapprouvé, et le lui ai dit, comme je l’ai dit à certains conseillers régionaux de mes amis, par exemple Florence Kuntz à Lyon. S’il avait laissé faire, je suis sûr que les lignes eussent évolué très vite et que l’on en serait arrivé à la formation d’une sorte de « droite populaire » qui est fondamentalement le socle du gaullisme, et qui eût débordé Jacques Chirac et ses prudences de rad-soc, plaçant Séguin en très bonne position lors des présidentielles de 2002 -la suite l’a montré d’ailleurs… Notez que c’est à dessein que j’utilise l’expression « droite populaire », reprenant le nom de l’amicale parlementaire créée l’été dernier par Thierry Mariani, Jacques Myard, Lionel Luca et quelques autres, dont Christian Vanneste, lequel a fait sensation en déclarant à mon micro de Radio-courtoisie en octobre dernier qu’il n’entendait plus, en cas de triangulaire, tomber dans le piège du « Front Républicain » -déclaration qu’il a fort bien argumentée ensuite, notamment dans nos « Cahiers de l’Indépendance. Le fait qu’il n’ait point été exclu de l’UMP est un bon signe -signe notamment qu’il est soutenu par une grande proportion d’élus, cadres ou militants UMP. Il est vrai que cela est plus facile aujourd’hui, une fois tournée la page de Jean-Marie le Pen, et à travers lui, de toute une génération. Sur ce point aussi l’histoire avance et je crois que les lignes politiques vont bouger beaucoup plus brutalement qu’on ne pense; je suis d’ailleurs avec attention cette affaire de « droite populaire », et l’évolution d’une UMP complètement vide, idéologiquement, et qui pourrait bien exploser…

DD -Vous avez aussi participé à l’aventure du Pôle Républicain dans le cadre de la candidature de Jean-Pierre Chevènement en 2002. Comment analysez-vous l’échec final de cette expérience ? Le clivage droite-gauche n’était-il pas plus fort que vous ne l’imaginiez lorsque vous écriviez dans le « Traité de savoir disparaître » qu’il n’était pas si inscrit dans l’Histoire de France qu’on ne voulait bien le dire et qu’il pourrait être substitué par le clivage « républicains-démocrates » qu’évoquait Debray en 1989 ?

PMC – Chevènement était fort bien parti avec le discours de Vincennes de septembre 2001, sur la base duquel je l’ai rejoint dès le mois d’octobre suivant ; j’ai publié dans le Monde un article où je l’exhortais à devenir ce que de Gaulle appelait « l’Homme de la Nation » : cela supposait de s’ouvrir à tous les patriotes, à sortir des logiques partisanes. Hélas, par la suite, malgré de louables efforts, il n’a pas vraiment dépassé les partis, et ses équipes, presque exclusivement venues de la gauche (et quelquefois de la gauche la plus sectaire) ont soigneusement limité notre participation à sa campagne, laquelle, du coup n’a pas tenu ses promesses. Quand j’ai organisé un dîner entre Jean-Pierre Chevènement et Philippe de Villiers, en janvier 2002, ce fut aussitôt contre moi une levée de boucliers -je raconte cela dans mon dernier ouvrage « Espérer contre Tout », sous la forme d’une lettre ouverte à Régis Debray, lequel n’était pas le dernier à demander ma tête…

Pourtant, c’est à ce moment là, quand ce dîner commença à être divulgué par la presse , que l’on commença à prendre au sérieux, à droite, le pari du « grand rassemblement national » annoncé à Vincennes au point que notre candidat atteignit, en février suivant, 15% des intentions de vote et que tout alors devenait possible. La encore, il eût fallu « assumer », ne pas céder aux sirènes du politiquement correct-il y en a pas mal chez les « républicains »… Hélas, il a vite refermé la porte. Max Gallo a avancé un motif, selon lequel la véritable intention de cette candidature était de faire un nombre suffisant de voix pour être indispensable à Lionel Jospin, le faire ainsi élire et devenir son Premier Ministre. Si cette hypothèse est la bonne, admettons que l’idée n’était pas stupide en soi, et qu’on ne peut ne rien reprocher à M. Chevènement. Encore peut-on penser que cet attelage n’eût guère été durable, et se fût brisé dès l’année suivante lors de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis. De toutes façons, vous avez vu comment a fini cette pauvre ruse : elle a duré ce que durent les ruses…

Plus profondément, je me demande s’il entre dans la nature de Jean-Pierre Chevènement de bousculer les lignes, et de résorber les fractures françaises; et si, au fond, il ne ressemble pas, sur ce point aussi, à Philippe Séguin : ni l’un ni l’autre n’ont su « rompre en visière » comme on disait des chevaliers du Moyen-Age, quand la seule stratégie était de foncer droit sur l’adversaire ; foncer tout droit, sans prudence ni ruse inutile -la ruse étant d’ailleurs, selon le code chevaleresque, un péché contre l’honneur. Tout ce petit monde s’est d’ailleurs piteusement retrouvé, au second tour, derrière Jacques Chirac, ce dont on a vu les résultats. Le comble est que Chevènement, comme je refusais, moi, d’appeler à voter pour Jacques Chirac, et préférais le vote blanc, m’a tout simplement exclu du prétendu « pôle républicain ». Cette normalisation a d’ailleurs marqué un certain retrait dans sa vie politique. Est-il trop tard pour lui ? Je ne le crois pas ; un homme politique n’est jamais fini -je dirais la même chose, soit dit en passant, de Philippe de Villiers. Puisque la France n’est pas finie, tous ceux qui la servent, et n’entendent servir qu’elle et rien d’autre, ni la droite, ni la gauche, ni un parti, ni eux-mêmes, tous ceux qui savent se placer avec orgueil et humilité (deux autres vertus chevaleresques), au service de sa mission dans le monde, de sa liberté, de sa grandeur, de son Histoire, peuvent la ressaisir, la reprendre à bras le corps. Jean-Pierre Chevènement pourrait renaître une nouvelle fois, comme la France renaît toujours -je fais bien entendu allusion à son dernier livre, que je suis en train de lire « La France est-elle finie », et qui est encourageant. Rien ni personne n’est jamais fini…

DD – Vous vous êtes rapproché ces derniers mois de Nicolas Dupont-Aignan. Même porté par la vague de mécontentement contre l’euro, n’est-il pas difficile d’exister, pris en sandwich entre Nicolas Sarkozy, qui bénéficiera encore des discours rédigés par Henri Guaino et Marine Le Pen qui a fait en mars dernier, me dit-on et ce que vous me confirmez, campagne plus à gauche que l’UMP en Nord-Pas de Calais ?

PMC – J’ai beaucoup d’amitié pour Nicolas Dupont-Aignan ; cette amitié est ancienne, sincère et donc exigeante -ce qu’il n’accepte pas toujours… J’attends de voir s’il sera capable de dépasser les prudences, « d’aller vers son risque », comme disait René Char ; sinon, il est à peu près certain que le rassemblement national passera très au-dessus des petites formations telles que le DLR, ou le RIF, aussi méritoires soient-elles. Ne rassemble pas qui veut la gauche républicaine, la droite nationale et les différents courants du dénommé « populisme ». Présence médiatique et prudences de langage ne suffisent pas, surtout s’il est confronté à des concurrents tels que ceux que vous citez (Marine le Pen, Nicolas Sarkozy -ou François Fillon), mais aussi Dominique de Villepin, ou encore, comme nous le disions à l’instant, Jean-Pierre Chevènement, lequel esquisse lui aussi sa candidature. Quoi qu’il en soit, je souhaite bonne chance à « NDA », en lui rappelant que la visibilité médiatique n’est pas tout (elle peut aussi être contre-productive, par les temps qui courent…), et qu’il ne fera pas l’économie d’un travail intellectuel pour prendre la mesure du drame français tel que le vivent nombre de nos compatriotes. C’est à ce travail que j’entends pour ma part me consacrer par mes livres ou mon blog (« for intérieur« ), ainsi qu’avec mes amis du RIF et des Cahiers de l’Indépendance, dont la réussite des récents « Etats-Généraux » ont montré l’audience, tous dans l’attente du prochain « Homme de la Nation » tel que le fut si parfaitement le général de Gaulle, et qui reviendra toujours .

Pour le vieux lion, la France respire encore

On entre très bien dans la dernière livraison[3. Editée chez Fayard et en librairie depuis hier. Mais on peut aussi se procurer l’ouvrage ici.] de Jean-Pierre Chevènement. D’abord, son titre n’est pas mal choisi. Il s’agit, en quelque sorte, de répondre à ses amis Régis Debray et Eric Zemmour, l’un dans dans la préface qu’il a bien voulu rédiger pour les mémoires de guerre de Charles de Gaulle, l’autre dans Mélancolie française[1. Au passage, s’il ne cite le livre qu’une seule fois, ce n’est pas pour s’inscrire en faux contre son déclinisme mais pour en citer un extrait où Eric Zemmour rappelle que la colonisation française de l’Algérie s’était faite avec les violentes méthodes utilisées par les armées napoléoniennes en Espagne. Joli geste de la part du politique au journaliste, lequel doit affronter un procès inique la semaine prochaine pour incitation à la haine raciale.].

Afin de faire un sort à la thèse selon laquelle la France doit être rangée au magasin des vieux accessoires, Jean-Pierre Chevènement nous emmène déjà nous promener dans les quarante dernières années, qu’il a vécues en tant qu’acteur, les agrémentant de rédaction de programmes socialistes mais aussi de trois démissions symboliques. Il pointe les responsabilités. Et ne cache pas le rôle mortifère de Jacques Delors. La mise au diapason de la France au néolibéralisme sauce Reagan-et-Thatcher, c’est Delors ! Mitterrand a finalement choisi de lui donner raison, sans doute aveuglé par sa foi européenne et son vieux démon Monnet -qu’il a panthéonisé. Ainsi depuis la rue de Rivoli et soutenu par Pierre Mauroy, il va mettre la France dans le rang, s’aligner envers et contre tout sur le Mark, débuter la déréglementation puis, nommé à la commission européenne, enfanter ce monstre d’Acte unique et ses centaines de directives qui ont mis à poil -littéralement- les Etats et les Peuples face aux marchés. Cette liberté toute puissante de circulation des marchandises et des capitaux fut, Chevènement le rappelle cruellement, un choix politique, ce qui rappelle à qui veut bien l’entendre – Minc n’entendra pas !- que la mondialisation ne constitue en rien un phénomène météorologique mais bien le résultat de décisions. Et ce n’est pas le moindre mérite de l’ancien ministre de l’Intérieur de Lionel Jospin de reconnaître qu’icelles ont été prises par un Président qu’il a aidé à porter au pouvoir, un Parti dont il a participé à la création et des gouvernements auxquels il a lui-même fait partie. Joli examen de conscience, en vérité, que cette première moitié de l’ouvrage.

Dans cette longue partie historique, je n’ai noté qu’une erreur factuelle. Chevènement aborde le débat ayant opposé François Mitterrand et Philippe Séguin à la Sorbonne pendant la campagne référendaire de 1992. Et il écrit que Philippe Séguin ne contredit pas le Président lorsque ce dernier affirma avec aplomb que la politique économique et monétaire serait déterminée par le conseil des ministres. Or, je me souviens fort bien le héraut du non -dont on fête aujourd’hui le premier anniversaire de sa disparition- répondre que rien de tel n’était écrit dans le Traité et même lui lire, dans le texte qui ne l’a pas quitté pendant ce débat, que la monnaie serait gérée par la BCE dans le seul souci de stabilité des prix. «C’est dans le traité, Monsieur le Président de la République ». « Chacun le lira », répondit Mitterrand ! Je tiens à disposition de Jean-Pierre Chevènement la cassette VHS du débat. Après tout, Besançon n’est pas si éloignée de Belfort.

Dans cet historique, j’ai aussi été pris d’un doute sur le sujet essentiel de savoir si c’est la France qui avait voulu imposer la monnaie unique aux Allemands, comme le raconte la plupart des observateurs dont l’auteur, ou si c’était l’inverse, comme le soutient Marie-France Garaud dans son dernier livre[2. Impostures politiques, Plon.], que je dois d’ailleurs me procurer d’urgence afin, notamment, de connaître son argumentation sur le sujet. Pour autant, Garaud et Chevènement s’accordent pour dire que les conditions, elles, ont bien été dictées par l’Allemagne. Ce débat mériterait d’être tranché. Le journaliste qui organise un débat télévisé ou radiophonique sur ce thème avec ces deux là aura droit à mon infinie reconnaissance.

Et puisque nous en sommes arrivés à l’euro, restons-y. J’ai bien évidemment lu avec attention le chapitre qui lui est consacré. Après avoir, comme sur le tournant de la rigueur, les méfaits de de l’acte unique et le conflit yougoslave, suscité mon accord, l’auteur démonte magistralement les vices originels de cette monnaie pour en conclure, finalement, qu’il n’est pas forcément nécessaire d’en sortir. Chevènement a d’ailleurs renouvelé cette analyse ce matin au micro de France Inter utilisant une image aérienne : « l’avion est de mauvaise qualité, il est mal piloté mais ce n’est pas pour cela qu’il faut sauter par le hublot ». J’ai du mal à croire qu’un homme aussi sage et cultivé ignore l’existence d’un équipement aussi essentiel que le parachute… Toutefois, ce chapitre laisse un espoir à ceux qui comme moi pensent que cette sortie demeure inéluctable : il concède qu’un plan B est nécessaire au cas où nous ne parviendrions pas à convaincre nos amis allemands de gérer autrement cette foutue monnaie.

Même si cet ouvrage aurait pu être un peu plus court, délesté de certaines répétitions, sa lecture n’en reste pas moins agréable et utile. Je le conseillerai d’autant plus que son auteur a bel et bien décidé de peser dans le débat présidentiel qui s’annonce. On parle de candidature à la présidentielle, d’éventuelle annonce à l’automne. D’ici là, son plan B sera sans doute, selon Jacques Sapir, Emmanuel Todd ou Jean-Luc Gréau, devenu nécessaire car la zone euro sera en phase terminale. Ce sera alors le moment de  parler, cher Jean-Pierre Chevènement, à ceux qui pensent  que votre plan A n’a plus aucune chance d’aboutir. Nous serons au rendez-vous de la discussion, n’en doutez-pas. Et, à la lecture de ce livre, nous ne sommes pas pessimistes sur la perspective de trouver quelqu’un à qui parler.