Lettre à Patrick Ollier

Monsieur le Ministre,

Jamais je n’aurais eu l’idée saugrenue de vous écrire si je n’avais pas découvert vos déclarations sur Public Sénat. Ainsi, à la suite de tous vos collègues du gouvernement lors de l’affaire Woerth-Bettencourt, vous avez trouvé judicieux de faire de la Toile la responsable de tous vos maux. Les .fr, en l’occurrence, dont vous ne voulez pas citer de nom, sont donc ainsi mis dans le même caniveau, selon votre propre (sic) expression.

Tout en rappelant que ce n’est pas internet mais un journal satirique paraissant le mercredi qui a dévoilé l’essentiel de vos étranges équipées familiales en Tunisie, il est urgent de vous indiquer que votre épouse et vous-même avez fait le gros du travail pour vous y retrouver plongés, dans ledit caniveau.

Et c’est sur un .fr que Madame votre femme, ministre des affaires étrangères, a reçu il y a quelques semaines son soutien le plus inattendu. Irrité par la meute qui se jetait sur elle, scandalisé par ceux qui passent leurs vacances au Maroc et condamnaient ceux qui comme vous les passaient du côté de Tunis, j’avais commis un article qui m’a valu bien des interrogations du côté des chez mes amis. Luc Rosenzweig, le lendemain, me donnait tort avec des arguments très forts. Je n’étais pourtant pas près à regretter mon texte -têtu que je suis-, bien que Madame la Ministre ne m’aide pas, avec ses déclarations successives, dans les jours qui ont suivi.

Mais votre pitoyable déclaration sur les .fr dans le caniveau a fini par m’achever, d’autant -circonstance aggravante- qu’elle me met d’accord avec Edwy Plenel. Bel exploit ! J’ai eu grand tort, donc, d’écrire ce texte.

Halte à la chasse à MAM

Je n’ai à vrai dire ni sympathie ni antipathie envers Michèle Alliot-Marie. Tout juste une certaine hilarité me saisit lorsque j’entends qu’elle incarne le gaullisme historique au sein de l’UMP. Elle a accompagné auprès de Chirac, Juppé et Sarkozy toute la dégaullisation du RPR et même si elle avait plus ou moins résisté lorsqu’il fut décidé que ce dernier serait fondu dans l’UMP, je n’oublie pas qu’elle faisait partie, avec les trois autres personnalités citées plus haut, de ceux qui qualifiaient de ringards, de passéistes tous les gaullistes orthodoxes -c’est à dire authentiques- rassemblés il y a vingt ans derrière Charles Pasqua et Philippe Séguin.

Malgré cela, je considère que le lynchage dont elle est aujourd’hui victime est pour le moins injuste. Et ce n’est pas seulement parce que je serai mobilisé par le Chambéry-Sochaux de cette après-midi1 que je ne regarderai pas la séance de questions à l’Assemblée où elle devrait, selon toute vraisemblance, être une cible particulièrement facile. Certes, sa phrase d’il y a quelques semaines, à propos de la proposition d’aide au gouvernement tunisien en matière de savoir-faire policier, était particulièrement maladroite, pour ne pas dire idiote. Mais d’abord, on n’imagine pas que MAM ait sorti cette idée de son chapeau. Toute la politique étrangère du gouvernement est décidée à l’Elysée et cette initiative l’était d’autant plus qu’elle comportait un caractère interministériel. Ensuite, si tous les ministres auteurs de formules maladroites devaient être vidés séance tenante du gouvernement, une certaine instabilité régnerait en haut lieu. Déjà que les gouvernements de l’ère Sarko ne brillent pas par la stabilité, Matignon excepté, cela ne réduirait pas l’impression de désordre…

Mais demander la démission de la titulaire du Quai d’Orsay à cause de cette histoire d’avion, c’est le pompon. Elle aurait été transportée par un homme d’affaires lié à Ben Ali dans son avion personnel pendant les dernières vacances de Noël ? Convenons qu’il était plutôt difficile d’être un homme d’affaires dans la Tunisie des dernières années -2010 compris- sans avoir quelques contacts avec le clan au pouvoir. Tarek Ben Ammar, cinéaste tunisien invité sur tous les plateaux pendant le mois de janvier, reconnaissait qu’il parlait avec l’ancien président très régulièrement. De même, on se souvient que Philippe Séguin -dont je fus proche, Frédéric Mitterrand et Bertrand Delanoë entretenaient des relations cordiales avec Ben Ali. Demande t-on la démission des deux derniers ? Organise t-on un contre-colloque pour dire tout le mal que l’on pense aujourd’hui de Séguin alors qu’il y a un mois à peine, le tout-Paris se ruait à l’Assemblée pour le célébrer ?

Et si on se déplaçait quelques centaines de kilomètres à l’ouest de Tunis et qu’on se posait au Maroc… Est-on bien certain que le régime marocain soit globalement préférable à celui qui sévissait en Tunisie ? Lorsque Dominique Strauss-Kahn ou ce grand démocrate de BHL se rendent dans leurs propriétés de Marrakech, que le tout-Paris journalistico-politique coule des  vacances heureuse à La Mamounia, est-on bien sûr qu’ils n’y rencontrent que des opposants furieux au régime ? Peuvent-ils, ceux-ci -parmi lesquels on compte certainement quelques accusateurs de MAM, fournir un certificat attestant du fait qu’ils n’ont jamais été transportés ou invités à dîner par des dignitaires du régime marocain ? Mohammed VI dispose d’une image moins sévère voire plus sexy que Zine el-Abidine Ben Ali. Il n’en reste pas moins que des opposants politiques croupissent dans les geôles marocaines et que les fructueuses relations entre Rabat et Paris ne datent pas de l’arrivée au pouvoir de ce jeune roi si moderne2. Sous Hassan II, les hôtels de luxe marocains recevaient déjà beaucoup d’illustres visiteurs venus des palais nationaux et rédactions parisiens. J’ai même le souvenir que Saint-Jacques-Delors avait, avec beaucoup d’entrain et de plaisir, accueilli le prince Mohammed à la commission européenne pour qu’il y effectue un stage, en échange des remerciements de notre ami le Roi.

En ce qui me concerne, je ne reproche pas à toutes ces personnalités d’avoir eu des relations avec les gouvernements tunisien ou marocain. Je ne leur reproche pas non plus d’avoir pris des vacances au soleil ni d’y avoir acquis des propriétés. Mais, je demande à tout le monde de se souvenir de ce proverbe africain célèbre : « le singe qui monte au cocotier doit avoir le cul propre ».

  1. Et qu’on ne me parle plus jamais de ce Chambéry-Sochaux ! (Ajout 20h00)
  2. A qui l’on doit, d’ailleurs, une politique envers la condition féminine fort contestée dans les milieux islamistes, à l’instar de ce qui se passait en Tunisie sous Bourguiba et Ben Ali.