"Ils célèbrent Séguin aujourd’hui parce qu’il fut lucide à leur place"

David Desgouilles – Vous avez organisé le jeudi 6 janvier les Etats Généraux de l’Indépendance à l’Assemblée nationale (salon Lamartine), qui furent l’occasion de rendre hommage à Philippe Séguin, dont vous fûtes l’un des conseillers pendant les années 1990. Quel bilan faites-vous de la vie politique de Philippe Séguin ?

Paul-Marie Coûteaux - Les Etats Généraux de l’Indépendance, dont j’ai lancé l’idée il y a un an, sont d’abord l’occasion de célébrer l’actualité d’une valeur, l’Indépendance, qui est aujourd’hui doublement cardinale : l’indépendance d’esprit, d’abord ; celle des nations ensuite -deux choses évidemment liées, dans une idéologie du dépassement de la nation qui est devenue omniprésente et autoritaire, pour ne pas dire plus. Ces deux versants les plus actuels de l’indépendance sont d’ailleurs liées dans la revue trimestrielle que je dirige, « Les Cahiers de l’Indépendance », lesquels viennent de publier leur numéro 12 et auxquels j’invite vos lecteurs à se reporter. La question de l’indépendance se pose avec de plus en plus d’acuité et, contrairement à ce que veut faire accroire la pensée dominante, elle n’est pas résolue : je crois même que les déboires de l’Union européenne, qui vont aller grandissant, marquent la fin d’une génération politique qui a tout misé sur le dépassement supranational -et que le désenchantement supranational va disqualifier une bonne partie des forces politiques dominantes, en sorte qu’il aura de profondes conséquences sur le paysage politique français. Notre revue, telle que je l’entends, est la matrice d’une génération politique à venir, qui doit replacer la Nation et la res-publica au coeur de l’action et de la responsabilité politique.

Quant à Philippe Séguin, il fut un homme remarquable à deux titres au moins, l’un et l’autre justifiant d’ailleurs les commémorations étonnement nombreuses qui lui ont été consacrées. Remarquable, d’abord, sa lucidité. Inutile de s’étendre : sur l’abandon des fondamentaux de la République, des conditions de l’autorité de l’Etat à la nécessité absolue d’une éducation authentique nationale (notamment par l’impérieuse nécessité d’enseigner l’histoire de France), il a vu et il a dit beaucoup de choses essentielles ; et de même sur les impasses d’une Union européenne qui détruit la substance de l’Europe, c’est à dire ses nations ; ou sur l’euro qu’il jugeait incapable de résister aux chocs asymétriques, ce qui s’avère sous nos yeux. Il prononçait tout cela d’une voix de bronze qui a frappé les Français, comme en témoigna voici un an l’annonce de sa disparition ; on vérifia à cette occasion que les Français restent nostalgiques d’une politique qui soit la politique de la France.

Remarquable fut aussi, hélas, son incapacité à traduire cette lucidité en force politique. Cette incapacité n’est pas de son fait seul -encore qu’il eût pu, à plusieurs reprises, forcer le destin : en 1994 en déclarant sa candidature à la présidence de la République contre Edouard Balladur, ce que nous étions quelques uns à lui suggérer ; en 1997 quand il devint Président du RPR, en 1999 encore, lors des Européennes -ce qui supposait cette fois de marquer une opposition frontale à Jacques Chirac, à quoi il ne s’est jamais décidé…. Il y eut aussi cette abdication terrible, en 1996, quand il accepta de revoir complètement son « discours sur l’Europe » en prononçant à Aix-le-Chapelle un discours « euro-compatible » -discours que je me suis refusé à faire d’ailleurs, bien qu’il me le demandât à trois reprises, démissionnant de son cabinet la veille même du jour où il fut prononcé, et ne le retrouvant qu’un an plus tard, quand il m’a demandé de lancer, avec Jean de Boishue, la revue du RPR, « Une Certaine Idée ». L’épisode est intéressant, d’ailleurs : pourquoi éprouva-t-il le besoin de changer de discours sur l’Europe ? Il nous l’avait dit quelques mois plus tôt, quand, au lendemain de la victoire de Jacques Chirac, nous étions quelques uns à croire qu’il serait Premier ministre ; je le revois nous répondre en baissant la tête et en riant à moitié : « Vous n’y pensez pas, le Chancelier n’acceptera jamais! ». Phrase terrible si on y regarde bien, car elle dit à la fois la dépendance de nos hommes politiques vis à vis d’une UE à prépondérance allemande, et le piège de ladite UE, à l’abri de laquelle, comme dit Marie-France Garaud, l’Allemagne recouvrait sa souveraineté tandis que nous abandonnions la nôtre -en somme nous nous sommes fait une certaine idée de l’Europe tandis que l’Allemagne se refaisait une idée d’elle-même…

Mais l’incapacité de Philippe Séguin à traduire le « voir et le dire » en « faire » fut surtout le fait de l’actuel blocage du système partisan, confisqué par toutes sortes d’oligarchies qui sont parvenues à exclure à la fois le Peuple (le peuple et les forces qui se réclament de lui, ce qu’elles nomment pour le disqualifier le « populisme »), et la Souveraineté (et ceux qui la défendent, qu’elles nomment « nationalistes »). Exit le peuple, c’est à dire le démos , exit la souveraineté, c’est à dire le kratos: car les deux faces d’une même médaille qui se nomme démo-cratie sont la condition même du pouvoir effectif, d’une politique effective.

Je voudrais insister la dessus, qui est au cœur du « drame Séguin » -de notre drame à tous, et c’est bien pourquoi il nous parle. La démocratie est le pouvoir « par » par le peuple, il faut entendre ce par au sens large : non point simplement comme un mode de sélection des gouvernants , mais un moyen de gouverner, nul gouvernement ne pouvant se passer, s’il veut véritablement gouverner d’une légitimité forte, seul moyen de tenir la dragée haute aux féodalités, on dirait aujourd’hui aux oligarchies de toutes sortes. Or, cette légitimité populaire est aujourd’hui évaporée, voire niée : l’exemple le plus criant est la véritable gifle qu’a reçue le peuple français avec le traité de Lisbonne, qui fut une pure et simple négation de son non -et de son nom. Mais il y en a d’autres: des partis de premier plan (Front National, Front de Gauche, d’une certaine façon le Modem ou les écologistes) sont exclus, ou quasiment, de la représentation nationale, laquelle est accaparée par deux partis, l’UMP et le PS, bien qu’ils représentent à eux deux environ le quart des inscrits (et guère plus de 20% lors des européennes de 2009 !), soit à peu près moitié moins que les exclus. L’expulsion du peuple va très loin : lors de l’hommage à Philippe Séguin organisé vendredi 7 au Palais Bourbon, j’ai entendu un intervenant (de gauche !), expliquer que ledit Séguin aimait le sport et notamment le foutebole parce que c’est « dans les stades que l’on pouvait retrouver le peuple » ! Propos stupéfiants, surtout quand ils sont tenus à l’Assemblée nationale, qui est précisément le lieu où se forme la volonté populaire, je veux dire le peuple en tant qu’acteur de l’Histoire -le peuple étant évidemment une notion politique et non sportive… Et je passe sur les manipulations visant ni plus ni moins qu’à dissoudre le peuple, par l’éradication de la mémoire collective, la disqualification de ce qu’il est convenu d’appeler « le roman national », l’oubli du souci de la langue, l’abrutissement télévisuel, et par dessus tout l’immigration de masse, ce que Renaud Camus nomme « le grand remplacement », autre formule de dissolution des peuples explicitement voulues par les oligarchies mondialisées – voir par exemple le Livre Blanc de la Commission européenne publié en janvier 2007, et qui réclamait (comme le plus récent rapport Attali, d’ailleurs), l’accélération des migrations.

Or, quand on dissout le peuple (opération qu’avait prévue Brecht : le peuple vote mal, qu’on en change! »), ou quand on le relègue dans les stades, ce n’est pas simplement la démocratie qui meurt, c’est le pouvoir lui-même. En excluant le demos on exclue le kratos, le système politique délégitimé se condamne à l’impotence. Séguin l’a vue, cette impotence -cette évaporation du politique qui est le grand trait de l’époque, comme le montre l’incapacité à réformer, c’est à dire à agir, même quand il s’agit de réformettes sans rapport avec les nécessités de l’avenir que fut la dernière « réforme des retraites ». Ressaisir le politique en cassant le système oligarchique pour créer une force politique nationale et populaire qui redonne sa force, sons assise à l’action politique il n’y est pas parvenu -et ne l’a même pas tenté d’ailleurs. De ce drame, il est mort. Car le contraste entre sa clairvoyance, la lumière de son verbe et le poids de son impuissance fut chez lui pathétique, allant croissant jusqu’aux dernières années de sa vie, jusqu’à sa mort dans une lucidité parfaite et une impotence désolée, invivable tension que ne cachait plus que le voile de plus en plus épais de ses fumées de cigarettes. Le bilan, en somme, est triste -mais peut-être sommes-nous tous pris dans cette même tristesse. Nous n’en sortirons qu’en restaurant la souveraineté populaire dans ses deux versants : le versant international (car ce qui fait la France, c’est d’abord sa voix dans le monde, bien au delà de la fausse et trompeuse question de l’identité, question que l’on pose quand on a perdu le faire, c’est à dire la souveraineté), et le versant national, c’est à dire l’autorité de l’Etat impartial servant le Bien Commun contre les multiples oligarchies qui aujourd’hui le paralysent.

DD – Le lendemain, vous vous êtes rendu à l’Hôtel de Lassay, où un colloque était organisé aussi pour commémorer le premier anniversaire de la disparition de Philippe Séguin, mais celui-ci était semble t-il organisé par l’entourage du Premier Ministre, lequel concluait la réunion. Dans quel esprit y êtes vous allé ?

PMC - J’y ai dit ce que je viens de dire (du moins l’ai-je tenté, mais sur l’heure et demie que durait la « table ronde » à laquelle je fus convié, plus de vingt minutes ont été consacrées au Séguin amateur de soleil, de Méditerranée, de Tunisie, etc… et plus de quarante à l’amateur de foutebole, et je n’ai eu droit qu’à sept minutes !…) ; j’ai insisté sur le drame de la lucidité et de l’impuissance, quand bien même avais-je bien conscience de célébrer la lucidité au milieu de notables et de notoires qui, eux, célébraient plutôt l’impuissance -chose normale d’ailleurs puisque, cette impuissance, c’est la leur. Telle est l’ambiguïté des célébrations, que nous éprouvons aussi lors des interminables litanies commémoratives dont est accablé le Général de Gaulle… Ils célèbrent Séguin parce qu’il fut lucide à leur place, comme ils célèbrent de Gaulle parce qu’il fut grand à leur place. Mais faut-il oublier la part de grandeur qu’eut un de nos meilleurs hommes politiques parce que ceux qui se prosternent devant lui ne sont pas à sa hauteur -ou parce que ses fidèles lui sont pauvrement infidèles ?

Je m’empresse de dire que nombre des amis, et des amis sincères, de Philippe Séguin sont aussi lucides que lui. Mais nous ne manquons pas tant d’esprits lucides que nous manquons d’esprits forts, d’hommes ou de femmes assez puissants pour se situer à la hauteur de l’histoire, et de se faire par là acteurs de l’histoire -et de faire en sorte que la France reste, avec et par eux, dans l’Histoire telle qu’elle se fait sur nos yeux. Avec ou sans nous, c’est la question. Vous savez, la politique, c’est très simple : vous êtes dans l’histoire, alors vous pouvez faire de la politique; ou vous en êtes sorti, et alors vous faites des clapotis ou des papotis… Vous pouvez voir clair, autant que vous voudrez, ce que vous prendrez pour de la politique sera toujours du papot et du clapot…

Cependant, je fais le pari qu’il existe encore des hommes capables de mettre, ou plutôt de remettre la France dans l’histoire; point n’est besoin de beaucoup d’hommes de cette trempe : après tout, la France fut toujours faite par quelques uns, qui ont su, contre les féodaux, incarner le peuple. Peut-être ces hommes ou ces femmes sont-ils parmi ceux qui ont commémoré la mort de Philippe Séguin, le 6 ou le 7 janvier. Je crois qu’il y a une vertu de la mémoire.

DD – François Fillon insiste parfois sur l’attitude qui fut celle de Philippe Séguin face aux interrogations qui ont soulevé la droite française entre 1983 et 1998 par rapport à d’éventuelles alliances avec le Front National. Comment avez vous vécu, d’une part, ce débat à l’époque et notamment l’épisode des régionales de 1998, et comment les voyez-vous aujourd’hui dans le contexte de la succession qui devrait avoir lieu à Tours au congrès du FN ? Cette dernière question n’est pas innocente, je le reconnais, puisque vous n’avez jamais caché que l’union des patriotes, que vous appelé de vos voeux, ne saurait exclure Marine Le Pen.

PMC – Nous n’avons pas la même grille de lecture du paysage politique français.

Je suis d’autant moins porté à exclure Marine le Pen de l’Union des Patriotes que cette Union doit rassembler des sensibilités de droite et de gauche, le transcender même au service de l’essentiel, la souveraineté et la légitimité populaire, condition de l’autorité de l’Etat et condition conséquemment de toute politique ; or, je lis et je vois bien que les discours de Marine le Pen sont nettement plus marqués à gauche qu’à droite : sur plusieurs questions, la politique sociale, la défense des services publics, la sortie de l’OTAN, le refus de la mondialisation à tout va (y compris cette forme de la mondialisation marchande qu’est l’immigration, forme particulièrement sournoise et destructrice des droits sociaux, du droit en général, et, comme je l’ai dit, du démos et donc de la démocratie), comme sur la défense du cadre national, de l’autorité de l’Etat face aux oligarchies économiques et financières, sur tous ces sujets Marine le Pen est plus à gauche que ce qui passe aujourd’hui pour la gauche officielle et qui n’est qu’un ramassis de mondains, passablement ridicules. Marine le Pen n’est pas seule d’ailleurs à échapper complètement à ce que l’on entend par « extrême-droite »: au Parlement européen, l’un des plus ardents défenseurs de la taxe Tobin était le fiscaliste Jean-Caude Martinez, député du Front National…

Mais le personnage « Marine » est, en effet, spécialement parlant : à Hénin Beaumont, elle a fait campagne sur des thèmes de gauche, et une grande partie de l’électorat de gauche a voté pour elle contre le candidat UMP. Elle me paraît nettement plus à gauche que Dominique Strauss-Kahn, cet archétype des « élites mondialisées » qu’a stigmatisées Jean-Pierre Chevènement… Je ne vois pas pourquoi j’exclurais de l’Union des Patriotes cette gauche populiste, pas plus que je n’exclue ce qu’il est convenu d’appeler la gauche républicaine -et pas davantage, bien sûr, la droite nationale telle qu’elle fut incarnée un temps par le trio de 1999, Pasqua-Villiers-Garaud. Qui fera la synthèse entre ces familles politiques qui entendent d’abord restaurer la souveraineté, ou pour le dire autrement qui refusent la fin du politique, chacun avec ses mots, cela je ne le sais pas. Pour tout dire, j’attends; mais cela se fera, tôt ou tard; cela s’est toujours fait dans notre histoire : quelqu’un surgit.

Je n’ai jamais accepté de céder, quoi qu’il m’en coûtât, au piège des oligarchies au pouvoir consistant à nommer populisme tout ce qui vient du peuple dès que le peuple lui échappe ; à stigmatiser les réflexes populaires sous l’opprobre de « populisme » quand ce qu’il y a en lui de révolutionnaire et de radicalement critique échappe à la pensée dominante, imposée à grands renforts de bien-pensance médiatique, d’intimidations intellectuelles et, pour tout dire, de flicage de la pensée. D’ailleurs, je crois que l’on peut dire que cette idéologie dominante a d’autant plus besoin de diaboliser ce qu’elle appelle à tue-tête l’extrême-droite qu’elle en présente elle-même de nombreux traits : d’abord son refus de la démocratie (cf le traité de Lisbonne et la négation même du référendum de 2005) ; ensuite son anti-parlementarisme, sous couvert de maintenir des chambres d’enregistrement, l’Assemblée nationale et le Sénat, qui ne font qu’entériner les décisions des bureaucraties, notamment celles de Bruxelles ; citons également le recours permanent de l’idéologie dominante au langage racialiste -qui se traduit d’ailleurs par un racialisme actif, dont témoigne la « discrimination positive » ou la Halde, ou toute la logorrhée anti-républicaine sur les communautés ceci ou cela… Tout cela procède bel et bien d’une logique d’extrême-droite, qui ne le paraît pas car elle se drape dans un discours généreux et a trouvé un bouc émissaire, le FN de Jean-Marie le Pen -lequel ne s’est d’ailleurs que trop bien prêté au jeu. Je fais mienne la thèse que Jean Robin expose en détails dans un ouvrage récent, « la Nouvelle Extrême-droite ». Le totalitarisme est au pouvoir, et seul un mouvement profondément populaire pourra le juguler -oui, ce « populisme » que bien trop de patriotes sincères stigmatisent en maniant eux aussi des arguments d’autorité. Il faut qu’ils soient bien irréfléchis pour tomber dans un tel piège…

C’est pourquoi, pour en revenir au début de votre question, si j’ai pu comprendre que Philippe Séguin ait sur-réagi aux divers accords passés, lors des régionales de 1998, entre des élus RPR et des élus du FN (en Rhône-Alpes, mais aussi en Bourgogne, en Picardie…), accords qu’il était en effet difficile d’admettre après certaines stupidités proférées par Jean-Marie le Pen, lequel a passé son temps à jouir sans entraves de la haine qu’il suscitait lui-même, je l’en ai cependant désapprouvé, et le lui ai dit, comme je l’ai dit à certains conseillers régionaux de mes amis, par exemple Florence Kuntz à Lyon. S’il avait laissé faire, je suis sûr que les lignes eussent évolué très vite et que l’on en serait arrivé à la formation d’une sorte de « droite populaire » qui est fondamentalement le socle du gaullisme, et qui eût débordé Jacques Chirac et ses prudences de rad-soc, plaçant Séguin en très bonne position lors des présidentielles de 2002 -la suite l’a montré d’ailleurs… Notez que c’est à dessein que j’utilise l’expression « droite populaire », reprenant le nom de l’amicale parlementaire créée l’été dernier par Thierry Mariani, Jacques Myard, Lionel Luca et quelques autres, dont Christian Vanneste, lequel a fait sensation en déclarant à mon micro de Radio-courtoisie en octobre dernier qu’il n’entendait plus, en cas de triangulaire, tomber dans le piège du « Front Républicain » -déclaration qu’il a fort bien argumentée ensuite, notamment dans nos « Cahiers de l’Indépendance. Le fait qu’il n’ait point été exclu de l’UMP est un bon signe -signe notamment qu’il est soutenu par une grande proportion d’élus, cadres ou militants UMP. Il est vrai que cela est plus facile aujourd’hui, une fois tournée la page de Jean-Marie le Pen, et à travers lui, de toute une génération. Sur ce point aussi l’histoire avance et je crois que les lignes politiques vont bouger beaucoup plus brutalement qu’on ne pense; je suis d’ailleurs avec attention cette affaire de « droite populaire », et l’évolution d’une UMP complètement vide, idéologiquement, et qui pourrait bien exploser…

DD -Vous avez aussi participé à l’aventure du Pôle Républicain dans le cadre de la candidature de Jean-Pierre Chevènement en 2002. Comment analysez-vous l’échec final de cette expérience ? Le clivage droite-gauche n’était-il pas plus fort que vous ne l’imaginiez lorsque vous écriviez dans le « Traité de savoir disparaître » qu’il n’était pas si inscrit dans l’Histoire de France qu’on ne voulait bien le dire et qu’il pourrait être substitué par le clivage « républicains-démocrates » qu’évoquait Debray en 1989 ?

PMC - Chevènement était fort bien parti avec le discours de Vincennes de septembre 2001, sur la base duquel je l’ai rejoint dès le mois d’octobre suivant ; j’ai publié dans le Monde un article où je l’exhortais à devenir ce que de Gaulle appelait « l’Homme de la Nation » : cela supposait de s’ouvrir à tous les patriotes, à sortir des logiques partisanes. Hélas, par la suite, malgré de louables efforts, il n’a pas vraiment dépassé les partis, et ses équipes, presque exclusivement venues de la gauche (et quelquefois de la gauche la plus sectaire) ont soigneusement limité notre participation à sa campagne, laquelle, du coup n’a pas tenu ses promesses. Quand j’ai organisé un dîner entre Jean-Pierre Chevènement et Philippe de Villiers, en janvier 2002, ce fut aussitôt contre moi une levée de boucliers -je raconte cela dans mon dernier ouvrage « Espérer contre Tout », sous la forme d’une lettre ouverte à Régis Debray, lequel n’était pas le dernier à demander ma tête…

Pourtant, c’est à ce moment là, quand ce dîner commença à être divulgué par la presse , que l’on commença à prendre au sérieux, à droite, le pari du « grand rassemblement national » annoncé à Vincennes au point que notre candidat atteignit, en février suivant, 15% des intentions de vote et que tout alors devenait possible. La encore, il eût fallu « assumer », ne pas céder aux sirènes du politiquement correct-il y en a pas mal chez les « républicains »… Hélas, il a vite refermé la porte. Max Gallo a avancé un motif, selon lequel la véritable intention de cette candidature était de faire un nombre suffisant de voix pour être indispensable à Lionel Jospin, le faire ainsi élire et devenir son Premier Ministre. Si cette hypothèse est la bonne, admettons que l’idée n’était pas stupide en soi, et qu’on ne peut ne rien reprocher à M. Chevènement. Encore peut-on penser que cet attelage n’eût guère été durable, et se fût brisé dès l’année suivante lors de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis. De toutes façons, vous avez vu comment a fini cette pauvre ruse : elle a duré ce que durent les ruses…

Plus profondément, je me demande s’il entre dans la nature de Jean-Pierre Chevènement de bousculer les lignes, et de résorber les fractures françaises; et si, au fond, il ne ressemble pas, sur ce point aussi, à Philippe Séguin : ni l’un ni l’autre n’ont su « rompre en visière » comme on disait des chevaliers du Moyen-Age, quand la seule stratégie était de foncer droit sur l’adversaire ; foncer tout droit, sans prudence ni ruse inutile -la ruse étant d’ailleurs, selon le code chevaleresque, un péché contre l’honneur. Tout ce petit monde s’est d’ailleurs piteusement retrouvé, au second tour, derrière Jacques Chirac, ce dont on a vu les résultats. Le comble est que Chevènement, comme je refusais, moi, d’appeler à voter pour Jacques Chirac, et préférais le vote blanc, m’a tout simplement exclu du prétendu « pôle républicain ». Cette normalisation a d’ailleurs marqué un certain retrait dans sa vie politique. Est-il trop tard pour lui ? Je ne le crois pas ; un homme politique n’est jamais fini -je dirais la même chose, soit dit en passant, de Philippe de Villiers. Puisque la France n’est pas finie, tous ceux qui la servent, et n’entendent servir qu’elle et rien d’autre, ni la droite, ni la gauche, ni un parti, ni eux-mêmes, tous ceux qui savent se placer avec orgueil et humilité (deux autres vertus chevaleresques), au service de sa mission dans le monde, de sa liberté, de sa grandeur, de son Histoire, peuvent la ressaisir, la reprendre à bras le corps. Jean-Pierre Chevènement pourrait renaître une nouvelle fois, comme la France renaît toujours -je fais bien entendu allusion à son dernier livre, que je suis en train de lire « La France est-elle finie », et qui est encourageant. Rien ni personne n’est jamais fini…

DD – Vous vous êtes rapproché ces derniers mois de Nicolas Dupont-Aignan. Même porté par la vague de mécontentement contre l’euro, n’est-il pas difficile d’exister, pris en sandwich entre Nicolas Sarkozy, qui bénéficiera encore des discours rédigés par Henri Guaino et Marine Le Pen qui a fait en mars dernier, me dit-on et ce que vous me confirmez, campagne plus à gauche que l’UMP en Nord-Pas de Calais ?

PMC – J’ai beaucoup d’amitié pour Nicolas Dupont-Aignan ; cette amitié est ancienne, sincère et donc exigeante -ce qu’il n’accepte pas toujours… J’attends de voir s’il sera capable de dépasser les prudences, « d’aller vers son risque », comme disait René Char ; sinon, il est à peu près certain que le rassemblement national passera très au-dessus des petites formations telles que le DLR, ou le RIF, aussi méritoires soient-elles. Ne rassemble pas qui veut la gauche républicaine, la droite nationale et les différents courants du dénommé « populisme ». Présence médiatique et prudences de langage ne suffisent pas, surtout s’il est confronté à des concurrents tels que ceux que vous citez (Marine le Pen, Nicolas Sarkozy -ou François Fillon), mais aussi Dominique de Villepin, ou encore, comme nous le disions à l’instant, Jean-Pierre Chevènement, lequel esquisse lui aussi sa candidature. Quoi qu’il en soit, je souhaite bonne chance à « NDA », en lui rappelant que la visibilité médiatique n’est pas tout (elle peut aussi être contre-productive, par les temps qui courent…), et qu’il ne fera pas l’économie d’un travail intellectuel pour prendre la mesure du drame français tel que le vivent nombre de nos compatriotes. C’est à ce travail que j’entends pour ma part me consacrer par mes livres ou mon blog (« for intérieur« ), ainsi qu’avec mes amis du RIF et des Cahiers de l’Indépendance, dont la réussite des récents « Etats-Généraux » ont montré l’audience, tous dans l’attente du prochain « Homme de la Nation » tel que le fut si parfaitement le général de Gaulle, et qui reviendra toujours .

A l’enterrement du séguinisme…

J’ai eu beau regarder ma boîte aux lettres, scruter ma messagerie électronique, je n’ai pas reçu de carton d’invitation pour assister au colloque organisé à l’Assemblée nationale pour commémorer le premier anniversaire de la disparition de Philippe Séguin. Je n’avais pourtant pas démérité, entre janvier 1990 et septembre 1998, lorsque je relayais le message séguiniste avec tout l’enthousiasme de mes vingt ans. Rien à voir, bien sûr, avec ma lettre de démission du RPR en octobre 1998, laquelle avait été interceptée un temps par le secrétaire national à la jeunesse lequel, justement, se trouve être l’une des chevilles ouvrières de ce colloque. Rien à voir non plus avec ma nouvelle activité de blogueur laquelle n’épargne pas forcément le Premier Ministre lequel, on le verra,  voulait profiter de cet évènement pour se mettre en scène comme l’Héritier. il ne pouvait donc s’agir que d’une mauvaise manipulation postale, donc, qui était sans conséquence puisque raisons professionnelles et familiales me retenaient dans ma lointaine province.

Mais, heureusement, je pouvais compter sur deux amis, qui ont donc accepté de jouer le rôle d’envoyé spécial à l’Hôtel de Lassay. Dans la salle, quatre-cents places assises étaient donc disposées et avaient trouvé occupants. Au total, on peut estimer que six-cents personnes, dont une immense proportion avait atteint un âge mûr, ont assisté à tout ou partie de ce colloque, lequel se déroulait sur toute la journée. Mes deux envoyés spéciaux, pourtant venus chacun de leur côté, ont raté le début et donc le discours du charismatique Bernard Accoyer, Président de l’Assemblée nationale. Bien que non titulaire de diplôme en psychologie, je ne saurais écarter la thèse de l’acte manqué. Tout deux de ma génération, ils ne m’ont pas caché avoir rencontré très peu d’anciens du RAP1. D’autres absences étaient remarquées : pas l’ombre d’un pasquaïen à l’horizon, ni bien sûr Charlie lui-même. Et Henri Guaino avait semble t-il envoyé balader l’émissaire chargé de le convaincre d’assister à l’évènement, avec des mots qui n’étaient pas forcément empreints de la plus grande tendresse. En revanche, la séguiniste historique Christine Lagarde2 a fait une apparition ainsi que Marie-Anne Montchamp qui avait sans doute été conviée pour symboliser la fidélité, haute valeur séguiniste s’il en est.

Soyons justes : cette journée, malgré ce dernier paragraphe issu tout droit de mon mauvais esprit, a aussi comporté des motifs de satisfaction à mes deux émissaires. Les interventions de Bourlanges, qui établissait un parallèle intéressant entre Séguin et Mendès3, de Badinter, qui s’était invité pour saluer l’abolitionniste Séguin, de Serge Moati, émouvant, de Paul-Marie Coûteaux, qui a fait du Coûteaux, ou de Jean de Boishue, évoquant le « Grand Professeur », ont suscité de l’intérêt. Consternantes, en revanche, l’intervention de Jean-Louis Valentin -tout le monde était pourtant descendu du bus, cette fois-ci4- ou cette volonté chez quelques intervenants au premier rang desquels Alexandre Adler, de convaincre que Séguin faisait campagne pour le Non à Maastricht mais priait pour que le Oui gagne. Roger Karoutchi a d’ailleurs tenu, à cet égard, à remettre l’Eglise au milieu du village. Bon point pour l’ancien ministre aux relations avec le Parlement. Louise Baudoin,  ancienne cheftaine du parti québecois n’a pas non plus ménagé ses efforts, se muant en avocate inconditionnelle de celui qu’on surnommait « le gros ». En ce qui concerne Hubert Védrine, mes deux envoyés spéciaux ne tombent pas d’accord puisque l’un l’a trouvé décevant alors que l’autre le trouvait très subtil dans sa critique voilée de la geste séguinienne. Beaucoup d’intervenants ont aussi jugé que le destin de Philippe Séguin avait été freiné par son lancinant espoir de servir un grand homme, qu’il ne trouva jamais, plutôt que de croire qu’il était celui-là.

Celui de mes deux envoyés spéciaux qui avait semble t-il passé la meilleure journée, commença à déchanter lorsque François Fillon prit la parole pour conclure le colloque. Un discours torché en vingt minutes, où il n’était finalement question que de son action à la tête du gouvernement sensément émanation du séguinisme dans ce qu’il a de plus pur. Une escroquerie d’autant plus évidente qu’il suffit de lire le discours sur le Munich social pour comprendre que le Premier Ministre et sa certaine idée de la comptabilité sont à peu près aussi fidèles au message de Philippe Séguin que Raymond Domenech le fut de celui de Michel Hidalgo ou de Marc Dorcel de celui de Laclos.

En conclusion, on ne résistera pas au plaisir de conter une anecdote dévoilée par Serge Moati à l’un de mes deux amis. Deux ou trois jeunes UMP lui ont demandé ce qu’il faisait donc là, lui un homme de gauche. Et s’il s’agissait de la preuve qu’un an après avoir enterré Philippe Séguin, on enterrait vendredi le séguinisme ?

  1. Mouvement des jeunes séguinistes, de 1994 à 1998.
  2. LOL.
  3. Genre, grand homme qui passe à côté de son destin.
  4. Ceux qui ne comprennent pas cette allusion se souviendront de ces images en boucle le jour de la grève des joueurs de l’équipe de France en juin dernier et de ce directeur en larmes qui démissionne devant la presse. C’était Valentin.