Stigmatisantes, traumatisantes

Cette semaine, trois fédérations de parents d’élèves ont lancé un appel à Luc Chatel, ministre de l’Education nationale. Il s’agissait de mettre en cause le système de notation encore en vigueur dans nos contrées, jugé trop stigmatisant pour les enfants. A la FCPE, classée à gauche et depuis longtemps acquise[1. Au niveau de sa direction parisienne. A la base, c’est plus compliqué.] aux délires pédagogistes, se sont jointes la PEEP, plus à droite, et même l’APEL, principale force parentale dans l’enseignement privé.

Stigmatisantes ! C’est vraiment le mot à la mode[2. A égalité avec « dérapage »], ces temps-ci. Un député UMP, d’autant plus acquis aux thèses pégagogistes qu’il enseigne les trop fameuses sciences de l’éducation dans une fac de sport,  avait utilisé le mot « traumatisantes »[3. Je n’écrirai pas le nom de ce monsieur ici. Mais il n’est pas dit qu’il n’aura pas le droit à un texte dédié un de ces jours, un joli portrait bien stigmatisant, qui pourrait bien traumatiser ses électeurs, lorsqu’ils apprendront que leur député de droite partage la même conception de l’école que Gaby Cohn-Bendit.]. Ces organisations et ce parlementaire sarkozyste s’appuient sur les thèses d’un certain Antibi sur la « constante macabre », thèses auxquelles Jean-Paul Brighelli avait, avec sa verve habituelle, fait un joli sort.

Dans beaucoup d’écoles primaires, déjà, on ne note plus et on se contente d’un barème entre A (acquis), B (en cours d’acquisition) et C (non acquis). Il paraît que c’est moins stigmatisant que les notes sur dix ou sur vingt. Il s’agirait d’une évaluation plus juste et qui rendrait mieux compte de la progression des élèves. Et les associations de parents d’élèves ne craignent même pas le ridicule de souhaiter que l’on remplace les notes par un « contrat de confiance », reprenant le slogan publicitaire d’une firme vendant de l’électroménager. Plus « d’interros surprises », il faut que l’élève connaisse systématiquement ce sur quoi il sera interrogé. S’il ne le sait pas, c’est un piège. Pas la peine de tenter de leur faire comprendre que ce genre d’interrogations est provoquée dans le but de vérifier que les élèves font preuve de régularité dans le travail.  Des pièges qu’ils vous disent ! Qu’on leur donne directement le corrigé ; ils ne sont jamais piégés.

Les trois organisations accusent les profs de se faire sélectionneurs. Et d’organiser une compétition malsaine entre les élèves. Une compétition ! Vade retro satanas ! Des gosses qui chercheraient à devenir meilleurs que leurs copains et leurs copines et qui souhaiteraient -horreur- à être les premiers de la classe. Comment l’école pourrait donc cautionner de si vils sentiments ? Il ne faudrait pas s’arrêter en si bon chemin. Il est urgent d’interdire les matches de foot et les concours de corde à sauter dans les cours de récré ou, à tout le moins, qu’on ne compte pas les points. Qu’il n’y ait ni vainqueurs ni vaincus. Trop stigmatisant ! Trop traumatisant ! Même si ce sont eux qui s’évertuent à vouloir absolument savoir qui gagne à la fin, il faut, à tout prix, faire leur bien, malgré eux, et leur annoncer fièrement, comme à l’école des fans de feu Jacques Martin, que tout le monde a gagné.

En fait, notes ou pas notes, les gosses cherchent toujours à savoir qui est le ou la meilleur(e) d’entre eux. C’est humain. Cette compétition existera toujours. Permettre qu’elle soit encadrée par le Maître, et la solennité d’interrogations notées, demeure la solution la plus satisfaisante, surtout pour l’enfant qui sait ainsi où il se situe par rapport à ses semblables. Ce qui est traumatisant, c’est de ne pas savoir. L’argument le plus solide, et à vrai dire le seul, qui est avancé par les adversaires du système de notation tel qu’il existe aujourd’hui est le suivant : on ne valorise pas assez le bon travail, stigmatisant plutôt le mauvais. Au risque de surprendre, je ne le conteste pas. Mais, ajouté-je, à qui la faute ? Sous la pression de quels idéologues a t-on supprimé les prix et les tableaux d’honneur ? N’est-ce pas sous la pression pédagogiste qu’on les a abandonnés, pour crime d’élitisme, même républicain ?

Laissez moi vous conter une histoire, authentique. Il était une fois un petit garçon de douze ans. Le Général de Gaulle venait de revenir au pouvoir, c’est dire si ce n’est pas nouveau. Fils d’ouvrier-maçon et de cultivatrice, ce gosse était le meilleur élève à l’école communale de son village, le premier des ânes, comme on lui disait et qu’il nous répète encore aujourd’hui.  Mais il fut tout de même conseillé à la famille de l’envoyer au lycée Rouget de Lisle au chef-lieu de département. La première année, pensionnaire, dépaysé, éloigné des siens, il ne fera pas une bonne année. Lorsqu’il lui est arrivé de parler de cette première année, on sentait qu’il avait beaucoup souffert. Mais c’était une époque où le redoublement n’était pas encore un gros mot. Il « retape » et, lors de sa seconde sixième, il va même apparaître au tableau d’honneur, raflera quelques accessits et surtout un premier prix de Latin. Fier comme Artaban, il le ramènera à son curé, qui faisait partie de ceux qui croyaient beaucoup en sa réussite.  Le curé en question sera très fier lui aussi.

Comment peut-on mieux montrer à quel point abandonner ces cérémonies solennelles de remises de prix fut un crime contre l’Ecole de la République ? Qu’un gosse d’ouvrier, de paysan ou de chômeur ne puisse pas, par la force de son travail, de ses efforts, montrer aux siens -mais surtout à lui-même- qu’il peut rafler des prix au nez et à la barbe de ses copains plus fortunés, c’est déjà une erreur. Lui enlever aujourd’hui la possibilité d’être le premier de la classe, en supprimant les notes, serait une faute impardonnable.

Au lieu de supprimer les notes, rétablissons donc plutôt les prix, les tableaux d’honneur et ces cérémonies de fin de trimestre ou d’année qui seront autant de rites de passage. Récompensons le mérite. C’est cela la République, c’est cela l’Egalité, qui, comme l’écrivait récemment Natacha Polony, n’a rien à voir avec l’égalitarisme. Désignons les meilleurs, redonnons les en exemple. Vous verrez alors que les gosses seront moins traumatisés, et les élèves plus faibles moins stigmatisés.