Le Pen-Philippot: ils se sont tant aimés…

Hier soir, face à Laurence Ferrari, Florian Philippot a utilisé l’imparfait quant à sa participation au FN.

Certes, il n’a pas l’intention de prendre l’initiative de ce départ, précisant qu’il « faudra [le] démettre ». Mais quand on l’écoutait parler au passé de son militantisme pour le Front et évoquer le constat « terrifiant » de changement de ligne, on comprenait qu’il avait intégré la rupture. Dès juin, en fait, Florian Philippot était dans le viseur. Nous étions allés voir Sophie Montel, toute fraîchement débarquée de sa présidence de groupe au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté et nous avions compris – et écrit – que c’était bien le stratège qui était visé à travers son plus proche lieutenant. Pour avoir commis ce papier, nous avons d’abord été accusés d’être manipulés par Montel, puis plus récemment de l’avoir manipulée, participant à un plan machiavélique aboutissant à la crise du FN. On ne rit pas.

Accord perdu

Il y a quelques jours, notre camarade Daoud Boughezala annonçait sur Causeur.fr que la deuxième phase de la purge était dans les tuyaux, c’était le tour de Philippot. Nicolas Bay est venu installer le successeur de Montel à Dijon et d’autres proches du duo social-souverainiste ont été destitués de leur poste de secrétaire départemental : Robert Sennerich, conjoint de Sophie Montel, dans le Doubs, et Lilian Noirot en Saône et Loire. Surtout, Marine Le Pen elle-même est montée au front, entamant un dialogue avec Florian Philippot par médias audiovisuels interposés. Il devait choisir entre son poste de vice-président du FN et la présidence de son association « Les Patriotes » ; il devait se soumettre ou se démettre. A chaque fois, l’ex-stratège du FN a répondu qu’il ne ferait pas lui-même ce choix, arguant que cette demande était illégitime. Hier soir, il a semblé indiquer qu’il prenait acte du projet de Marine Le Pen de le démettre de ses fonctions exécutives dans le parti. Plus tard, dans la soirée, Marine Le Pen retirait sa délégation à la communication et à la stratégie à Florian Philippot, qui demeure vice-président, mais à rien du tout. Encore une minute monsieur le bourreau !

Ils se sont tant aimés, ces deux-là. Marine Le Pen, avant même de prendre les commandes du FN, souhaitait en faire un parti souverainiste, affranchi du clivage droite-gauche. Ses idées, elle les avait couchées sur le papier dans un livre paru en 2006 A contreflots. Bien avant qu’elle ne connaisse l’existence de Florian Philippot. Tous ceux qui ont expliqué depuis des années que Marine Le Pen était sous influence – voire gouroutisée – par le jeune énarque confondaient cause et conséquence. Marine n’est pas devenue souverainiste à cause de Florian ; Marine a engagé Florian parce qu’elle se pensait souverainiste. Elle avait besoin de lui à double titre : d’abord pour l’aider à concevoir le logiciel politique qui correspondait à ses idées ; ensuite pour symboliser le visage de la dédiabolisation, en être sa vitrine avenante. Ils se sont donc tant aimés, au point qu’elle lui pardonnait tout et qu’elle n’a jamais su vraiment fixer de limites au pouvoir que Philippot prenait, par sa boulimie de travail surtout, mais aussi parfois par une intolérance aux autres tendances du FN.

Y a-t-il un chef au Front national?

Ainsi Marine Le Pen a-t-elle laissé s’installer ce qu’elle a nommé plus tard « les chicayas » entre deux fortes personnalités qui auraient pu s’additionner si elle avait été un chef, un vrai. Au lieu de cela, elle a fini par dégoûter sa nièce, partie se faire voir dans le secteur privé. Personne ne pourra dire que c’est Marion qui a tué Philippot. Au lieu de cela, Marine Le Pen s’est donc résolue à lâcher celui qu’elle aimait tant, mais plus grave encore, celui avec lequel elle était d’accord sur tout. Car ce qui est le plus incompréhensible dans ce divorce, c’est que Marine Le Pen continue de professer le ni-droite ni-gauche et de fustiger cette « chimère d’union des droites » sur les ondes. Et pourtant, elle élimine celui qui a travaillé avec elle depuis 2009 sur la première stratégie pour donner raison à ceux qui défendent la seconde. Allez comprendre ! Mais peut-être que tout cela ne répond à aucune logique. Que c’est tout simplement le fruit de la fragilité humaine.

Marine Le Pen, sous ses abords de guerrière sans foi ni loi, ne serait-elle pas plus fragile qu’elle n’en a l’air ? On a souvent constaté qu’elle n’était pas capable de réunir Marion Maréchal et Florian Philippot dans une même pièce, taper du poing sur la table et leur intimer l’ordre de se parler, organiser avec eux leur complémentarité. On l’a observé plus récemment laisser couper la tête de Sophie Montel à distance de trois-cent-cinquante kilomètres, pour des motifs d’une futilité ridicule, confondant autoritarisme et autorité. Et on la voit aujourd’hui, brinquebalée entre son secrétaire général Nicolas Bay et Louis Aliot – dont notre consoeur Pauline de Saint-Rémy nous disait hier matin sur RTL qu’il suscitait pourtant chez elle de la sidération quand il évoque le FN en « droite populaire ». Certains pourraient rétorquer que le départ de Marion Maréchal et de Florian Philippot laissent la place nette à la présidente du FN, et que ce n’est après tout pas une mauvaise affaire. Plus de « chicayas », et pas de concurrence politique.

Ce calcul serait pourtant loin d’être payant. D’abord parce que son parti s’appauvrit intellectuellement et politiquement ; ensuite parce que des bisbilles pourraient bien apparaître prochainement entre Bay et Aliot et qu’on n’est pas certain qu’elles soient mieux gérées ; enfin parce que cela démontre à ciel ouvert que Marine Le Pen n’a rien d’un chef, ce qui est gênant quand on prétend à la magistrature suprême.

Marine Le Pen souffre encore de l’image qu’elle a donnée lors du face-à-face du second tour de l’élection présidentielle. Elle était apparue comme agressive et incompétente. Mais au moins lui restait-il l’image d’un chef de guerre déterminé. Ceux qui contemplent le spectacle donné par le FN ces jours-ci apprennent que cette image-là aussi s’avère très surfaite.

Philippot/Dupont-Aignan: Tournez manège à la droite de la droite

« On a parfois l’impression d’assister à une boum de collégiens où ceux qui devraient s’embrasser ne le font pas »

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, le paysage politique français est en pleine décomposition et à part les deux seuls mouvements neufs issus de l’élection présidentielle, c’est à dire celui du président et la France insoumise, aucune recomposition n’est encore amorcée. C’est d’ailleurs pour cette raison que la seule opposition actuellement audible est celle de Jean-Luc Mélenchon : comme Emmanuel Macron, il avait configuré son outil politique pour – et juste avant – l’élection présidentielle.

Laissons pour l’instant de côté le flanc gauche et intéressons-nous à ce qui se passe à droite et notamment à la droite de la droite. Car c’est dans ce secteur du paysage politique qu’un vrai bouillonnement est à l’œuvre. Causeur.fr a notamment évoqué la semaine dernière le cas de Florian Philippot. Le stratège frontiste se trouve actuellement au centre des attentions médiatiques tant sa situation est déterminante dans le paysage. Restera, restera pas au Front ? Tout porte à croire aujourd’hui que Marine Le Pen a décidé de ne plus lui accorder la place privilégiée qu’elle lui garantissait jusqu’à mai dernier.

Philippot I, fin de règne

Samedi à Brachay, elle a donné des gages à son aile droite en prononçant un discours que les observateurs ont qualifié de « retour au fondamentaux du FN » : l’immigration, l’insécurité, et l’islam. Si on se place cette fois sur le plan des promotions et des relégations des personnalités dans le parti, on note que le secrétaire général Nicolas Bay a obtenu de succéder à Marine Le Pen à la présidence du groupe qu’elle occupait au Parlement européen. Florian Philippot a beau expliquer qu’il ne guignait pas le poste, on a du mal à croire qu’il ne l’aurait pas accepté si elle le lui avait proposé.

Il y a quelques mois encore, un autre rapport de forces aurait abouti à sa désignation et l’aile nationale-libérale n’aurait eu qu’à ronger son frein. Mais l’affaire Montel a démontré que Marine Le Pen avait décidé d’écouter aujourd’hui davantage Nicolas Bay (qu’elle a d’ailleurs mandaté pour installer le successeur de Sophie Montel à Dijon) et Louis Alliot que Florian Philippot.

Du côté des partisans de ce dernier, c’est actuellement la grosse déprime. Si on a enregistré quelques départs du FN dans l’entourage de Sophie Montel, celui qui est encore vice-président du Front chargé de la stratégie et de la communication ne semble pas décidé à démissionner de son parti. En début de semaine sur LCI, Audrey Crespo-Mara l’a poussé dans ses retranchements en lui posant la question de son départ. Comme d’habitude il a répondu qu’il partirait le jour où il aurait le sentiment de ne plus défendre ses convictions, si le « FN n’était plus patriote et souverainiste ». Mais il a ajouté cette phrase : « Pour le moment, le FN semble rester patriote et souverainiste » (à partir de 14’45 ») Tout est dans l’utilisation du verbe « sembler »…

Ce qui le met encore en difficulté et qui le retient dans un rôle de trublion au sein du FN, c’est qu’il ne semble pas avoir pour l’heure d’autres interlocuteurs. Car s’il se félicite souvent du renfort de Nicolas Dupont-Aignan intervenu entre les deux tours de l’élection présidentielle, le président de Debout La France (DLF) n’est plus du tout sur la même ligne que lui. Après avoir longtemps cru – ou laissé croire à ses partisans – qu’il était favorable comme Florian Philippot à la coalition de la France du « non », Nicolas Dupont-Aignan ne jure aujourd’hui plus que par « l’union des droites ». Ces deux-là jouent actuellement une drôle de danse, se proposant mutuellement des offres d’alliances tout en sachant pertinemment qu’ils ne partagent plus la même ligne stratégique. C’est d’ailleurs aussi le cas sur le plan idéologique puisque Nicolas Dupont-Aignan a même précédé Marine Le Pen dans l’abandon de la sortie de l’euro.

NDA, le pestiféré

Nicolas Dupont-Aignan ne fait pas que des offres à Marine Le Pen et Florian Philippot. Il a aussi des attentions pour Laurent Wauquiez. Et là, on assiste à l’effet inverse. Même s’il partage la nouvelle ligne de DLF, celle d’une droite qui s’affiche en tant que telle, le favori de l’élection de la présidence des Républicains (LR) a plusieurs fois affirmé que Nicolas Dupont-Aignan était désormais infréquentable : il a touché Marine Le Pen, il est désormais « intouchable », au sens indien du terme.

La situation du président de DLF n’est donc guère plus enviable que celle de Florian Philippot. D’autant plus qu’une partie de ses anciens cadres a décidé de faire une scission et de créer l’Unité nationale citoyenne (l’UNC). La nouvelle structure organise d’ailleurs sa première grande réunion une semaine après l’université de rentrée de DLF qui se tient ce week-end. L’UNC, quant à elle, croit toujours à l’alliance des Républicains des deux rives, à une coalition de la France du « non » qui aspirerait les électeurs du FN sans s’allier avec lui. Elle fait le même pari que Laurent Wauquiez mais dans un objectif inverse. Pourrait-elle en revanche converger avec un Florian Philippot qui quitterait le FN ? Idéologiquement et stratégiquement, ce serait logique.

Mais rien n’est logique dans cette histoire, où on a parfois l’impression d’assister à une boum de collégiens où ceux qui devraient s’embrasser ne le font pas, où certains dansent avec des interlocuteurs qui ne veulent pas d’eux et où les inimitiés anciennes ou récentes comptent davantage que la logique et le bon sens. Il faudra sans doute plusieurs mois, voire plusieurs années avant d’y voir plus clair de ce côté du spectre politique national.

Emplois familiaux: bientôt la police des braguettes?

Rendre la confiance dans la politique, c’était l’objectif de la loi adoptée la semaine dernière en deuxième lecture à l’Assemblée nationale. Au début, l’initiateur originel du texte, François Bayrou, souhaitait l’intituler « loi de moralisation ». Il avait même troqué son soutien à Emmanuel Macron contre la promesse de la voir votée. Une fois élu, le président avait même tenu sa promesse en nommant François Bayrou place Vendôme, chargé de son exécution. Et puis l’affaire des emplois fictifs du MoDem est passée par là. Le moralisateur en chef n’a pas pu faire partie du gouvernement Philippe II après les législatives et ce fut à un nouveau garde des sceaux, Nicole Belloubet, de reprendre le texte de son prédécesseur. Régis de Castelnau et Elisabeth Lévy ont déjà expliqué bien des aspects de cette loi. Cantonnons-nous au cas précis des fameux « emplois familiaux », qui ont tant fait causer depuis le 26 janvier, date à laquelle Le Canard enchaîné a révélé l’affaire Pénélope.

« Les Français n’acceptent plus ces pratiques »

Il paraît que « les Français n’acceptent plus ces pratiques ». C’est en tout cas ce que répétaient à l’envi non seulement Edouard Philippe, le Premier ministre, mais aussi Aurore Bergé, porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale. Elle s’est multipliée sur les plateaux et dans les studios pour vendre la mesure, elle qui concédait que le fait d’interdire d’embaucher son conjoint, ou l’un de ses enfants, comme assistant parlementaire pouvait paraître injuste aux parlementaires qui le faisaient jusqu’alors, en contrepartie d’un travail qui n’avait rien de fictif.

« Les Français n’acceptent plus ces pratiques » : il faut dire que François Fillon lui-même avait chanté ce refrain pendant toute la campagne, battant frénétiquement sa coulpe. Sans doute souhaitait-il, dans sa communication de crise, reporter sa responsabilité sur un supposé épiderme sensible de ses concitoyens sur le fait d’embaucher des proches. Or, ce n’est pas d’employer sa femme ou ses enfants qui posait problème, mais surtout de les employer à ne pas faire grand-chose, afin de faire grossir les revenus familiaux. Pour preuve, un autre candidat à l’élection présidentielle embauchait lui aussi son épouse depuis son élection en 1997 : Nicolas Dupont-Aignan l’a lui-même reconnu à la télévision. Mais comme tout le monde savait – a contrario de François Fillon -, il n’y a jamais eu d’affaire. Et personne ne le lui a jamais reproché. Beaucoup de journalistes avaient eu un jour l’épouse de Nicolas Dupont-Aignan au téléphone dans le cadre de leur travail.

Combattre les emplois fictifs

Le cas du couple Dupont-Aignan est loin d’être isolé. Ce qu’il faut combattre, ce sont les emplois fictifs. Sauf que la nouvelle loi interdira les véritables emplois et n’interdira pas les faux, du moment que le bénéficiaire ne fait pas partie de la famille du parlementaire ! De la bêtise au mieux, de la démagogie au pire.

Et puisqu’il faut dénoncer la tartufferie, allons-y jusqu’au bout sans craindre d’entrer dans un domaine scabreux. Ne nous le cachons pas, certains parlementaires employaient parfois leurs conjointes parce que ces dernières, connaissant le tempérament de leur époux et les tentations auxquelles il lui arrivait de succomber, pouvaient mieux le surveiller… Et c’est là qu’on commence à craindre pour l’avenir. Imaginons qu’un parlementaire (homme ou femme) ait une liaison avec l’un de ses collaborateurs (homme ou femme – voyez comme je suis ouvert). Imaginons que cette liaison arrive aux oreilles d’un journal spécialisé dans l’investigation au service de la Morale et du Bien. Ce dernier gardera-t-il l’information secrète ou considérera-t-il au contraire qu’il s’agit d’un détournement de la loi sur l’interdiction des emplois familiaux ? Employer sa maîtresse ou son amant est-il davantage moral que son épouse ou son époux ? La réponse est dans la question. C’est probablement la prochaine étape à laquelle nous allons assister. D’autant qu’il est possible que ceux qui, frustrés de ne plus pouvoir employer leurs conjoints, en feront volontiers payer le prix à ceux qui fauteront après avoir voté l’interdiction desdits emplois familiaux.

Généralisation de la suspicion, police des braguettes, voilà bien à quoi nous pourrions assister dans les prochaines saisons électorales. Sauf si le Conseil constitutionnel venait à censurer l’interdiction des emplois familiaux. Parfois, on est en droit de se demander si les parlementaires ne votent pas des mesures en rêvant que les Sages viennent ensuite les censurer…

Macron, le début de la fin?

Dix points. Emmanuel Macon a perdu dix points de confiance dans le mois qui a suivi les élections législatives. Fin juin déjà, le nouveau président entamait sa mue – de manière subreptice – de la présidence jupitérienne façon De Gaulle-Mitterrand à l’hyperprésidence sauce Sarko. Une tendance qui semble bien se confirmer.

Dès la première semaine de la nouvelle Assemblée, un fameux épisode nous avait mis sur la piste : la majorité parlementaire, cornaquée par les deux porte-flingues de l’Elysée Ferrand et Castaner, avait privé Eric Ciotti du poste à la questure, traditionnellement réservé au groupe le plus nombreux de l’opposition, pour le confier à Thierry Solère, chef de file des « Constructifs ». Cet événement en disait déjà long sur cette propension à abandonner la hauteur monarchique et à vouloir se mêler de tout.

La questure en péché originel

« Les Français se foutent bien de Ciotti », nous rétorquait-on à l’époque, arguant que cette histoire de questure passerait largement au-dessus de la tête des citoyens et n’aurait aucune influence sur leur avis sur le président de la République. Outre que cet événement s’inscrivait dans un contexte de marginalisation du Premier ministre en décidant de s’exprimer à Versailles devant les parlementaires, l’affaire de la questure semble bien constituer le point de départ des ennuis du président.

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Christian Jacob, ce jour-là, a décidé en rétorsion que le groupe LR ne participerait pas au bureau de l’Assemblée nationale et que les vice-présidences réservées à LR ne seraient donc pas occupées. Richard Ferrand avait alors déploré « la bouderie », tentant de reporter la faute sur l’opposition et Christian Jacob. Toujours est-il que plusieurs vice-présidences ont donc été confiées à des députés LREM novices qui n’étaient prévus au départ pour cette fonction. Et que cette inexpérience s’est fait sentir lors des débats qui ont eu lieu pendant tout le mois de juillet, suscitant dans les journaux, la télévision et plus encore sur internet, l’accusation d’amateurisme qui colle désormais à la peau de la majorité parlementaire.

L’amateurisme de LREM comme un boomerang

Le Jurassien que je suis ne peut que déplorer qu’on ait, par exemple, confié ce cadeau empoisonné à la députée Danielle Brulebois, originaire des mêmes terres que les miennes, qui était sans doute prête à devenir parlementaire mais certainement pas à passer du statut de conseillère départementale à la présidence de séances au Palais-Bourbon. Séances d’autant plus sensibles qu’elles concernaient des textes essentiels du début du quinquennat Macron. Là-dessus, la responsabilité des hommes du président, Ferrand et François de Rugy est écrasante. Beaucoup plus que ces pauvres députés LREM envoyés ainsi au casse-pipe.

Les conséquences de la satisfaction du caprice de Thierry Solère, validée en haut lieu, se sont donc avérées catastrophiques. L’un des gestes qui pourrait apaiser cette situation serait d’obtenir la démission du chef des « Constructifs » de la fameuse questure afin que tout rentre dans l’ordre à la rentrée. Ce serait à la fois une manière d’apaiser la situation, de permettre le retour de vice-présidents à la hauteur de la situation1, et enfin de donner des signes à l’opinion selon lesquels on a enregistré son message.

Un vrai chef n’a pas besoin de rappeler qu’il l’est

Le second événement qui a fragilisé la position d’Emmanuel Macron est plus difficilement rattrapable. Il se situe dans le même esprit que l’histoire de la questure, en ajoutant l’inconvénient supplémentaire pour Emmanuel Macron de s’être personnellement exposé: il s’agit de la séquence menant à la démission du général De Villiers, chef d’état-major des armées. Là encore, le président n’a pas fait preuve de la hauteur nécessaire, confondant autorité et autoritarisme. Le rabrouer comme Emmanuel Macron l’a fait, sur le mode « c’est moi le chef », constituait une erreur politique majeure. Là encore, il a été rétorqué que le pouvoir civil devait s’imposer sur le pouvoir militaire, que le général De Villiers n’était pas à son coup d’essai, qu’il avait déjà critiqué Emmanuel Macron pendant la campagne électorale. Mais dans ce cas, pourquoi l’avoir reconduit dans ses fonctions ?

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Christophe Castaner en a fait des tonnes à ce sujet, entretenant la polémique, et on a fini par assister à ces images où le président s’exhibait en tenue militaire pour saluer les soldats, ne se rendant pas compte qu’elles ajoutaient non seulement au ridicule de la situation mais aussi au doute qu’il avait lui-même instillé sur ses qualités de chef, contraint qu’il était d’affirmer qu’il était bien le chef.

On lèche, on lâche, on lynche

Si Emmanuel Macron a pu s’imposer lors de l’élection présidentielle, c’est qu’il semblait avoir compris que les Français, après cinq ans de hollandisme, étaient en demande de verticalité. Ainsi avait été théorisé ce retour à une présidence de style gaullo-mitterrandien. Mais que l’on sache, ni Charles De Gaulle ni François Mitterrand n’avaient besoin de rappeler qu’ils étaient les chefs. Et si De Gaulle portait parfois l’uniforme, ce n’était pas pour ressembler à Tom Cruise dans Top Gun.

Cette perte de popularité, symptomatique d’un changement de style, commence également à faire évoluer l’attitude de la presse à son égard. Le président n’est plus autant protégé d’autant qu’il a eu aussi par rapport aux médias des gestes maladroits sur la forme, même si on pouvait les comprendre sur le fond. Et l’on vient à se demander si – une fois de plus – le théorème des trois L, (on lèche, on lynche, on lâche) créé par Jean-François Kahn, ne va pas s’appliquer plus que rapidement prévu à Emmanuel Macron, la phase du lâchage définitif intervenant dès cet automne

Macron l’hyperprésident

Quand Jupiter dissémine l’opposition

Christian Jacob a piqué une belle colère hier. Et on ne peut pas franchement donner tort au président du groupe LR à l’Assemblée. Une tradition, vieille de plusieurs décennies, accordait au plus important groupe d’opposition un poste de questeur sur les trois que compte l’Assemblée nationale. La questure constitue un lieu stratégique au Palais-Bourbon puisqu’elle a la haute main sur le budget de la Chambre. L’usage voulait donc que l’un des trois questeurs soit désigné parmi les députés opposants, afin qu’il puisse contrôler la majorité dans ces missions d’importance. Ainsi, lorsqu’on votait pour les questeurs, les députés de la majorité s’abstenaient de participer au scrutin pour celui réservé à l’opposition. Mais hier, rien ne s’est passé comme d’habitude.

L’opposition façon puzzle

Eric Ciotti a obtenu 146 voix, 46 de plus que les effectifs de son groupe, agrégeant certainement des voix d’autres groupes d’opposition. Cela aurait dû suffire à son élection. Mais un grand nombre de députés de la majorité a influé sur le résultat, choisissant un opposant plus commode, Thierry Solère. Ce dernier est désormais connu pour avoir créé le groupe au nom hilarant de « constructifs ». C’est aussi un proche du Premier ministre et du ministre de l’Economie. Qui n’a pas caché son intention de voter la confiance au gouvernement. Autant dire qu’il est dans la majorité.

Christian Jacob a donc logiquement pris à témoin le président de l’Assemblée nationale, François de Rugy, qui semblait gêné du haut de son perchoir.

Christian Jacob: “Les droits de l’opposition… par BFMTV

Il est peu imaginable que les députés LREM aient pris seuls l’initiative de piétiner une si ancienne tradition parlementaire. Les sergents Ferrand et Castaner ont bien dû mobiliser quelques troupes pour dégager l’épouvantail Ciotti et promouvoir le moderne Solère, à qui on devait renvoyer l’ascenseur après avoir amorcé la déflagration de l’opposition de droite. Et à qui obéissent donc Ferrand et Castaner sinon à celui qu’une presse en pâmoison surnomme « Jupiter » ?

On comprend donc la décision du groupe LR de ne pas participer au bureau de l’Assemblée nationale. Nuit chaude dans l’hémicycle. Suspension de plus deux heures avec un Rugy introuvable. Et les six vice-présidences qui reviennent au groupe LREM faute de candidats de l’opposition. Deuxième jour de la législature, première crise parlementaire. Jupiter fait très fort !

Sarkozy? A côté, ce n’était rien

Le même jour, Gérard Larcher annonçait que le président avait l’intention de réunir le Congrès à Versailles la veille de la déclaration de politique générale de son Premier ministre. On nous avait promis le retour du président qui préside au-dessus de la mêlée, laissant le chef de gouvernement gouverner et diriger la majorité parlementaire. On retrouve un hyperprésident vibrionnant, s’occupant de tout, écrasant son assesseur, s’asseyant sur les usages parlementaires et piétinant les droits de l’opposition. Nicolas Sarkozy, qui s’y connaissait en hyperprésidence vibrionnante, n’aurait pas pu faire le quart de la moitié de ce qu’Emmanuel Macron ose depuis quelques semaines sans être taxé de dérive poutinienne.

Cette histoire de questure peut paraître anecdotique, elle n’en est pas moins révélatrice d’un état d’esprit. Mais évidemment, pas un mot sur cette histoire au journal de 20h de France 2. Service public oblige… Défendre les droits de l’opposition, la séparation des pouvoirs, le contrôle du budget de l’Assemblée nationale, pourquoi pas ? Mais quand même pas avec Eric Ciotti et Christian Jacob ! Ainsi va le petit monde politico-médiatique en ce début d’été 2017. Comme me le souffle un bon esprit : « jusqu’ici, tout va bien ! »

Législatives: décomposition maximale

Eparpillée, la politique française va devoir se recomposer

Les administrateurs de l’Assemblée nationale sont soulagés. Aucune salle ne pouvait accueillir plus de 400 députés, nombre qui était promis au futur groupe LREM par les sondages depuis une semaine. On peut imaginer qu’Emmanuel Macron ressente aussi un soulagement. Un tel groupe pléthorique aurait généré un joyeux « foutoir », terme prêté au président lui-même. Avec une majorité absolue d’une vingtaine de sièges, et le renfort du groupe Modem, la majorité présidentielle compte à peu près le même nombre de députés que celle de l’UMP en 2002, après la victoire de Jacques Chirac contre Jean-Marie Le Pen.

La guerre des LR aura-t-elle lieu?

Comme la semaine dernière, l’abstention a battu des records. Elle a atteint presque 57%. Il semble que les prévisions de majorité massive aient démobilisé les électeurs du parti présidentiel, soit qu’ils aient considéré que l’affaire était déjà dans le sac, soit qu’ils aient souhaité modérer l’ampleur de la victoire. On craignait qu’il n’y ait pas de véritable opposition organisée à l’Assemblée nationale. Des questions se posaient et continuent de se poser sur les députés issus de LR. Y aura-t-il un groupe ou deux, une scission intervenant entre ceux qui sont décidés à ne pas voter la confiance à Edouard Philippe et ceux qui sont tentés de le faire ?

L’autre vainqueur de ce second tour est incontestablement Jean-Luc Mélenchon. Le nouveau député des Bouches-du-Rhône devrait pouvoir former un groupe parlementaire ne dépendant pas du PCF. C’était exactement son objectif avant de démarrer la campagne de la France insoumise pour ses élections législatives.

Grand-huit du FN, zéro pointé pour Philippot

Quant au FN, il échoue à la constitution d’un groupe. Il obtient toutefois davantage de sièges (8) que ce qui lui était promis cette semaine (3 à 4). Il est intéressant de se pencher sur la composition des nouveaux députés FN. La garde philippotiste est la véritable perdante puisque Florian Philippot lui-même, son frère Damien, Sophie Montel et Kévin Pfeffer ont été battus. Pour compenser, il semble bien que la majorité penche vers le FN du Nord, davantage sur la ligne social-souverainiste donc, par rapport à celui du Sud. Marine Le Pen est élue pour la première fois député dans le Pas-de-Calais. Mais elle doit quitter une présidence de groupe à Strasbourg pour siéger parmi les non-inscrits au Palais-Bourbon, ce qui signifie que ses moyens de peser hors de la salle des quatre colonnes seront réduits à peau de chagrin. Elle aura en tout cas fort à faire pour empêcher qu’une guerre sans merci oppose Florian Philippot à ses nombreux adversaires. En aura-t-elle la possibilité ? En aura-t-elle seulement l’autorité ? Son score confortable (56,8%) à Hénin-Beaumont peut l’y aider.

Les personnalités battues au second tour © AFP Frédéric BOURGEAIS

Enfin, le PS et ses alliés parviennent à conserver une grosse quarantaine de sièges, ce qui n’est pas si mal, si l’on considère son poids d’aujourd’hui dans l’électorat. Mais ses élus seront de deux catégories : ceux – les plus nombreux – qui doivent leur élection à la mansuétude d’Emmanuel Macron à leur égard, en ne leur opposant pas de candidat. Et ceux qui ne lui doivent rien, en battant parfois un candidat LREM. Ces derniers semblent aujourd’hui, alors qu’ils sont minoritaires, les plus vindicatifs. Là encore, est-il envisageable que les uns votent la confiance et d’autres pas ? Une telle cohabitation est-elle possible entre ces deux catégories d’élus dans un même groupe ?

La prochaine configuration des groupes parlementaires donnera quelques indications sur les lignes de force, en vue des futurs congrès de partis, en particuliers ceux de LR, du FN et du PS. C’est à ce moment-là qu’on pourra alors dessiner les contours de certaines recompositions. Pour l’heure, la décomposition semble avoir atteint son niveau maximum.

Législatives: l’abstention en marche

Un électeur sur deux s’est abstenu, Macron se dirige vers une majorité absolue

Il y a un mois, je participais à une foire du livre à Saint-Louis en Alsace. Sur mon roman figurait un bandeau rouge avec la mention « politique-fiction ». J’ai mis quelques heures à m’en apercevoir, mais le mot « politique » faisait fuir les visiteurs. Ils ne s’arrêtaient pas devant moi. J’ai enlevé le bandeau et, soudainement, tout a changé.

Il y a un mois, donc, au moment où Emmanuel Macron était investi de sa fonction, j’ai compris que mes concitoyens étaient saturés de politique et que la participation aux prochaines élections législatives risquait fort de battre un record à la baisse. « Donnons-lui sa majorité mais surtout finissons-en », ont donc semblé dire les Français hier, en accordant à son mouvement, La République en Marche (LREM), 32% des suffrages.

Les Républicains, premiers des autres

Comme prévu, le Parti socialiste (10%) ne devra la formation d’un groupe parlementaire qu’à la mansuétude du nouveau président pour certains de ses candidats. Le parti d’Epinay subit une hécatombe à côté de laquelle le précédent de 1993 ressemble à une promenade de santé. Son Premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis, et son candidat à l’élection présidentielle, Benoît Hamon, passent à la trappe (oui, je sais…).

Les Républicains, eux, se stabilisent et obtiennent un score (21,2%) au niveau de celui de François Fillon. Ce qui peut leur faire espérer une centaine de sièges la semaine prochaine. Du côté de la France insoumise, le résultat (10,9%) est mi-figue mi-raisin. Si le mouvement de Jean-Luc Mélenchon peut s’enorgueillir de supplanter largement le Parti communiste français (PCF), il lui faudra sans doute l’appui de ce même PCF pour former un groupe à l’Assemblée nationale.

Les abstentionnistes participent au trou d’air du FN

Le Front national subit un recul significatif (13,9%). Il y a quelques jours, un groupe parlementaire lui semblait même promis. Mais aujourd’hui, les projections ne lui donnent plus que 5 à 10 sièges la semaine prochaine. Une véritable catastrophe industrielle pour un parti dont la candidate a réuni 10,6 millions d’électeurs il y a cinq semaines. Dans de nombreuses circonscriptions, ses candidats subissent des pertes énormes. En Franche-Comté, la philippotiste Sophie Montel ne réunit par exemple que 24% des suffrages soit dix points de moins que lors de l’élection partielle de février 2015. De même, le « marioniste » Maurice Monnier réalise un score très faible (20%) dans la seule circonscription franc-comtoise qui avait donné la majorité à Marine Le Pen le 7 mai dernier.

Les électeurs du FN sont donc allés à la pêche en ce dimanche ensoleillé. A quoi doit-on cette démobilisation dans un électorat qui ne nous habituait au contraire depuis des années ? Le catastrophique débat télévisé d’entre-deux-tours continue-t-il d’infuser dans les têtes ? Le départ de Marion Maréchal-Le Pen, les contestations de la ligne Philippot et l’autonomie prise par ce dernier participent-ils aussi au doute, voire à la défiance ? On peut se permettre de le penser. Et lorsque Marine Le Pen reçoit une bonne nouvelle, comme son score flatteur dans le Pas-de-Calais (46%), c’est pour se rendre compte qu’elle va devoir quitter une présidence de groupe parlementaire à Strasbourg pour venir siéger parmi les non-inscrits au Palais-Bourbon. Quand ça veut pas…

Législatives: l’apprenti chef Baroin tente de sauver les meubles

La défaite oui, mais quelle défaite?

François Baroin était de passage ce lundi de Pentecôte en Franche-Comté. En Haute-Saône le matin, il devait finir l’après-midi du côté de Belfort, après un passage à Besançon. C’est dans une brasserie de la Cité natale de Victor Hugo qu’il avait rendez-vous avec les cinq candidats LR du Doubs, ainsi qu’avec quelques dizaines de militants et la presse.

Etrange chef de file que le sénateur-maire de Troyes. En six mois, il a été successivement le Premier ministre putatif de Nicolas Sarkozy, de François Fillon ainsi que du nouveau président Macron, si les Français venaient à donner une majorité à la coalition LR-UDI. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la perspective du ticket avec Baroin n’a pas déchaîné les foules derrière celui qui y était à chaque fois associé. L’homme est apprécié, certes. Mais le voit-on véritablement en leader ? A part Nicolas Sarkozy qui semble voir en lui son successeur ou à tout le moins un homme capable de tenir la maison en ordre, en attendant une éventuelle et énième tentative de retour en grâce.

Retarder la scission

Lorsqu’il s’exprime dans la brasserie Granvelle en tout cas, on n’a pas vraiment l’impression que François Baroin se voit à Matignon dans quinze jours. Certes, il met en garde contre les projets du nouveau président, notamment en matière fiscale. Certes, il montre qu’il a intégré les diagnostics de Christophe Guilluy sur le clivage entre France des métropoles et France périphérique. Certes, il donne des éléments du projet de droite revisité. Mais il ne prononce jamais le mot cohabitation. Et pour tout dire, on a franchement le sentiment que le chef de file a déjà intégré la défaite. Qu’il cherche à la fois à ce qu’elle ne soit pas trop lourde, mais qu’elle garantisse néanmoins une majorité absolue au nouveau président. Car une majorité relative ne serait-elle pas plus sûrement annonciatrice d’une scission au sein de Républicains ? Ne provoquerait-elle pas dès le vote de confiance la formation d’un groupe à base de juppéistes souhaitant saisir la main tendue d’Emmanuel Macron ? Il semble bien que l’atout principal de François Baroin soit aujourd’hui d’être le plus consensuel, celui capable d’éviter l’éclatement de la famille. Quand on lui demande s’il peut nous garantir qu’une partie des prochains élus LR ne formeront pas un groupe qui intégrerait la majorité parlementaire dès le vote de confiance au gouvernement d’Edouard Philippe, il est formel : « Phénomène minoritaire. Ce sont sept ou huit personnes ».

En attendant, ce n’est pas un hasard si la question de la CSG est centrale dans le propos de François Baroin. Dimanche prochain, la participation devrait être faible. Les Français semblent las de politique. Les sondages, qui donnent une majorité écrasante à LREM, pourraient alors être démentis si on tient compte du poids des retraités et des fonctionnaires, particulièrement concernés par l’augmentation de la CSG, dans un corps électoral limité à 55% de participation. Le pari de François Baroin pourrait alors être gagné : laisser une courte majorité absolue à Macron tout en sauvant les meubles LR avec deux centaines de députés. Et empêcher la scission.

Mon député LR sera-t-il vraiment dans l’opposition?

Reste que d’autres obstacles se dressent sur son passage. L’attitude à tenir entre les deux tours du scrutin, alors qu’il prône le front républicain et que l’aile droite sarkozyste qui l’a fait roi préfère le ni-ni. Mais surtout le fait que dans de nombreuses circonscriptions, l’électorat de droite peut être démobilisé par l’incertitude suivante : ce candidat LR sera-t-il bien dans l’opposition ou votera-t-il la confiance à Edouard Philippe dans quelques jours ? François Baroin fait comme si ces questions n’existaient pas et on le comprend. Pragmatique et consensuel, il joue en défense car c’est la moins mauvaise des tactiques. De son point de vue, on ne peut pas vraiment lui donner tort. Mais en admettant que les événements lui permettent de réussir son pari, n’est-ce pas reculer l’échéance ? Il faudra bien un jour qu’un congrès se réunisse et tranche tous les débats idéologiques qui traversent ce parti. Dans cette future bataille, y aura-t-il une place pour le consensuel Baroin ? Rien n’est moins certain.

Le FN peut-il vraiment se passer de Philippot?

Et vice-versa

Florian Philippot à Paris, décembre 2016. SIPA. 00783850_000028

Ah, ce débat du second tour ! Si Marine Le Pen était propriétaire d’une Delorean qui voyage dans le temps, elle le referait autrement. Elle s’y montrerait apaisée, présidentiable ; elle s’imposerait comme le futur chef de l’opposition. Mais nous ne sommes pas dans Retour vers le futur. Il n’y a pas de Delorean. Et Marine Le Pen est plus affaiblie qu’elle ne l’a jamais été alors qu’elle a, paradoxalement, obtenu 10,6 millions de voix sur son nom, soit un record pour un candidat soutenu par le Front national (FN).

Il y a d’abord eu le départ de Marion. Marion qui veut vivre autre chose que la politique. Mais qui laisse entendre clairement, qu’elle veut surtout vivre autre chose que la politique à l’intérieur d’un parti où elle n’est pas reconnue à sa juste valeur. Et qui prend date. Le sous-texte est clair : je reviendrai lorsque l’horizon sera bien dégagé et que ma tante aura démontré qu’elle constitue une impasse pour représenter mes idées.

Et s’il privait le FN d’un groupe à l’Assemblée?

Ensuite, il y a eu Florian Philippot. Le stratège. Son stratège. Celui avec qui elle a tout construit, depuis son accession à la présidence du parti en janvier 2011. Florian Philippot qui se sent fragilisé au point de mettre sa démission dans la balance en cas d’abandon de ce qu’il considère comme central dans son combat, le retour à la monnaie nationale. Florian Philippot qui crée son mouvement à l’intérieur du FN, qui fait d’un transfuge de Debout La France (DLF) un vice-président, et qui s’attire les foudres de Collard – ce n’est pas grave, il a l’habitude – mais aussi – c’est plus gênant – de Nicolas Bay, secrétaire général, de Jean-Richard Sulzer, cadre du parti, et de Louis Aliot, compagnon de Marine Le Pen. Florian Philippot a compris que cette dernière n’était plus en position de faire taire la mauvaise humeur qu’il suscite depuis des mois au sein du FN. Il y est impopulaire. Très impopulaire. Et son comportement cassant en est sans doute davantage la cause que la question de l’euro. Après tout, la remise en cause de la monnaie européenne était déjà dans le programme de Le Pen père.

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Marion Maréchal-Le Pen, elle, a la réputation d’une chic fille. Elle ne fait jamais preuve d’arrogance. Sa mise en retrait renforce même cette idée, selon laquelle, contrairement à son ennemi intime, ses dents ne rayent pas le parquet. Mais Florian Philippot a un atout dans sa manche : il a veillé à placer les siens dans nombre de circonscriptions parmi les plus « gagnables ». Les sondeurs prévoient 25 à 30 sièges FN le soir du 18 juin. Supposons que parmi eux une majorité de philippotistes se dégage. Ses ennemis oseront-ils se débarrasser de lui au risque de le voir créer son propre groupe, Les Patriotes, à l’Assemblée nationale et voir ainsi les députés FN s’asseoir sur les bancs des non-inscrits ?

La Saint-Barthélémy n’aura pas lieu… avant le 18 juin

Marine Le Pen connaît son stratège préféré. C’est pourquoi elle a tenté ces dernières heures d’envoyer des signes afin de le rassurer. Elle sait ce qui signifierait ce départ. Privée de sa nièce en embuscade et de son ex-stratège en concurrent direct, elle se retrouverait dans la situation de son père en 1998. Privée de ce qui aurait dû être ses deux piliers, l’un souverainiste, l’autre conservateur, qu’elle a été tout simplement incapable de faire travailler harmonieusement à son service. Elle a tant voulu ce duel face à Emmanuel Macron. Elle a tant voulu cette recomposition. Et voilà que la recomposition pourrait faire exploser son parti, comme elle fait exploser LR et disparaître le PS et le PCF du paysage politique. Les dés sont jetés. Le 18 juin, il faudra non seulement regarder le nombre de députés FN mais aussi le nombre de philippotistes parmi eux. De ces comptes dépendront en grande partie l’existence d’une Saint-Barthélémy frontiste à l’automne.

Marine Le Pen, la stratégie de l’échec

Les divisions du FN ne font que (re)commencer

Libéral, européiste et multiculturaliste, Emmanuel Macron tenait de l’adversaire idéale pour Marine Le Pen. C’était sans compter sur les limites de la candidate frontiste, battue à plates coutures hier soir.

Marine Le Pen, Paris, 7 mai 2017. SIPA. AP22049727_000001

On aura beau dire que Marine Le Pen a doublé les voix de son père quinze ans plus tôt, son score est en-deçà de ce qu’elle pouvait espérer le 24 avril dernier. Après avoir commencé la campagne de second tour sur les chapeaux de roue, Marine Le Pen a perdu la main à mi-course. Alors que le soutien de Nicolas Dupont-Aignan pouvait lui être a priori profitable, elle a signé un accord laissant croire qu’elle tergiversait sur la question monétaire. Puis, incompréhensiblement, elle a abordé le face-à-face avec une agressivité et une hargne incompatibles avec la fonction présidentielle, décevant jusqu’à certains de ses militants et électeurs.

Déception en rase campagne

Après six ans d’efforts pour dédiaboliser son parti, elle a donné au pays l’image exacte forgée par ses adversaires. Nul doute que la posture de candidate ricaneuse a pesé dans le score obtenu par Emmanuel Macron hier soir avec près des deux-tiers des suffrages. Car l’échec de Marine Le Pen est là : alors que ce second tour se structurait sur le clivage qu’elle souhaitait, par rapport à la mondialisation et la construction européenne, alors que près de la moitié des électeurs du premier tour avaient voté pour des candidats rétifs à la mondialisation heureuse, le candidate frontiste n’en a finalement obtenu que le tiers.

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Le problème, c’est donc elle et son parti. On nous rétorquera sans doute que les barrages construits autour d’elle, le fameux cordon sanitaire politico-médiatique en constituent la raison principale. Mais Marine Le Pen avait appris à faire avec. Et le débat de mercredi devait justement permettre de créer des brèches dans les fameux remparts. Au lieu de cela, elle les a sciemment renforcés. Désormais, la voilà à nouveau chef de guerre pour les législatives. Sa défaite constituera-t-elle un frein à la mobilisation des électeurs ou profitera-t-elle au contraire du désordre chez Les Républicains, écartelés entre ceux qui veulent d’ores et déjà travailler avec le président élu et les autres, menés pas le pâle François Baroin ? Assistera-t-on à des remous au sein même du FN alors qu’elle a annoncé dès hier soir la création d’un nouveau parti, en partenariat avec la formation de son nouvel allié Dupont-Aignan ?

Marion en embuscade?

Marion Maréchal-Le Pen n’a pas hésité à montrer sa déception et a regretté certains atermoiements, notamment sur l’euro. On dit la députée de Vaucluse hésitante quant à son avenir politique. Des rumeurs annonçaient même qu’elle ne serait pas candidate à sa succession dans sa circonscription ; sa présence hier soir du côté de Carpentras semble le démentir. Alors que Florian Philippot semble à la fois affaibli par le score de Marine Le Pen et par l’arrivée dans le dispositif de Nicolas Dupont-Aignan qui le rend moins indispensable, Marion Maréchal Le Pen a sans doute une carte à jouer. Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’elle s’entende mieux avec le leader de DLF que son rival Philippot. Le résultat des législatives pèsera énormément dans les équilibres ; élection ou non des principales personnalités, nombre de sièges obtenus. Si Marion Maréchal Le Pen parvenait par exemple à prendre la tête d’un groupe parlementaire dont sa tante serait absente, il pourrait y avoir de l’électricité dans l’air. Pas sûr d’ailleurs, que cette hypothèse contribuerait de manière plus efficace à la dédiabolisation. Une nouvelle guerre des Le Pen pourrait bien avoir lieu. La saga familiale n’est pas terminée. Le nouveau président élu ne s’en plaindra pas.