Mécomptes bancaires

Aux Etats-Unis, des banquiers sans scrupules n’hésitent pas à spéculer sur la mort : pour eux, l’argent n’a pas d’honneur.

Banquiers : ils avaient promis de changer. Pour son centième numéro, l’autre mercredi sur France 3, le magazine Pièces à conviction donnait dans l’ironie amère. Bien sûr que les banquiers n’ont pas changé, et la conclusion de cette enquête de quatre-vingts minutes n’étonnera personne : les promesses n’engagent que ceux qui les croient.

L’enquête menée pour France 3 par Laurent Richard et Jean-Baptiste Renaud n’en est pas moins révélatrice. Passé le choc de la crise de 2008, les banques ont renoué avec leurs bonnes vieilles habitudes — quitte à mettre l’économie française au bord du gouffre, au moment où le président appelle de ses voeux un petit bond en avant.

“Et l’éthique dans tout ça ? ” s’interrogent un peu naïvement les enquêteurs de Pièces à conviction. Comment se fait-il que la finance ne se soit pas moralisée toute seule ?

Pour élucider ce mystère, les journalistes sont allés jusqu’aux États-Unis. Là-bas, figurez-vous, le dernier investissement à la mode, c’est la mort. Encore ne s’agit-il pas d’acheter de banales actions Roc-Eclerc mais de racheter leurs assurances vie à des personnes âgées arrivées au crépuscule de leur vie. Une sorte de viager bancaire : les fonds d’investissement deviennent les bénéficiaires des assurances vie des seniors, en échange d’une indemnisation.

À la télévision américaine, les campagnes publicitaires se multiplient pour inciter les personnes âgées à revendre leur police. « Le problème des assurances vie, dit l’une d’entre elles, c’est qu’il faut mourir pour en profiter. En revanche, il y a maintenant des sociétés qui paient cher pour les racheter. »

Nos journalistes se sont intéressés plus particulièrement à l’une des entreprises qui occupent ce marché en plein essor de 35 milliards de dollars : la compagnie Spiritus Life (sic). Le job de ses commerciaux tel qu’ils le racontent, sans états d’âme : sélectionner les personnes gravement malades.

Les investisseurs ne choisissent d’ailleurs pas une assurance, ni un assuré, mais une maladie. Les cancers et les maladies cardiaques sont les plus cotés — surtout combinés avec un diabète.

Le cynisme atteint son comble avec la façon dont un de ces fonds annonce à son client la mort du souscripteur d’une assurance vie : « Nous avons le plaisir de vous informer que la police no XX a expiré plus d’un an avant l’échéance pronostiquée. »

Vous allez me dire : tout ça se passe aux États-Unis ! Mais parmi les investisseurs, un grand nombre sont français. Et comme toutes les modes made in USA, de l’aérobic à la théorie du genre, cette vague finira bien par traverser l’Atlantique…

Publié dans Valeurs Actuelles, jeudi 30 mai 2013