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Sympathy for the Stones

Vu sur Canal plus pendant “ les Fêtes “ un documentaire anglo-américain réalisé en 2012, à l’occasion du cinquantenaire des Stones (Comme le temps passe !)

Résumer un demi-siècle de carrière du plus grand groupe de rock du monde, même en 130 minutes, relevait de la gageure. Heureusement le producteur – Mick Jagger en personne – connaît son sujet. Pour nous raconter l’épopée des Stones, le film suit le tempo du groupe, scandé par les commentaires en voix off de Mick et de son vieux complice-ennemi Keith Richards.

La première décennie occupe carrément les deux tiers du doc : « C’est une époque où tout allait très vite ! » explique Jagger. De fait, on y glisse en douceur de la bière au cannabis puis aux « ecstas » ; des monômes aux sit-in jusqu’à l’affrontement armé avec la police. Les Stones, eux, en profitent pour passer du statut de groupe de scène, spécialisé dans les reprises bluesy, à celui de rock stars mondiales spécialisées dans la provoc. Rien qu’à les voir, leur imprésario, Andrew Loog Oldham a eu la bonne idée : en faire les « anti- Beatles ». Une bande de voyous crados face à quatre garçons « dans le vent » certes, mais présentables – et même décorés par la Reine dès 1965.  « Laisseriez-vous votre fille sortir avec un Rolling Stone ? » titrent les tabloïds, et les intéressés ne se font pas prier pour en rajouter.

Deuxième étape pour leur manager, qui connaît le sens du mot « royalties » : les forcer à écrire leurs propres chansons. Au début, nos hooligans sont tout intimidés : « C’était comme demander à un cheval de devenir son propre maréchal-ferrant », résume Keith. Mais Oldham avait raison : après quelques tâtonnements, les Stones explosent avec Satisfaction, tube interplanétaire cent fois repris depuis. Pour Mick Jagger, pas de mystère : la chanson est en phase avec toute une jeunesse qui conteste radicalement « la génération qui dirige nos vies ». Le groupe se fait le porte-voix de ces teen-agers assez bien nourris pour mépriser la « routine » que les adultes prétendent leur imposer en fait de vie.

À l’époque chaque concert des Stones met leur public entre en transe : les filles hurlent jusqu’à l’évanouissement, les garçons ne songent qu’à en découdre avec les flics. « Le concert, c’est la moitié du spectacle, se souvient Mick ; l’autre moitié, c’est participer à l’émeute ».

En 66/67, le groupe prend le tournant du LSD, comme tout le monde, même les Beatles décorés ; sauf que les Stones, eux, finiront au trou. Arrêtés au cours d’une « acid party », Keith et Mick sont condamnés respectivement à un an et trois mois de prison. « Est-ce la fin du groupe ? » s’angoissent-ils pendant la promenade. Non, car ils seront tous les deux relaxés en appel… Commentaire de Keith : « Je me suis dit : ils ne peuvent rien contre moi, sauf si je tue quelqu’un ! (…) C’est là qu’on est devenus vraiment méchants ». De fait, les démêlés judiciaires des Stones ont redoré leur blason de rebelles, et leur élargissement final achève le travail en faisant d’eux les hérauts annonciateurs d’une victoire prochaine sur le « vieux monde ».

Trente-six ans après, sans surprise, ledit monde est toujours debout ; ce sont les contestataires qui ont vieilli. Sauf peut être Keith : à soixante-huit ans passés, il refuse toujours de faire amende honorable. « Je n’ai jamais eu de problème avec la drogue, crâne-t-il ;  j’ai juste eu des problèmes avec les flics ». À son âge et dans son état, on serait presque tenté de le croire.

En tout cas, la drogue n’a pas le même effet sur tout le monde. Prenez, au hasard, les Beatles et les Stones : leurs expériences psychédéliques accouchent respectivement de Sgt Pepper et Their Satanic Majesties. Devinez qui sont les méchants ? Dès leur album suivant, les Stones remettent une couche de soufre avec Sympathy for the Devil – hymne misanthrope et cynique, totalement à contre-courant de l’angélisme béat en vogue à l’époque des babas (les parents de nos bobos).

Au début des années 70 déjà, le groupe n’a plus rien à prouver : « C’était une période déjantée et hédoniste, s’amuse Keith ; toute idée de contrainte ou de discipline était bannie ». À vrai dire, ça s’entend. Dans la discographie de leur deuxième décennie (72-82), autant d’huîtres mais déjà beaucoup moins de perles.

Il y a un temps pour tout, comme disait L’Ecclésiaste : après les semailles, voici venue la saison de la récolte. Passé quarante ans, nos vieilles Pierres ne roulent plus que pour amasser de la mousse. Ils redeviennent un groupe de concert – sauf qu’on ne distingue plus désormais que des fourmis sur scène. Les vrais Stones, eux, ne sont visibles que sur écrans géants ; heureusement il y a encore le son, plus fort qu’à la télé. Tous les trois ou quatre ans, ils nous refont ce coup de la tournée mondiale en forme de machine à sous géante. Un million cinq cents mille spectateurs sur la plage de Copacabana en juillet dernier, qui dit mieux ?

Mais après tout si ça leur chante, à ces pétulants septuagénaires, de continuer à tourner en reprenant les tubes de leur jeunesse, qui leur jettera la première pierre ? Le feu sacré ne dure pas éternellement. Combien sont-ils, les artistes qui furent créatifs toute leur vie ? D’ordinaire, cet état de grâce dure au mieux dix ou quinze ans, entre la quête de l’inspiration et l’envol de la Muse.

Jagger lui-même est le premier à le reconnaître : son documentaire s’arrête net en 1982, comme pour confirmer que le groupe ne s’est guère renouvelé depuis. « Nous étions les maîtres du monde, conclut-il ; mais on ne peut pas rester jeune éternellement». Bien dit, Mick ! Y a vraiment que les jeunes pour ne pas comprendre ça.

 

Rolling Stones crossfire hurricane

La version courte est publiée dans Valeurs Actuelles, le 03 Janvier 2013