Aller simple pour le froid

On croyait tout savoir des pédadémagogues. On s’attendait à tout. Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. Rien de plus inventif que le génie du Mal.
La Finlande a de nouveau frappé — la Finlande est de nouveau frappée. Et elle fait des émules : la partie la plus décoiffante de la réforme du collège que tente de nous vendre Najat Vallaud-Belkacem vient du froid, et en jette un vrai. Je veux parler, bien sûr, de l’interdisciplinarité, qui constitue le noyau dur de cette mise à plat, réduction à zéro, plancher des vaches et des vacheries, niveau subaquatique et même carrément abyssal — bref, le « socle de compétences » revu et corrigé pour les analphabètes par la bande d’analphacons qui sévit rue de Grenelle. Au dernier Conseil Supérieur de l’Education, le SNALC et la CGT (si !) ont voté contre, le SGEN et le SE-UNSA pour (on n’en attendait pas moins, quand on est godillot c’est pour la vie) et la FSU, tiraillée entre le SNES, qui a tout de même réfléchi, ces derniers temps, et le SNUIPP qui fait tout pour que le niveau général ne dépasse jamais celui de la mer et de Bernadette Groison, a voté blanc, ce qui a permis au projet de passer…

La Finlande, donc, nous montre la voie : plus d’enseignements disciplinaires. Tout se fera désormais par objets d’études, qui mobiliseront forcément plusieurs champs en même temps. C’est la fête !
Exemple proposé, l’Europe. Les élèves donc se lancent dans un Itinéraire De Découverte (la chose s’appelait ainsi déjà au début des années 2000, on reprend les vieux pots et la même soupe aigre) sur la CEE, et pour construire leurs connaissances (ah, ce bon vieux constructivisme, toujours fringant !) voient un peu de géographie réduite à ses fonctions utilitaires (le Rhin est allemand en France comme aux Pays-Bas, la Loire a de jolis châteaux, le Tibre et le Tage sont des fleuves paresseux comme les gens qui habitent leurs rives), un peu d’histoire (Jean Monnet a dit… Angela Merkel a dit…), un peu de langues appliquées (« Do you wanna be fucked Greek way or Brussels’s way ? »), un peu d’économie (un mark = deux euros, le reste ne compte pas), le tout dans un joyeux désordre — car si des disciplines peut naître la discipline, l’interdisciplinarité enfante toujours le bordel.
Mais c’est la joie immédiate qui compte. Le bonheur instantané. Peu importe aux apprentis-sorciers que cinq ans plus tard, par manque de bases sûres, l’ex-ado rigolard soit technicien de surface : ils ne seront plus là pour le voir, et leurs propres enfants seront passés par les derniers cycles élitistes disponibles — on en gardera quelques-uns comme repoussoir pour les uns, et pôle de formation pour les élites en auto-reproduction.
Le problème, c’est que le bonheur scolaire — le vrai — est toujours en deux temps. Il naît d’abord de la difficulté vaincue bien plus que de l’amusement généralisé. Et il redouble plus tard, quand on en est à appliquer dans le réel ce que l’on a appris dans l’abstrait — et non le contraire, connard ! On aurait bien surpris Louis-Camille Maillard, le chimiste auquel Nancy et tous les gastronomes devraient élever une statue, si on lui avait expliqué, durant la période où il professait à la Faculté de Médecine d’Alger, qu’il fallait renoncer à enseigner l’interaction des acides aminés et des sucres et faire cuire un steack ou brûler une crème, inciter les étudiants à en tirer des conclusions — et aller à la plage. On aurait sidéré John Forbes Nash si on l’avait dissuadé de s’intéresser à la théorie des nombres et aux équations diophantiennes et sommé de se focaliser sur les opérations boursières : ce n’est pas ainsi qu’il aurait été couronné Nobel d’économie. Mais les petites gens ont toujours la vue courte.
Les Finlandais ont eu de remarquables réussites dans les sciences appliquées — Nokia, par exemple. Elles furent le produit d’un système où l’on enseignait les fondamentaux avant de se soucier d’appuyer sur les boutons d’un smartphone. Les voici qui récusent ce qui les a faits rois : ils seront gueux, et nous aussi.

Jean-Paul Brighelli