Apostasie, blasphème et tutti quanti.

Notre dépendance à l’actualité étant ce qu’elle est, j’ai raté la célébration, le 17 février dernier, de la mort de Giordano Bruno.
Heu… Qui ça ? demandent les non-spécialistes.
Bruno était un ancien moine dominicain, fort versé dans les sciences exactes (mathématiques, physique, astronomie) qui après s’être moqué de la soi-disant virginité de la Vierge, de la transsubstantiation et autres billevesées de la chrétienté de son temps, a réfuté la physique et l’astronomie selon Aristote, en établissant non seulement que Copernic avait raison, que l’univers n’avait pas de centre, et que la Terre tournait sur elle-même — avant Galilée. Et d’élaborer une sorte de panthéisme précurseur de Spinoza. De sorte que l’Inquisition — vénitienne d’abord, romaine ensuite — l’a rattrapée, interrogé huit ans durant, et finalement brûlé vif sur le Campo de’ fiori à Rome — avec la langue entravée par un mors de bois pour l’empêcher de parler et de crier.
Il a nourri la figure de Zénon dans l’Œuvre au noir (Yourcenar, 1968), et c’est en son honneur qu’Augustine Fouillée a signé « G. Bruno » le fameux Tour de France par deux enfants paru en 1877 — manuel de cours moyen dans les écoles de la IIIème République.
Et le cinéphile que je suis ne peut manquer de signaler le très beau film (si !) de Montaldo (1973) avec Gian Maria Volonte en Giordano Bruno faisant des polissonneries avec Charlotte Rampling.
C’est en son honneur que le sculpteur Ettore Ferrari, par ailleurs futur grand-maître de la Franc-maçonnerie italienne en 1904, a coulé une statue à son effigie (celle qui ouvre cette chronique) à l’endroit même où il a été exécuté — je devrais dire martyrisé, parce que la libre-pensée a bien plus de martyrs que le fanatisme.
Pour être tout à fait complet, l’érection de cette statue a déchainé les foudres de l’Eglise. Léon XIII a protesté contre un projet « injuriant systématiquement la religion de Jésus-Christ, en décernant à un apostat du catholicisme les honneurs dus à la vertu », Pie XI a béatifié, canonisé et déclaré Docteur de l’Eglise le cardinal Robert Bellarmin qui s’était chargé du procès de Bruno, et Jean-Paul II — il nous manquait, celui-là — en détachant le cas de Bruno (bien fait pour lui) de la polémique galiléenne sur laquelle l’Eglise officielle a fini par revenir en 1981 — parce qu’enfin, « elle » tourne…
Jacques Attali a écrit (lui-même ?) un beau résumé de la vie et des œuvres de Bruno dans le Monde du 17 février 2000.
Et comme je ne laisse aucun compte non réglé, je me demande franchement comment des scientifiques contemporains de haut niveau peuvent croire encore aux billevesées qu’imposent les églises — et perdre un temps précieux, qu’ils devraient consacrer à résoudre la Conjecture de Hodge ou l’hypothèse de Riemann.

Pourquoi diable pensé-je à Giordano Bruno aujourd’hui ?
La nouvelle vient de tomber qu’un jeune blogueur mauritanien du nom de Mohamed Cheikh Ould Mkheitir vient d’être condamné à mort en Mauritanie pour apostasie — en fait, pour avoir réclamé la fin du système des castes qui régit la vie mauritanienne. Etre fils de charpentier n’a pas trop réussi à Jésus, être descendant de forgerons n’est pas une sinécure dans ce pays écrasé d’islam et de soleil.
Le plus drôle, si je puis dire, c’est que la Commission des Droits de l’Homme mauritanienne ‘si, ça existe) a rappelé que la mort était bien la peine prévue pour blasphème — vous vous souvenez, c’est à cause de cette accusation que les journalistes de Charlie ont été massacrés en janvier 2015… Et combien depuis, en Arabie Saoudite, en Iran et ailleurs ?
Erdogan, qui n’en rate pas une, a étendu la notion de blasphème à sa propre personne : il vient de demander à Merkel — et d’obtenir d’elle — que soit traduit en justice un humoriste allemand, Jan Böhmermann, qui a eu le malheur de lui déplaire. Parce qu’il est évident que l’apostasie ou le blasphème sont le prétexte religieux à pétrifier des rapports sociaux répugnants, mais précieux pour tous les despotes qui se prennent pour le Mahdi — pour la plus grande gloire de Dieu et de leur pomme.

Bruno, c’était il y a un peu plus de 400 ans. Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’Islam a 600 ans de retard sur la chrétienté, et qu’il est donc légitime qu’il vive aujourd’hui avec nos concepts du XVème siècle. Je crois tout à fait que la modernité n’est qu’une — mais que nombre de pays ont choisi de vivre dans un Moyen Age épais parce que ça arrange les castes dominantes. Quand toutes les filles voilées de France ou d’ailleurs auront compris que se soumettre aux règles d’une religion, c’est perpétuer le pouvoir de quelques tyrans phallocrates, on cessera de condamner et d’exécuter pour apostasie — que ce soit au sabre ou à la kalachnikov.

Jean-Paul Brighelli