Jennifer Cagole kiffe Emmanuel Macron

J’étais en train de rentrer les notes et les observations (« Tout va très bien, madame la marquise, mais vous pouvez encore mieux faire… ») de mes élèves sur le logiciel ProNotes quand une télé, allumée par dieu sait qui, m’a fait dresser l’oreille.
Macron y prononçait l’oraison funèbre de Jean d’Ormesson. Oh, bon, ce n’est pas Bossuet exaltant le Grand Condé… Mais quand même, ce fut un vrai cours de littérature à l’usage des pédagos qui croient qu’analyser un article de Libé est le summum de la bobo-attitude, boboïtude de bobovidés.

« « Si claire est l’eau de ces bassins, qu’il faut se pencher longtemps au dessus pour en comprendre la profondeur ». Ces mots sont ceux qu’André Gide écrit dans son Journal à propos de la Bruyère. Ils conviennent particulièrement à Jean d’Ormesson. »

Ça partait fort. Petite citation dans le vif du sujet — enfin, pas vraiment, puisque ni André Gide ni La Bruyère n’ont le moindre rapport avec Jean d’Ormesson. Mais bon, ça fait longtemps qu’il a quitté la khâgne BL, il a dû oublier qu’un départ in medias res vaut mieux qu’une vague citation empruntée au hasard d’un dictionnaire.
Sur ce, couplet sur la clarté — de la Méditerranée et du ciel d’Italie. Et, plus surprenant, des « maisons blanches de Symi (et non Simi — ignorantus, ignoranta, ignorantum !), cette île secrète des écrivains » : JPB, à qui j’ai demandé et qui y est allé avant tout le monde, au début des années 1970, me dit qu’en fait, les maisons de Simi ont des toits en tuiles, rien à voir avec le cube blanc des cartes postales hellènes. Peu importe, un nègre peut très bien ne pas connaître ce dont il parle.
Retour à la clarté — « celle des pentes enneigées et éclatantes où il aimait à skier, comme celles des criques de la côte turque, inondées de soleil. » Ben oui, Symi, c’est en face de la côte turque. Mais encore ?
« Ne fut-il pas lui-même un être de clarté ? » Vains dieux, ce passage à la métaphore ! Ça me rappelle ces vers de la Folie du sage, de Tristan, où l’homme est caractérisé comme « un mixte composé de boue et de lumière »… Entre le XVIIème et le XXIème siècle, le sens de la dialectique s’est donc perdu. J’en prends bonne note. Mais à vrai dire, à l’ESPE, on pratique déjà la monochromie idéologique.

Rassurez-vous, je ne vais pas commenter toute l’homélie. Mais elle me fournira dès lundi l’occasion d’expliquer à mes élèves la différence entre un champ sémantique (« lumière », « étincelant » — et leurs antonymes, « grisaille », etc.) et un champ lexical, basé sur le même lexème : « lumière », « illuminer » et « lumineux » apparaissent tout au fil du discours. Il y a même un côté synesthésies, quand Macron lance : « Sa conversation, elle-même, était si étincelante qu’elle nous consolait de tout ce que la vie, parfois, peut avoir d’amer. » Génial, non, cette étincelle qui compense le mauvais goût en bouche… Boileau, qui reproche à Théophile de Viau son quasi-calembour sur le « poignard qui du sang de son maître… et qui en rougit de honte » en serait resté sur le cul.

Et puis il y a cette litanie de grands noms des Lettres : « Sans doute son bréviaire secret, était-il les Copains de Jules Romains, auquel il avait succédé à l’Académie française. Berl, Caillois, Hersch, Mohrt, Déon, Marceau, Rheims, Sureau, Rouart, Deniau, Fumaroli, Nourissier, Orsenna, Lambron ou Baer… je ne peux les citer tous, mais cette cohorte d’amis, ce furent des vacances, des poèmes récités, de la liberté partagée. » « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! » comme dit Rostand à l’acte I de Cyrano
Et Chateaubriand — pas celui des Mémoires d’outre-tombe, qui est si commun, celui de la Vie de Rancé, autrement racé. « On croyait ne pouvoir bien mourir qu’entre ses mains, comme d’autres y avaient voulu vivre ». Chapeau, comme aurait dit Defferre !
Comme Ormesson (on m’a fait la leçon : le « de » aristocratique ne s’utilise qu’avec le nom complet) était de droite, Macron a convoqué Paul Morand, qui n’était pas de gauche. La France unie des Hispano-Suiza !

Et là, tenez-vous bien. Echo de la lumière italienne convoquée huit lignes plus haut, voici Nietzsche qui débarque pour exalter la « légèreté » du grand homme : « Comme le disait Nietzsche de ces Grecs anciens, parmi lesquels Jean d’Ormesson eût rêvé de vivre, il était « superficiel par profondeur ». » Les Grecs de Symi, sans doute — dont JPB me dit qu’ils ont tous des têtes de Turcs, mais on ne va pas y regarder de si près.
Après les Italiens, après les Grecs, après les Allemands, les Portugais — via Pessoa, évoqué d’un mot : « On ne devient normalement pas écrivain, on ne se veut pas à toute force écrivain, sans quelques failles, sans quelques intranquillités secrètes et fécondes. » Ah, et les Autrichiens, avec Mozart, rameuté quelques minutes plus tard. Ce n’est plus un Académicien français que l’on honore, c’est un homme-Europe !
Ça, si ce n’est pas du subliminal…

Quant à la référence à Cocteau, qui parlait de « moire » pour « qualifier les blancs de Cézanne », serait-ce une allusion discrète — et ô combien savante ! — en cette circonstance concomitante de la mort de Johnny, à la quasi occultation de la mort du Poète, qui a eu la mauvaise idée de décéder au même moment que Piaf, dont la mort éclipsa toutes les autres nouvelles. Comme Prokofiev enseveli dans le décès simultané de Staline, mort une heure après lui… Imaginez que Macron meure au même moment que Benjamin Biolay…
Fatalitas ! disait Chéri-Bibi…

Et puis la litanie des grands noms a repris — Chateaubriand encore, Saint Augustin (les scribes qui ont reproduit le discours sur le site du Figaro l’ont orthographié Saint-Augustin, les ignorants — une station de métro au lieu d’un Père de l’Eglise !), puis Proust, Caillois, Berl… Et Chateaubriand encore ! Et Montaigne, Diderot, La Fontaine et Chateaubriand à nouveau (très mauvais, de citer le même auteur plus de deux fois dans la même dissert, le correcteur finit par croire que vous n’en connaissez pas d’autres), Pascal et Proust derechef — normal, on mord plusieurs fois dans la même madeleine…
En vérité, M’sieurs-dames du Conseil Supérieur des Programmes, si vous n’intégrez pas rapidement et nominalement toutes ces gloires aux prochains programmes de Français…

Quant au coup du crayon à papier déposé sur le drapeau français, qui a immédiatement titillé tous les zooms de la planète, c’est un joli coup médiatique. Mais prenons modèle : je vais dès demain ordonner à mes élèves de jeter les tablettes électroniques dont le Conseil général les a équipés à grands frais et de reprendre le crayon et la gomme — à l’ancienne ! Macron serait-il un anti-moderne, comme dit Finkielkraut ? Voilà qui va faire de la peine au Monde et à Libé.

Jennifer Cagole

PS. L’homélie pour Johnny, forcément, était moins littéraire. Des chiffres surtout — tant de chansons, tant d’albums, tant d’années de carrière. Nous frôlions là la vérité du système. Ah que moi j’ai pas les moyens d’avoir mon compte en Suisse ! Sûr en tout cas que ceux qui l’ont applaudi aujourd’hui voteront pour lui dans cinq ans. Politique, c’est un métier.

Où vas-tu, Johnny ?

1833169-johnny-et-laeticia-hallyday-dans-un-950x0-1Santo subito ! Hommage sur les Champs-Elysées ? Funérailles nationales ? Que nenni : Béatification ! Canonisation ! Transformons l’une ou l’autre de ses masures en Lourdes du XXIème siècle ! Et choisissons le Pénitentier comme hymne national — ou Noir c’est noir, qui est plus de saison.
Je ne veux aucun mal à Johnny Hallyday. Je connais même une ou deux de ses chansons par cœur. Je les ai chantées devant les longues queues qui jouissaient contre les murs des cinémas, quand je faisais la manche les soirs de détresse en rameutant toute la ménagerie de Que je t’aime : « Lorsque tu n’es plus chatte / Et que tu deviens chienne / Et qu’à l’appel du loup… Quand mon corps sur ton corps / Lourd comme un cheval mort… ».
Hurlements de rire sous la pluie fine de la rue Hautefeuille.
Je lui dois d’avoir ramassé à chaque fois de quoi aller moi-même au ciné, voir l’un ou l’autre de ces westerns qu’il affectionnait.
Je lui dois aussi d’avoir affiné mes goûts musicaux.

J’étais plus « Antoine » que « Johnny », mais des copains m’avaient convaincu de monter avec eux à Paris pour assister au spectacle de l’idole des jeunes à l’Olympia — c’était à l’automne 66, l’automne de mes 13 ans. Nous avons commencé à faire trembler les fauteuils (ça ne se cassait pas si facilement, chez Bruno Coquatrix) quand a commencé la « première partie » — il y avait toujours une première partie, à l’époque.
Et nous avons vu débouler un jeune guitariste noir, gaucher, une grande perche maigrichonne, qui a interprété trois morceaux et s’en est allé — et qui m’a gâché le reste du spectacle. J’étais venu écouter le récital d’un rocker français qui s’était taillé en cinq ans sa petite place dans l’univers des yé-yé, et j’avais rencontré un mythe nommé Jimi Hendrix.
J’ai fait de mon mieux pour apprécier ce qui a suivi — le fameux Cheveux longs, idées courtes qui était une réplique aux Elucubrations d’Antoine de l’année précédente. Le Centralien chevelu gouaillait :
« Tout devrait changer tout l’temps
Le monde serait bien plus amusant
On verrait des avions dans les couloirs du métro
Et Johnny Hallyday en cage à Médrano » — O yé !
À quoi, dans ce concert de l’Olympia, le Johnny national répondit :
« Si les mots suffisaient
Pour tout réaliser
Tout en restant assis
Avec les bras croisés
Je sais que dans une cage
Je serais enfermé
Mais c’est une autre histoire
Que de m’y faire entrer » — da-da-da-da-dam…

Hurlements dans la salle…

Puis du temps passa.
Je revis Johnny, tout à côté de moi, dans la cave d’un resto antillais, le Requin chagrin, sis à l’angle des rues Mouffetard et Lacépède. Nous étions toute une bande, aux petites heures pâles de la nuit, abreuvés de rhum blanc, à raconter des blagues que Johnny, patiemment, nous demandait de répéter pour lui donner le temps de comprendre. C’était vers 1975, il était au creux de la vague, il se battait sans cesse et son garde du corps avait fort à faire pour l’empêcher de se faire casser la figure par tous les voyous parisiens.
Antoine, lui, je l’ai croisé deux ou trois fois chez Gallimard. Le patron du secteur Jeunesse, le grand Pierre Marchand, était un navigateur fervent, et éditait les jolis albums photos de l’exilé des îles sous le vent — et les jolis dessins de Titouan Lamazou, qui courait avec moi sur le tartan du stade Champerret.

C’est Jean-Paul Cugurno qui m’en a reparlé, à Monticello, où Dutronc a une belle maison isolée sur la crête, au-dessus d’Ile-Rousse, et où j’ai passé des vacances de 1979 à 1986. Cugurno, vous le connaissez sous le pseudonyme de Michel Mallory, le « cow boy d’(Aubervilliers », interprète par ailleurs de chansons corses estimables — et auteur de l’immortel Toute la musique que j’aime
Ah, ce « que que » kakemphatonesque qui donne à la chanson toute sa rythmique… Pour une fois qu’un tube de Johnny n’était pas une reprise de Chuck Berry, des Animals ou de Los Bravos…

Puis j’ai perdu tout ce beau monde de vue. Pierre Marchand est mort, Antoine s’est renfloué en faisant de la pub pour « Atoll, les opticiens ! »Capture d’écran 2017-12-07 à 12.57.23Du coup, Johnny, frappé par la presbytie comme tout un chacun (ou myope de naissance, ça n’a aucune importance) en a fait pour Optic 2000 :Capture d’écran 2017-12-07 à 18.08.42Bref, ces deux-là se tenaient toujours la culotte…

Le plus vieux des deux est mort (Antoine Muracccioli est son cadet d’un an). Ses proches doivent être très tristes. De là à en faire une sorte de saint laïque… De là à suggérer des funérailles nationales, comme pour Joséphine Baker, chanteuse et héroïne de la Résistance… « Je ne sais pas combien de personnes il y aura dans la rue pour accompagner son départ. Je pense que c’est peut-être comparable à ce que la France avait connu pour Victor Hugo », a déclaré sans rire Aurore Bergé, député LREM.
Hallyday ne fera plus vendre de lunettes — quoique…Capture d’écran 2017-12-07 à 12.54.58

Mais on annonce déjà un album posthume — et en grattant les fonds de tiroirs, on en trouvera bien deux ou trois autres.
Eddy Mitchell et Jacques Dutronc, vieilles canailles et amis proches, se sont rendus au domicile du chanteur sans se répandre en déclarations intempestives. Mais rien n’arrête l’indécence des politiques, prêts à tirer le linceul à soi pourvu qu’ils puissent s’y draper. Johnny avait — et ça, même ses pires détracteurs ne pourraient le lui ôter — un sens réel su spectacle. Mais ceux qui aujourd’hui lui rendent des hommages baveux sont juste avides de s’annexer les paillettes de la société du spectacle — et de nous vendre du vide tout au bord d’une tombe.

Evidemment, comme à chaque deuil, nous mourons un peu à travers le cher défunt. Jean-Philippe Smet est né en 1943, à l’aube de ce baby-boom dont les représentants sont aujourd’hui sexa / septuagénaires, et voient avec inquiétude disparaître ce reflet de leur jeunesse twisteuse. Ce n’est pas une raison pour en faire une affaire d’Etat. À 24 heures d’intervalle sont morts un écrivain sympathique mais dispensable, et un chanteur fougueux mais limité. Pas de quoi se mettre la rate au court-bouillon. À moins que les papy-boomers, tous presbytes désormais (sauf les myopes)DQWfPpZWsAIBAWH n’aient une vieille angoisse devant la tombe de Johnny, qui pourrait bien être prochainement la leur. En attendant, buvons frais.

Jean-Paul Brighelli

Cachez ce sein, etc.

Capture d’écran 2017-12-01 à 05.46.11« De nouvelles libations à Cypris terminèrent cette seconde épreuve et l’on m’interrogea. Ô mon amie ! dis-je à Delbène qui me questionnait, j’avoue, puisqu’il faut que je réponde avec vérité, que le membre qui s’est introduit dans mon derrière, m’a causé des sensations infiniment plus vives et plus délicates que celui qui a parcouru mon devant. Je suis jeune, innocente, timide, peu faite aux plaisirs dont je viens d’être comblée, il serait possible que je me trompasse sur l’espèce et la nature de ces plaisirs en eux-mêmes, mais vous me demandez ce que j’ai senti, je le dis. »

Mon père travaillait alors à l’Evêché — ainsi appelle-t-on ici l’office central de la police marseillaise. Il en avait profité pour mettre la main sur toute une série d’ouvrages alors interdits par la censure pudibonde de la Vème République commençante et saisis par la maréchaussée. C’est ainsi que vers 10 ans, ayant épuisé notre maigre bibliothèque de bas en haut, je tombai sur Histoire d’OCapture d’écran 2017-12-01 à 10.32.12 et les tribulations de Justine puis de Juliette,Capture d’écran 2017-12-01 à 10.31.42 les uns et les autres dans l’édition d’origine de Jean-Jacques Pauvert, régulièrement poursuivi dès qu’il imprimait et diffusait ces petits chefs d’œuvre.
La petite citation ci-dessus est extraite de l’Histoire de Juliette — et quelques lignes plus loin, Delbène conclut une séance de fouterie particulièrement approfondie par ces mots ailés, comme dit Homère : « Vous m’avez fait mourir de volupté, asseyons-nous, et dissertons. »

Et je profitai de la philosophie sadienne comme j’avais profité de sa mise en application.
J’avais dix ans. Quelques années plus tard, mon prof de philo, l’immense Michel Gourinat, nous donna comme sujet, en khâgne, « l’immoralité ». Arguant que le problème que posait ce sujet était dans le –ité qui mettait en action cette anti-morale, j’alternai dans ma dissert scènes de cul et raisonnements philosophiques. Je décrochai ainsi la meilleure note, résultat peu couru d’avance avec un maître aussi exigeant : mais un maître qui ne l’est pas est-il encore un maître ?

Pourquoi pensais-je à cette minuscule anecdote ? Parce qu’Anastasiegill est de retour dans notre société jadis permissive, désormais pudibonde. Sauf que la censure jadis générée par les ligues de vertu l’est aujourd’hui par les ligues féministes et leurs émules. Jamais l’injonction de Tartuffe — « Cachez ce sein que je ne saurais voir » — n’a été si prégnante. Dernier épisode en date de ce retour des grands ciseaux, la réaction outrée des autorités allemandes et anglaises devant les affiches annonçant la grande rétrospective Egon Schiele (on va célébrer l’année prochaine le centenaire de la grippe espagnole qui l’emporta, à 28 ans — lui, sa femme et son enfant à naître, et Apollinaire en sus, et 100 millions de pékins d’après les estimations les plus récentes)

.Untitled-9Censure bénie pour le musée Leopold de Vienne, qui a immédiatement répliqué en fournissant des affiches à carré blanc qui expliquent que cent ans après, le grand artiste viennois est toujours aussi scandaleux.Capture d’écran 2017-12-01 à 05.20.11Cela rejoint la censure méticuleuse exercée par Facebook. Un instituteur amateur d’art se bat depuis 2011 contre la société de Zuckerberg, qui autorise sans problème sur son réseau une prostitution à peine déguisée (dès que vous avez passé un certain seuil d’« amis », d’accortes demoiselles peu vêtues — mais dans les clous du règlement interne — se présentent à vous sous l’étiquette « fleuriste » ou « coiffeuse », et vous font des offres sans ambiguïté si jamais vous les acceptez) mais qui censure impitoyablement Courbet et son Origine du monde.6041107_1-0-491569311_1000x625Le clou de cette procédure est que Facebook prétend — c’est sa ligne de défense — que le droit français ne s’applique pas à une société basée en Californie, quoiqu’elle exerce dans le monde entier, et quoi que puissent dire les tribunaux français. En revanche, le droit américain s’exerce lourdement sur les sociétés européennes opérant aux USA. Selon que vous serez puissants ou misérables…
Ce qui nous amène au GAFAM — Google / Apple / Facebook / Amazon / Microsoft. Non contents de dominer le marché du numérique, ces sociétés s’arrogent le droit de réécrire… le Droit.
Et c’est bien là l’essentiel de la menace. Que des coincées du cul exigent l’écriture inclusive, l’accord préférentiel au féminin, le droit de faire l’amour à 18 ans ou s’insurgent contre telle ou telle représentation, tel ou tel écrivain ou metteur en scène, n’a rien de bien nouveau : les imbéciles sont nombreux, et vocifèrent. Que l’on censure tel ou tel créateur au nom du politiquement correct témoigne juste du degré d’inculture de l’oligarchie au pouvoir. Mais que l’on nous abandonne, pieds et poings liés, aux appétits de firmes « mondialisées » en nous faisant croire que c’est inéluctable, ça, c’est inqualifiable. Il faut dénoncer les traités aberrants signés ces dernières années par des gouvernements vendus — la façon dont Najat Vallaud-Belkacem a bradé l’Education nationale à Microsoft n’en est qu’un exemple parmi d’autre. C’est impossible ? Parlez-en aux Chinois, qui ont expliqué doctement à Google ou Apple qu’il leur fallait passer sous leurs fourches caudines, ou aller se faire voir ailleurs. Et s’ils renâclent, saisissons immédiatement tous les biens de ces gens-là, tous ceux qui sont à notre portée — et poursuivons-les partout dans le monde, comme le Mossad a poursuivi Eichmann ou Mahmoud Hamchari. Pas de pitié pour la bêtise. Pas de sursis pour l’hypocrisie.
Il est insupportable que des gouvernements français se plient aux desiderata de gens qui n’apportent rien à la France — guère en emplois, rien en impôts. Les vrais scandales sont là — pas dans la censure temporaire d’un Nu d’Egon Schiele, d’une peinture de Balthus jugée pédophile ou d’un gros plan sur le sexe attentif de Joanna Hifernan.

Jean-Paul Brighelli

Natacha Polony veut « changer la vie ».

A-01-Changer-la-vieSi la qualité de nos ennemis définit la nôtre, alors Natacha Polony ne pèse pas tripette : quand comme seuls critiques on a Laurent Joffrin et Yann Barthès, on est mal.
Il faut dire que les gens intelligents — de Finkielkraut à Régis Debray en passant par Elisabeth Badinter, Michel Onfray et quelques autres — sont du côté de Polony. En face, des crapules et des zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont journalistes à Libé. Zéro plus zéro, la tête à Toto et à Patrick Drahi.
Bien peu de médias au total ont rendu compte du livre de Polony. Y aurait-il une liste noire des gens qu’il ne faut pas inviter, des auteurs dont il ne faut pas parler, de journalistes qu’il faut virer ? Pas même — il suffit que dans une sphère rattachée au pouvoir on ait suggéré mezza voce d’écarter tel ou telle pour que journaux et journalistes se rangent à cette opinion. Franchement, journaliste, c’est un dur métier. Qu’est-ce qu’on doit avoir au bout de la langue, en fin de journée, à force de lécher des culs et des semelles…

Bref, je me suis procuré le dernier livre de Polony, Changer la vie (Editions de l’Observatoire), et je l’ai lu — ce qui s’appelle lu, pas opéré trois plongées au hasard pour y pêcher quatre mots — ça, c’est la technique Joffrin, qui aime citer le numéro de la page, vu qu’il n’a pas regardé la suivante. Ou la technique Yann Barthès, qui veut « des réponses de deux phrases ». On n’a pas le temps de penser, à TF1. On accuse l’invitée d’être islamophobe en isolant trois adjectifs — « mais si vous lisez tout le reste », argumente la malheureuse Polony… Allons donc ! Barthès a-t-il la tête d’un type qui prend le temps de lire un livre en entier ?
J’admire la patience de Polony — face à une archi-conne qui la suspecte de n’aimer ni les mosquées ni les Femen. Moi, je ne peux plus. Désormais, je sors la boîte à gifles. Il y a une vérité de la mandale qui dépasse, et de très loin, les effets de la raison raisonnante. Sartre le disait très bien (c’est dans Réflexions sur la question juive) à propos des racistes, que l’on ne convaincra jamais qu’ils ont tort, parce qu’ils sont dans l’idéologie (c’est-à-dire la part de la pensée qui n’a aucun rapport avec la réalité) et dans la passion. Paf ! Frappez sur un zéro, il deviendra carré.
Peut-être suis-je trop vieux pour avoir la patience de convaincre les cons. Désormais, ce sera la Méthode à Fernand.
Parce que des Raoul, il y en a des cageots.

« Changer la vie »… Polony n’était pas encore en projet quand la Gauche a inventé ce slogan — en 1972. Mais elle avait deux ans et la plupart de ses dents quand le PS, au congrès de Nantes, a mis son slogan en musique (écoutez ça, c’est grandiose). Certains se rappelleront que ces trois mots définitifs étaient en tête du Programme commun de gouvernement signé en juin 1972 par le PS, aujourd’hui moribond, le PC, aujourd’hui disparu, et le MRG (qui ça ???). Plus personne pour réclamer des droits d’auteur — autant afficher une nouvelle ambition : ça nous change des politiques dont la pensée se résume à « gagner 0,5% de croissance », croient que le soutien de 15% des inscrits les a légitimés, et qui s’en vont beuglant « l’Europe ! l’Europe ! L’Europe ! » parce que « there is no alternative » — le fameux TINA cher à Margaret Th***, jadis vilipendée, désormais prêtresse des grippe-sous qui nous gouvernent depuis les bunkers des Trois B — Bercy / Berlin / Bruxelles. Saviez-vous que c’est ce qu’a mis en exergue le journal qui a rendu compte du premier entretien de Macron lors de son entrée en fonction dans le gouvernement Valls II ? « Il n’y a pas d’alternative… »
« Car il n’y a pas de démocratie quand 25% des enfants entrent en sixième sans maîtriser les savoirs fondamentaux. Il n’y a pas de démocratie quand la consommation orientée par la publicité et le marketing est le cœur du système économique. Il n’y a pas de démocratie quand quelques multinationales se partagent les données les plus intimes de toutes les populations occidentales pour en faire des fortunes et les contrôler par des algorithmes. Il n’y a pas de démocratie quand on explique au peuple qu’il n’y a pas d’alternative. »
Si, justement, il y en a une. Il faut « changer la vie ».

Changer la vie est un répertoire alphabétique — un Dictionnaire des idées mal reçues. Nous sommes dans un moment tragique de notre histoire où dès que l’on pense bien, on est étiqueté comme allié du Mal — voir Sudhir Hazareensingh qui en 2015 flinguait (dans Ce pays qui aime les idées) tout ce qui pense en France à rebours des idées reçues. Libé, qui pense bien, en fit ses choux gras. Mais on pourrait aussi bien remonter à 2002 et au Rappel à l’ordre de Daniel Lindenberg, qui stigmatisait tout ce qui, à l’époque, lui paraissait islamophobe. Edwy Plenel l’invita, le réinvita, en fit le cinquième pilier de l’islamo-gauchisme, et milita pour la réédition de son livre — en 2016. En 2002, Polony se présentait aux Législatives sous étiquette chevénementiste. Mais en 2016, elle faisait à sont tour partie des « nouveaux réactionnaires » — c’est le sous-titre du pamphlet nauséabond de Lindenberg, où Philippe Muray, Alain Finkielkraut et Michel Houellebecq en prenaient pour leur grade, sans oublier Maurice G. Dantec (relisez donc son Manuel de survie en territoire zéro, ou le Laboratoire de catastrophe générale) ou Jean-Claude Milner, qui a initialisé la critique des pédagos avec De l’école : c’était en 1984, bien avant Nos enfants gâchés, de Polony, ou la Fabrique du crétin, de votre serviteur.
Parmi les différents items analysés avec acuité, un certain nombre de mots sont désormais détournés de leur sens originel (souvent rappelé : Polony n’a pas l’air de savoir que le latin et le grec sont élitistes) par l’oligarchie au pouvoir. Orwell est toujours vivant : le pouvoir rassemble ceux qui ont la capacité de faire plier les mots, de les courber dans le sens qui lui plaît, de les inverser même. Changer la vie est une étude en profondeur de la novlangue contemporaine, où Démocratie est le gargarisme à la mode, ce qui permet d’éliminer République.
Or, comme disait fort bien Régis Debray dans un article fondateur auquel Polony fait allusion avec dévotion, « la démocratie, c’est ce qui reste de la République quand on a éteint les Lumières. » Se rappeler toujours que la démocratie est, selon Montesquieu, Tocqueville et quelques autres, une perversion de la république — tout comme l’oligarchie qui nous gouverne et qui se croit de ce fait légitime est une perversion de l’aristocratie. Ainsi naissent les totalitarismes soft. Voir Christopher Lasch et sa Révolte des élites et la trahison de la démocratie — un livre essentiel.
On peut donc reclasser les différentes entrées selon leur degré de distorsion. « Bonheur », « Citoyen », « Civilité », « déclinisme », « Décroissance »,polony_dc3a9croissance1 « Elites », « Identité », « Laïcité » ou « Populisme » — et j’en passe — appartiennent au camp du Mal. D’ailleurs, la plupart de ces concepts-clés de l’humanisme républicain sont longuement évoqué dans le fameux Discours aux morts que Thucydide, souvent cité, place dans la bouche de Périclès. Il y a 2400 ans ! Je vous demande un peu ! Polony, vous avez un brave culot de citer Thucydide au lieu de vous référer à la pensée de Cyril Hanouna !
« Néo-libéralisme », en revanche… Ou « Transhumanisme », dont Polony dit très bien qu’il est « la figure de proue du capitalisme contemporain », ce « capitalisme en crise qui a besoin d’un nouveau souffle, d’un horizon utopique, pour maintenir sa domination. »
Pas d’entrée « Ecole » ou « Education » : l’un et l’autre sont en fait partout, parce qu’il n’y a pas de citoyens sans école, et une école des savoirs, une école qui inscrit chacun dans une histoire et territoire qui est aussi un terroir, pas une école des « compétences », qui ne sont jamais qu’un critère d’employabilité dans une société ubérisée. Les pédagogues, dit Polony, « ont servi magistralement le projet de ceux pour qui l’école n’a pas à émanciper les citoyens ni à renouveler les élites, mais doit simplement produire une classe de travailleurs adaptables, suffisamment bien formés pour faire tourner la machine économique. » Pas de savoirs émancipateurs dan une société qui joue la carte de l’aliénation. « En faisant de l’école un lieu de développement des compétences de chacun, et non plus de transmission de savoirs émancipateurs, l’utilitarisme propre aux sociétés libérales a paradoxalement développé l’obscurantisme le plus régressif. »
Paradoxalement ? Mais non, explique Polony — c’est dans sa logique.
Les « élites » auto-proclamées au pouvoir ne se caractérisent plus, depuis longtemps, par une « qualité » qui justifierait leur pouvoir, mais par leur capacité à nous prendre pour des imbéciles — et à nous former crétins.

Je me suis amusé, au fil de ma lecture, à relever toutes les références de Polony — les explicites au moins. Sartre, Hegel, Marx, Orwell, Huxley, Camus (Albert, pas Renaud !), Castoriadis, Levi-Strauss, Rousseau, Saint-Just, Condorcet, Michéa ou Errico Malatesta…
Comment ? Elle ne cite pas Mein Kampf ? C’est curieux, cette femme de droite qui ne révère que des intellectuels de gauche…
Rappelons aux imbéciles qu’« intellectuel de gauche » est originellement un pléonasme né dans les remous de l’affaire Dreyfus, et que s’il y a si peu aujourd’hui d’intellectuels à gauche (Edouard Louis ? Geoffroy de Lagasnerie ? Hmm…), c’est que les intellectuels de droite (oxymore) doivent bien être à gauche, au fond.
Ce qui met Edwy Plenel quelque part entre stalinisme et barbarie. C’est le sort de tous les anciens trotskystes non repentis : ils rejouent Molotov-Ribbentrop jusqu’à l’écœurement. Dans islamo-fascisme, il y a fascisme.
Polony est donc de gauche — elle l’est intrinsèquement, charnellement, dirai-je. Elle est de la « gauche Finkielkraut », comme disait jadis le Point. Et son livre est profondément « de gauche » — enfin, la vraie, celle qui renvoie le PS aux poubelles de l’Histoire, Danièle Obono chez les Indigènes de la République et Justin Trudeau, l’idole des libéraux mondialisés amoureux des communautarismes les plus discriminants (il a fait supprimer du « guide de la citoyenneté » « remis à tous les aspirants à la citoyenneté canadienne pour leur expliquer leurs droits et leurs devoirs le rejet des « pratiques culturelles barbares » telles que l’excision ou les crimes d’honneur »), dans sa forêt canadienne. La Gauche de Jaurès, la gauche de Jean Zay — il vous en faut d’autres ?
Par quel gauchissement du sens Polony passe-t-elle pour un penseur de droite ? Sa cible principale, c’est le (néo)libéralisme, disséqué dans son livre comme on dissèque un crabe — en l’éparpillant façon puzzle. Un libéralisme qui feint d’exalter l’individu pour mieux le réduire à sa fonction de consommateur. À une image vaine captée sur un selfie. Etonnez-vous que certains récusent cette assignation à immanence… « L’individu consumériste, parce qu’il est réduit à une hétéronomie radicale, est parfaitement préparé à basculer dans la religiosité la pus radicale, dans le ritualisme le plus aliénant. Les jeunes gens qui après une jeunesse sans histoire dans une zone pavillonnaire anonyme partent rejoindre l’Etat islamique pour trouver un sens à leur existence sont le pur produit de ce narcissisme malheureux. » Depuis 1789, la Nation avait remplacé la christianité dans le champ de la transcendance. Mais nos « démocrates » ayant supprimé la nation, la transcendance se venge.

Peut-être la croit-on de droite parce qu’elle écrit bien, et que le travail du style a rarement été de gauche. Trop élitiste, le style. Lisez Laurent Joffrin, écoutez Laurent Neumann, vous saurez comment s’exprime le Camp du Bien. Et ça prétend penser, alors que ça se contente de peser !
Sans compter que sans le vouloir, Polony dresse le catalogue d’une bibliothèque idéale qu’elle finira bien par installer dans quelque abbaye de Thélème moderne. J’ai commis dans le temps des anthologies littéraires qui voulaient dispenser des savoirs — et nous y citions, comme Polony le fait dans son livre, la lettre de Gargantua à son fils, programme encyclopédique brassant le passé et le présent pour mieux appréhender le futur. Mais qui s’occupe encore de Rabelais, à l’école ? Trop dur ! Trop vieux ! Pas assez con…
…temporain.

Et le futur, justement, n’est pas absent de ce livre qui est au fond un programme — comme son homologue de 1972. Dans une seconde partie plus ramassée, elle égrène des verbes à l’infinitif, comme autant de consignes pour les temps à venir. Aimer. Combattre. Connaître. Cultiver. Eduquer. Hériter…
Le Club Méditerranée jadis (en 1977) avait lancé une campagne axée elle aussi sur des infinitifs catégoriques :20140606152528-d1406016-meDe quoi se demander ce que veut vendre Polony. Une autre idée de la France, sans doute — autre que celle de ce pays en déshérence capable de se brader, via des traités négociés par dessus la tête de ses citoyens, aux intérêts des multi-nationales. Et qui se fiche au fond de la multiplication des djihadistes, pourvu qu’ils achètent des i-phones.
Une autre idée de l’Europe aussi. Une Europe qui ne récuse pas son héritage, une Europe qui ne piétine pas la volonté de ses peuples, — et qui par exemple ne relance pas pour cinq ans l’utilisation du glyphosate, ce qu’elle vient de faire, et les gesticulations françaises en l’occurrence furent de pure façade.

Cela ne m’empêche pas d’avoir certains désaccords avec Polony. « Combattre », dit-elle, mais sans « nulle violence, nulle agressivité ». Je ne suis pas bien sûr : la seule chose que craignent les oligarques, c’est la perspective de voir leur tête au bout d’une pique. De même elle est plus girondine (l’influence, sans doute, de la France des terroirs) que moi : sauf à revenir à une France d’avant Louis XI et Richelieu (et une femme qui cite Jean Bodin sait comment l’Etat centralisé a émergé en France), ce vieux pays aspire à une monarchie républicaine, ce qu’avait fort bien compris De Gaulle. Emmanuel Macron en assure d’ailleurs les formes, faute d’en assumer le fond.

Une critique ? Peut-être. Il y a trop peu de « choses vues » dans ce livre — trop de considérations générales, pas assez de récit. Peut-être n’a-t-elle pas voulu alourdir un livre qu’elle jugeait déjà trop gros — ce qui se conçoit bien, etc. Sans compter que dans chaque récit, il y a forcément le Moi du narrateur — et je connais guère de personnes aussi peu ostentatoires que Polony, quoi qu’en disent les imbéciles. Peut-être réserve-t-elle ses exemples significatifs pour l’oral — mais elle connaît la France à fond, dommage de ne pas la faire davantage parler. Les quelques-uns qu’elle cite — cet hôtelier contraint de fermer boutique parce que l’Europe le contraignait à ignifuger un escalier du XVIIème siècle, ces pare-brises qu’il n’est plus nécessaire de nettoyer de leurs insectes écrasés parce qu’il n’y a plus d’insectes, plus d’abeilles, plus d’oiseaux, plus rien — donnent envie d’en avoir davantage.

On se prend à rêver de ce qu’aurait été un débat Polony / Macron en mai dernier. Ou à l’occasion. Parce que l’urgence et le fond du débat ne tournent pas autour de notre capacité à baisser culotte face à la mondialisation radieuse, mais à survivre en tant que nation — l’union d’une langue, d’une culture et d’une histoire, trois fondamentaux niés par les grands argentiers qui parlent la langue de Goldmann Sachs et de Rothschild, ont la culture apprise par cœur à l’ENA où Valérie Pécresse l’a rayée des programmes, et qui n’ont retenu de l’Histoire que ce qui arrange le Groupe de Bilderberg. Changer la vie est un livre programmatique, qui inspirera un vrai candidat républicain en 2022.
Ou une candidate.

Jean-Paul Brighelli

« Atelier en non-mixité raciale »

J’ai connu des ministres moins réactifs. La nouvelle était tombée dimanche soir, et dès le lundi matin, Jean-Michel Blanquer gazouillait :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.23.03Une réaction suscitée par la tenue prochaine, les 18 et 19 décembre à Saint-Denis, d’un stage de formation syndicale organisé par le syndicat SUD-Education 93 sur le thème « Au croisement des oppressions Où en est-on de l’antiracisme à l’école ? »
Un beau thème qui se décline en :
« Qu’est-ce qu’un-e élève racisé-e ? »
et
« Les inégalités ethno-raciales à l’école »
et en un certain nombre d’ « ateliers » dont deux au moins portent cette mention sur la brochure d’appel publiée sur le site national du syndicat : « Atelier en non-mixité raciale ». L’un sur « Pratiques de classes : outils pour déconstruire les préjugés de race, de genre et de classe » — un sujet qui exige le huis-clos entre « racisées », qui se définissent, comme chacun sait, comme héritiers des anciens colonisés, ce qui exclut les Juifs, qui ne sont pas du tout, comme chacun sait, victimes de préjugés raciaux. Parlez-en à Ilan et Sarah Halimi. Ah, mais ils ont succombé à la juste vengeance d’anciens héritiers des colonisés — bien fait pour eux.
Il faut dire que les Ashkénazes sont blancs, ce qui fait d’eux les justes cibles de Houria Bouteldja, des Indigènes du PIR et des amis d’Edwy Plenel (quant aux Séfarades, qui appartiennent au même cadre ethnique que les musulmans du Maghreb et du Machrek, leur sort n’est pas clair…). D’ailleurs, Pierre Tevanian, qui est l’un des plus purs représentants de cet ethno-gauchisme compagnon de route des extrémismes les plus répugnants, animera un autre atelier sur « le racisme et les privilèges dans l’Education nationale ». C’est ce qu’on t’a appris à l’ENS, petit Pierre ? Gare au loup !

À propos, et les Asiatiques ? Pas « racisés », les Asiatiques ? Ah, mais j’oubliais : ils sont « riches », n’est-ce pas, ce qui permet à certains de s’en prendre à eux… Pas moins colonisés, pourtant, pas moins exploités… Mais ils ont le grand tort de ne pas se plaindre. « Résilience » doit être un mot chinois. « Travail » aussi.

L’autre atelier « réservé » de cette passionnante démonstration de connerie humaine traitera de la « vie professionnelle pour les enseignant.e.s racisé.e.s » — avec l’intervention d’une certaine Wiam Berhouma, « professeure » d’anglais dans un collège du 93.
En parallèle, les enseignant.e.s blanc.hes (voilà que ça me prend, moi aussi) se réuniront ailleurs pour « interroger [leurs] représentations et [leurs] postures dominantes ».
Non, je ne gloserai pas le mot posture. Mais je leur suggère d’interroger le racisme anti-blanc qui s’exprime en ce moment — sauf que d’après certains experts, c’est une notion qui ne peut exister. On est bien content. T’es blanc, t’es raciste, t’es pas blanc, t’es racisé. C’est bien pratique.

Tout y est, y compris l’écriture inclusive (c’est bien le moins, quand on tient une réunion qui exclut tout ce qui ‘est pas soi) et la finale « marseillaise » des noms de métiers féminisées de force — Bonjour, madame la professeureu… »

Ne nous en étonnons pas. A la fin du printemps dernier devait se tenir à Paris une fête quelque peu racialisée elle aussi :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.40.15

qui se déclinait elle aussi :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.40.42Après le communautarisme, on en revient à la ségrégation à l’américaine, période Sud profond. De jolis petits segments bien parallèle — ça aide au dialogue.
Je présume que les organisateurs trieront le bon grain de l’ivraie, et examineront les ongles des participants. C’est sur la couleur des lunules que les Sud-Africains période Apartheid distinguaient les « encore noirs » de ceux qui avaient, comme on disait élégamment, « passé la ligne »… Ou le test du crayon ? Mais qui se doutait que SUD, qui se prend pour un syndicat d’extrême-gauche, réservait des places aux émules de Pieter Willem Botha ?

Nos militants syndicaux seront épaulés, en cette mi-décembre, par deux merveilleux représentants de l’esprit d’ouverture, de sentiment républicain et de laïcité triomphante, Marwan Muhammad, ancien directeur du CCIF, et Nacira Guéanif, « sociologue, anthropologue, et vice-présidente de l’Institut des cultures d’islam — si, ça existe, quoi que vous puissiez penser de l’association contemporaine de ces deux mots, « culture » et « islam ». La LICRA en pleure déjà — et pas de rire :Capture d’écran 2017-11-20 à 15.37.25Quant à la journée du mardi, elle sera animée par une « formatrice à l’ESPE de Bonneuil », Lila Belkacem. Ils en ont de la chance, dans les ESPE…

Alors, puisque la période est à la délation, je vais moi aussi balancer mes porcs et mes truies.
Monsieur le Ministre, le tract d’invitation de cette sauterie anti-républicaine comporte un certain nombre de noms d’enseignants. Je réclame pour eux un conseil de discipline immédiat, avec une menace claire de radiation définitive. On ne peut pas à la fois s’exprimer dans un cadre « racialisé » et accueillir le lendemain des élèves dont certains risquent, même dans le 93, de ne pas avoir la bonne couleur ou la bonne religion. Et faire des distinctions basées sur la couleur de la peau, la religion, le sexe ou l’orientation sexuelle, cela tombe sous le coup de la loi, Monsieur le Ministre. Mais l’ancien prof de Droit que vous êtes le sait parfaitement.
Vous avez fort bien réagi — et vite, ce qui n’a pas toujours été le cas de vos prédécesseurs. Allez jusqu’au bout : SUD est un syndicat qui, comme tant d’autres, vit de subsides publics — pour près de la moitié de son budget, disent certains. Supprimez-les. A eux et à cette myriade d’associations pédagogistes et autres, qui prétendent réécrire l’Histoire de notre pays — une Histoire qui est, paraît-il, à déconstruire elle-même : un atelier se demandera « Comment enseigner une histoire décoloniale » en argumentant : « Face à l’imposition de programmes scolaires, quelles sont nos difficultés pour proposer une alternative d’histoire décoloniale ? » Je ne m’étonne guère que Laurence de Cock, qui dirige les destinées d’un groupuscule « historien » baptisé Aggiornamento, soutienne les positions de SUD — qui se ressemble s’assemble : « La liberté syndicale est sacrée, un gouvernement n’a pas à se prononcer sur le sujet », a-t-elle déclaré (dans le Figaro du 20 novembre). J’allais  le dire.
Cet atelier sera animé par « deux professeures d’histoire-géographie du 93 » — vite, leurs noms ! On a lynché Harry Weinstein pour bien moins que ça. Il s’en prenait à des starlettes, elles s’en prennent à la nation. Qu’en aurait-on fait en 93, de ces excités du 9-3 ?
C’est comme cette Compagnie Synergies Théâtre qui « proposera un atelier de pratique théâtrale autour des discriminations ». Ça m’étonnerait qu’elle ne soit pas subventionnée par Valérie Pécresse, au nom de l’Ile-de-France…

J’avoue que je suis un peu las de me battre contre les imbéciles. « Qu’est-ce que c’est que tout cela ? Vous êtes mille ! » s’écrie Cyrano au cinquième acte. Et à la fin de Vingt ans après : « C’est vrai, dit Porthos en se haussant sur ses étriers pour mieux découvrir les immensités de la foule, c’est vrai, il y en a beaucoup. »
Tant pis. Retour à Cyrano. « N’importe — je me bats, je me bats, je me bats… »

Jean-Paul Brighelli

PS. La LICRA, et c’est heureux, a réagi aux implicites de ce stage : « Il n’existe pas d »élèves racisés’ en France […]. Encore moins d »enseignants racisés’. […] Il n’existe que des élèves. Il n’existe que des fonctionnaires. » Pour elle, précise encore l’Obs, ces termes correspondent à des « critères dignes d’une exposition coloniale ». Je sens que la justice, que SUD entend saisir pour diffamation, va avoir du boulot et du beau linge à inculper.

Esthétique et cinéma

Les films sur l’art m’ont rarement convaincu. Le Surviving Picasso de James Ivory, malgré la performance éblouissant d’Anthony Hopkins, ne disait pas grand-chose du geste et du moment créateurs (ce qu’avait réussi Clouzot dans le Mystère Picasso). Le Turner de Mike Leigh était une bouse ovationnée par ces critiques incapables de critiquer. Le Van Gogh de Pialat (et même celui de Minelli / Cukor) étaient des véhicules pour Jacques Dutronc et Kirk Douglas. Pour ne rien dire du Modigliani de Mick Davis, qui ne faisait pas oublier Gérard Philipe (dans Montparnasse 19, un joli film sur… l’alcoolisme). Et les Fantômes de Goya (Milos Forman, 2006) est très inférieur au Goya à Bordeaux de Carlos Saura — qui au moins sait de quoi il parle quand il parle espagnol.

Alors je suis allé à reculons voir The Square, Palme d’or à Cannes en mai dernier…The Square Il a fallu qu’un copain, HC, m’y traînât en me disant que, m’assurant que, etc.
Nous en sommes sortis presque brouillés. Il a vu un film sur la lâcheté — « quand la fine couche du vernis mondain commence à se détacher de notre corps qui présentait jusqu’alors une apparence simulatrice », me dit-il. Ah ? Je croyais avoir vu un film sur les impasses de l’art conceptuel…
Il y a dans le film de Ruben Östlund une scène décisive — l’affiche du film —, où dans un dîner mondain s’invite un spécialiste du happening, Tarzan mal élevé sautant sur les tables, agressant les jolis décolletés et les beaux plastrons — devant l’œil sidéré des convives, qui finiront par lyncher l’artiste. « Critique longuette de la lâcheté », lâche HC. Mais non ! Il faut avoir vu les délires du body art dans les années 70 pour en saisir toute la saveur critique. Le happening, c’est l’art instantané, réduit à son exécution. Une « performance ». Journiac faisant du boudin avec son propre sang. Hermann Nitsch crucifiant des animaux vivants. Ou Gina Pane, dont parlait récemment Jennifer Cagole, découpant au rasoir le lobe de son oreille gauche.
Des singes savants, dit Östlund. Et de fait, un singe traverse le film — il vit avec Elisabeth Moss, comme un rappel cinématographique de cet autre chimpanzé avec lequel couchait Charlotte Rampling dans Max mon amour. Tous des singes, dit Östlund. À tel point que France Inter, si savamment à plat ventre devant les majorités consensuelles, se demande par la bouche de Jean-Marc Lalanne si The Square ne serait pas un film de droite : rendez-moi Jean-Louis Bory ! Il aurait adoré cette histoire d’« installation » d’un carré lumineux devant le Musée d’art moderne de Stockholm où des publicitaires avides de buzz (pléonasme !) font exploser une petite Scandinavethe_square_23 pendant que le héros casse la gueule d’un petit Turc.
Östlund ne respecte rien. Almodovar avait d’ailleurs salué « un film qui met à mal le politiquement correct » — oh oui ! Christian, le héros, vit dans un décor d’ikéaïste friqué — plus froid, tu meurs — et se trouve confronté à la bêtise post-moderne. Bien fait pour lui — bien fait pour nous. Contrairement à ce que pense HC, il ne s’agit pas du tout de « notre égoïsme, notre indifférence, qui nous éloignent de ces laissés-pour-compte de la société libérale, ces indigents que nous côtoyons quotidiennement dans l’insensibilité la plus froide » — mais non ! Il s’agit d’art — par l’absurde. Du décalage entre une réalité de neige sale et des intérieurs minimalistes et chics. De l’imposture d’un monde qui se veut post-moderne et qui n’en finit pas de radoter les trouvailles des années 1960-70. En cela, c’est un film réellement d’aujourd’hui — sans complaisance avec aujourd’hui.

Parce que le cinéma peut bien évoquer l’art, mais pas à travers des biopics : il le fait par son traitement même de l’image.271632Pour preuve, Logan Lucky, un très beau film hyperréaliste — au sens pictural du terme, et je pense à la peinture de Don Eddy et de ses reflets sur les carrosseries,Don-Eddy---BMW-showroom-windows---1971---Le-carnet-de-Jimid ou à celle de Richard Estes et de ses reflets sur les vitrines.richard-estes-4 Bien sûr, il y a Daniel Craig, body-buildé péroxydé, qui a dû bien s’amuser — et nous aussi : le moment où il prend le temps, au milieu d’un casse d’anthologie, d’expliquer à ses comparses comment faire une bombe avec un détergent et des friandises est unique. Mais cette épopée dérisoire de quelques malfrats malmenés par la vie est traitée par Steven Soderbergh avec une maestria visuelle qui ennoblit cette Amérique de rednecks survivalistes, de bars minables, de filles délurées montées sur échasses, de voitures toutes plus belles et plus pourries les unes que les autres. Un régal.

Autre mets de choix, A Beautiful day de Lynne Ramsay.ABeautifulDay-Banniere-800x445 La prochaine fois que vous vous retrouvez dans un festival de films de femmes, et que vous entendez parler d’une spécificité de l’écriture féminine et autres conneries monstrueuses, dites-leur juste ça : Lynne Ramsay — plus de testostérone à elle seule qu’un couvent de parachutistes. À Cannes, elle a subi 7 minutes de standing ovation, et elle est repartie avec le prix du meilleur scénario — lequel tient en trois lignes : un tueur taiseux sauve une gamine d’un réseau de pédophiles en massacrant tout ce qui s’interpose. Quant aux dialogues, ils tiennent sur une page à double interligne.
C’est par l’image que le film s’impose. Une image post-apocalyptique (l’apocalypse, c’était hier, dans les brefs aperçus de ce que fut le passé guerrier du héros — Joaquin Phoenix, éblouissant, la vraie carrure d’un bel homme, « il suffit d’avoir du charisme et des kilos en trop », dit Etienne Sorin dans le Figaro — et Phoenix lui aussi est reparti de Cannes avec son Prix), une image éclaboussée de nuit gothique — le gothique si particulier de New York, capté par le chef opérateur Thomas Townend — comme Taxi Driver ou Seven. L’esthétique du roman graphique contemporain dans ce qu’il a de plus noir : peu de bla-bla, tout dans la surbrillance d’un éclair dans la nuit. Rien d’étonnant : Jonathan Ames, l’auteur du roman qui est à la base du scénario (You were never really here — c’est le titre original du film, « torture pour les nuls en anglais », dit le même Sorin) a commis il y a quelques années un roman graphique intéressant, Alcoolique — avec de jolies scènes d’un réalisme décalé.topelement Bref, un film à recommander à tous les bricoleurs — certaines images sont des réclames sanguinolentes pour Leroy-Merlin, rayon outillage de charpentier.z590086

Dernier coup de cœur, vraiment, Au revoir là-haut.Couverture-1280x640 Se rappeler que dans le roman de Pierre Lemaitre, nous apprenons que ce sont les derniers mots de la dernière lettre qu’un Poilu écrivit à sa femme avant de mourir au champ d’horreur. Une esthétique 1900 — forcément : l’action se situe juste après l’armistice, les décors sont d’avant guerre, et le décalage entre la Belle époque (ou supposée telle) et les horreurs d’après la Der des der n’en est que plus saisissant. Dupontel (ce type ne rate rien, que ce soit comme acteur — rappelez-vous le médecin itinérant de la Maladie de Sachs, de Michel Deville, ou son interprétation du Cancer dans le Bruit des glaçons de Bertrand Blier — ou comme metteur en scène (j’ai pleuré de rire à Neuf mois ferme).
Tout le film repose sur cette dissonance entre le décor ultra-bourgeois où évolue le grand banquier interprété (magistralement, comme d’habitude) par Niels Arestrup (qui me fit jadis oublier Richard Burton dans son interprétation de Qui a peur de Virginia Woolf, au théâtre de la Gaîté-Montparnasse) et la zone, comme on disait alors, où se réfugient les deux héros — sans oublier les colonies : le scénario a légèrement modifié le roman, mais comme Pierre Lemaitre y a collaboré, il a donné quitus à Dupontel pour les changements de façade, destinés à enserrer le film dans un récit — une occasion pour restituer en off le style grinçant du roman : c’est du beau cinéma littéraire où il n’y en a que pour l’image.

Bref, le mois passé a été riche en révélations / confirmations : le cinéma peut proposer de très jolies choses, pourvu qu’il ne prétende pas le faire. Aucun des metteurs en scène évoqués dans cette page n’appartient, visiblement, au camp du Bien. Et tous quatre ont réussi leur coup.
De là à penser que seuls ceux qui ruent dans les brancards « loin de la foule déchaînée » ont un réel talent, il n’y a qu’un pas — et je crois que je l’ai franchi.

Jean-Paul Brighelli

Osez le crétinisme : à propos d’un certain totalitarisme féminin

Capture d’écran 2017-11-14 à 06.19.51« My men are rounding up twice the usual number of suspects », dit le capitaine Renault au début de Casablanca — il collabore alors à fond avec les Allemands. Et à la fin, il ordonne à ses hommes : « Round up the usual suspects » — même si à ce moment-là, il vient de verser dans la Résistance. Dans les deux cas, ce sont les mêmes boucs émissaires qui paient les pots cassés…
Et à propos de pots cassés (1), ce sont aujourd’hui les « suspects habituels », Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau, qui sont livrés aux hyènes. Polanski a l’habitude — même s’il en a assez de fournir un prétexte aux folliculaires en panne de copie. Ce Français (il est né à Paris) qui n’a jamais commis de délit en France devrait vivre à l’abri des lois de la République. Il en est loin : les autorités le laissent insulter, malmener, vilipender par quelques viragos pour lesquelles il n’y a jamais de présomption d’innocence, ni de prescription, ni de pardon possible. Des sycophantes qu’une autorité rigoureuse devrait embastiller, mais auxquelles on tend des micros complaisants. Il m’a regardée sans mon consentement ? Crime contre l’humanité ! Il a distraitement plongé son regard assassin dans mon corsage généreusement ouvert ? Léché du bout des cils mon popotin qui faisait dans la ville le signe de l’infini ? Au bûcher !
Ou comme l’inénarrable Emma Sulkowicz, qui a porté plainte contre le partenaire avec qui elle avait fait l’amour, alléguant qu’il l’avait cette fois-là sodomisée sans son consentement – quoiqu’elle lui ait envoyé plusieurs messages amicaux les jours suivants. Ou comment un bon moment se transforme, avec un peu de malignité inconsciente, en souvenir de viol : Emma n’est pas pour rien fille de deux psychologues.
Ledit étudiant non seulement n’a pas été poursuivi — l’autorité judiciaire, dans un pays où l’on ne rigole pas avec ce genre d’accusations, n’a pas trouvé matière à l’inculper —mais l’université Columbia lui a versé un dédommagement discret. Encore heureux que ce soit toujours à l’accusation de faire la preuve. Pour le moment.
Ce qui n’a pas empêché Sulkowicz de traîner le matelas du supposé délit à travers le campus pour être sûre de se faire remarquer.mattress-performance-emma-sulkowicz Puis, en juin dernier, elle s’est fait ficeler par un maître du shibari, suspendre à une poutre, insulter, gifler et fouetter. Cela s’appelle « The ship is sinking ». Ah.1495727080691-IMG_0127-1024x576-1Aucune contradiction dans cette manifestation de body art appliqué. Il y a dans toute outrance — et le féminisme hystérique en est une parmi d’autres — un désir exhibitionniste qui cherche à se satisfaire à bon compte. Les manifestations anti-Polanski devant la Cinémathèque sont du même tonneau.Capture d’écran 2017-11-14 à 06.20.27Deux « performances » artistiques qui en France vaudraient sans doute à Emma Sulkowicz un engagement prochain dans l’atelier Arts plastiques de quelque ESPE de province…

Jean-Claude Brisseau, dont vous vous rappelez peut-être Noces blanches, a été condamné en 2005 pour harcèlement de deux actrices de so film Choses secrètes. Il n’a pas fait appel du jugement, il a exécuté sa peine, et il a commenté les faits, sans les nier, dans un livre d’abord, puis dans un film, l’Ange exterminateur. Affaire close — ou qui devrait l’être…
Il faut être sérieusement tarée pour exiger de la Cinémathèque française, qui avait programmé une rétrospective de ses œuvres à l’occasion de la sortie de son prochain film, qu’elle annule cette manifestation. Après avoir harcelé Polanski en ce même lieu pour une occasion similaire.
Comme l’a très bien dit Frédéric Bonnaud, directeur de la Cinémathèque française (un homme de gauche, persécuté sous Sarkozy, membre éminent de Médiapart avant sa nomination : sa longue interview est passionnante), une telle attitude est la négation des fondements du Droit tels que les avait exprimés Beccaria dans son traité Des délits et des peines (1764). Une peine effectuée règle une fois pour toutes la dette du criminel envers la société. C’est assez qu’une condamnation soit inscrite au casier judiciaire. Nous ne sommes plus à l’époque de Hugo où Javert pouvait poursuivre Jean Valjean des années durant parce qu’il avait volé un pain. Oui, mais — disent nos féministes enragées —, peut-être a-t-il aussi tripatouillé Cosette ? ET même si elle ne s’en est pas plainte…
Frédéric Bonnaud, qui a invité Roman Polanski et a choisi d’annuler la rétrospective Jean-Claude Brisseau, s’exprimait justement dans les locaux de Mediapart, son ancienne maison. Il fallait que ce garçon pondéré soit vraiment excédé par les harpies qui le harcèlent pour parler « d’un véritable choc totalitaire et d’un retour à l’ordre moral sous les ordres de véritables ligues de vertu ». Et d’ajouter : « En France, on veut notre Weinstein à nous et on trouve qui? Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau, les suspects habituels (…) La rétrospective a été annoncée en juin… Pas une réaction, ça ne choque personne (…) Coupable un jour coupable toujours…Nous ne sommes pas de taille, je le dis à la barbe d’Osez le féminisme: « Vous avez gagné, on supprime Jean-Claude Brisseau » parce que nous ne sommes pas de taille à lutter », répond-il. Avant d’évoquer le prix de la sécurisation de la cinémathèque. « Mettre dix gardes du corps dans le hall pour que le mec qu’on invite ne se fasse pas casser la gueule, ça coûte 10.000 euros, confie-t-il. Nous ne voulions pas inviter Brisseau avec des flics, des gardes du corps et sous la pression ». Et de conclure sur le manque de soutien « des intellectuels de gauche ou de droite » (si, si, je suis là !) face à des femmes qu’il qualifie de « demi-folles ».
Juste « demi » ? Elles veulent leur livre de chair — taillée dans les bas morceaux, si possible.

La Société des réalisateurs a choisi de faire chorus avec les manifestantes. Cela me rappelle Bruno Le Maire condamnant dans un premier temps « Balance ton porc », et après s’être fait frotter les oreilles par tel ou telle, revenant immédiatement sur ses propos.

Bien sûr, je ne mets pas toutes les femmes dans le même sac bon pour l’asile. Ces agissements ne sont le fait que d’une poignée de pétasses. Elles parlent fort parce qu’elles sont peu nombreuses. Mais notre démocratie (la perversion de la république, rappelez-vous Montesquieu) en est là : elle se laisse prendre en otage par des groupes infimes — pas même des communautés. Quatre islamistes ici, cinq féministes là. Les uns prétendent parler au nom de tous les musulmans, qui globalement les exècrent ; les autres pensent s’exprimer au nom de toutes les femmes, qui généralement les méprisent. Mais les pouvoirs constitués — les médias, en particulier — leur donnent une importance qui outrepasse, de très loin, leur surface effective.
Ô hommes, mes frères, approchez et venez m’entendre. Vous êtes coupables avant même d’avoir agi, coupables d’être mâles (faut-il toutefois rappeler à ces mégères que « con » et « vagin » sont des mots masculins ? Où le pouvoir mâle ne va-t-il pas se nicher ! Ah, mais il est vrai que « bite » est féminin — c’est à n’y rien comprendre, quand on s’acharne à croire que les mots sont sexués !). En attendant, évitez désormais de prendre un ascenseur avec une femme, laissez les portes de vos bureaux ouvertes quand vous en recevez une, n’interrogez que des élèves mâles, faites chambre à part, ça vous évitera de les entendre ronfler quand elles rentreront de leurs beuveries féministes, et si une femme vous suit, claquez-lui la porte au visage : parce que la lui tenir, comme me l’a fait un jour remarquer l’une d’elles, c’est vous apercevoir qu’elle est une femme, c’est déjà la violer.

Jean-Paul Brighelli

(1) Mes lecteurs n’étant pas forcément au fait de l’argot sexuel des siècles passés, je leur rappelle que « se faire casser le pot » signifie « se faire sodomiser ». Voir Proust, la Prisonnière, pp. 173 et sq. : « J’aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j’aille me faire casser… » Aussitôt dit sa figure s’empourpra, elle eut l’air navré, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu’elle venait de dire et que je n’avais pas du tout compris. (…) Jusque-là je m’étais hypnotisé sur le dernier mot : « casser », elle avait voulu dire casser quoi ? Casser du bois ? Non. Du sucre ? Non. Casser, casser, casser. Et tout à coup, le regard qu’elle avait eu au moment de ma proposition qu’elle donnât un dîner me fit rétrograder aussi dans les mots de sa phrase. Et aussitôt je vis qu’elle n’avait pas dit « casser », mais « me faire casser ». Horreur ! c’était cela qu’elle aurait préféré. Double horreur ! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n’emploie pas avec l’homme qui s’y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s’excuser de se donner tout à l’heure à un homme. »
Cela peut aussi signifier « se faire dépuceler » — voir la Cruche cassée, de Greuze.

Jennifer Cagole apprend les Arts plastiques…

Capture d’écran 2017-11-12 à 09.38.30Aujourd’hui 7 novembre, l’ESPE nous initie à la didactique des arts plastiques. Répartis en groupes de 4 élèves-professeurs (dans chaque groupe les instits sont majoritaires, et les plasticiens proprement dits sont en nombre restreint), nous sommes sermonnés pendant deux heures par Anaïs Lelièvre, l’éminente plasticienne (il ne viendrait à l’idée de personne de dire « artiste »), auteur célèbre du Flottement cellulaire (« Installation in situ de plus de 1300 images numériques créées à partir de photographies de ma langue en très gros plan… »)a5_1p_landscape et de SPLOC (2017), « un millier de lettres en liège peint à l’acrylique, lestées par des ficelles lâches et des poids en béton, flottant sur le lac du Carla-Bayle et se mouvant au gré du vent. »Capture d’écran 2017-11-12 à 12.13.52Ah oui, dit la jeune néo-instit en face de moi. Ah oui…
Vais-je perdre son temps et le mien à lui expliquer que ces lettres éparses auquel sont finalement réduits l’œuvre et le paysage ne sont qu’une extrapolation de la Legible City de Jeffrey Shaw (1988-1991), donné comme exemple indépassable, qui n’est finalement qu’une variation des affiches lacérées par Jacques Villeglé (né en 1926 — voilà qui ne nous rajeunit pas)Capture d’écran 2017-11-12 à 10.19.18 dont Beaubourg a jadis organisé une rétrospective pleine de sens ? Non, pas la peine. Autant lui laisser ses illusions et lui laisser croire qu’on a invité pour nous une plasticienne de tout premier plan… Inutile aussi de lui expliquer que ce ne sont là que les ultimes dérives de l’Art Conceptuel des années 1960 auquel une femme née en 1982 n’a pu échapper, à la fac Saint-Charles ou ailleurs. Avec un zeste de Body Art, d’où les macrophotos de sa langue : peut-être aurait-elle dû la trancher en public, comme Gina Pane faisait avec ses oreilles ou ses pieds. Car les CLOCS d’Anaïs Lelièvre (« des amas de vêtements usagés, cousus les uns aux autres par des liens élastiques, jusqu’à former une enveloppe que des corps en dessous revêtent comme leur peau et qu’ils viennent animer. Ces membranes relationnelles, plissées et imprévisibles, s’adaptent à des situations diverses, recréant chaque fois la surprise. Forme de vie en éclosion et en devenir, les CLOCS sont aussi une matrice qui suscite chez les passants des réactions multiples. Elles surgissent au détour de ruelles et autres recoins quotidiens pour renouveler et interroger notre manière d’exister dans l’espace public, d’y rencontrer l’autre, et de cohabiter avec lui »)Capture d’écran 2017-11-12 à 12.18.16 ont quelque chose des reliquats de sang menstruel exposés en 1973 par l’artiste française si tôt disparue.Capture d’écran 2017-11-12 à 10.55.42Non, je ne le lui dirai pas. Autant lui laisser croire que l’ESPE a fait venir une artiste de grand renom — même si, après enquête dans les milieux parisiens bien informés, la réputation d’Anaïs Lelièvre n’a pas forcément pénétré les limites extérieures de la rue de Seine… Et je ne lui expliquerai pas la responsabilité de Marcel Duchamp et de ses ready-made dans ces diverses « installations », comme on dit aujourd’hui.
Mais je l’expliquerai à mes élèves, le jour où j’aurai des Troisièmes, auxquels nous sommes censés expliquer les arcanes de l’art…

Que nous raconte donc Anaïs Lelièvre, la célèbre plasticienne ? Qu’il y a au fond deux conceptions de l’apprentissage de l’art. Soit le « recopiage de tel type d’oiseau avec telle position de l’aile », soit « la conceptualisation de la symbolique de l’œuvre à venir » — infiniment préférable, surtout en Sixième. Michel-Ange était un gros nul,Capture d’écran 2017-11-12 à 11.30.47 qui étudiait ce qu’avait fait Praxitèle avant lui !Capture d’écran 2017-11-12 à 09.26.50 Ou Audubon, qui s’acharnait à reproduire, justement, le battement des ailes des oiseaux américains.Capture d’écran 2017-11-12 à 09.41.06 Et la notion de Beau est illusoire, tout le monde sait ça. Heureusement que les juges qui ont finalement relaxé Phrynè en savaient un peu plus sur la question qu’Anaïs Lelièvre…
Et comme la Maître adore l’art pompier, vous n’échapperez pas au tableau de Jean-Léon Gérôme :Capture d’écran 2017-11-12 à 09.39.40

Le but de la formation est de nous amener devant des élèves de ce niveau en février prochain afin de les amener à réfléchir sur un album de BD de notre choix — un cours transdisciplinaire où il y aura de la joie.
Ah oui ? Je sens que je vais travailler sur l’immortel Magnum Song de Jean-Claude Clayes pour lequel j’ai une affection particulière… Et leur proposer un joli parallèle avec le film noir, de H comme Bogart à R comme Mitchum…Capture d’écran 2017-11-12 à 11.13.28Ah, mais Jean-Claude Clayes a recopié / adapté, c’est très mal. Il faut CREER — chez les Lelièvre, ça se passe comme ça. L’acte libérateur.
Boronali, quoi ! La peinture par et pour les ânes !1024px-Boronali_Impression

Comme il faut bien un peu de théorie dans tant de pratique, on nous a distribué un résumé de la bible de référence — en l’occurrence le livre de Bernard-André Gaillot, Arts plastiques : éléments d’une didactique critique. Depuis 1a fin des années 1990, cet ex-maître de conférence en « didactique des Arts plastiques » de la fac d’Aix-Marseille impose son ouvrage dans les IUFM / ESPE / et je ne sais quoi à venir. C’est ce qui est le plus désespérant : les étiquettes changent pour faire croire que les contenus ont changé. Mais c’est toujours la même daube.
Parce qu’enfin… Nous faire apprendre « les notions renvoyant à l’acte instaurateur », c’est-à-dire aux « options plastiques du corps agissant », est-ce bien utile ? Et dissocier une œuvre en constituants / matières / textures / espace, en Sixième…
Le plus beau, c’est que les Arts plastiques sont restés en partie au moins à l’écart de la vague pédago : il y a encore des profs qui posent une pomme sur un tabouret et demandent aux élèves de la recopier, comme dans le poème de Prévert (« Promenade de Picasso »). Ce n’est pas plus mal, pourvu qu’à la fin, on ait le droit de la croquer.

Deux heures ! Deux heures de ma vie — plus l’aller-retour Marseille-Aix, qui à 17 heures n’est pas de la tarte, j’ai été bloquée 45 minutes sur la passerelle au-dessus de l’Estaque, ça vous laisse le temps de penser à la nécessité de cet enseignement si essentiel… Mais voilà : si je n’y vais pas, l’ESPE peut demander au rectorat de nous faire des retenues sur salaire. Et à 1499,97 €, je n’ai pas les moyens d’échapper à cet endoctrinement si pertinent.

Jennifer Cagole / Jean-Paul Brighelli

PS. Dans la réflexion ultérieure sur l’album de BD qui sera l’objet de notre travail en groupe, j’ai eu droit, en filigrane, aux commentaires délirants de ma néo-instit enthousiaste sur la nécessité de l’écriture inclusive dès le CM1. Ça n’a pas amélioré mon humeur.

Un doigt de pub pour le catholicisme

Nous recevons toutes sortes de visiteurs improbables, chez Havas. Mais quand celui-ci a franchi le seuil de notre siège, à Puteaux…
C’était un homme tout en longueur, le visage osseux, tourmenté, d’un être en proie à bien des doutes et des démons, victorieusement vaincus. « Il y avait sur sa figure la lutte de deux principes opposés, une nature mauvaise domptée par la volonté, peut-être par le repentir » dit justement Dumas. Les yeux enfoncés, le regard sombrement lumineux, les cheveux gris en brosse, il tenait à la fois de l’ancien parachutiste et du prédicateur d’apocalypses. Savonarole ressuscité !
Nous l’avons fait patienter dans l’un des canapés Boca qui agrémentent la réception. Dans ces lèvres de polyuréthane inspirées à Dali par celles de Mae West (mais les nôtres appartiennent au remodelage de l’objet par le Studio 65 sur celles de Marilyn), il avait l’air aussi à l’aise qu’une truite saisie au bleu dans une poêle chaude. Quand je l’ai reçu enfin, il paraissait à point — comme la truite susdite. Plus écarlate que le lycra rouge baiser du canapé.400
Il s’est présenté. Il était prêtre (ce qui ne m’étonna point : même en civil, il avait l’air d’être en soutane), et était mandaté discrètement par le Vatican pour explorer la possibilité (la faisabilité, dit-on désormais en français global) d’une campagne visant à relancer le catholicisme.
« Nous perdons des fidèles chaque jour, depuis des années », a-t-il expliqué. « Une hémorragie que nous ne nous expliquons pas. »
J’ai discrètement consulté ma Bible — je veux bien entendu parler du Net. Qui m’a révélé, si je puis dire, que près de 65% des Français ne se reconnaissent dans aucune religion, et que la plupart d’entre eux s’affirment athées. « Quel magnifique marché potentiel ! » me suis-je exclamé en lui communiquant ces chiffres — qu’il connaissait, hélas… Après tout, nous avons fait boire Evian, il y a quelques années, à un bon nombre de vieux qui se sont identifiés à nos plongeurs (tous des ex-champions recrutés pour la circonstance) et à une quantité de jeunes femmes convaincues qu’elles y trouveraient l’eau de Jouvence et de résurrection de leurs petits capitons. Sans parler de celles qui ont réellement cru, sans que nous l’ayons dit, que c’était l’eau-miracle des biberons — alors qu’elle a plutôt un effet laxatif, mais chut !…

Mon visiteur m’a avoué que cette vieille campagne — « We Will Rock You » remixé par KCPK avec des intonations enfantines — avait décidé la hiérarchie catholique à oser cette démarche quelque peu iconoclaste sur laquelle il nous demandait, bien sûr, la plus grande discrétion. « Nous avons eu une grande concertation, à Rome, et le Saint Père (j’appartiens à la même congrégation que lui — il n’y a que des jésuites pour oser la modernité) s’est enthousiasmé de nos propositions. « Ce serait formidable, a-t-il dit, si dans toutes les églises, les fidèles pouvaient taper des pieds et des mains en accompagnant le divin sacrifice… » Un frère lai lui a alors montré James Brown en pasteur rock — c’était dans les Blues Brothers. Ça l’a décidé : « Nous ne pouvons pas demander à tous nos prêtres — surtout aujourd’hui où les vocations se font rares — d’avoir le talent de James Brown… Mais nous devons dire aux chrétiens que c’est eux qui ont le talent… »
– Excellent slogan ! » me suis-je écrié. « Bref, vous voulez que nous mettions sur pied une campagne destinée à relancer les conversions à la foi catholique…
« Mais mon père, ai-je immédiatement ajouté, ne pensez-vous pas que la désaffection qui frappe aujourd’hui l’Eglise — la vôtre en particulier, parce que les sectes protestantes sont bien plus dynamiques — vient des positions même du catholicisme moderne, tel qu’il s’est exprimé depuis Vatican II ? L’œcuménisme, la compréhension universelle, le salut à la portée des ânes… Déjà, l’abandon du latin… »
– Mais personne ne comprenait ce qui se disait à la messe !
– Est-ce si important ? Un agnostique comme Georges Brassens, dans une chanson intitulée « Tempête dans un bénitier », signalait déjà en 1976 que « sans le latin, la messe nous emmerde »… Croyez-vous que les Musulmans, qui baragouinent pour la plupart, en France, un dialecte berbéro-arabo-français, entendent quelque chose à la langue classique du Coran ? Non, bien sûr : ils répètent des phrases comme des incantations.
« D’ailleurs, ai-je réfléchi tout haut, ne pensez-vous pas qu’il faudrait prendre exemple sur l’Islam ? Voilà des gens qui vendent extrêmement bien leur produit ! »
– Je pensais, m’a-t-il fait remarquer, que notre perte d’influence résultait prioritairement du processus de rationalisation tel que l’a expliqué Max Weber
Je ne pus m’empêcher de louer sa connaissance de la sociologie allemande. Un catholique avait donc le temps de lire l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme ?
– Il faut savoir un peu de tout », m’a-t-il avoué en rougissant.
– Mais ce n’est pas un argument, ai-je immédiatement répliqué. L’Islam se porte à merveille. Désenchantement du monde ou pas, il séduit de plus en plus de gens— y compris bon nombre de celles et ceux que vous avez laissé.e.s en marge… »
(J’orthographiai ainsi dans ma tête le participe passé, afin de me conformer aux dernières lubies à la mode — et je remarquai qu’il n’en remarqua rien).
« Et la dureté de la charia ne fait absolument pas peur à des générations que l’on croyait perdues à tout jamais sur le mol oreiller des délices contemporaines…
« Il faut s’entendre sur le produit que vous voulez que nous vendions, ai-je surenchéri. Un mauvais produit peut tromper quelques personnes quelque temps, mais seul un bon produit peut tromper tout le monde tout le temps.
« Alors, croyez-moi : abandonnez le refrain « Jésus vous aime ». Les gens ne veulent pas une Eglise lénifiante (de pigeon, ajoutai-je in petto — l’in petto est un produit jésuitique porteur de restriction mentale et de grâce efficace), mais une Eglise militante. Une Eglise de combat. »
– Mais le Christ, objecta-t-il… Son message est amour !
– Pas du tout — et vous le savez bien, quoique vous ayez délibérément choisi de l’ignorer. N’est-ce pas le Christ qui a dit : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » ? Et il a ajouté : « Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera. »
– Je n’aurais pas cru, dit-il (et je crus entendre dans sa voix l’ombre d’un sarcasme) qu’un publicitaire de chez Havas pût citer Saint Matthieu par cœur…
– Mais nous ne sommes pas tous incultes, dans la pub ! La fille qui a conçu la campagne Evian évoquée plus haut était agrégée de Lettres ! Pour en revenir à cette déclaration du Christ… N’est-ce pas ce que les islamistes répètent dans leurs prêches ? Meurs pour Allah, et tu gagneras le paradis — et un nombre indéfini de houris…
– 72, me dit Savonarole, l’air songeur.
– Si vous voulez — et vous ne vous rendez pas compte, vous qui avez fait vœu de chasteté, à quel genre de pénitence (celui-là aussi, je l’orthographiai différemment in petto) le vrai croyant se condamne. Une vierge, déjà, c’est la croix. Mais 72…
« Quoi qu’il en soit, je vous donne un conseil préalable à toute négociation sur le fond. Il faut modifier le produit. Vous réconcilier avec l’Eglise militante de la Contre-Réforme. Rallumer les bûchers de l’Inquisition. »9_Bucher_Urbain_Grandier – Mais mon fils… »
– Il n’y a pas de fils qui tienne (sinon avec trois clous, me susurra le diable qui est dans mon in petto). Aristote dit très bien que les ressorts de la catharsis sont la terreur et la pitié. Vous avez renoncé à l’un et à l’autre. La pitié, vous devriez la faire jouer en racontant à nouveau les supplices des saints, modèle Légende dorée — et en cessant d’édulcorer celui de Jésus.xam74807 J’ai vu jadis à Palerme un Christ en croix modelé sans doute sur un vrai supplicié du XVIIème siècle. Eh bien croyez-moi, le malheureux en avait bavé — son corps n’était plus qu’une longue traînée sanglante. Comme chez Mel Gibson ! C’est en exposant les corps des martyrs que vous provoquerez la pitié !Capture d’écran 2017-11-05 à 11.26.05 Enfin ! Relisez Catherine de Sienne et toutes les grandes mystiques ! Vous croyez qu’on a attrapé Louise du Néant avec du miel? Que nenni ! Avec du sang, des larmes et du fiel.800px-William-Adolphe_Bouguereau_(1825-1905)_-_The_Flagellation_of_Our_Lord_Jesus_Christ_(1880) « Quant à la terreur… Vous l’avez maniée avec dextérité durant des siècles… Désormais, c’est l’islam qui s’en est emparé, afin d’offrir aux croyants-en-devenir, ceux qui sont tentés par la Soumission, des images de violence et de mort.
« Croyez-moi : tant que vous ne modifierez pas en profondeur le produit « Christ », vous ne parviendrez pas à concurrencer le produit « Allah ». Comment croyez-vous qu’Evian s’est imposé face à Vittel ou Contrex ? En outrant ses qualités ! En faisant miroiter la rédemption intestinale à toutes les secrétaires embourbées entre leur bureau et la photocopieuse !
« Vous avez renoncé à l’Enfer — et c’est bien le problème. S’il n’y a plus de châtiment, comment osez-vous demander à vos ouailles les efforts nécessaires pour gagner le Paradis ? En érigeant des croix à Ploërmel ? Pff… Tout ce que vous y gagnez, c’est à dresser la loi contre vous — cette même loi qui tolère tout à fait que des imams se lance dans des prêches incendiaires ! Qui tolère aussi que la suppléante de François Ruffin, Zoé Desbureaux, qualifie l’assassin de ces deux malheureuses filles, à Marseille, de « martyr » — sans être inquiétée !
« Allons, mon Père ! Un bon mouvement ! Relancez la croisade, rallumez les bûchers, revivifiez l’Inquisition ! La Contre-Réforme est sortie des guerres de religion, et elle en est sortie glorieuse !
« Si vous voulez que notre maison vende avec succès votre produit, changez de produit ! Pas de bon message s’il n’y a pas de bon produit !
« Parce qu’enfin… Et cela, je vous le confesse sous le sceau du secret… Nous avons été contactés récemment par un éminent prédicateur suisse, qui a bien besoin d’un coup de neuf… Nous lui avons conseillé de durcir son propos… No more mister nice guy !
« Regardez donc les jeux vidéos : meurtres en série, cascades d’hémoglobine, surenchère de corps éclatés, démembrés, et renaissant sans cesse — comme le Christ ! Quel succès ! Quel merveilleux produit d’appel ! »
Le bon Père m’a regardé avec terreur. Je m’étais levé de ma chaise, les bras étendus comme l’ange du Jugement, les yeux flamboyants. « Satan ! » s’est-il exclamé, « Vade retro ! » Mais c’est lui qui a fui — et nous ne l’avons pas revu.

Jean-Paul Brighelli

PS. L’idée de cette sotie (et non sottise, comme l’ont lu les malheureux formés en méthode globale) m’est venue en discutant récemment dans un TGV avec le curé de Saint-Sauveur, à Aix-en-Provence. Le visage creusé, le corps famélique, les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, c’est lui. Nous avons discuté de comment ramener les jeunes à Dieu, et je lui ai exposé les idées ci-dessus, à peu près dans les mêmes termes. Ma foi (si je puis dire), ça ne l’a pas fait rire — j’espère juste que ça l’a fait réfléchir.260px-Girolamo_Savonarola

 

Harcèlement, drague et séduction

4455860« Plus j’y pense, plus j’apprécie le chic de #balancetonporc : pour toutes celles qui, parmi nous, ont reçu la vulgarité extrême au plus intime de leur corps, et qui en ont intériorisé la honte, y compris à leur esprit défendant, la respiration est plus libre depuis que ce remarquable retour à l’envoyeur a été balancé comme un direct du droit. Par le simple fait de dire que nous avons subi, nous faisons advenir quelque chose de neuf. La honte, peu à peu, change de camp… »
écrit Irène Théry dans le Monde. En tête d’article, elle a pris soin d’identifier ses cibles immédiates : moins les tripatouilleurs du métro, les lourdingues de l’ascenseur, les chefs de rayon insultants, ou les producteurs hollywoodiens adeptes du chantage, qu’Elisabeth Lévy et Alain Finkielkraut. « Le grand délathon a commencé », avait écrit la patronne de Causeur. Péché mortel. Quant à Finkie, qui avait tenté de s’exprimer avec mesure en fustigeant néanmoins « l’enfer de la bien-pensance » : « Avec ce hashtag dont la vulgarité et la brutalité passent l’imagination, c’est, selon lui, la fin de la plus élémentaire présomption d’innocence, tous les hommes brutalement transformés en porcs, cependant que sonne le glas d’une époque révolue, celle de la mixité heureuse et du respect des manières, cœur de la civilisation des mœurs, fierté d’une certaine identité française. » Aberration machiste qui lui a valu cette réplique élégante sur les réseaux sociaux, récemment promus vecteurs du Bien : « La mère de Finkielkraut aurait dû sérieusement penser à l’avortement de ce con ». Sûr que Janka Finkielkraut, qui a vu disparaître son monde et ses parents dans les camps d’extermination, aurait apprécié.

À l’école comme aux Baumettes, les « balances » n’ont pas bonne réputation. La Gestapo finissait par ne plus lire les dizaines de milliers de lettres anonymes que leur envoyaient de courageux Français. Je m’étonne un peu qu’une spécialiste du Droit comme Irène Théry approuve ce qui est quand même une courageuse entreprise de délation anonyme comme on en a déjà vu en France. « Un déferlement assez ignoble », dit Catherine Deneuve, qui connaît pourtant tous les Weinstein du cinéma, depuis presque soixante ans qu’elle joue. Quand quelques hommes incriminés à tort par ce déballage de rancœurs, de règlements de comptes, de souvenirs opportunément remontés à la surface et éventuellement réarrangés selon l’air du temps et les jugements de divorce se seront tiré une balle, on mesurera alors ce qu’il y avait de nauséabond, du strict point de vue légal, dans ces affirmations dont l’accusé doit se justifier — et qui le croira ? — alors que c’est toujours à l’accusation de faire la preuve.
Et si les accusatrices ont la preuve, que ne sont-elles allées en justice… Les flics ne sont pas les monstres que l’on dépeint dans une certaine presse. Ce n’est pas pour décorer que les commissariats ont aussi des personnels féminins.
Et des hystéries de délation, nous avons déjà connu ça — sans remonter à la dernière guerre.Capture d’écran 2017-10-24 à 21.38.05En 2005, Marie-Monique Robin, dont je ne dirai jamais assez qu’elle est une enquêtrice exemplaire (lire le Monde selon Monsanto, par exemple) sort l’Ecole du soupçon, dont elle tirera un reportage télé deux ans plus tard. Elle revient dans ce dossier accablant sur la circulaire signée par Ségolène Royal en 1997, visant à signaler tous les cas de pédophilie supposée à l’école. Les plaintes, qui tournaient jusque là, bon an mal an, autour d’une douzaine dont trois ou quatre arrivaient effectivement en phase judiciaire, se sont alors multipliées par dix. Que croyez-vous qu’il arriva ? Quelques enseignants incriminés — à tort, vous expliqueront les proches, accablés, de Bernard Hanse — se suicidèrent. Et combien de cas furent traités par les tribunaux ? Trois ou quatre, comme les années antérieures : le grand déballage s’appuyait sur des rumeurs, des règlements de comptes pour une mauvaise note, une fixation amoureuse d’une élève sur un prof, une mésinterprétation d’un geste purement pédagogique (un prof de gym accusé de tripoter ses élèves parce qu’il les aidait à bien se recevoir à la sortie d’un cheval d’arçon). Il n’y eut pas dans l’Education Nationale un flot soudain de pervers. Mais la secrétaire d’Etat aux affaires scolaires a feint de le croire, expliquant benoîtement qu’il n’y avait pas de fumée sans feu, et que sans doute on avait fait pression sur les enfants…
C’est pour cette raison, et nulle autre, que j’ai voté Sarkozy en 2007, comme 25% des profs. Jamais je n’aurais contribué à porter au pouvoir une femme qui marchait sur les enseignants pour en faire un piédestal à son ambition.
Quant au harcèlement au quotidien…

Une amie s’est fait agresser il y a trois ans à Marseille parce qu’elle se baladait en short en plein été — un pur scandale… Agressée par deux individus « pas tibulaires, mais presque », qui l’ont traitée de pute et quelque peu malmenée — à quatre heures de l’après-midi près du port dans une rue passante. Comme elle se défendait, elle a été ceinturée par un passant qui lui a jeté : « Mais enfin, mademoiselle ! C’est leur culture… »

À Hambourg ou Cologne aussi, au 31 décembre 2015, c’était leur culture… Et ce n’est pas adhérer aux thèses de la pauvre Marine Le Pen, de plus en plus perdue face aux médias, que de dire cela. Ce sont des faits.

J’aimerais beaucoup que l’éminente sociologue du droit familial qu’est Irène Théry s’insurge contre ce harcèlement collectif que représentent aujourd’hui les invectives des plus fanatiques des Musulmans. Ce que l’on dit de Harry Weinstein est peut-être vrai — j’attends que la justice américaine, qui ne passe pas pour laxiste, donne une suite judiciaire à la lapidation anticipée du producteur. Ce que l’on a prétendu de Tariq Ramadan, et qui est autrement grave, l’est peut-être également : j’attends que la justice française (dont on sait depuis La Fontaine que « selon que vous serez puissant ou misérable » — vous connaissez la suite) mène à bien l’enquête qu’elle vient d’ouvrir. Mais déjà les mêmes réseaux sociaux, définitivement identifiés comme l’expression du Bien, se déchaînent… contre Henda Ayari. Et mettent dans le même sac celles qui accusent le petit-fils du fondateur des Frères musulmans et ceux qui ont abattu Mohamed Merah. Tous des sionistes !
Est-il curieux — ou non, au fond — que l’antisémitisme vienne très vite en surimpression dans une ambiance de délation ? On appelle ça, en linguistique, les systèmes co-occurrentiels. Dans un contexte donné, sous la plume de tel ou tel scripteur, des mots apparemment hétérogènes se concatènent.

Au-delà de ces polémiques de l’instant, il y a la réalité des rapports homme / femme (ou homme / homme, ou femme / femme, ou ce que voulez qui implique le désir sous toutes ses formes). Irène Théry appelle à « une nouvelle civilité sexuelle ». Ma foi, il me suffirait, moi, que l’on en revienne à l’ancienne civilité, celle des troubadours, où l’on faisait sa cour, celle des Précieux, où les beaux yeux d’une marquise faisaient mourir d’amour. Ou celle des Lumières. Croyez-vous que Madame du Châtelet se fût plainte sur Twitter des amabilités de Voltaire ?

Chère Irène, vous rappelez-vous l’époque où vous bossiez pour entrer à l’ENS, ou quand vous avez travaillé pour l’agrégation de Lettres ? Vous rappelez-vous nos discussions sur les Liaisons dangereuses ? Vous êtes certainement ce que j’ai connu de plus proche de Merteuil, à tous égards — et c’est un immense compliment, dans ma bouche. Mais vous souvenez-vous de la façon dont cette splendide figure du féminisme (voir la lettre LXXXI : je ne crois pas qu’aucune femme ait écrit quelque chose qui arrive à la cheville de Laclos sur ce sujet) traite Prévan — consommé puis jeté aux chiens ? Imaginez-vous ce qu’elle en aurait fait si Twitter avait fonctionné en 1782 ?
Au passage, les mêmes qui dans le roman s’acharnent sur le petit-maître déconfit se retournent contre la belle marquise à la fin : Laclos savait déjà en 1782 le fond que l’on peut faire de l’opinion publique. Il n’avait pas besoin qu’Edgar Morin lui explique mes mécanismes de la rumeur.
Ah, mais c’est que depuis, nous sommes plus intelligents ! D’ailleurs, nombre de féministes modernes dénieraient à Laclos le droit de parler des femmes, puisqu’il n’en était pas une. Sauf qu’il avait plus de génie dans son petit doigt que toutes ces viragos incultes qui plaident pour l’orthographe inclusive et écrivent « noues » lorsqu’elles parlent d’elles. Triste époque.

Il y a le harcèlement, sans doute. Puis il y a la séduction (j’abhorre personnellement le mot « drague », qui m’évoque la vision de matières immondes repêchées de temps à autre par des pelleteuses dans le Vieux-Port). Ou le simple côtoiement, dans une société où désormais hommes et femmes travaillent côte à côte. Faut-il que les hommes renoncent à prendre un ascenseur en même temps que leurs collègues féminines ? Les universitaires doivent-ils laisser définitivement la porte de leur bureau ouverte, comme aux Etats-Unis, de peur qu’on les accuse d’avoir violé un(e) étudiant(e) ?
Après tout un ex-prof de fac (fort brillant, aujourd’hui décédé) de la Sorbonne a bien essayé de me séduire, moi, un soir où j’avais imprudemment accepté une invitation à dîner chez lui… En me promettant un poste à brève échéance dès que j’aurais fini ma thèse sous sa direction attentive… Ça vaut bien une invitation à tourner dans un film… J’ai mis les choses au point avec cette combinaison d’humour et de muscles qu’on appelle un refus poli. Ma foi, je n’ai pas souvenir d’en avoir été traumatisé, et ce n’est certainement pas à cause de cet incident que je n’ai pas fait de thèse. Simplement je n’ai pas l’âme d’un spécialiste confit à vie dans la littérature galante du XVIIIème siècle.

Laquelle est un long défilé de séduction : devons-nous tous nous faire moines — ou alors, comme Dom Bougre ? Et quand un monsieur pénètre le soir dans la chambre d’hôtel d’une dame (ciel ! Weinstein, le retour !), lui interdirez-vous de vous séduire par assaut linguistique de qualité comme dans la Nuit et le moment ? Réhabilitons le libertinage et la galanterie !
Allez, Irène, un test : la façon dont Valmont initie Cécile de Volanges à des secrets « qu’elle mourait d’envie de savoir » (lettre CV), comme le lui dira Merteuil, est-elle un viol, comme le croient mes élèves (dé)formées par vos consœurs ? Lettre XCVII : « Ce que je me reproche le plus, et dont il faut pourtant que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne m’être pas défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non ; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais ; et ça, c’était comme malgré moi ; et puis aussi, j’étais bien troublée ! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée ! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de dire, qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout le reste. » Je suis bien moins expert que vous dans ce domaine : comment un tribunal apprécierait-il de nos jours ce genre de déclaration avec et sans remords ? Et c’est pourtant ainsi que se passent bien des premières fois.
Sans doute nos Cécile modernes se défouleraient-elles plus tard, bien plus tard, sur Tweeter pour dire qui, et expliquer que… Transfert de culpabilité, n’est-ce pas. Schéma classique.Capture d’écran 2017-11-03 à 04.01.06

Entendons-nous. Une foule de mecs sont d’une vulgarité répugnante, et la plupart des femmes savent comment leur répondre — ou mieux, passer leur chemin : muscles, humour et dédain. Mais enfin, la séduction est un jeu magnifique, auquel tous les adolescents seraient initiés si les programmes scolaires des dernières années ne les avaient condamnés à étudier des « textes argumentatifs » (j’ai dans l’idée que votre article sera bientôt photocopié dans les lycées) au lieu de lire des chefs d’œuvre.
On devrait imposer les Liaisons à toutes les classes de Seconde, au lieu de les faire suer avec les jolis articles de Libé, de Médiapart, ou du Monde.

Last but not least. Dans la surenchère, on trouve toujours plus allumé que soi. Geoffroy de Lagasnerie, dont j’ai déjà épinglé ici la crapulerie majuscule, vient de s’illustrer une fois de plus. C’est le genre de pseudo-philosophe qui a à cœur de prouver que lorsque le fond est atteint, on peut creuser encore. Un zéro qui ne multiplie que parce qu’il habite Paris. Dernier pet de ce censeur des mœurs et de la pensée, une attaque venue d’outre-espace contre Irène Théry justement, accusée tout bonnement d’être, dans le débat lancée par BalanceTonPorc et dans sa tribune du Monde en particulier, « une idéologue de la culture du viol et du harcèlement sexuel. » Tel que. Et d’évoquer ses péchés anciens — entre autres la défense de… la séduction. Ciel ! Ô mânes d’Olympes de Gouges ! Elle pense au fond la même chose que moi…Capture d’écran 2017-10-24 à 21.13.42 Théry a répliqué, bien sûr, sur Facebook : pour l’avoir vue marcher sous un soleil d’enfer dans les gorges de Samaria à une époque où ne s’y prélassaient pas les chenilles processionnaires du tourisme de masse, je sais qu’elle ne lâche rien. Peut-être n’aurait-elle pas dû : Lagasnerie est à traiter selon la formule samouraï du Kiri sute gomen — au figuré, œuf corse… Elle a noté (avec une patience admirable) les allégations mensongères, les distorsions hystérico-historiques de Lagasnerie, qui accuse « la macroniste Irène Théry » « de présenter comme une défense du viol sa référence de 2011 aux plaisirs de la séduction et, comble de l’horreur, au film Baisers volés ». J’avais décidément tort de lui reprocher un certain excès dans sa reconnaissance de la délation généralisée. La voilà débordée sur sa gauche — et pourtant, pour donner des leçons de « gauche » à une ancienne militante de « Révolution », groupuscule ultra-gauche des années 1970, il faut se lever tôt.

Jean-Paul Brighelli

PS. Irène Théry est sociologue, certes, mais agrégée de Lettres. C’est ce qui la place très au-dessus de bon nombre de sociologues qui écrivent comme des patagons (et en vérité je vous le dis : si vous écrivez mal, c’est que vous pensez de travers). Elle est passée par l’ENS (de Fontenay-aux-Roses), qu’elle a intégrée après une prépa à Marseille, au lycée Thiers — en même temps que moi, qui ai intégré Saint-Cloud. Je la connais de longue date, même si nos chemins ont fortement divergé : moi, j’aime encore la littérature, et je serai toujours mousquetaire.
Je ne veux pas finir cette chronique sans saluer la mémoire du père d’Irène, Georges Noizet, trop tôt disparu, qui m’a fait découvrir l’Ambassade d’Auvergne (22 rue du Grenier Saint-Lazare : une institution !) et la psycho-linguistique — qui a généré en partie les « sciences cognitives » dont se repaît aujourd’hui Jean-Michel Blanquer. Il nous avait passé la Philosophie du langage, de son ami Jerrold Katz, qui venait de paraître en français — et justement, au programme de philo de l’ENS, en 1972, ce fut le Langage qui tomba. Irène devait réussir — et elle réussit. Je détestais l’idée de la laisser seule à Paris… Et moi, moi qui n’étais pas même admis à khuber, comme on dit dans le langage des khâgnes ; moi qui consacrais trop de temps au handball et au milidillettantisme ; moi qui séchais les cours pour aller au cinéma (c’était l’année de Johnny got his gun, de Play it again, Sam, de Fellini Roma, d’Il était une fois la révolution, d’Orange mécanique, d’Abattoir 5, tout ça l’année du concours, imaginez donc) ; moi qui passais des nuits aussi belles que mes jours dans un certain studio donnant sur les toits rue des Convalescents, à Marseille, eh bien j’ai réussi aussi. Cela nous a permis d’aller ensemble voir en décembre 1972, dans une salle du Quartier latin, le Dernier tango à Paris — où Marlon Brando harcèle un peu Maria Schneider, et pourtant c’est bien lui qui va le plus mal. La psychologie, c’est plus compliqué qu’il n’y paraît.