Souverainisme pas mort !

Droite et Gauche sont mortes — c’est le principal enseignement de l’élection d’Emmanuel Macron.
Soyons honnêtes : la distinction entre ces deux gestionnaires du libéralisme européen n’était plus claire depuis longtemps déjà — disons 1983 pour résumer. Mais ces derniers temps, les jumeaux vaguement dissemblables avaient glissé vers l’homozygotie.
Il faut de temps en temps un événement, même insignifiant, pour faire admettre une vérité depuis longtemps acquise, mais dont on n’osait s’avouer les conséquences. La dernière séquence électorale, engagée par les primaires et conclue par des législatives caricaturales, a révélé, au sens photographique du terme, la compatibilité profonde de gens qui feignaient de s’affronter pour mieux se partager les charges et le gâteau — « l’arsenic et les nègres », comme disait Hugo. « En marche », en réunissant les appétits des deux camps, a levé l’ambiguïté.
Que les primaires de la droite aient été perturbées de l’intérieur par tel ou tel adversaire de François Fillon — dont les « affaires » ont brutalement disparu de la ligne d’horizon ; que celles de la gauche aient été truquées de façon à ce que soit désigné le seul candidat susceptible d’empêcher Mélenchon d’accéder au second tour ; qu’Emmanuel Macron ait été ou non le plan B d’un François Hollande à bout de souffle — tout cela a finalement assez peu d’importance. Que les médias se soient unanimement ralliés à Napoléon IV (voir Hegel, puis Marx : après la tragédie, la farce ; après la farce…) est aussi un épiphénomène — vous ne pensiez tout de même pas qu’ils allaient embrasser son adversaire… Que les banquiers de Bilderberg, les penseurs de l’Institut Montaigne ou les dîneurs du Siècle y aient tous mis du leur, rien de plus logique : il y avait en face une menace réelle, non pas celle du Front national, qui n’a jamais été crédible, mais celle du souverainisme.
Du peuple souverain.

Le Système a eu très peur en 1968, et a géré au mieux cette angoisse, en éliminant le concept de prolétariat d’abord, celui de peuple ensuite. Même Mélenchon ne dit plus que « les gens »…
Mais il n’est pas encore parvenu à effacer la Nation.
Peut-être y parviendra-t-il. L’atomisation des programmes d’Histoire opérée par Vallaud-Belkacem allait dans ce sens ; les belles déclarations sur le « récit national », tant qu’elles ne sont pas suivies d’effet, en resteront aux intentions — parce que restaurer l’histoire nationale risquerait de restaurer la nation, et d’effacer son atomisation en « communautés », à laquelle on prétend nous faire consentir.
Faites l’addition des voix qui se sont portées sur des candidats souverainistes — de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, en passant par Nicolas Dupont-Aignan ou François Asselineau, sans oublier une petite part des électeurs de Fillon. Cela frise les 50%. Combien d’entre eux ont choisi l’abstention aux Législatives ?

50% qui sont représentés aujourd’hui à la Chambre par une petite quarantaine d’élus. On applaudit très fort la démocratie.
Peu importe. Les dés ont roulé, les circonstances étaient ce qu’elles étaient, le souverainisme a fait si peur qu’il a fallu inventer un homme providentiel comme la France les aime pour faire face à la menace.
Mais n’est pas De Gaulle qui veut. Même avec l’appui des médias.

Et demain — en 2022 ? On prend les mêmes et on recommence ?
Marine Le Pen s’est définitivement disqualifiée lors du débat contre Emmanuel Macron — qui visiblement n’en croyait pas ses yeux. Non par son incompétence en matière de finances et d’économie — on élit un président, pas un chef comptable. Mais parce qu’en refusant tout conseil avant le débat, elle a fait preuve d’hubris — la fameuse démesure par laquelle les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre. Le FN va sombrer dans des querelles de personnes, Collard plaidera pour Marion Maréchal, Marine Le Pen fera de la résistance, le Vieux nuira tant qu’il pourra, par vocation, tout cela est dérisoire, et Philippot se repliera sur les Patriotes, le club qu’il vient de créer.
Nicolas Dupont-Aignan est mort également — seuls ses concitoyens d’Yerres lui ont permis d’échapper à la défaite que lui avaient programmée tant de belles âmes qui s’étaient pincé le nez en apprenant qu’il voterait MLP au second tour. Mélenchon tonitruera à l’Assemblée, mais il est déjà acculé aux confins, « cornérisé » par Macron comme Merkel a cornerisé Die Linke. Au mieux, il fera un maire convenable à Marseille, qui en a bien besoin — mais on ne prend pas la France en conquérant la Canebière.
Et Mélenchon n’est pas son électorat. Qu’on le veuille ou non, il y a bien une gauche souverainiste en passe de rester orpheline — une Gauche qui se reconnaîtrait aujourd’hui dans le discours de Chevènement en 2002 : il est terrible en politique d’avoir raison trop tôt. Tout comme une large part de la Droite regrette chaque jour Philippe Seguin.
Il faut dès à présent penser au coup suivant, sous peine d’être acculé à prendre les mêmes — et à recommencer. Utilisons les recettes de Macron : les Français ne parient plus sur les chevaux de retour, les habitués des dorures, les conseilleurs qui ne sont jamais les payeurs ; ils ont également émis le vœu assez net de changer de génération — la jeunesse n’est pas une garantie en soi, elle peut elle aussi être un naufrage, mais elle a au moins le mérite de ne pas être compromise avec les grabataires, et il y dans la génération des années 1970 des gens de valeur. Enfin, il faut chercher dans la « société civile » (une curieuse expression quasi pléonastique, quand on y pense) quelqu’un / quelqu’une qui ait quelques idées, l’art de les exprimer, une image et une constante : la défense de la France, de sa langue, de sa culture, de son terroir — et de ses habitants, humbles et héritiers, citadins et périphériques, bobos et oubliés.

Jean-Paul Brighelli

Scènes de crime au Louvre — et ailleurs…

« La palmeraie de Vaï ? » me lance mon interlocuteur. « En quelle année y êtes-vous allé ? Ah, 1972 ! Eh bien, n’y retournez pas — et c’est un Crétois qui vous donne ce conseil, il ne saurait mentir… Un parasite a détruit les palmiers, le site est plus dévasté que les faubourgs de Tchernobyl, et l’on y marche littéralement sur les touristes… »
« Et le défilé de Samaria ? Une autoroute, mon cher ! Des milliers d’excursionnistes se précipitent chaque année vers Aghia Rouméli ! Vous étiez seul avec votre copine sur cette plage de sable noir ? Oubliez — ou plutôt, gardez-en le précieux souvenir : le temps passé ne se rattrape guère, le temps passé ne se rattrape plus… »

Christos Markogiannakis, rencontré il y a quinze jours au Salon du Livre de Nice, est un interlocuteur décourageant. Et s’il n’avait commis un excellent livre, Scènes de crime au Louvre, je l’aurais diligemment maudit.
De quoi s’agit-il ? Cet honnête garçon, juriste spécialisé en criminologie, a eu l’idée de choisir un certain nombre d’œuvres exposées au Louvre, de la stèle de basalte portant le Code de Hammurabi (Rez-de-chaussée Richelieu, salle 3) à la Médée furieuse de Delacroix (Sully deuxième étage, salle 62), en passant par un Caïn et Abel représenté sur le panneau inférieur d’une armoire en noyer (Richelieu, 1er étage, salle 16) ou la Clytemnestre de Guérin (Denon, Daru, salle 75).
À chaque fois Markogiannakis raconte l’histoire (avec en notes force références savantes qui feront le bonheur des amateurs de textes anciens), et recompose la tragédie — posant nombre de bonnes questions : « Agamemnon était-il un époux abusif et cruel ? » « Qui est l’homme qui se penchant sur Argos endormi semble jeter sur lui l’ombre de la mort ? » (pour un Fragonard représentant Mercure s’apprêtant à tuer Argus afin de délivrer Io — la vache sacrée, en deux lettres, de tant de mots croisés). Ou des hypothèses stimulantes : « Peut-être le chien, qui nous tourne le dos, voit-il apparaître cette nouvelle forme de son maître, qui va éclore de la terre » — sur l’Adonis mort de Laurent de La Hyre.
L’auteur a travaillé, à Athènes ou Paris, avec les meilleurs criminologues — qui lui ont enseigné, par exemple, que contrairement à une idée reçue, les femmes n’empoisonnent pas plus que les hommes (un petit 2%), mais qu’elles raffolent elles aussi des armes à feu et des armes blanches. Mais le préjugé est si fort que les révolutionnaires menèrent une inquisition renforcée pour savoir si Charlotte Corday était bien une femme, tant l’usage d’un couteau pour tuer Marat (le Louvre détient — Sully, salle 54 — une copie d’atelier du Marat assassiné de David dont l’original est à Bruxelles) leur avait paru peu conforme à son sexe supposé.
Un ouvrage brillant, sur un beau papier semi-glacé — et pas cher (19 €) aux éditions du Passage.

Mais ce que j’ai aimé, c’est que ce livre est un lanceur d’imagination. Markogiannakis a circonscrit son enquête au Louvre. Passez la Seine, et arrêtez-vous devant le magnifique Rolla de Gervex — j’ai déjà avoué ici mon amour immodéré (pléonasme : un amour qui n’est pas immodéré n’est pas un amour du tout) pour les peintres pompiers et leurs émules. RegardezEt cherchez donc dans ce que donne à voir le tableau ce qui s’est passé — sans tricher, hein, le premier que je surprends à se précipiter sur le poème de Musset (« Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux », mille fois cité, c’est là) sera privé de Bonnet d’Âne pour une semaine, châtiment démesuré mais mérité.
Le jeu peut se dédoubler d’ailleurs. Markogiannakis donne dans son livre toutes les sources littéraires qui ont permis aux artistes d’exécuter (quel mot, en l’occurrence !) leur mise en scène plastique du forfait. Mais pour la Phèdre de Cabanel par exemple (à Montpellier, au musée Fabre) après vous être demandé de quoi est morte la femme habillée de sombre assise à droite, ou ce que dit la servante, retrouvez donc les textes (Sénèque d’abord, Racine ensuite) qui narrent les circonstances du crime — sachant que le vrai mort est hors tableau : ce que le peintre met ici en scène n’est que la conséquence d’un meurtre par procuration. Racine par exemple décrit, dans un récit fameux, la véritable enquête à laquelle se livre Théramène, remontant « la piste de l’horreur », comme dirait un journal moderne — sauf qu’il le dit mieux :
« De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes. »

Vous pouvez pousser le jeu hors des frontières, l’art (comme la littérature) s’intéressant à la mort encore plus souvent qu’à l’amour. Au Tate Britain de Londres, arrêtez-vous devant le célèbre tableau de John Everett MillaisEt demandez-vous pourquoi un coquelicot sous la main droite de la jeune fille, pourquoi des marguerites, pourquoi des roses, des pensées, des fritillaires ou des violettes : un bon flic doit connaître le langage des fleurs…
À moins que cet apparent suicide ne soit qu’un copycat, comme disent les criminologues, de la Jeune martyre (Denon, 1er étage, salon Denon, salle 76) que Markogiannakis analyse avec gourmandise.Le tableau de Paul Delaroche date de 1855, celui de Millais de 1851, mais allez savoir qui a copié l’autre — compositions  identiques, toile découpée de la même manière — à ceci près que l’une a le visage à droite, et l’autre à gauche, comme deux photos inversées. À moins que dans ces années-là, quelques jeunes noyées n’aient enflammé l’imagination des tueurs en série — je veux dire des peintres.

Jean-Paul Brighelli

PS. Dans la chaleur écrasante de ce beau dimanche, les Français, à ce que disent les médias, s’empressent de ne pas aller voter. J’ai trouvé dans ce second tour des Législatives l’inspiration pour parler de crime — allez savoir pourquoi.

Natacha Polony

Après l’arrêt de Polonium, sur Paris Première, je n’ai pas misé cher sur la peau de Polony à Europe 1. L’éviction de Thomas Sotto, dont elle s’était payé le luxe de dire du bien alors même qu’on lui avait collé au dos l’écriteau des bannis, était le prélude. La voici elle-même éjectée de la revue de presse qu’elle faisait trop bien, avec trop d’humour et trop d’audience pour que le nouveau maître de la tranche horaire, Patrick Cohen, n’en prenne pas ombrage avant même toute cohabitation.
Cela faisait une semaine qu’elle en parlait. Elle avait demandé que l’on restât discret, en attendant l’ultime round de négociations. Mais Arnaud Lagardère, que l’on sait si compétent dans la gestion de l’empire de papa, a joué au chef.
Que lui fait-on payer ? Peut-être pas ce qu’elle disait sur Europe, qui était de toute façon tributaire de l’actualité — sauf à penser que le pouvoir politique, qui l’amuse ou qui ne l’amuse pas, ou le pouvoir médiatique, dont elle égratignait parfois les belles plumes si rarement prétentieuses, ont décidé de se tenir par la main et de nettoyer tout ce qui ne « marche » pas à à l’uniçon, comme le « mur du çon » cher au Canard.
Résumons. Pujadas — pourquoi Pujadas, sinon parce que Delphine Ernotte, qui se sentait sur siège éjectable, voulait faire un sacrifice au nouveau pouvoir en espérant dévier la foudre jupitérienne — a été viré de France 2 alors que son Journal progressait nettement, et avait rattrapé celui de TF1. Polony, qui n’aura plus les divans de Paris Première pour y distiller un peu d’intelligence dans un monde de brutes. Moi-même, remercié par le Point.fr pour incompatibilité politique — alors même qu’ils affichaient depuis trois ans, sous mon nom, ma proximité avec NDA. Il y en aura d’autres. La démocratie est en marche. Mais si l’on tente d’éliminer tous les souverainistes de France, de NDA à Mélenchon, cela va faire du monde. Quant à prétendre qu’aimer la langue et la culture françaises c’est entrer dans le point Godwin…

Le plus drôle, c’est que l’on fait surtout payer à Polony les gentillesses qu’elle écrit hebdomadairement dans le Figaro. Billard indirect. Que voulez-vous, la bêtise n’est pas son fort, et par les temps qui courent, c’est un défaut capital : la preuve, on va chercher Patrick Cohen, l’homme qui sur France Inter tenait absolument à faire dire à NDA qu’il s’était fâché avec moi. Ou qui avait jadis reproché à Frédéric Taddeï, qui est un vrai homme de télé, lui, d’inviter des « cerveaux malades » — ce qui lui avait valu déjà il y a quatre ans d’être traité de « censeur des ondes officielles d’Etat ». Le même Patrick Cohen a tenté en 2015 de faire virer Yann Moix du Figaro, pour une chronique qui lui déplaisait. Petite pointure.
Mais voilà, au Figaro, pour le moment, ils la gardent — après tout, boulevard Haussmann, ils votaient plutôt Fillon, et ils ne se sont ralliés que du bout des dents à Napoléon IV. Elle aura encore pour quelque temps l’occasion de décrypter la politique. Ce qu’elle fait très bien, au passage, sur Polony.tv — l’essayer, c’est l’adopter. Certains ont les dents longues, elle, elle a la canine aiguisée.
Allez, ma chère, vous voici avec un peu de temps libre — pas trop, j’espère, il faut bien vivre, et de surcroît on a besoin de vous. Il ne vous reste plus qu’à user de votre talent pour écrire ce roman des médias qui sera le Bel-Ami du XXIème siècle, le genre qui se croit beau gosse irrésistible, qui a plus ou moins raté ses études, conquis la radio et la télé au prix de cabotinages ou de vulgarités satisfaites — les modèles sont si nombreux que l’embarras du choix vous guette.

Jean-Paul Brighelli

Oradour-sur-Macron

Il faisait chaud et beau, les calvities précoces ou tardives rissolaient sèchement, en cette fin de matinée.
Le 10 juin 44, si j’en crois la rumeur, il avait d’abord fait lourd, puis le ciel s’était dégagé. Il faut de la chaleur et beaucoup de soleil pour donner à une division SS l’idée de tout passer par le feu — les vivants et les morts.
Belle idée d’avoir gardé les ruines en l’état. Lisbonne de même n’a jamais voulu rebâtir le couvent des Carmes, mis à bas par le tremblement de terre du 1er novembre 1755 — celui même dont Candide tire la preuve que tout n’est peut-être pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.
En ce 10 juin 2017, les cameramen escaladaient les tas de pierres pour obtenir le plan le plus significatif sur le président de la République qui remontait les rues du village dévasté, escorté par une noria d’élèves venus de toute la France (1).
Comme personne ne peut me soupçonner de macronisme aigu, et que d’aucuns me reprochent de ne pas avoir hurlé avec les lèche-culs entre les deux tours de la présidentielle, j’ai d’autant plus de liberté pour dire que le discours que prononça samedi dernier le président de la république était un bon discours. Qu’il ait été écrit, dit-on, par Sylvain Fort (2) importe guère, et l’ex-nègre que je suis sait reconnaître de la belle ouvrage.
Il y est question d’Histoire, forcément, mais surtout de transmission.

« Voyez ces ruines qui sont derrière vous, déjà la pluie et le soleil après tant de décennies ont effacé les traces noires de l’incendie dévastateur. L’herbe du Limousin a repoussé dans ce sanctuaire, l’impact des balles tirées ce jour-là sur les hommes, les femmes, les enfants s’est poli sur ces murs et se confond avec l’érosion de la pierre.
« Il en va de même la mémoire, elle aussi forcément s’érode.
« Ce qui se transmet risque de s’affadir, sans cesse nous devons raviver la flamme et lui redonner sens. C’est pourquoi j’ai voulu que vous soyez présents ici, présents au côté des enfants d’Oradour et de Limoges, vous, centaines d’enfants des écoles de France, pour que la mémoire soit transmise dans sa substance par la vision des ruines, des tombes, des noms.
Je sais que cette journée restera pour vous un moment singulier, parce que vous aurez vu ces lieux de vos yeux, parce que vous aurez serré la main du dernier rescapé. C’est ainsi que se perpétue le fil de l’histoire. J’ai voulu que vous deveniez vous aussi des témoins. »

Ce que j’ai entendu là — peut-être la présence de Jean-Michel Blanquer est-elle pour quelque chose dans l’enchaînement de mes idées —, c’est une condamnation de l’enseignement de l’Histoire tel qu’il est censé être pratiqué au nom des programmes de Najat Vallaud-Belkacem (en grand danger d’être définitivement enterrée dans les poubelles de l’histoire par les habitants de Villeurbanne, dimanche prochain — sans doute vendra-t-elle le pied-à-terre qu’elle avait cru bon d’y acheter pour prouver son attachement à un terroir auquel elle n’appartenait pas). Et une réhabilitation d’une Histoire chronologique, de ce « récit » (et non, pas « roman » !) historique que les programmes de Darcos avaient voulu mettre en place, et que condamnent si fort les pédagos d’Aggiornamento et autres officines du désastre. Réhabilitation d’une Histoire de la transmission des savoirs, faisant de nous, selon le mot de Bernard de Chartres, « des nains sur des épaules de géants » — nani gigantum humeris insidentes, comme on dit vulgairement.

(J’ai d’autant plus de plaisir à renvoyer le lecteur à cet article qui a déjà deux ans que le Point.fr a cru bon de me remercier — pour cause d’enthousiasme insuffisant à la vague aujourd’hui en marche. Je suis d’ailleurs un tout petit pion dans le rééquilibrage des médias : Paris Première, France 2 ou Europe 1 font le ménage en grand pour complaire à un président dont on ne sait s’il a demandé le grand nettoyage, ou si les rédactions anticipent ses desiderata supposés. La démocratie est un combat, la courtisanerie est une reddition…)

J’ai passé l’année à faire cours sur la Mémoire — c’était l’un des deux sujets mis au concours des IEP de province. L’année à rappeler à mes étudiants de Bac + 1 — une classe qui n’est pas composée d’héritiers, loin de là — qu’ils sont les derniers maillons, à ce jour, d’une très longue chaîne, et que comme l’a fort bien résumé Laurent Wirth, s’il y a un droit à la mémoire — pour les martyrs d’Oradour comme pour tous ces sacrifiés de tant de guerres, de tant de journées qui ont fait la France (eh non, ce n’est pas une vision réactionnaire ! C’est la construction de la nation au sens le plus noble du terme — « Ô soldats de l’an II ! »), il y a surtout un devoir d’Histoire.
Et ce ne sont pas des hommes de droite qui l’expliquent, mais Pierre Vidal-Naquet ou Pierre Nora, qui valent bien les petits coqs du pédagogisme et leurs éructations hystériques. De vrais historiens qui protestent contre l’abus des lois mémorielles, qui permirent à des associations quelque peu partisanes de traîner en justice Olivier Pétré-Grenouilleau, parce qu’il tenait sur l’esclavage un discours vrai mais peu conforme à la loi Taubira. Liberté pour l’Histoire ! ont demandé un bon nombre d’historiens — de gauche principalement, car la science n’a pas de couleur politique. Le « politiquement correct » n’a rien à voir avec l’enseignement de cette discipline à hauts risques.
Ni lois mémorielles, ni « roman » national. Il ne s’agit pas non plus de faire de l’Histoire comme dans le Tour de France de deux enfants, où l’on exaltait l’Histoire et ses mythes pour préparer la revanche. Mais il faut retisser un récit, suivi, chronologique, qui permette aux générations présentes et à venir de penser leur futur en regardant prudemment en arrière. Un coup d’œil dans le rétro n’a jamais empêché d’aller droit — bien au contraire. Savoir d’où nous venons incite à mieux définir où nous allons. La vraie pédagogie, c’est celle-là, et il n’y en a pas d’autre.
Célébrer Oradour, avec ou sans trémolos malruciens de circonstance, c’est tisser du lien avec le passé, avec les hommes et les femmes du passé ; c’est savoir d’où nous sommes issus — et il n’est pas tout à fait indifférent que ce soit de ce passé et non d’un autre. Savoir que la France n’est pas seulement un enchaînement de plaines et de montagnes, mais un paysage sculpté par des générations, légué aux générations à venir comme une œuvre collective qu’il convient de reconnaître, posséder, célébrer.
Il faut nécessairement réécrire les programmes d’Histoire de la dernière réforme — ou simplement en revenir à ceux de 2008, qui n’étaient pas mauvais, quitte à les amender çà et là. Et s’en tenir là une bonne fois pour toutes. Retrouver le fil de la continuité française, de la geste héroïque française, afin de redonner confiance en la nation — sous peine que les jeunes déboussolés aillent se chercher des exemples héroïques dans quelque Orient compliqué.

Jean-Paul Brighelli

(1) Je signale à ce propos au rédacteur qui a publié sur le site de l’Elysée le discours de l’événement que Riom s’écrit avec un « m », et non un « n »…
(2) Nous avons un point de contact : j’ai jadis servi de nègre à Pierre Brunel, qui fut son patron de thèse

Il ne faut pas laisser les mathématiciens jouer avec les allumettes

Il faisait des maths, il fait désormais de la politique. Il pouvait être Henri Poincaré, il a choisi d’être Raymond.
Curieuse conjecture…
Voici donc que Cédric Villani se présente dans la cinquième circonscription de l’Essonne sous l’étiquette En Marche. À vrai dire, et de son propre aveu, il y a beau temps qu’il ne fait plus de maths, et que de conférences en interventions télévisées, il est moins un scientifique qu’un histrion derrière une lavallière.
Il se trouve que je sais deux ou trois choses sur cette circonscription, parce que j’ai enseigné deux ans au lycée des Ulis, et que j’ai zoné longuement dans le gigantesque centre commercial organisé autour de l’un des plus grands Carrefour © de France, au milieu de HLM assez peu pimpants peuplés d’une population pittoresque. Mes élèves venaient pour moitié de ces merveilles architecturales des années 1960, dressées à la verticale sur un plateau battu des vents, et pour moitié des Hauts-de-Bures, un entrelacs de petites maisons pimpantes pour cadres supérieurs cernés par la faune hostile. Très drôle. Très animé. Un architecte fou, probablement traumatisé dans son adolescence par les lycées-casernes d’autrefois, a conçu ledit lycée avec de jolis patios non couverts — pour la convivialité sans doute et le « savoir-vivre-ensemble » —, dans un pays où il bruine sans cesse. Grande réussite.
Tout autour, de grandes zones agricoles, et, plus loin, dans le prolongement, le plateau de Saclay. Pour l’essentiel, un paysage contrasté longtemps acquis à la gauche — la raison sans doute pour laquelle Villani, qui a dû quand même étudier les rapports de force et qui était, dans le comité de soutien d’Anne Hidalgo, l’a choisi.
Pourquoi pas, me direz-vous… Les scientifiques aussi ont le droit de s’intéresser à la chose publique…
Oui. Encore faut-il qu’ils y comprennent quelque chose.

Je ne me serais pas intéressé à la question, nonobstant le fait que la candidate LR, Laure Darcos, est une amie et l’épouse d’un ami (qui en son temps fit de son mieux pour éradiquer l’hydre pédagogiste, et pour donner des crédits au GRIP, qui œuvre si bien pour le lire-écrire-calculer-compter), et qu’elle ne vient pas des éthers où s’entend la musique des sphères mais de la société civile pour de bon (Hachette, en l’occurrence — plus quelques activités péri-ministérielles qui ont dû la frotter quelque eu du souci de l’Etat) si un autre ami cher ne m’avait mis sur la piste d’une pétition parue le 5 mai dernier, juste avant le second tour de la présidentielle, dans l’Humanité. Il s’agissait d’« utiliser le vote Macron pour barrer la route au pire », et ce texte était signé d’une palanquée d’intellectuels, de scientifiques et d’artistes…
Tous auto-proclamés. Dont Villani.
(par parenthèse, j’adore l’expression à peine robespierriste de Claire Voisin, dont la photographie souriante illustre l’article du Parisien qui relate le fait).
Que disait cette adresse si ingénieusement rédigée ? Que derrière la « façade dédiabolisée » du FN, se dressaient les ombres tutélaires de Léon Gaultier, qui a combattu sous l’uniforme SS, et de René Bousquet, organisateur de la rafle du Vel’d’Hiv.
Je laisse la parole à l’ami en question — lui-même ancien militant communiste, et soucieux de la vérité, l’âpre vérité :

« Nos élites académiciennes ignorent-elles que c’est un maréchal de France « républicain » qui en juillet 1940, avec l’appui des députés républicains, moins 80, a décrété l’abolition de la République et l’avènement de l’État français ? Ignorent-elles que c’est ce pouvoir, et non pas l’extrême-droite, qui mena avec sa police et la totalité des magistrats, sauf un, la lutte contre la résistance, avec l’appui de collaborationnistes trop souvent de gauche, de déclassés et de voyous ?
« Et comment peut-on être assez ignorant, quand on est académicien et médaille Fields, pour signer cette contre-vérité : « Deux des fondateurs du FN avaient un passé de dignitaires nazis (Léon Gaultier, qui a combattu sous l’uniforme SS, et René Bousquet, organisateur de la rafle du Vél’d’Hiv, en 1942) » ?
« Un « dignitaire » du nazisme, ce Léon Gaultier ? Mais non : un collaborationniste comme il y eut quelques-uns d’ailleurs d’origines idéologiques diverses. Ce professeur d’histoire fut chroniqueur à Radio-Vichy puis passa en janvier 1943 dans la Milice puis en 1944 à la SS avec le grade de sous-lieutenant pour finir, les derniers combats ayant eu lieu à l’Est en 1945, en prison pour trois ans dans la France libérée et terminer sa « carrière » à l’agence Havas. Et enfin, nous y voilà, en effet fondateur du FN — mais bien vite fâché avec Le Pen en 1972. Ce FN « historique » qui faisait à cette époque, dignitaires ou pas, moins de 0,5 % des suffrages dans les élections…
« Passons.
« Mais ce qui passe tout — et ne passe pas — c’est la suite.
« Faire de René Bousquet un « dignitaire nazi », c’est grandiose. Nos signataires, dont un académicien ex-membre du Comité Central du PCF et une médaille Field ignorent-ils que ce haut-fonctionnaire radical fut le secrétaire général de la police de Vichy et s’illustra sous le gouvernement Laval, en application des accords qui portent son nom et celui du chef SS de police du Reich, par deux actes de bravoure : la rafle du Vel d’hiv en juillet 1942, et la rafle du Vieux de Port de Marseille en janvier de l’année d’après ? Ignorent-ils, eux qui convoquent la mémoire pour barrer la route au pire, que ce personnage, déféré en vain devant la Haute cour, a fini par échapper à l’épuration ? Et a entamé après guerre une carrière de conseil aidé par ses contacts dans les milieux radicaux et par un entregent indéniable, entregent qui l’amène à fréquenter Mitterrand à plusieurs reprises, bien avant le gouvernement de la Gauche et après… .Jusqu’à ce que son rôle pendant l’occupation s’ébruite en 1986 et qu’un procès se profile à l’horizon en 1989 pour crime contre l’humanité à l’initiative de Klarsfeld et de la Fédération des déportés. Procès auquel il échappera opportunément, si l’on peut dire, un déséquilibré ayant mis fin en 1990 d’un coup de revolver à sa multiple carrière. »

Sainte colère, priez pour moi ! Si c’est ainsi que Villani compte faire de la politique, en se drapant dans une robe de vertu républicaine pleine d’approximations et de contre-vérités, les habitants des Ulis seront bien servis !
Bon courage à Laure Darcos face à ce salmigondis d’idées reçues et de bonne conscience gluante. Les scientifiques devraient y réfléchir à deux fois avant de sortir de leur spécialité — parce qu’ils sont les rois du tableau noir, mais de vulgaires quidams en dehors de leur domaine propre, surtout s’ils ne se donnent pas la peine de réfléchir.
Et les habitants de cette circonscription de l’Essonne devraient eux aussi y réfléchir à deux fois, et donner à la science l’occasion de faire un pas en avant, en renvoyant Villani à la géométrie riemannienne et aux araignées qu’il a à son veston et, accessoirement, sous sa longue crinière.

Jean-Paul Brighelli

Ré-éducation nationale

Mardi 30 mai, à 9 heures du matin, Pascal Praud monte sur C News l’un de ces débats animés dont il a le secret, sur le thème des réformes à venir dans l’Education Nationale. Le dernier, au mois de mars, avait fait du bruit, grâce à la crétinerie sanguine d’un député PS, Patrick Bloche, partagé entre mensonges et coups de sang.
Je devrais y être — mais Praud propose, et la SNCF dispose : encore faut-il que mon train ultra-matinal arrive dans les temps à Paris. Et à l’heure où j’écris, je ne sais exactement quel sera le casting — à part Thomas Guénolé que je salue au passage. Cette chronique sera donc corrigée demain soir en fonction des participants effectifs, et de ce qui y aura été dit.
Sinon, quelles convictions y défendrai-je ?

Jean-Michel Blanquer, que j’ai eu l’occasion d’interviewer lorsqu’il a sorti son livre programmatique il y a quelques mois, est dans de bonnes dispositions. Il se nous promet d’éradiquer le pédagogisme, qui « doit désormais relever du monde d’hier » — au grand dam desdits pédagos, qui le vomissent d’emblée, puisque leur candidat était l’ineffable Benoît Apparu. L’ineffable Claude Lelièvre, « historien de l’Education », l’a encore confirmé récemment, voyant en Blanquer « un choix par défaut » : on n’est pas plus aimable. Le nouveau ministre — et qui le restera, c’est écrit dans les étoiles — promet, conformément à une promesse de campagne de Macron, de diviser par deux le nombre d’élèves dans les CP problématiques ; de recréer des « études » pour que les enfants du Primaire puissent y faire leurs devoirs, loin de la foule déchaînée et de la télé de leurs parents ; de réorganiser les programmes d’Histoire de façon à réintroduire un fil chronologique dans des programmes éclatés aujourd’hui façon puzzle — bref, de revenir sans trop le dire à 2008 : Laurence de Cock en crèvera de rage. Il parle aussi de concentrer le Bac sur quelques épreuves — peu importe, le Bac ne vaut plus rien, c’est un symbole vide, l’essentiel est de permettre in fine aux universités de sélectionner sur le modèle des BTS ou des prépas — et le ministre serait bien avisé de reconsidérer les décisions de son prédécesseur sur les chaires sup’… Et de donner une large part d’autonomie aux établissements — les plus extrémistes des macroniens voient briller au firmament du ciel pédagogique français des copies conformes aux Charter Schools américaines ou aux Free Schools britanniques. Sans compter qu’il compte poursuivre la politique des internats d’excellence, dont j’avais eu l’occasion jadis de dire plein de bien — ce qui avait incité Mme Vallaud-Belkacem (qui est en grand danger à Villeurbanne, hé hé…) à tout faire pour les ranger dans le lot commun afin qu’ils perdent toute spécificité, partant toute efficacité.

Je signerais volontiers ce programme des deux mains (avec de fortes réserves sur l’autonomie, dont d’ailleurs les responsables du SNPDEN, le principal syndicat des chefs d’établissement, ne veulent guère, ils savent trop comment on allume une guerre scolaire en France jacobine), à condition que la rue de Grenelle apporte quelques précisions — d’où l’intérêt du débat de demain.
Diviser par deux le nombre d’élèves dans les classes de CP les plus problématiques a l’air d’une bonne idée — sauf qu’elle fut en son temps essayée par Luc Ferry, qui l’a rappelé l’air de rien, en se gardant bien de dire que ce fut un échec. Le quantitatif cédera toujours le pas devant le qualitatif, et il ne sert à rien d’avoir peu d’élèves si c’est pour qu’on leur apprenne à lire / écrire selon les méthodes éprouvées par Roland Goigoux et Evelyne Charmeux et qui ont fabriqué deux générations d’analphabètes. J’attends du ministre qu’il dise qu’il imposera des méthodes alpha-syllabiques — par exemple celles que préconise le GRIP dans ses manuels. Blanquer était au ministère quand Robien s’était essayé à contourner les mauvaises habitudes enseignées dans les IUFM, dont les ESPE rallument la flamme depuis cinq ans. J’avais participé à une émission avec le ministre, face à l’ineffable Frackowiak, auteur d’une page web— supprimée prudemment depuis, mais que j’avais copiée et qui avait été projetée en fond d’écran par l’animateur du débat, Stéphane Bern — sur « la méthode à Roro » qui assimilait le ministre, via toutes sortes de jeux de mots en pipi-caca-roro (sic), à un proctologue maniaque de la méthode Boscher. Que des syndicats (le SE-UNSA en l’occurrence) aient défendu un Inspecteur qui se permettait ce genre de facéties et qui ne valait pas la corde pour le pendre donne une idée de la main-mise des idéologues sur le ministère. L’essentiel, c’est la méthode d’apprentissage — et pour avoir fourni à Céline Alvarez les moyens qui lui ont permis de faire illusion pendant deux ans et de se décrocher un joli succès de librairie, Blanquer sait bien que la méthode Montessori est très gourmande en moyens humains, et difficilement généralisable — surtout qu’aux dernières nouvelles Maria Montessori n’est elle-même plus disponible.
Déclarer la fin du pédagogisme — à la bonne heure, mais je voudrais des mesures concrètes : par exemple couper les vivres à toutes ces officines pédagos qui grèvent le budget du ministère, à commencer par les Cahiers pédagogiques et autres organisations sectaires. Ou organiser un audit visant à estimer exactement la part de responsabilités des « assassins de l’école », comme les a très bien surnommés Carole Barjon l’année dernière.

La question des « études » est intéressante. Né en 1953, je n’ai jamais eu de devoirs à faire à la maison (des leçons, oui), en raison d’une circulaire parue dans ces années-là. L’idée pédagogique était certes d’empêcher les parents lettrés d’aider leur progéniture (on se souciait déjà d’égalitarisme par le bas), mais l’effet réel fut de nous amener à travailler en étude, de 5 à 6 le soir. Pas de jouer au foot dans le cadre d’activités ludiques organisées par les « grands frères »…
Sue les programmes, le ministre ne veut pas faire une énième réforme — sans doute a-t-il pris le pouls d’une profession bousculée par des vents contraires tous les deux ou trois ans. Il faut retoucher l’essentiel de la réforme de Najat, afin de la vider en douce de son contenu idéologique, pédagogique et factuel, et d’instaurer une vraie transmission des savoirs au lieu de cet embrouillamini des compétences qui ne nous mène nulle part, sinon dans le mur. Redonner à tous la possibilité de faire du latin ou du grec, certes ; rétablir les classes bilingues, certainement. En Histoire, les programmes de 2008, de l’avis des spécialistes, n’étaient pas mauvais — et ces mêmes spécialistes conseilleront utilement le ministre pour amender les horreurs pédagogiques de Florence Robine et consorts — j’adore ce mot qui commence si bien, en l’occurrence…
Quant aux internats d’excellence, autant reprendre le programme là où il s’est arrêté en 2012. C’était la seule mesure que j’approuvais totalement, dans les années Chatel. La seule qui marchât — et il faut d’urgence inventer des classes de remédiation, sur le modèle de ce qui existe à Bac + 1 dans quelques prépas, avec les CPES. On peut sauver beaucoup de monde avec des moyens limités, mais bien utilisés. Tout n’est pas question de budget.
Pour ce qui est de l’autonomie des établissements… C’est sans doute un travail de longue haleine, et encore faut-il tuer le pédagogisme avant de lui permettre de redresser la tête via des « conseils d’établissement » qui se chargeraient de recruter d’illustres facariens formés par des masters MEEF parfaitement effarants.
Ah oui, j’oubliais : ne pourrait-on pas rééquilibrer les concours de recrutement, actuellement contrôlés par lesdits pédagos via des épreuves de didactique que la décence ne m’autorise pas à qualifier, afin de mettre en avant la maîtrise des savoirs ? Si je sais une chose de ce métier, c’est que l’on réussit en classe non en mettant les tables en rond et en demandant leur avis aux « apprenants », mais en leur distillant des connaissances précises. En les explicitant et en les assénant — en deux temps.
De même, l’épreuve de culture générale a été supprimée, pour d’obscures raisons égalitaristes, au concours d’entrée de Sciences-Po Paris. Je compte sur Jean-Michel Blanquer pour la rétablir — Blanquer qui affirmait, du haut de son statut, à l’époque (2015) de directeur de l’ESSEC : « Nous avons besoin d’une renaissance de ce qu’on appelle encore la culture générale… »
En espérant que la divinité ferroviaire et les aléas du direct me le permettent, c’est là tout ce que je dirai — mais cela, je tenais et je tiens à le dire.

Jean-Paul Brighelli

PS. Et le fil de l’émission réelle ici !

Hombres buenos

J’aime beaucoup ce qu’écrit Arturo Perez-Reverte. Rien de très original d’ailleurs : depuis le Tableau du maître flamand, l’ancien reporter de guerre (et non, ce n’est pas anecdotique, c’est même au cœur de l’œuvre et du personnage) est fort aimé en France — et il est probablement le meilleur écrivain espagnol contemporain. Au demeurant, un esprit caustique qui ne pardonne pas facilement la bêtise, ni celle des pédagos espagnols qui n’ont rien à envier aux nôtres, ni celle des aveugles qui croient que l’islam est une religion comme les autres. Ses Patente de corso (les « lettres de course » données aux capitaines corsaires pour pirater en toute légalité) qui paraissent dans l’hebdo XL Semanal valent leur pesant d’arsenic.
Causticité qui n’est pas du goût de tout le monde, surtout en Espagne. Membre de l’Académie Royale Espagnole — la Real Academia Española, ou RAE, a les mêmes missions philologiques que l’Académie française, qui lui a servi de modèle lors de sa création en 1713, après l’installation des Bourbons sur le trône —, il ne pratique ni la retenue de nos Académiciens à nous, toujours un peu compassés, ni le pardon des offenses — j’y reviendrai. N’empêche que parmi tant de romans remarquables, le Peintre des batailles est certainement l’un des plus beaux récits de guerre jamais écrits (et probablement la métaphore des traumatismes dont Arturo n’a jamais guéri), et la série des aventures du capitaine Alatriste est héritière de la grande tradition dumassienne du roman historique à double détente : le récit d’autrefois est aussi chronique d’aujourd’hui. Inutile de répéter ce que Georg Lukács a très bien raconté, et dont j’ai déjà parlé, la dernière fois que les historiens-pédagogues m’ont « gonflé mes vieilles roubignolles », comme dit Brel.
Du roman historique, il a à peu près exploré toutes les facettes, cherchant visiblement à composer, d’œuvre en œuvre, l’épopée d’une Espagne qu’il aime et vomit à parts égales. Qui bene amat

Donc, Hombres buenos. En 1780, l’Espagne intellectuelle fait comme toute l’Europe : elle lorgne du côté de la France. Les Académiciens se mettent en tête de se procurer les 28 volumes de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Pas de suspense en soi, puisque Deux hommes de bien (au Seuil, pour 22€50 — c’est pour rien) commence par la découverte desdits volumes par un narrateur qui se fait plus ou moins passer pour Perez-Reverte dans la bibliothèque de la vénérable institution. Et que notre romancier s’est fait photographier serrant contre son cœur l’un de ces précieux volumes. L’intrigue tient donc en deux lignes : deux éminents Académiciens, l’un bibliothécaire corpulent, l’autre ex-marin longiligne et « à la triste figure » (Perez-Reverte assume pleinement l’inspiration cervantesque de ce couple lancé dans une quête qui vaut mieux que celle de Dulcinée, car aucune femme ne dure autant que 28 in-folio pieusement conservés) sont chargés par leurs collègues d’aller en France se procurer une collection complète de ce monument de l’Intelligence.
Evidemment, cela ne fait pas le bonheur de tout le monde. Deux de leurs collègues montent une conspiration pour empêcher l’acquisition, et s’adjoignent les services d’un homme de main parfaitement dépourvu de scrupules.
Encore faut-il se rendre à Paris, à travers une Espagne plus dangereuse que l’Irak actuel, où chaque auberge est un bouge infâme propice aux puces, et chaque chemin creux une embûche mortelle. Puis il faut, une fois à Paris, s’organiser dans la Babylone moderne — comme aurait dit Fougeret de Monbron, auteur de la Capitale des Gaules ou la nouvelle Babylone en 1769. Et trouver une édition originale : dès la fin du travail éditorial de Diderot et d’Alembert, les copies infidèles abondèrent. Et survivre dans une capitale où l’on est sans cesse à la merci des femmes galantes (ainsi la belle Margot Dancenis) ou de leurs amants jaloux : il y a dans cette somme tout ce qu’il faut de coups d’épée pour rappeler aux amateurs que Perez-Reverte a jadis écrit le Maître d’escrime, qu’il a fait d’Alatriste un bretteur redouté, et que visiblement il déplore lui aussi que l’on ne puisse plus enfoncer impunément trente centimètres d’acier dans le ventre des imbéciles.
Par exemple dans celui de Francisco Rico, peu connu ici mais célèbre en Espagne pour ses études de philologie, ses commentaires sur le Quichotte et même une édition politiquement correcte de Cervantès, adaptée pour les enfants.
Ledit Rico apparaît d’ailleurs dans le roman dès la page 16 : le narrateur prépare, dit-il, un roman policier où les Académiciens seront assassinés les uns après les autres, et tous se battent pour être celui qui tuera Rico… Imaginez que Xavier Darcos ou Jean-Christophe Rufin mijotent une fiction où il s’agit de pendre Angelo Rinaldi « avec le cordon d’un rideau du salon »… Sûr que personne ne voudrait rester à l’écart d’une telle œuvre de salubrité publique.
Je blague, bien entendu — mais Perez-Reverte ne plaisante pas : El profesor Rico lui sort par les yeux.
Et il y a de quoi, figurez-vous…

Longue parenthèse.
Si, au XVIIIème (c’est tout le substrat du roman) les intellectuels madrilènes déplorent l’arriération de leurs compatriotes et de leurs mœurs, il n’y a aucune raison, en notre XXIème siècle européen et égalitariste, pour que les Espagnols soient plus intelligents que les Français. Une polémique est ainsi née lors des Jeux olympiques de Rio, où les entraîneurs ibériques ont commencé à mettre au féminin pluriel les groupes où les femmes prédominaient, quoique des hommes y fussent présents. Les Académiciens s’en sont émus.Or, en espagnol comme en français, le masculin théoriquement l’emporte — sauf qu’il faut être singulièrement abruti pour confondre le masculin et le mâle. Le masculin espagnol est donc, comme chez nous, un neutre — héritier du neutre latin. Mais voilà : les viragos — et, pire, ceux qui veulent leur plaire et affichent le zèle des nouveaux convertis — exigent que désormais dans les groupes on décompte les verges (féminin, ah ah) et les vagins (masculin, hé hé !) afin d’accorder en fonction du nombre.
D’où une floraison d’articles depuis deux ans dans la presse espagnole jouant ironiquement sur « academicos » et « academicas » — un pur barbarisme, mais conforme au goût du jour. Au style fielleux de Rico répond l’allusion borgésienne de Perez-Reverte. — voilà un homme dont il ne fait pas bon être l’ennemi. La presse espagnole s’en est délectée. Ne pas en conclure que la RAE est un monde d’hommes : sur les 24 membres (hé hé again !), on compte plusieurs femmes — mais minoritaires, et « academicos » en bon castillan.
Tout est usage. Le bon français admet fort bien « académiciennes », mais répugne à « professeure », « auteure » — ou à « la ministre ». Admettons que les pleutres gagnent, et que l’usage s’en établisse, il faudra bien finir par dire « la ministre », qui sonne aujourd’hui comme une incongruité majeure, sauf dans le Monde et Libé

Le roman historique ordinaire (celui de Dumas, auquel l’auteur rend un hommage appuyé en passant par Meung, où commence les Trois mousquetaires) tient un double discours, sur l’époque à laquelle se situe l’histoire, et sur celle où habitent l’auteur et ses lecteurs — ainsi, un anachronisme assumé dans une réflexion critique de 1780 sur l’« éducation nationale ».
Le lecteur de 1845 saisissait immédiatement ce qui, dans la célèbre trilogie, était la déploration d’une Monarchie de Juillet dont l’héroïsme semblait enfui. Mais le lecteur contemporain n’a pas cette habileté schizophrène — il faut lui expliquer les choses. C’est sans doute la raison pour laquelle Perez-Reverte a écrit ce que d’aucuns appellent une metanovela, un « méta-roman » comme il y a une fonction méta-linguistique, où la langue réfléchit sur la langue. Imaginez des Faux monnayeurs dans lesquels Gide aurait inclus le Journal de son œuvre, ou un Hussard sur le toit dans lequel Giono aurait glissé ce livre étonnant qu’est Noé (salut à NP qui me l’a fait découvrir).
Le narrateur installe ainsi des allers-retours entre 1780 et 2015, expliquant et commentant ses recherches, ses lectures, ses intentions. C’est qu’il est un homme de livres. Nous voici donc tout à la fois dans le Paris pré-révolutionnaire (les personnages ne le savent pas, mais le narrateur et nous, si) et dans le Madrid contemporain. Mimesis double : nous sommes installés dans la tête du romancier tout en étant priés de nous identifier aux deux protagonistes principaux — l’un est croyant, l’autre athée, il y en a pour tout le monde. Sans compter l’abbé Bringas, leur guide dans le dédale parisien, un excité du caboulot qui sera exécuté le 10 Thermidor avec Robespierre et ses amis.
Est-il pour autant bien sûr que ce narrateur soit Perez-Reverte ? Le soupçon vous prend dès le début, quand il s’attribue l’écriture d’un roman intitulé le Danseur mondain — inconnu dans la bibliographie de l’auteur. Comme l’a souligné avec humour et perspicacité Darío Villanueva, directeur de la Real Academia Española : « El juego es de espejos : en Hombres buenos hay protagonistas que son históricos ; otros que son actuales y reales ; la mayoría, ficticios, pero todos actúan conforme al designio del escritor que remite con frecuencia a fuentes documentales igualmente inventadas. Estamos, pues, ante una apoteosis de ese cambalache entre realidad y ficción que siempre constituye la mejor literatura. El novelista cita incluso títulos de novelas suyas que nadie ha podido leer : El enigma del Dei Gloria, El bailarín mundano… Yo, modesto lector suyo, al tiempo que me quito el cráneo, le obsequio otro por si fuera de su consideración: La jaula del jaguar. » Bien sûr, je n’ai pas besoin de traduire. Et Perez-Reverte de préciser, sous la plume de Jacinto Antón :  « En todo caso, Pérez-Reverte, tan enemigo de dar pistas personales sobre sí mismo, recalca que él no es el personaje del narrador. “Es un tipo que se me parece a mí, pero no soy yo. Es un artefacto narrativo”. »

Le « Journal » du roman inclus dans le roman est donc lui aussi un roman. Abyme dans l’abyme. Tout est vrai, tout est faux. Deux historicités pour le prix d’une. Courez l’acheter.

Jean-Paul Brighelli

Connaissez-vous l’intersectionnalité ?

Les 18 et 19 mai, l’ESPE de Créteil organise un colloque intitulé « Penser l’intersectionnalité dans les recherches en éducation » — un joli charabia pour fortifier le communautarisme et le racialisme.
À cette heure, le rectorat de Créteil hésite encore à interdire le colloque organisé sous son égide (et sous celle de certains syndicats enseignants, SUD-Education par exemple) à l’Ecole Supérieure du Professorat et de l’Enseignement (ESPE) de Créteil en milieu de semaine. Un coup d’œil rapide sur le programme doit pourtant faire dresser les cheveux sur la tête de tout responsable un peu lucide : les « travaux » de ces « chercheurs » en éducation s’articulent autour de la notion de « race » — un concept rejeté avec raison par les instances officielles, mais réintroduit depuis quelques années par le Parti des Indigènes de la République, afin de dissocier à jamais les « indigènes » (les descendants des anciens « colonisés », tous victimes, étant entendu qu’il n’y a jamais eu, par exemple, de traite transafricaine et musulmane) des « Français de souche », « Céfrans » ou « souchiens » dans le doux langage banlieue.

On trouvera avec le programme complet l’état de la recherche sur cette notion sémantiquement barbare d’intersectionnalité. En clair, il s’agit d’étudier l’effet sur l’éducation « des effets produits par le croisement des dominations, qu’elles soient de classe, de « race », de genre, mais également religieuses, ou encore liées aux sexualités ». Qu’on se le dise : « L’occultation de l’ethnicité à l’école paraît conduire à la mise en œuvre occulte d’une série de discriminations fines en défaveur des enfants d’origine étrangère et de leurs familles ». Le but du complot, bien sûr, étant de conforter « l’idéal républicain et universaliste d’une école égalitaire, qui traiterait tou-te-s les élèves de la même manière et permettrait leur « intégration ». »
On appréciera au passage le tic d’écriture qui sous prétexte de n’oublier personne, rend le texte illisible. Le communiqué final tout récemment envoyé en guise de salut par Najat Vallaud-Belkaem à tous les « Cher.e.s professeur.e.s et personnels de l’Éducation nationale » (sic !) est bourré de ces solécismes politiquement corrects. Je défie de lire à voix haute ce merveilleux « tou-te-s » en respectant les effets de dissociation phonétiques et graphiques. Mais ce n’est pas l’essentiel.
L’essentiel, il est dans les guillemets autour du mot « intégration ». Les gens qui participent au dit colloque ne visent absolument pas l’intégration : ils veulent la différenciation sur des critères « ethniques » — tout comme le Parti des Indigènes de la République qui au même moment appelle au lynchage de Sophia Aram. Alors même qu’il est formellement interdit, dans l’Education Nationale comme ailleurs — et c’est bien heureux — d’opérer une quelconque discrimination (il n’y a ainsi aucune étude statistique sur la réussite ou l’échec des élèves en fonction de leurs origines, que l’Ecole n’a pas à prendre en compte), un tel colloque rétablit, sous prétexte d’analyser des discriminations qui n’existent pas dans les pratiques de classe (encore heureux !), un point de vue « ethnoracial ». On se demande souvent à quoi servent les sociologues : sans doute à « mettre au jour les inégalités scolaires selon la classe, l’origine migratoire et le genre ».

Rappelons au lecteur non informé que les copies d’examen ou de concours sont soigneusement anonymisées ; que le correcteur ignore par définition le « genre » de l’élève ou de l’étudiant, encore plus son origine « ethnique » ou la couleur de sa peau ; que je peux témoigner que ça n’a, dans les oraux, aucune espèce d’importance — sauf aux yeux des imbéciles qui se croient sacqués parce qu’ils ont telle ou telle apparence, alors qu’ils ne sont notés que sur leurs performances. « C’est parce que je suis black que vous me notez mal ! » « Non, c’est parce que tu es analphabète, ce qui est pardonnable, mais de surcroît analphacon. »
Toute politique qui viserait à différencialiser les élèves en fonction de leurs origines serait une politique de gribouille : la discrimination positive mise en place par feu Richard Descoings à Sciences-Po a si bien marché qu’aucun des banlieusards exemplaires intégrés par l’école de la rue Saint-Guillaume n’a réussi l’ENA : tout le monde n’est pas fils de toubibs et ne sort pas de l’Ecole de la Providence. Pendant la récente campagne électorale, j’ai eu l’occasion de dire que la proposition de Marine Le Pen visant à refuser de financer avec des fonds publics la scolarisation des enfants d’émigrants était stupide : il faut au contraire leur en donner davantage, quitte à les dissocier de leur milieu, qui ne peut, dans un premier temps, que les tirer en arrière. Des enfants formés à parler français, éduqués dans la culture française, formeront à leur tour leurs parents. Ainsi fonctionne l’intégration dans l’universalisme français.

Evidemment, cela ne fait pas les affaires de ces gens dont le fond de commerce consiste à titiller les différences pour en faire la brique initiale d’un communautarisme létal. Quand on se propose dans un colloque d’« articuler race, classe, genre, colonialité » (sic again !), cela implique que les descendants des pays colonisés se constituent en groupe autonome, et refusent à terme toute intégration dans l’ensemble français. Rien d’étonnant dès lors si l’un des intervenants du colloque est un militant du NPA, Renaud Cornand, qui avait incité son mouvement à soutenir, il y a quelques années, des candidates voilées à des élections locales, et qui a tenté lui aussi de demander ma peau, ce qui, rappelez-vous, m’a bien fait rire. Ils devraient réviser les fondamentaux du marxisme, au NPA, et tenter de comprendre ce qu’est « l’opium du peuple ».
Rien d’étonnant donc qu’un organisme strictement laïc comme le Comité Laïcité République s’indigne de la tenue d’un tel colloque — organisé dans une institution officielle, formatrice d’enseignants, avec l’argent du contribuable. Le prochain ministre de l’Education (ciel, quel suspense…) serait bien inspiré d’interdire ce genre de manifestation où l’exaltation des particularismes, aiguisés par la certitude assenée que l’on appartient au clan des victimes, ne peut déboucher que sur des germes de division, de racisme, et de guerre civile.

Jean-Paul Brighelli

Beethoven vs Rouget de l’Isle

J’aime toujours Beethoven, je ne lis plus Libé. Ou si rarement.
Beethoven est lié à un souvenir très ancien. Deux mois durant — deux mois d’errance, tout autour de la Méditerranée occidentale — j’ai gardé sa « Lettre à Elise » en ritournelle dans ma tête. J’allais retrouver à Tichy (près de Bougie, aujourd’hui Bidjaia) un éternel amour de trois semaines, comme dit l’autre. Beethoven a ainsi bercé une très longue errance — en stop. On the road again, Elise.
Libé, c’est autre chose. Je me suis battu pour ce journal, quand il séjournait rue Christiani, dans le XVIIIème — et puis ses chroniqueurs ont pris de l’âge, et moi aussi. Quand les ex-gauchistes se soucient de leur arthrose, quand ils savent qu’ils courront moins vite dans les prochaines manifs, ils se contentent de regarder, de loin, celles des autres. Boboïsés à fond. Arthrose et cholestérol.
Mais de temps en temps, je fais des infidélités à mes détestations.
C’est ainsi que je suis tombé sur un article de Pierre Carrey sur l’Hymne à la joie. C’était il y a quelques jours — juste après le second tour d’une présidentielle qui s’était jouée au premier.

Pierre Carrey non plus, pas ma tasse de thé. J’aime beaucoup le vélo, j’en fais quand je ne crève pas sur les tessons de bouteille qui jonchent les rues de Marseille, j’en regarde parfois, j’en lirais volontiers si tout le monde écrivait comme Albert Londres (les « forçats de la route », c’est lui) ou Antoine Blondin. Ou, plus près de nous, parce qu’enfin, ça commence à bien faire, le culte des morts, essayez donc Paul Fournel, Anquetil tout seul, une merveille d’écriture sur un coureur exceptionnel. Pierre Carrey, c’est le vélo en général et le Tour de France en particulier chez Libé. La dernière fois que je l’ai essayé, il écrivait des méchancetés stupides sur Robert Marchand, le centenaire cycliste. Les vrais amateurs de petite reine ne lui ont pas envoyé dire, qu’il était un sale con. Et les vrais journalistes sportifs ont écrit sur ce même sujet des choses intelligentes.
Mais bon, Pierre Carrey sur l’Hymne à la joie, pourquoi pas ?
Et c’est très rigolo, ce qu’il a écrit sur le sujet.

Je ne vais pas vous faire un cours sur l’Ode (version Schiller) ou l’Hymne (version Ludvig van, comme disait Alex dont c’est le morceau fétiche) à la joie. Version intégrale, avec chœurs, c’est le quatrième mouvement de la IXème Symphonie. Vingt-quatre minutes. En très raccourci, c’est la version Karajan, écrite pour composer un hymne européen. Deux minutes et des broquilles. Le temps qu’il faut pour traverser à pas lents la moitié de la cour Napoléon du Louvre, un soir d’élection.
Un show à l’américaine, la main sur le cœur et dans  la main de Madame, Ich bin ein Obama. Un show dont l’entrée était verrouillée, avec distribution de petits drapeaux tricolores, pour éviter les fausses notes de 2012, où des fans de Hollande avaient brandi des drapeaux syriens. Grand professionnalisme. Et l’Hymne à la joie, donc. Un hymne qui, comme l’explique Carrey, est européano-hitléro-zimbabwéen. Tout ça.
Et in fine, la Marseillaise. L’ordre n’est pas sans importance. Je sens que d’ici peu, on nous effacera le « sang impur qui abreuve nos sillons » — assez peu fraternel quand vous serrez la louche à Merkel — avec une petite génuflexion, s’il vous plaît.

Il se trouve qu’en 1989 j’ai écrit un livre entier sur la Marseillaise — signé Frédéric Robert, qui avait rédigé un énorme manuscrit qu’il fallut réadapter pour l’Imprimerie nationale. La Marseillaise « ailée et volant dans les balles », c’est le chant que Pétain avait fait interdire, et que Danielle Casanova entonna au fort de Romainville pour soutenir ses camarades — du coup, on la déporta à Auschwitz, et il n’y eut plus d’après. La Marseillaise, c’est ce qu’elle se fredonna encore dans le délire de son typhus, juste avant de mourir. L’Hymne à la joie qui supplante la Marseillaise, c’est Danielle Casanova que l’on tue une seconde fois.
(Je m’avise que c’est assez simple d’écrire comme Mélenchon parle. Promis, je ne le ferai plus — ou à doses homéopathiques).
Je crois quand même que je préfère la militante corse du Parti communiste d’alors au produit européen standardisé qui vient d’entrer à l’Elysée (« Freude, schöner Götterfunken / Tochter aus Elysium », écrit Schiller dans son OdeJoie, belle étincelle divine, Fille de l’Elysée — si ! ). Comme je préfère le pâté de merle au McDo mondialisé.

Jean-Paul Brighelli

Alien « Covenant »

Les producteurs américains sont des maniaques : ils ne peuvent voir un trou sans essayer de le combler. D’où l’invention des prequels et sequels — occuper l’espace d’avant ou l’espace d’après. À ceci près que tout nouvel opus dans une série crée un espace nouveau, de part et d’autre. And so on.
Prenez la saga d’Alien. Quatre films bien groupés, de 1979 à 1997, réunis par un beau trait d’union qui s’appelait Sigourney Weaver. Le premier opus, sans doute le plus horrifique, avait été réalisé par Ridley Scott. Avaient suivi James Cameron (Aliens, le retour — un western de l’espace), David Fincher (Alien 3, où Sigourney / Ripley mourait dans un haut-fourneau) et Jean-Pierre Jeunet, avec Alien, la Résurrection, où elle revenait à la vie, porteuse en elle d’une autre vie.
Puis en 2012, le frère cadet de Scott, Tony, se suicide. Il était lui-même réalisateur de films fort estimables (Spy Game, l’un des plus beaux films sur l’impossible passage de témoin entre générations, où Robert Redford expliquait à Brad Pitt qu’il ne serait jamais qu’un second couteau — ou True Romance, où Denis Hopper expliquait à Christopher Walken que les Siciliens étaient « tous des nègres » — ce qui contristait fort son interlocuteur). Je vous expliquerai un jour ma théorie générale du lien entre création et travail de deuil : bref, Ridley Scott reprend en 2012 la franchise Alien et lance Prometheus, un prequel de la série, où sur une planète perdue, quelques centaines d’années avant l’Alien originel, l’humanité part chercher des réponses qu’elle ne trouvera pas. Mais des xénomorphes affamés, en revanche, il y en aura à foison.
Xéno, cruel xéno… On savait depuis Alien 4 que la Créature, qui n’avait pas au départ une forme bien sympathique, était susceptible de muter, à force d’être hébergée dans des poitrines humaines dont elle pompe quelque peu l’ADN. Sigourney Weaver accouchait dans cet opus d’un être terriblement androïde — dont elle se débarrassait en s’excusant, après tout, c’était son enfant. Il s’agissait donc pour Ridley Scott de se ré-approprier le mythe, et d’en écrire les commencements. Prometheus était la Genèse d’Alien. Covenant — c’est, comme Prometheus, le nom du vaisseau, le contenant pour le contenu, une métonymie, diraient les stylisticiens — est l’Exode. Ridley Scott (80 ans depuis novembre dernier) aurait en projet deux films encore pour combler le trou (nous y revoilà) jusqu’au premier opus d’Alien — et boucler la boucle.
Quelle boucle ? Allez voir Covenant — un pur bijou gothique, un film particulièrement noir, parce qu’il raconte les origines de l’humanité, et il n’y a pas de quoi rire — et vous comprendrez vite : Dieu est un androïde, créé par l’homme à son image (une idée qui nous vient des Grecs, d’où le détour par Prométhée) et qui finira par façonner, à force d’expérimentations successives sur l’Alien xénomorphe, une créature anthropomorphe, Adam et Eve en leur commencement — c’est le dernier plan du film —, une humanité qui partira à la découverte de la planète-mère d’où coule la source du cycle. Nous ne sommes que des aliens transformés en hommes par un androïde dément rebaptisé Dieu parce qu’il fallait lui donner un nom.
« Une farce », dit Ridley Scott quand on lui parle de religion. Cet agnostique déclaré, hanté par la mort — c’est assez fréquent, en vieillissant, et moi-même ce matin… — a son point de vue sur la transcendance, et c’est ce point de vue que raconte Covenant.
Un petit détour lexical pour les non-anglicistes. « Covenant », c’est tout à la fois l’assemblée et l’alliance — et le vaisseau qui porte ce nom contient deux mille humains cryogénisés qui vous forment un nouveau peuple hébreu, emmenés par un prophète androïde vers un futur problématique — le nôtre. Quant à « alien »…
Les Québécois, qui ne tolèrent pas — ils ont bien raison — de mettre à l’affiche un film qui garderait son titre anglais, l’ont rebaptisé, depuis 1979, « l’étranger ». Oui, certes… Mais le français est polysémique, alors que l’anglais est plus précis. L’étranger, ce pourrait être le foreigner — étranger au pays — ou le strangerin the night, par exemple, celui qui arrive d’ailleurs —, et c’est aussi l’alien, celui qui est radicalement différent de ce que je suis. L’étrange étranger, dit Prévert.
Sauf que cet Autre, bien sûr, c’est moi-même, dit Scott. L’alien est l’autre du même. « Pascal avait son gouffre avec lui se mouvant », et Scott a, depuis la mort de son frère, son propre abîme. « Ridley Scott se prend pour Dieu », écrit un journaliste du Point, rendant compte du film. Philippe Guedj n’a pas tout compris : Dieu n’existe pas, Scott est tout à la fois Dieu et son prophète, et la Bête, c’est nous, qui nous croyons ange — mais qui veut faire l’ange, hein… D’où Pascal, évoqué plus haut. Vous suivez ? Ne croyez pas que j’exagère, en voyant des références là où il n’y en aurait pas. Visuellement, Covenant est bourré d’allusions magistrales — par exemple aux illustrations de Gustave Doré sur l’Enfer de Dante. Et je passe sur les allusions à Robinson Crusoé ou à l’Odyssée — l’épisode des sirènes. Ou à Byron / Shelley, voir ci-dessous. Sans compter Wagner — « quand j’entends du Wagner, j’ai envie d’envahir la galaxie ». C’est le plus érudit des films de terreur.
Nul n’est parfait, pas même l’androïde (belle composition en miroir de Michael Fassbender) qui attribue dans un premier temps « Ozymandias » à Byron — avant que son double ne le ré-attribue à Shelley. Entre les deux, l’ombre de Mary — l’auteur du Frankenstein —, qui fut l’épouse de l’un et la maîtresse de l’autre. Pas de hasard : il s’agit bien de modeler l’humanité future — et comme, de prequel en sequel, on finit toujours par revenir à son point de départ, cette humanité-là, c’est la nôtre : nous sommes tous les enfants du monstre, et l’alien, c’est le visage fatigué, mal rasé, à cette heure, que me renvoie le miroir. Pas de transcendance, coco. Ici et maintenant — et la glissade vers la mort.Last but not least. On nous dit au passage dans Covenant que les androïdes ne rêvent pas — ou alors, de moutons électriques, comme dans le roman de Philip K. Dick adapté par Scott justement en 1982 — après la disparition de son premier frère Franck, sous le titre Blade runner. Et justement le metteur en scène est en train de donner une suite — a sequel — à cette histoire de « répliquants » — encore des androïdes. Regardez bien votre voisin, ou votre partenaire, c’est peut-être déjà une machine : seuls les poils de ma barbe naissante, à cinq heures du matin, et grisonnante, hélas, attestent de mon humanité.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je ne voudrais pas être accusé de me faire le héraut de grosses productions hollywoodiennes (même si la musique claironnante qui accompagne depuis mon enfance le logo de la Twentieth Century Fox me fait toujours frissonner d’aise). Si vous préférez les petites productions confidentielles coréennes (comment ? Vous n’avez pas vu le Dernier train pour Busan ? Pff…), allez donc voir Tunnel. C’est parfaitement angoissant, terriblement drôle, et en sus d’un scénario bien propre à réveiller le claustrophobe qui sommeille en vous, ce film de Kim Seong-hoon prouve jusqu’à l’absurde que les médias sud-coréens sont aussi cannibales que les nôtres, leur administration aussi déglinguée, leurs politiciens aussi pourris, et leurs entreprises privées tout aussi rapaces. Leurs téléphones portables, en revanche, ont des batteries manifestement plus résistantes que les nôtres.