Pierre Rosanvallon, l’intellectuel que nous méritons ?

41IYDm9H0WL._SX328_BO1,204,203,200_On aimerait aimer Pierre Rosanvallon. Après tout, on n’a pas tous les jours un homme de gauche qui pense — quelle que soit sa gauche, jadis rocardienne, aujourd’hui « de progrès ». On aimerait adhérer à une vision forte, sous-tendue par sa connaissance de l’Histoire : ce diplômé d’HEC, comme Hollande ou Pécresse, après avoir été longtemps permanent de la CFDT et tenu la main à Edmond Maire, a rédigé un doctorat sur le Moment Guizot (être de gauche et spécialiste d’un politicien louis-philippard dont le slogan unique fut « enrichissez-vous » est soit problématique, soit emblématique, au choix), et a travaillé dans l’aura de François Furet tout en écrivant dans Libé. D’où ses multiples casquettes — historien au Collège de France, sociologue à l’EHESS, et « intellectuel engagé », comme on disait jadis et comme on ne dit plus : et c’est justement ce qu’il interroge dans son dernier livre.

Cela fait une bonne dizaine d’années que l’on déplore la disparition de l’intellectuel français. Don Morrison avait sonné la charge avec « The Death of French culture » (Time Magazine, 3 décembre 2007), où il déplorait qu’une nation qui avait donné au monde Sartre, Camus, Beauvoir, Foucault et quelques autres n’ait plus que BHL et Christine Angot (sic) à proposer aux foules étonnées. Shlomo Sand, parmi d’autres, a décrit en 2017 « la fin de l’intellectuel français », constatant que l’intellectuel était né contre les antisémites de l’affaire Dreyfus, et mourait — selon lui — dans l’islamophobie : et d’épingler Finkielkraut, Houellebecq et Zemmour. Dans les cours d’école, « intello » est une étiquette qu’il vaut mieux ne pas mériter, sous peine d’ostracisme. D’où la séduction du cancre, si fort encouragé par les pédagogies modernes.

Rosanvallon veut faire revivre l’intellectuel des origines, celui qui tenait un discours global, celui qui résistait (le livre commence par une page sur les Epreuves Exorcismes de Michaux écrits pendant la guerre), celui qui domine le réel d’assez loin pour prêcher le vivre-ensemble, la mondialisation heureuse et les réformes sociétales dans le cadre d’un néo-libéralisme bien tempéré. Et de donner des satisfecits (le mariage pour tous) et des blâmes : la loi de 2004 sur le voile, et toute manifestation de laïcité crispée.

Après un très long développement sur son parcours et la naissance de la « deuxième gauche », puis sur le « temps du piétinement (du Programme commun au retournement de 1983) et de l’engourdissement de la pensée critique, il entre dans le vif du sujet (page 237 quand même) avec l’analyse des restructurations de la pensée politique.

Et alors Jean-Pierre Chevènement en prend pour son grade : le républicanisme, le souverainisme du « Che » sont typiques de ces « esprits désemparés, retournant avec l’âge à leurs frustrations de jeunesse. » On n’est pas plus aimable. Le reste — le parallèle de « la montée en puissance du souverainisme républicain et de l’émergence du national-populisme » —, appartient au fond polémique de ceux qui font de l’idéologie au lieu de chercher des réponses. Rosanvallon est un pur idéologue au sens que Hannah Arendt donne au terme : l’absence de contact avec la réalité.

On aimerait aussi Pierre Rosanvallon s’il était moins haineux. Rosanvallon est cet intellectuel auto-proclamé qui refusait, il y a quelques jours, de débattre avec Alain Finkielkraut tant que ce dernier ne ferait pas amende honorable et ne le rejoindrait pas idéologiquement — un sens très personnel du débat d’idées. Il est aussi ce mandarin infatué qui réduit ses adversaires potentiels à des fonctions selon lui peu glorieuses. « Journaliste » pour les uns (Polony ou Zemmour, mis dans le même sac, ce qui leur fera plaisir), « essayiste » pour tel ou tel autre (Milner, Michéa, Onfray, Guilluy), « imprécateur au style prophétique » (on aura reconnu Finkielkraut), et je ne parle même pas des piques assassines sur Régis Debray, « khâgneux amateur de formules tonitruantes » qui a osé « critiquer vertement ceux qui travaillaient comme moi à ériger l’idéal démocratique en nouvelle étoile du progressisme politique » — quoi que cela veuille dire. Tous « antilibéraux » — péché mortel.

Rien ni personne qui puisse se comparer avec un professeur au Collège de France, dont l’élection, dit-il, a suscité tant de jalousies…

Et de consacrer de nombreuses pages à « l’affaire Daniel Linderberg », cet essayiste auquel Rosanvallon commanda un pamphlet qu’il n’osait publier sous son nom (le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil, 2002), un livre, expliqua alors Michéa, symbolique de la posture que défend Rosanvallon, qui assimile toute personne qui refuse « d’acquiescer à l’économie de marché » à un disciple de Maurras. Didier Eribon donna en son temps le fin mot de l’histoire, expliquant que ce livre était un missile téléguidé par Rosanvallon pour accréditer l’idée qu’il était bien de gauche, et accéder à la chaire laissée libre par la mort de Bourdieu — qu’il ne ménage guère, lui non plus. Cet intellectuel est comme le Sahara — un désert qui progresse et qui fait le désert. Lindenberg en tout cas ne le démentira pas — il est mort en janvier dernier.

Alors, on aurait aimé Pierre Rosanvallon, si l’on ne s’était pris, en route, à le détester. Juste retour des choses, tant il déteste de gens — à part lui-même.
De l’ambition conceptuelle du départ, il ne reste, à la fin de ce livre, que l’impression pénible d’un règlement de comptes étiré en longueur — et qui, pour nos péchés, annonce in fine d’autres livres à venir, que nous déchiffrerons avec la même impartialité quasi affectueuse.

Jean-Paul Brighelli

Délivrez-nous du bien !

Capture d’écran 2018-09-16 à 15.17.55« Natacha Polony et Jean-Michel Quatrepoint pensent mal, me dit Jennifer. J’ai ouvert leur livre d’une main tremblante. Je l’ai refermé, 190 pages plus loin, au bord de l’asphyxie. Ah, bravo, les Editions de l’Observatoire ! Comment osez-vous donner la parole à des gens qui n’ont que haine et provocation à la bouche ? « Halte aux nouveaux inquisiteurs », disent-ils en sous-titre. Ma foi, achetez leur livre, pour vous donner le plaisir de le brûler.

« Dès la première page, les auteur.e.s insinuent que « le bon bougre, celui qui n’a pas conscience qu’il perpétue les structures de domination, celui-là doit être d’urgence rééduqué » : que ne s’appliquent-ils à eux-mêmes cette évidence ! Voilà une journaliste encore jeune, soumise donc dans ce monde obstinément mâle à toutes les perversions de tous les Weinstein de la presse, qui ose critiquer les « hystéroféministes » ! Voilà un mâle blanc hétéro qui prend le contrepied des théories les plus modernes — et met de surcroît l’irrésistible mouvement vers le progrès et la parité entre tou.t.e.s sur le dos du néo-libéralisme !
« Et ces affreux avouent au passage qu’ils sont « assez peu motivés par l’idée de renoncer à partager le plaisir d’une côte de bœuf arrosée d’un vieux saint-émilion, ou de finir leur vie dans un monde où il faudra signer un document en trois exemplaires avant de se lancer quelques œillades ». Quel manque de sensibilité ! À l’ère de #MeToo, quand tant de femmes et d’hommes sont encore harcelé.e.s par tant de phallocrates blancs !
« Si encore Polony vivait avec un « racisé » ! Mais on la connaît, elle préfère les Basques bondissants. Si seulement elle avait offert à ses enfants Papa porte une robe, ce merveilleux livre conseillé par le SNUIPP, le syndicat des professeurs des écoles ! C’est Legasse qui serait chou en tutu !
« Ou si l’un et l’autre passaient en boucle Tomboy à leur progéniture, comme l’ont fait tant d’enseignant.e.s désireu.s.e.s.x. d’éviter les discours « genrés » !

« (Malédiction machiste ! Word refuse « genrés » et me le corrige systématiquement, dans mon dos, en « genres » ! Et pourtant, comme le racontent en détail nos deux mécréants de la modernité, les GAFAM veillent au grain et suppriment les œufs durs sur les émoticônes en forme de salade, afin d’épargner la susceptibilité des végétariens !)

« Reprenons de plus haut. Buvons la coupe jusqu’à l’hallali !… »

Tais-toi donc, punaise ! Arrête de pratiquer « cette écriture inclusive qui prétend, jusqu’au ridicule, marquer dans la langue écrite le refus de l’universalisme. »
Bon. Reprenons.
Les auteurs partent du constat — fréquent quand on appartient à la dissidence idéologique — du malaise que provoque, dans une réunion entre amis, toute infraction à la doxa. Le livre est d’ailleurs structuré, avec moult exemples saisissants, en thématiques paradoxales et provocantes — sur l’hystéro-féminisme contemporain, les diktats des « ligues de vertu », les partisans du 80 km/h, les proscripteurs de cigarettes au bec de Malraux ou de Prévert et de petites culottes sur les tableaux de Balthus, le véganisme bouffeur de bouchers, les islamistes hurlant à l’islamophobie, les maghrébines du PIR qui cultivent l’antisémitisme, les Noirs réclamant les indemnités de la traite — et les réclamant exclusivement aux Européens blancs. Et j’en passe.
Ce que pointent fort bien les deux compères si complices sur polony.tv, c’est le « retour du fanatisme religieux » : depuis que le communisme n’est plus une option, le besoin inhérent de transcendance est entré en conflit avec le dernier stade du désenchantement du monde. Les imbéciles veulent absolument croire à quelque chose qui les dépasse, Allah, John Money, Judith Butler ou Peter Singer. Et le système capitaliste, qui gère, lui, le hic et nunc, s’en accommode très bien : qu’ils délirent, pourvu qu’ils consomment. « L’heure n’est plus à la lutte des classes mais à la lutte des races » : on oublie ainsi qu’il y a toujours des classes, et de plus en plus de pauvres. « Le prisme dominant / dominé a remplacé les ouvriers par les minorités sexuelles ou raciales. L’ennemi est donc l’homme blanc, colonialiste, machiste. Et l’on pourrait ajouter hétérosexuel. »
Et ce n’est plus le patron. C’est bien pratique — pour le patron.

La règle majoritaire des démocraties tocquevilliennes ne pouvait longtemps satisfaire tous ceux qu’elle laissait dans l’ombre. Dorénavant, nous sommes entrés dans l’ère du « minoritarisme » — un hochet pour classes moyennes prolétarisées —, où des « communautés », LGBT, musulmans, juifs, féministes, crient pour exister. C’est bien commode : la République est noyée sous le flot des revendications particulières. Pendant ce temps, les affaires continuent.

BalanceTonPorc, qui tourne « à la curée contre la figure fantasmée du mâle dominateur » (les auteurs sont trop bien élevés pour supposer que ces viragos rêvent, au fond, à ce sur-mâle, dirait Jarry, qu’elles feignent de répudier), c’est encore Blanche Gardin, notent les auteurs, qui en parle le mieux (regardez les sourires crispés et les dénégations accablées des militantes pures et dures — toutes vierges) : « Il est impensable de rire de ce nouveau sacré ».
À noter que les féministes militantes sont statistiquement lesbiennes à 37% : « Déléguer la réflexion sur les rapports hommes-femmes essentiellement à des lesbiennes, c’est un peu comme confier la critique gastronomique à des anorexiques ou à des vegans, cela détermine légèrement le propos. » (le jeu, dans ce livre, est d’essayer de déterminer ce qui a été écrit plutôt par Polony, ou plutôt par Quatrepoint — ici, c’est assez manifeste…).
Les analyses détaillées de l’affaire Sauvage, de son exploitation et de sa déclinaison en produits dérivés sont d’une précision clinique. Comment, vous n’avez pas votre mug « Sauvage » ? Cessez en tout cas de vous parfumer chez Guerlain, l’héritier dit sur les « nègres » des choses affreuses-affreuses-affreuses.

« Cette idée du meilleur, ou plutôt du Bien, vous a comme des relents de lendemains qui chantent et d’empire qui doit durer mille ans ». Point Godwin ? Les féministes dans ce qu’elles ont de plus caricatural, les LGBT dans ce qu’ils ont de plus équivoque, les wahhabites dans ce qu’ils ont de plus extrémiste, tous ces gens sont des suppôts, à distance, des deux moustachus les plus célèbres du XXe siècle. Et ils ne paraissent pas s’en rendre compte. « 1984 est déjà là, grâce à Twitter ». La « police de la pensée », qui s’est invitée depuis deux décennies sur les campus américains, est entrée en France. L’Université d’été du féminisme organisée ce week-end par Schiappa a fait grincer des dents : inviter Raphaël Enthoven ou Elisabeth Lévy, quel scandale !
C’est à la hauteur de Pierre Rosanvallon refusant de rencontrer Finkielkraut tant que celui-ci n’aura pas changé d’avis. Ce qu’il y a de bien avec la Pensée Unique, c’est qu’elle ne se camoufle pas.

Au tout début de mon western préféré, la Horde sauvage, une petite ville est soumise au militantisme de la South Texas Temperance Union, qui prône le régime sec. Grâce au ciel et au scénario mal-pensant de Sam Peckinpah, ces imbéciles tempérants, pris au milieu d’une attaque de banque, se font tous transpercer de balles de calibres divers : ainsi finissent les gens vertueux, qui comme le disent très bien Polony et Quatrepoint, sont des anti-humanistes. À force de faire dans l’anti-spécisme, ils parviennent peu à peu à déshumaniser l’humanité — parce que rien de grand, jamais, n’est sorti du conformisme et de l’absence de désir que prônent tous ces crétins dangereux.

Jean-Paul Brighelli

capture_decran_2018-09-14_a_12.50.44PS. Tant qu’à faire de me coltiner la prose polonienne, j’ai acheté le dernier numéro de Marianne, puisque ladite dirige à présent ce magazine qui brillait si fort quand Renaud Dély en assurait la coordination. De très bons articles — sur le duel Macron-Orban, ces deux extrémismes qui prétendent régenter l’Europe ; sur l’opposition entre « populistes » et « populicides » — c’est Onfray qui s’y est collé avec le talent qu’on lui connaît ; sur les contrats que prétend passer la mairie de Marseille avec de grosses entreprises de BTP pour rénover les écoles, dans le dos des PME phocéennes, dont les dessous de table sont certainement moins juteux ; sur « le grand soir des tocards » (Ferrand / Rugy)… Alors Jack Dion ou Alain Léauthier, toujours bons — mais Eric Conan me manque encore. Legasse a enfin consenti à descendre dans la rue pour vanter des jolis bordeaux à moins de 7 euros la bouteille… Et le magazine s’est débarrassé des insupportables étalages de snobisme parisien qui amenaient le lecteur de province à penser que décidément, Marianne n’avait rien compris à la fracture périphérique…
Il n’y a guère que les pages Culture qui laissent à désirer : je ne suis pas sûr que Un peuple et son roi, le film à venir de Pierre Schoeller, dont j’ai tout récemment vu la bande-annonce, mérite les 4 pages qui lui sont consacrées (Que la fête commence en disait davantage en trois minutes, à la fin du film) — pour ne rien dire de la critique enthousiaste des Idéaux d’Aurélie Filipetti, ou du panégyrique des sitcoms à la française… Avec plus de 500 romans sortis depuis fin août, il n’y a vraiment rien d’autre à dire ?
Et en ces temps de rentrée, l’Ecole est le grand absent des pages d’un magazine qui a sainement viré de cap, cherche l’intelligence, la trouve, la laisse glisser, la reprend — jusqu’à la prochaine fois.

Le pays des pastèques au temps du choléra

Depuis quelques jours un avis a été placardé dans la salle des profs de tous les lycées de Marseille :IMG_20180911_171037

Le plus curieux, c’est que les médecins généralistes, me disent des amis bien informés, n’ont été prévenus de rien. Il faudrait peut-être qu’ils posent quelques bonnes questions aux diarrhéiques marseillais… « Cagarelle » un jour, mort toujours.

Mais non, ce n’est pas le plus bizarre. Le plus étrange, c’est le silence des médias sur une question grave de santé publique à notre porte. J’imagine que personne ne pense sérieusement que la Méditerranée constitue pour un vibrion cholérique un obstacle infranchissable. En moyenne la France traite 4 cas de choléra importé par an — et cette année, combien ? Parce qu’enfin, tous ces enfants d’Algériens sommés d’aller passer leurs vacances « au bled » ont bien fini par rentrer — et l’épidémie remonte au début du mois d’août… Et le petit garçon dont l’état de santé a immobilisé un avion arrivant d’Algérie sur l’aéroport de Perpignan début septembre, rien à craindre, évidemment. Sans doute avait-il juste abusé des pastèques.

Et pourtant les médias français se sont obstinément tus… Fin août, vous trouvez dans le Télégramme enfin l’information brute : 59 cas confirmés, deux morts. LCI, citant El Watan, reproche au gouvernement de s’être mis aux abonnés absents — le ministre de la Santé, Mokhtar Hasbellaoui, est juste revenu pour affirmer que la situation était bien en main, et l’épidémie contenue, bientôt jugulée. Il n’y a eu guère que Jeune Afrique (ils pensent mal, à Jeune Afrique, en général) pour noter l’inquiétude de la population devant le retour d’une épidémie qui n’avait pas donné de ses nouvelles depuis plus de vingt ans. D’autant qu’elle a coïncidé avec la fête de l’Aïd (Ils pensent à quoi, là-haut ? Ciel ! Le ciel serait-il vide ?), les gens se sont rués pour acheter de l’eau minérale, et les magasins mal approvisionnés pendant cette période ont été rapidement en rupture de stock. L’épidémie est circonscrite, dit le gouvernement, à la région de Tipaza et de Blida — au sud d’Alger ? Même pas. Oran serait touchée à son tour, affirment des personnels soignants — de façon anonyme — le 10 septembre. C’est fou, les gens se déplacent et les pastèques aussi…

Mais ce n’est pas la question la plus grave. Nous sommes équipés pour répondre à quelques cas supplémentaires.

Le plus sidérant, c’est qu’un grand pays moderne — l’Algérie —, avec des ressources naturelles considérables, une population jeune qui n’en est pas encore à manifester pour sa retraite, se révèle incapable de traiter ses eaux usées, comme on dit pour ne pas dire « reliefs de WC ». Qu’elle n’a aucun système sanitaire sérieux. Qu’elle arrose ses pastèques avec de la merde vibrionnante. Qu’avec des ressources immenses qui lui permettent, entre autres, d’avoir le budget militaire le plus important de tout le continent africain, elle persiste à s’offrir des bouffées pathogènes d’un autre temps, comme un vulgaire pays du Tiers-monde.
Mais nous savons bien que tous les problèmes sont dus aux Français (partis depuis cinq décennies) et aux 250 000 harkis massacrés à la même époque.

L’Algérie est d’ailleurs experte en réécriture permanente de l’Histoire. Deux films, l’un déjà réalisé, l’autre en pré-production, dérangent apparemment en ce moment les bonnes consciences algériennes. Suggérer qu’avant les Français, Arabes et Ottomans furent des envahisseurs / colonisateurs autrement féroces que les troupes des généraux Bugeaud et Bigeard, ne cadre pas avec les contre-vérités inscrites dans les livres d’Histoire. Nous nous insurgeons contre la célébration, dans les manuels japonais, des va-t-en-guerre qui ont amené l’archipel à Hiroshima, et nous ne disons rien contre les distorsions opérées juste en face de chez nous. Pire : nous en sommes à nous excuser, désormais, pour les bavures de l’armée française. Les massacres opérés par le FLN, y compris sur d’autres membres du FLN, n’intéressent personne. Comme le dit très bien dans l’Express, Kader A. Abderrahim, maître de conférences à Sciences Po,la seule vérité, en Algérie, est la vérité officielle : « il ne faut pas s’attendre à des révolutions. Loin de là. Pourtant, les Algériens sont aujourd’hui en droit de demander à leurs dirigeants d’écrire leur histoire, l’histoire de la guerre d’Algérie selon les faits et non pas d’une manière idéologique ou mythologique. »
Karim Akouche, dans Causeur, parlait l’année dernière de « nécrocratie » à propos de l’Algérie — et nombre de gens pensent que le Bouteflika que l’on sort de temps en temps de la naphtaline est l’ultime sosie d’une longue série. Avec un peu de chances, l’année prochaine, il sera réélu en remplacement de sa propre momie, et tout s’améliorera.

Tout le monde (et au premier chef les Algériens, qui ont de l’auteur de la Peste une idée bien arrêtée — celle d’un traitre) se rappelle la réponse de Camus à cet étudiant suédois qui lui demandait ce qu’il pensait du caractère juste de la lutte pour l’indépendance : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. » Philippe Lançon l’a opportunément rappelé en 2010 dans un bel article de Libé (je ne connais pas Lançon, sinon par le Lambeau, mais un homme qui pense que la Chute est le plus grand livre de Camus ne peut être tout à fait mauvais). Ma foi, je crois qu’entre la réhabilitation d’un « porteur de valises » tué par les paras français et la mémoire de mon père, « rappelé » pendant 18 mois pour arpenter le bled, je choisis encore mon père. Serait-ce que notre gouvernement a calculé qu’il y avait plus à glaner dans l’électorat d’origine maghrébine que dans le réservoir, toujours plus étroit, des survivants de ce conflit sanglant ?
De toute façon, ils sont retraités… Et les retraités, hein, en ce moment…

Jean-Paul Brighelli

BlacKkKlansman

blackkklansman.0Spike Lee n’aime pas Donald Trump, et je parierais sans risque que Trump n’aime pas Spike Lee : les trois dernières minutes de BlacKkKlansman sont une charge violente sur le thème « il est encore fécond, le ventre qui a nourri la bête immonde » — comme dirait Brecht : quoique l’essentiel du film se déroule en 1979, les dernières images sont celles des émeutes de Charlottesville, en 2017, où des suprématistes blancs de toutes farines se livrèrent à diverses exactions, allant jusqu’à foncer en voiture dans la foule des contre-manifestants, tuant une certaine Heather Heyer. L’assassin, James Allen Fields Jr, est actuellement inculpé pour meurtre — procès à venir.
Deux ou trois personnes, dans la salle, manifestèrent par des applaudissements leurs convictions anti-racistes et leur satisfaction d’être dans le camp du Bien — c’est gamin mais ça ne mange pas de pain. Si leur bonne conscience est à ce prix…
Mais ce n’est certainement pas pour ces trois minutes un peu didactiques, closes sur un drapeau américain à l’envers et glissant vers le noir et blanc, que j’ai beaucoup aimé ce film.

Résumé des épisodes antérieurs. Histoire vraie, comme on dit : Ron Stallworth (John David Washington, le fils de Denzel), agent de la police de Colorado Springs, est chargé en 1979 d’infiltrer la conférence tenue par Stockely Carmichael — et éventuellement de draguer la présidente locale de l’union des étudiants noirs, Patrice Dumas (Laura Harrier, craquante dans le style Angela Davis maigrichonne). De fil en aiguille, il se donne pour mission d’infiltrer le Ku-Klux-Klan local, avec l’aide d’un flic juif qui est son interface blanche. Un nègre, un youpin : le KKK est à la peine. Les deux compères entrent en relation avec David Duke, le grand Sorcier du Klan (et ferme soutien de Trump en 2016). Je passe sur les détails, bref, l’opération est un succès.
Jusque là, c’est un bon film raisonnablement militant. Les Blancs ne sont pas systématiquement pourris (quoique…), les Noirs ne sont pas unanimement des héros, le Juif de service (Adam Driver, la vraie révélation du film, mais on l’avait déjà vu dans Silence, remember ? et dans deux des derniers chapitres de la Guerre des étoiles) l’est aussi peu que possible…

C’est justement une remarque de ce garçon doué qui m’a fait dresser l’oreille — je cite de mémoire : « Tu sais, je suis aussi peu juif que possible, pas fait ma bar-mitzvah, suis pas croyant, je n’y pense jamais — mais à force de fréquenter ces connards, je me sens peu à peu plus juif que nature, forcé en quelque sorte de l’être à force d’entendre ce qu’ils en disent… »

Et je me suis demandé ce qu’en aurait pensé Houria Bouledja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, l’auteur de cet essai délicat, pas du tout raciste ni antisémite ni homophobe intitulé les Blancs, les Juifs et nous (2016).

Le raciste, persuadé d’appartenir à une communauté spécifique et toujours menacée, assigne à résidence l’objet de son exécration. Le suprématiste blanc américain n’avait qu’à s’en prendre à lui-même au lieu de protester devant la montée des revendications noires dans les années 1960 : le Black Power, c’est lui qui l’avait enfanté, au fond. Le Noir, l’Arabe ou le Musulman (trois façons de s’identifier à une peau ou à un drapeau), lorsqu’ils se revendiquent prioritairement comme tels, assignent les Blancs, les Juifs, et l’ensemble des individus raisonnables à résidence : me voici obligé d’agir et de parler en tant que Blanc, athée, hétéro, partisan des Lumières, universaliste à main gauche et républicain souverainiste à main droite. Bref, moi qui ne m’étais jamais soucié de me définir une identité de peau, de religion ou de comportement, moi qui n’étais corse que par accident et homme avant tout, je me sens invinciblement obligé de me situer par rapport à ces gros connards qui s’enroulent dans une oriflamme — que ce soit celle de l’Algérie les soirs de matches ou celle de Daesh les soirs de massacre. Les menées islamistes ont amené nombre de Juifs soit à émigrer en Israël, quoi qu’ils pensent de la politique menée par Netanyahu, soit à prendre des cours de krav maga. Bref, à se revendiquer Juifs, alors qu’ils n’y pensaient que très occasionnellement, et consommaient du cochon et du vin non casher à l’enseigne D’chez eux et des filles shiksa à l’hôtel de la Pleine Lune et des deux jambons réunis.
C’est vrai qu’il est encore fécond, le ventre qui a nourri la bête immonde. Simplement, ce ne sont pas forcément, aujourd’hui, les rednecks qui montent au créneau du suprématisme. Des Maghrébins, le cul assis entre deux rives, affirment leur identité « algérienne » alors que pour rien au monde, ils n’iraient vivre au bled. Des hijabs fleurissent un peu partout — pour mieux revendiquer l’asservissement de la femme, sans doute, mais les pauvres crétines qui s’en affublent (dont un bon nombre de nouvelles converties, toujours plus extrémistes que celles qui sont nées là-dedans) préfèrent visiblement s’identifier à un esclavage plutôt que se noyer dans l’universalisme de la liberté. Sidérant.

C’est en cela surtout que BlacKkKlansman est un film utile — et son propos dépasse quelque peu les intentions de Spike Lee, qui montre pourtant des Noirs, des Juifs et des WASP capables de bien s’entendre et de fêter le succès de l’opération. Il y a encore un noyau dur de gens raisonnables… Mais tout autour, les imbéciles sont légion, et quand on la mettra sur orbite, Houria Bouteldja n’a pas fini de tourner.

Jean-Paul Brighelli

PS. Cela dit, Burt Reynolds vient de mourir, et c’est bien triste. Tiens, je vais regarder Délivrance pour la vingtième fois, et jouer du banjo en hommage au sourire enjôleur de ce superman fragile.

« O culo di angelo ! »

Philippe-Besson-ecrivain-proche-de-Macron-nomme-consul-de-France-a-Los-Angeles1. 7 septembre 2017 : Philippe Besson publie Un personnage de roman, roman vrai de l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron

2. 3 août 2018 : le Conseil des ministres modifie le décret n° 85-779 du 24 juillet 1985 portant application de l’article 25 de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 fixant les emplois supérieurs pour lesquels la nomination est laissée à la décision du Gouvernement — particulièrement celui de consul général, « désormais laissé à la décision du Gouvernement. »

3. 29 août 2018 : Philippe Besson est nommé consul de France à Los Angeles.

4. « Le duc de Parme eut a traiter avec M. de Vendôme: il lui envoya l’évêque de Parme qui se trouva bien surpris d’être reçu par M. de Vendôme sur sa chaise percée, et plus encore de le voir se lever au milieu de la conférence, et se torcher le cul devant lui. Il en fut si indigné, que, toutefois sans mot dire, il s’en retourna à Parme sans finir ce qui l’avait amené, et déclara à son maître qu’il n’y retournerait de sa vie après ce qui lui était arrivé. Alberoni était fils d’un jardinier, qui, se sentant de l’esprit, avait pris un petit collet, pour, sous une figure d’abbé, aborder où son sarrau de toile eût été sans accès. Il était bouffon: il plut à Monsieur de Parme comme un bas valet dont on s’amuse; en s’en amusant, il lui trouva de l’esprit, et qu’il pouvait n’être pas incapable d’affaires. Il ne crut pas que la chaise percée de M. de Vendôme demandât un autre envoyé: il le chargea d’aller continuer et finir ce que l’évêque de Parme avait laissé à achever. Alberoni, qui n’avait point de morgue à garder, et qui savait très bien quel était Vendôme, résolut de lui plaire à quelque prix que ce fût pour venir à bout de sa commission au gré de son maître, et de s’avancer par là auprès de lui. Il traita donc avec M. de Vendôme sur sa chaise percée, égaya son affaire par des plaisanteries qui firent d’autant mieux rire le général, qu’il l’avait préparé par force louanges et hommages. Vendôme en usa avec lui comme il avait fait avec l’évêque, il se torcha le cul devant lui. A cette vue Alberoni s’écrie: O culo di angelo!… et courut le baiser. Rien n’avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie. »

Jean-Paul Brighelli et Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon

Appropriation culturelle mon cul — dirait Zazie…

Mon frère arabe / africain / gay / transgenre / ou ce que tu veux,
Ou ma sœur, si ça te chante,

Permets-moi de revenir sur ce que j’écrivais il y a dix jours à propos de Kanata et de Robert Lepage, cet enculé de Blanc, comme tu dirais, qui a eu le culot de faire chanter du blues par des non-Noirs… Qu’à cette aune, le très beau Armstrong de Claude Nougaro est profondément raciste, d’autant que le chanteur toulousain s’est approprié un negro spiritual (Let my people go) chanté justement par… Satch (ou Satcho, ou Satchel-Mouth, le petit nom de Louis Armstrong, je te le signale au passage, mon frère inculte !).
Ah la la, cette abominable « appropriation culturelle »…

Comme le raconte le Vespéral dans l’un de ces articles dont l’ancien journal de Beuve-Méry a désormais le secret, l’ « appropriation culturelle », c’est de la « récupération quand la circulation s’inscrit dans un contexte de domination auquel on s’aveugle » — quoi que cela signifie. C’est du moins ainsi que la définit le sociologue Eric Fassin, interviewé dans le Monde du 24 août par Laura Motet.
« Sociologue », en ce moment, cela vous pose un homme. Fassin à l’origine est un ancien élève de l’ENS, titulaire de l’agrégation d’anglais (comme quoi on peut être Normalien, agrégé et prêcheur des lumières noires). Mais il préfère se dire sociologue, — reconverti dans le fourre-tout idéologique contemporain en général et la pensée (un terme un peu excessif, non ?) de Judith Butler (qu’il a préfacée) en particulier. Accusateur au besoin de la laïcité qu’il trouve être un outil islamophobe. Bref, un co****d de première qui a descendu en flammes le livre d’Hughes Lagrange sur le Déni des cultures (Seuil, 2010) :51U9uv6K0wL._SX301_BO1,204,203,200_ ce chercheur du CNRS y expliquait qu’il est hypocrite de ne pas voir qu’il y a par exemple un lien entre culture ethnique et délinquance… À une époque où le duel est malheureusement passé de mode, notre idéologue des minorités affligées s’est lancé dans un lynchage médiatique de Lagrange au nom… au nom de quoi, d’ailleurs ?
Réponse ici.

Ecoute bien, mon frère aveugle… mon frère aveuglé…

Picasso qui s’inspire de l’art nègre (on dit comme ça, je suis désolé pour toi et ta sensibilité de petit pois) pour peindre les Demoiselles d’Avignon, c’est très mal — c’est de « l’appropriation culturelle ». Qu’il y ait plus de génie dans l’ongle du petit doigt de Picasso que dans toute l’Afrique n’est pas la question. Il fallait laisser les masques où ils étaient — en fait, il aurait fallu les rapporter en Guinée. En s’excusant.
Madonna s’habille en négresse blonde (Eric Fassin devrait d’urgence faire interdire le livre de Georges Fourest) aux MTV Video Awards pour rendre hommage à Aretha Franklin ?

NEW YORK, NY - AUGUST 20: Madonna poses in the press room at the 2018 MTV Video Music Awards Press Room at Radio City Music Hall on August 20, 2018 in New York City..   Paul Zimmerman/Getty Images/AFP

NEW YORK, NY – AUGUST 20: Madonna poses in the press room at the 2018 MTV Video Music Awards Press Room at Radio City Music Hall on August 20, 2018 in New York City.. Paul Zimmerman/Getty Images/AFP

Elle manque de « respect » à la grande prêtresse du soul. De toute façon, un Blanc n’a pas à s’habiller en Noir. C’est du néo-colonialisme, n’est-ce pas, mon frère en khonnerie ?
Jamie Oliver propose à sa clientèle un « riz jamaïcain » ? Interdit également. La cuisine blanche doit être ethniquement blanche. Escalope de veau à la crème oui ; boudin créole, non.

Dans le genre « assignation à résidence », on n’a jamais vu mieux que la déferlante de bêtise qui depuis quelques années envahit mos paysages. Tu es arabe ? Tu le restes. Tu es noir ? Plus question de te blanchir — pas « blanchir » au sens que Michaël Jackson a donné au terme, mais dans le sens « acquisition de la culture européenne ». Cela fournira aux élèves français d’origines diverses une bonne excuse pour ne pas apprendre le français. Interdiction à des descendants d’Africains de fréquenter La Fontaine, Racine ou Laclos. Pour eux, ce sera Calixthe Beyala, qui ne s’interdit pas, elle, de s’approprier tel ou tel Blanc antérieur, Howard Buten ou Charles Williams. Elle a le droit, elle est un ex-colonisée.
Interdiction aussi aux hommes de s’habiller en femmes — et réciproquement. Le Carnaval est terminé. Chacun sa place, chacun ses jupons.
Sinon, comme dit Gloria Jean Watkins (qui signe « bell hooks » pour signifier, dit-elle, que ce qui compte est le contenu, pas le Je que résument les majuscules), nous « mangeons l’Autre ». L’appropriation culturelle est du cannibalisme.

Ah oui ?

claudine-auger-domino-thunderball-hot-sean-connery-2« Bond sunk his teeth into the flesh round the spines, bit as softly as he could and sucked hard. The foot struggled to get away. Bond paused to spit out some fragments. The marks of his teeth showed white and there were pinpoints of blood at the two tiny holes. He licked them away. There was almost no black left under the skin. He said, « This is the first time I’ve eaten a woman. They’re rather good. » » (Ian Fleming, Thunderball, 1961)

(Faire l’analyse d’un tel passage est trop facile — c’est ce que j’aime chez Fleming : l’idéologie à l’état pur, sans arrière-pensées ni afféteries stylistiques).

Manger, absorber l’autre, c’est l’aimer, et non le déposséder, imbécile ! Cela fait quelques dizaines de milliers d’années que l’homme fonctionne ainsi : il prend son bien où il le trouve — particulièrement si c’est le bien d’autrui, particulièrement si c’est autrui. « Il ne fait pas bon d’avoir des temples ou des moissons trop dorés », dit Ulysse à Hector pour excuser le pillage prochain de Troie. Que ce soit un individu, une ville ou un continent, le pillage est toujours un hommage. Une preuve d’amour. Une façon de faire allégeance.

Pas du tout, proteste Fassin. « C’est une approche intersectionnelle, qui articule les dimensions raciale et sexuelle interprétées dans le cadre d’une exploitation capitaliste. Un regard « exotisant ». »
Supprimez de la phrase précédente tous les mots de plus de deux syllabes à visée conceptuelle et il reste…
« C’est une approche, dans le cadre d’un regard. »
Fascinant, non ? Une fois coupés les termes ronflants, la phrase dit une chose simple et à laquelle nous pouvons adhérer. Regarder / s’approcher / consommer. De l’amour, vous dis-je. « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue… »

Mais voilà : un certain nombre de complexés, d’embourbés du bulbe, de petits esprits se haussant sur leurs congénères, affirment que l’on n’a pas le droit de jouer une lesbienne noire si l’on est une lesbienne blanche (si ! Je n’en suis toujours pas revenu, dans tant de bêtise !). Ils s’essentialisent au point de refuser même d’être copiés.
Contrairement à ce que pensait Nougaro, leurs os aussi doivent être noirs…

Alors, mon frère à l’esprit insuffisant, mon ami nauséabond, je te le dis : lorsque je t’accuse de communautarisme, je ne joue pas, moi, la carte du communautarisme blanc hétéro culturellement dominant, comme le croit Absurdus Fassinus (« Le terme est curieusement réservé aux minorités, comme si le repli sur soi ne pouvait pas concerner la majorité ! C’est nier l’importance des rapports de domination qui sont à l’origine de ce clivage »). Je joue l’universalisme. L’humanisme. Je suis du côté des hommes, pas du côté des troupeaux, où moutons et vaches tiennent absolument à rester sur leur quant-à-soi et leurs superstitions respectives.
Avant de se faire égorger.

Quand sortirons-nous de cette spirale de bêtise ? Quand les médias cesseront-ils de laisser jacasser Fassin — l’homme le plus invité de la télévision française, paraît-il ? Les imbéciles se ramassent à la pelle dans les étranges lucarnes, c’est même à ça qu’on les reconnaît, désormais. Mon frère idéologue, je te conchie.

Jean-Paul Brighelli

Défendons Asia Argento !

Asia-Argento-photoshoot-UC9CT3Comme on dit vulgairement : « Vivere omnes beate volunt : sed ad pervidendum, quid sit quod beatam vitam efficiat, caligant. » Bien sûr, inutile de traduire… (1).
Pour les uns, le bonheur consiste à se prendre pour Jupiter — libido dominandi. Pour d’autres, c’est accéder à la bibliothèque de Babel — libido sciendi. Pour Asia Argento, il s’agissait apparemment (parce qu’enfin, les démentis, hein…) de se taper le jeune Jimmy Bennett, qui avait tourné avec elle, et sous sa direction, quand il était encore môme, dans le Livre de Jérémie (2004).Jimmy Bennett et Asia Argento dans Le Livre de Jérémie (2004). Libido sentiendi.

Quant à savoir lequel de ces désirs est le plus louable ou le plus véniel… Savoir même si ce sont des péchés… Chacun attrape, comme disait Picasso, le désir par la queue.

Young Jimmy n’avait pas encore 18 ans — crime impardonnable aux Etats-Unis, où l’on plaisante peu avec la limite d’âge : les films pornographiques les plus ébouriffants spécifient « All participants over 18 », et l’essentiel de la filmographie imposante de Traci Lords a disparu dans les archives du FBI, vu que l’actrice avait presque tout tourné avant ses 18 ans fatidiques. Elle aurait dû venir en France, nous sommes plus coulants avec cette histoire de majorité sexuelle. On l’a bien vu tout récemment — et c’est tant mieux, sinon Lolita disparaissait dans l’Enfer de la Bibliothèque Nationale.

16495228lpw-16495321-article-us159964044-jpg_5500699_980x426Bref, voilà que P’tit Jimmy (qui a l’air tarte, mais le désir est chose si étrange) tente de relancer une carrière qui pataugeait déjà : il se plaint d’avoir été violé par la belle Asia — ou tout au moins de s’être fait téter le poireau. Depuis 48 heures, Ben Brafman, l’avocat de Harvey Weinstein se frotte les mains, persuadé qu’ils est désormais de mettre en pièces l’accusation d’Asia Argento, obligée jadis (dit-elle) à gober le merlan du Grand Méchant Producteur.Asia-Argento-boobs-show-M57R9J Et alors ? Gabrielle Russier a été poussée au suicide par une collusion de juristes vertueux et de communistes qui ne l’étaient pas moins sous prétexte que son amant avait, lui aussi, 17 ans et des poussières. L’affaire avait fait grand bruit à l’époque — et jusqu’à l’Elysée (mais nous avions alors un président hautement cultivé). Le jeune Christian Rossi n’a pas raconté si Gabrielle jouait du mirliton — mais j’espère bien, pour lui et pour elle.
À noter qu’Asia Argento se défend en expliquant que ces 380 000 dollars étaient une aide financière désintéressée. Nombre de harceleurs patentés expliqueront demain que les promotions canapé où furent taillées maintes plumes éloquentes furent elles aussi des allocations alimentaires pour bouches affamées.

Je ne comprendrai jamais la justice américaine. Le seul fait de ne pas avoir (eu) une vie irréprochable suffit à disqualifier un témoignage : il a menti une fois, peut-être est-il — ou est-elle — en train de mentir une autre fois, clament les avocats des accusés.
Du coup, Franz-Olivier Giesbert parle, à propos d’Asia, d’« arroseuse arrosée », et ajoute : « On ne se méfie jamais assez des marchands de vertu, des donneurs et des donneuses de leçons. » Certes. Mais enfin, depuis que le Christ a empêché la lapidation de la femme adultère (Jean, 8, 1-11), nous savons qu’il y a bien peu de gens qui n’ont « jamais péché » — si tant est que faire une turlute vous condamne à l’enfer. Comme aurait dit Bill Clinton, qui est l’une des stars du classement mondial des hypocrites : « Oui, mais je n’avalais pas la fumée ». I didn’t inhale. Ah ah ah. Monica Lewinsky, elle, l’avalait peut-être (encore que cette fameuse robe bleue tachée du foutre présidentiel n’augure rien de bon de ses capacités pompières). Cela rend-il Asia Argento plus coupable qu’un président qui, toute vulgarité à part, humidifiait ses cigares entre les cuisses des stagiaires ? Mais quel pays de sombres connards imbibés de Bible jusqu’à la gueule ! Et Jiminy Quiquette qui hurle à la mort parce qu’un sex symbol lui propose le calumet de l’happé !s-l300

Alors, entendons-nous.

Asia Argento, qui en a vu d’autres, et de plus raides, a bien le droit de se payer une passade avec un tendron auquel elle voudrait administrer le saint viatique. Qu’il ait 17 ans et des poussières importe peu, c’est l’âge statistique des premières étreintes depuis plus de quarante ans. Que Jimmy Benêt hurle à la mort donne juste la mesure de son hypocrisie.

Mutatis mutandis, les mecs plus ou moins bien embouchés qui ont proposé la botte à Asia et à une foule d’autres n’avaient pas de mauvaises intentions : ils cherchaient le bonheur, à en croire Sénèque. Juste le bonheur. Comme disaient les Fab Four : « Happiness is a warm gun » — et soudain vous comprenez de quel gun parlaient les Beatles. Merci qui ?

Et quelle autre raison que ces moments de bonheur dans cette vallée de larmes ? Carpe diem, les mecs, comme disait un autre illustre de la même bande ! Autant je condamne, comme tout un chacun, l’usage de la force et de toute coercition, autant l’appel à la mansuétude d’une bouche aimée me paraît peu passible des foudres publiques. Le « Voulez-vous coucher avec moi, ce soir ? » de Lady Marmalade n’a rien d’offensant. On peut toujours dire non.

Asia, vous aviez bien le droit d’aspirer à Jimmy — et à qui vous voulez. D’ailleurs, une foule d’hommes dans ce monde rêvent de découvrir vos tatouages — que vous découvrez assez sans qu’ils vous le demandent,tatouage-asia-argento-bas-dos mais dont ils aimeraient avoir l’exclusivité passagère. Vous avez toute ma sympathie.

Comme l’ont aussi la plupart des hommes dénoncés par des ex-maîtresses pour des pratiques qui les comblèrent mais qu’elles regrettent après rupture, par des épouses en instance de divorce (ou qui l’ont mal digéré) et dont la prestation compensatoire s’accommoderait assez d’une inculpation pour viol en sus, si je puis dire, ou par des actrices et des acteurs en qué-quête d’un rôle. Par des jeunes filles qui ont tout fait pour ne plus l’être, mais dont la protestation bruyante raccommode la vertu déchirée. Et par des féministes désœuvrées pour qui toute pénétration est un viol — une surenchère par rapport à l’affirmation de Beauvoir sur le fait que toute première pénétration est ressentie comme un viol. Mais elles aiment bien en rajouter sur Beauvoir, ces ogresses.
Beauvoir à qui, rappelons-le, elles reprochent aussi de ne pas avoir étalé ses copines. Mais si je défends le droit de faire un peu ce qu’il nous plaît avec des partenaires consentants, je défends aussi le droit de le faire en toute discrétion — pour nous et pour nos partenaires. Don’t say, don’t ask. Mes petites manies ne concernent que moi— et ma recherche du bonheur.

Alors, cessons de harceler Asia Argento. Qu’elle ait ou non cherché à plonger dans l’hémisphère sud de Little Jimmy, c’est son choix. Qu’il ait ou non résisté à l’expertise buccale de la fille du Maestro Dario, c’est leur histoire, et elle ne concerne personne. Que la même Asia ait ou non couché, une fois ou dix fois, avec Harvey Weinstein, n’est pas en soi condamnable : les hommes laids et repoussants cherchent la satisfaction de leur libido sentiendi en passant par l’exercice de la libido dominandi, c’est un procédé très ordinaire. Tout le monde n’est pas Gary Cooper. Mirabeau, l’un des hommes les plus laids des années 1780-1790, était un tombeur de première, et pas seulement parce qu’il était comte ou tribun révolutionnaire : la laideur a des charmes indéfinissables.
Mais enfin, personnellement, je préfère Asia…

Jean-Paul Brighelli

(1) Quand même… « Vivre heureux, voilà ce que veulent tous les hommes : quant à bien voir ce qui fait le bonheur, ils sont dans le brouillard. »

PS : Je viens d’aller voir, pour des raisons paternelles, Destination Pékin, un très joli dessin animé chinois où un jars blessé (le peuple d’en haut) se lance avec deux canetons (le peuple d’en bas) dans une Longue marche (si !), poursuivis par un chat sauvage qui a tout d’un Tchang Kaï-chek ressuscité. C’est frais, c’est plein d’humour, et si vous avez entre 5 et 9 ans, c’est tout à fait à votre portée.5483730.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx

Arles 2018

Arles affichePetit cru cette année. Oh, on trouve encore des perles, mais dans leur majorité les expos vues en une journée très chargée étaient d’un intérêt mitigé.
Donc, si vous passez dans la ville de Françoise Nyssen, notre estimé ministre de la Culture (« estimé » se met au masculin, hé, patate ! c’est une fonction, donc un neutre, pas un attribut féminin ou masculin), sachez quoi voir. Vous éviterez comme moi de transpirer au soleil — et diable, qu’il faisait chaud jeudi dernier !

Le plus redoutable, dans cette ville aux ruelles sagement étroites, afin de conserver ce qu’il se peut de fraîcheur, c’est la traversée de la place de la République, sur laquelle donnent la Mairie (traversez-la, la voûte est superbe), l’église Saint-Trophime (un saint obscur, peut-être envoyé pour évangéliser la Gaule sous le règne de l’empereur Dèce, au IIIe siècle) et l’église Sainte-Anne, par laquelle j’ai commencé mon exploration photographique.
Jonas Bendiksen (un Norvégien, que vouliez-vous qu’il fût d’autre ?) a tiré le portrait, à travers le monde, de sept cinglés qui se prennent, çà et là, pour des réincarnations du Christ.Jonas-Bendiksen- Grand moment. Certains sont de puissants arnaqueurs, et rassemblent des milliers de fidèles. D’autres sont suivis par une poignée de disciples. Tous sont des allumés — ou des escrocs, l’appareil-photo ne fait pas la différence :2478_Jonas-Bendiksen, né en 1977, le Dernier testament, 2017

Puis j’ai traversé la redoutable place — mais il n’était pas encore dix heures, c’était tout à fait supportable— pour aller au Palais de l’Archevêché. Oubliez William Wegman, qui ne s’est pas remis d’avoir deux braques de Weimar et qui colle leur tête sur tous ses sujets — dans un accès prévisible de mauvais goût, c’est donc lui que les organisateurs ont choisi pour l’affiche de l’année. Passez directement dans le cloître, où Gregor Sailer a photographié des « villages Potemkine » — des lieux fictifs mais qui existent quand même, des espaces bâtis sans habitants, qui ont appartenu à l’armée, souvent, ou témoignent d’un cataclysme suspendu. Des merveilles dans le genre décor pour film de terreur fauché :

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Puis en ressortant, partez à droite, direction rue de la Calade (derrière la mairie). À droite, à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, une exposition dispensable consacrée à tous les réfugiés du temps, dans un décor de gilets de sauvetage accrochés en guirlandes. À sauver cinq très belles photos de Samit Tlatli, intitulé « Préfecture » — cinq clichés pensés sans doute en faisant la queue au bureau des naturalisations. Par exemple :Samit Tlatli, Préfecture, Armure, 2017

Descendez de vingt mètres, au coin de la rue dans la salle Henri-Comte, une expo splendide de René Burri (rappelez-vous, Burri est l’homme qui a photographié le Che accroché à son barreau de chaise). Burri toute sa vie a été obsédé par la pyramide de SaqqaraBurri saqqara 1962

ce qui l’a amené à voir toute sa vie des triangles et des cônes un peu partout — par exemple dans les rues de Tokyo :René-Burri-Tokyo-Japon-1980-Les-pyramides-imaginaires-aux-Renconres-Arles-2018

Descendez encore, tout droit jusqu’au musée Réattu. En dehors des toiles historiques dudit musée, cet hôtel particulier abrite une expo de Véronique Ellena, d’un inintérêt massif, et de vieilles photos d’Alfred Latour (1888-1964), l’un des noms affiliés à ce que l’on appelle la « photographie humaniste « (Doisneau, Willy Ronis, etc.). Mais justement, autant se rappeler Doisneau, Ronis et surtout etc., auteur souvent cité d’œuvres essentielles.
Mais juste en face du Réattu, dans la Commanderie Sainte-Luce, Laura Henno expose ses images d’une Amérique oubliée, des bouts d’humanité dans un recoin perdu, sans adresse, ni boulot, avec leur frère prêcheurnews et leurs enfants quasi sauvages.Laura Henno Redemption 2017

On contourne les Thermes, on se rend à l’église des Frères Prêcheurs où, rappelez-vous, j’avais admiré l’année dernière les « Pulsions urbaines » de Michaël Wolf. Rien de tel cette année. Les visions américaines de Paul Graham sont d’une banalité à pleurer — vues mille fois, vous avez ramené les mêmes de votre dernier voyage chez les Rednecks. Passons.
J’ai fait un tour par la Chapelle Saint-Martin du Méjean, tout à côté de la librairie Actes Sud. Une bonne idée : Taysir Batniji, un Gazaoui exilé aux Etats-Unis, y expose des photos très significatives — la solitude d’un fauteuil à deux pas de la mer,Taysir Batniji ou, vu de loin, un mur entier de ce qui paraît être des petites annonces immobilières,Taysir Batniji, né en 1966, Gaza Houses, 2008-2009 et, de près, se révèle être une succession de maisons détruites au cours de l’opération Plomb durci, en 2008 :IMG_20180816_120252 Ce ne sont pas de grandes photos, mais c’est une remarquable idée — dans le genre conceptuel.

Pour se remettre de ce déluge d’humanité, allons déjeuner de l’autre côté du Pont de Trinquetaille, au Saint-Pierre — assez bon et pas cher, moins frelaté que les gargotes à touristes de la Place du Forum…IMG_20180816_131741

Evidemment la traversée en sens inverse du même pont, vers 14h, c’est le désert de Gobi au mois d’août. Vous vous surprenez à réciter Châteaubriand, « Levez-vous, orages désirés… » Orage, ô désespoir ! Tu parles ! Soleil de plomb à l’heure de la sieste…IMG_20180816_131741

Je suis allé m’abriter à la Fondation Van Gogh, un peu de peinture me distrairait de toutes ces images argentiques. Belle expo intitulée « Soleil chaud, soleil tardif ». Des toiles vives d’Adolphe Monticelli, quelques Van Gogh tout à fait intéressant — une Vanité que j’ignorais, entre autre — bel exemple d’auto-portrait par anticipation,VanGogh, Crâne 1887 et une exposition Paul Nash dont je n’ai retenu qu’une Mer en hiver, peinte dans le village où Nash se reposait des gaz inhalés à Ypres en 1917. Ou comment un paysage tirant vers le cubisme traduit un état d’âme évidemment épanoui :Nash Winter Sea,

Oubliez l’Eglise des Trinitaires, et passez directement à l’Espace Van Gogh, à cent mètres. Là, il y a des merveilles — de remarquables photos de Robert Franck, l’homme qui publia en 1958 un recueil intitulé les Américains avec une préface de Jack Kerouac — des photos terribles d’un pays terrifiant.Robert Franck (né en 1924), Trolleybus, New Orleans, 1955 in The Americans, 1958

Et à l’étage, les mêmes, quinze ans plus tard, dues à Raymond Depardon, qui est vraiment aussi grand photographe que documentariste.depardon

Restait la traversée du désert — à nouveau la place de la République, les arènes, pour arriver boulevard Emile Combes. À la Maison des Peintres, rien — mais alors, rien. Un vide prétentieux. Il y en a qui s’imaginent que la possession d’un appareil-photo les rend photographes. Oseraient-ils se prétendre peintres parce qu’ils se seraient acheté une palette ? Ou écrivains dès leur premier stylo ? La photo est un art aussi difficile que les autres — mais à la portée des caniches, c’est bien le problème.

Remontez le boulevard. Juste avant d’arriver au croisement avec le boulevard des Lices se tient l’espace Croisière, presque entièrement consacré cette année à 1968 dans tous ses états — aussi bien les affiches sérigraphies des Beaux-arts que les photos de manif maintes fois vues et revues, celles de Gilles Caron par exemple — un garçon trop tôt disparu dans une rizière cambodgienne :

The 1968 May Events, riot on the rue Saint Jacques, Paris, France, May 6, 1968

The 1968 May Events, riot on the rue Saint Jacques, Paris, France, May 6, 1968

Il ne me restait plus qu’à redescendre sur la droite. A gauche, dans la Maison des Lices, de belles photos de Feng Li, un photographe chinois capable de saisir des instants suspendues —et problématiques — rassemblées depuis dix ans sous un titre unique, « Nuits blanches » :Feng Li, né en 1971Fengli-White-Night-28-683x1024 Et un peu plus bas, comme d’habitude, dans ce lieu magnifique qu’est la Chapelle de la Charité, rien — mais alors, rien. Ou moins que rien, Pasha Rafyi et Laurianne Bixhain.

Il était temps. Il faisait soif, il était près de seize heures, l’heure de rentrer en essayant de ne pas se brûler les doigts sur le volant : les parkings arlésiens sont ingénieusement orientés plein soleil, afin que vous emportiez en souvenir quelques cloques artistiques — mais dont vous ne profitez pas quand vous avez, comme moi, la chance d’avoir un chauffeur…

Jean-Paul Brighelli

Connaissez-vous vraiment Vincent Cespedes ?

cespedes-vincent-300x200Vincent Cespedes ne m’avait pas tout à fait échappé. C’est l’un de ces anciens profs qui ont très vite déserté le front et qui se croient habilités à donner de loin des conseils avisés aux enseignants restés en première ligne. Des conseils frappés au sceau du pédagogisme le plus béat : Pauvre Chéri, qui en tant que prof de Philo n’a connu que des élèves de Terminale sans jamais avoir eu à se frotter aux damnés de la terre qui végètent au Collège (ce collège dont 150 000 élèves sortent chaque année, rien dans les mains, rien dans la tête, grâce à une pédagogie appropriée expérimentée depuis la fin des années 1960 et sanctuarisée par la Réforme Jospin), Pauvre Chéri donc donne moult conseils aux enseignants en exercice (du latin exercitium, l’armée…). Et même se permettait-il même de « tacler les profs », comme dit VousNousIls.
Par exemple laisser les élèves bavarder tout à leur aise — ce qui m’évoque invinciblement le « papotis » préconisé par des Inspecteurs de Lettres, jamais en retard d’une aberration moderne : « Il faut des professeurs « désobéissants », des professeurs qui ne se réfugient pas derrière les règlements intérieurs et les programmes. Des professeurs qui, par exemple, comprennent que le bavardage est quelque chose de magnifique ; la soif de connaissances passe par le bavardage. Plutôt que de lutter contre ce « problème » pendant la moitié du cours, il faut utiliser cette envie de s’exprimer. »

Parce que Vincent C*** est un Moderne — c’est écrit en toutes lettres dans l’Express, autant dire la Bible, les journalistes, ces spécialistes du Tout Venant et du grand N’importe Quoi, ayant remplacé désormais les Prophètes : « Défenseur de l’intelligence connective », dit Aliocha Wald-Lasowski. Ça doit vouloir dire quelque chose — mais quoi ? De surcroît, paraît-il, il est beau : qu’aurait dit la journaliste si elle avait croisé Socrate, le plus laid de tous les Grecs ? Au même moment, dans les mêmes Tables de la loi médiatique, Christian Makarian (c’est l’été, on n’embauche plus, dans les rédactions, que des stagiaires à l’orthographe incertaine et très bas de plafond) pose la question qui tue (qui tue 850 000 enseignants) : « Voudrait-on que les intellos soient à jamais des prolos lettrés, sur le modèle des profs barbus de nos chères hypokhâgnes ? »

Pauvre cloche !

Cespedes, comme François Bégaudeau, l’inénarrable auteur d’Entre les murs dont j’avais fait ici-même une recension malheureusement objective, tonne du haut de sa compétence médiatique (toujours « tonner contre », conseille Flaubert dans le Dictionnaire des Idées reçues, que devraient plus souvent relire tous ces hilotes). Il « rêve d’une révolution de l’enseignement ». C’est la raison sans doute pour laquelle il l’a quitté.

Mais ça, c’était hier.

Au milieu de l’été, V***C***, qui n’arrête pas de penser même quand il fait chaud, a commis une coda à son essai de 2006, Mélangeons-nous. Enquête sur l’alchimie humaine. Surfant sur l’actualité de l’Aquarius, qui dérivait en Méditerranée, il a proposé dans l’Obs d’accueillir à bras ouverts ces nouveaux Juifs errants (qui justement ne sont pas juifs, et le plus souvent, les vomissent). « Fraterniser : accueillir l’étranger démuni comme un patriote. Donner corps à la fraternité, c’est inverser le «migrant-shaming» (la disqualification et la stigmatisation des migrants) en «migrant-sharing», en entraide et en partages avec ces derniers. » C’est beau, ça sonne franglais, ce doit être vrai.

VC, qui n’est pas du tout une créature germanopratine et voyage volontiers dans la France périphérique, dresse de notre pays un constat effrayant : « La France est vide, n’en déplaise au malthusiens. Vous prendrez la route ou le train cet été? Vous le constaterez donc par vous-même. Des horizons sans village, des collines d’herbes et d’arbres tristes, des champs qui attendent, à perte de vue, et des plaines qui se traînent sans oiseaux ni enfants. » Et de conclure : « En 2060, grâce à notre révolution fraternelle, grâce aux migrants et à leurs descendants, nous pourrions être 200 millions. »

Ça me rappelle la « France de 100 millions de Français » du regretté Michel Debré… Mais l’ancien ministre appelait à une politique nataliste. Cespedes souhaite importer la natalité de l’étranger. Il a dû lire Boumédiène, quand il était jeune — Boumédiène qui expliquait que les Arabes gagneraient la guerre avec le ventre de leurs femmes…

La France est vide ? Vous devriez faire un peu de géographie au lieu de vous pencher sur le monde informatisé de demain. Vous sauriez qu’un paysage, quel qu’il soit, porte la trace de l’intervention humaine — c’est même sa définition première. Que ces coteaux qui semblent déserts à votre regard de Parisien pressé ont été fignolés au cours des siècles par des générations de paysans qui ont conservé un cyprès sur la crête de la colline, pour marquer l’emplacement d’une ancienne sépulture ou d’une chapelle oubliée… Ces collines, d’ailleurs, ils les ont modelées de façon à en faire le paysage le plus érotique au monde. Ils ont conservé un chêne au milieu d’un champ pour que les troupeaux s’y abritent de la chaleur… Ils ont sculpté les coteaux en espaliers, patiemment, pierre après pierre dans les murets, les bancaus, les restanques, où ils ont planté patiemment des ceps de vigne pour produire du Cahors ou du Saint-Chinian… Loin d’être vide, le paysage français porte les innombrables traces du travail de générations innombrables — à qui ces paysages appartiennent. 200 millions de Français demain, qui interdiraient la fête de Saint Cyprien ici ou du vin nouveau là… Qui construiraient des minarets sur les ruines d’une civilisation trop accueillante…

D’ailleurs, c’est comme si c’était fait. Il y a deux jours, je suis allé de bon matin me baigner au Frioul — ces îles en face de Marseille dont j’évoquais l’année dernière les magnifiques espaces ouverts à une pédagogie du IIIème millénaire. Le matin, on y est seul…

Pas longtemps. La superstition y avait débarqué en masse à huit heures du matinIMG_20180811_111759 et se baignait dans le simple appareil d’un quasi burkini IMG_20180811_105502

Ma foi, j’ai fini par partir — tout en me récitant ce passage que j’affectionne particulièrement de l’un des plus grands romans arabes, les 1001 nuits :
« Elle a un derrière énorme et fastueux, qui l’oblige à se rasseoir quand elle se lève, et me met le zeb, quand j’y pense, toujours debout » (traduction Mardrus). Les voiles n’ont de bon que le moment où on les ôte…jupe-voile-retro-2016-benbassaEt je me suis demandé ce qu’aurait fait Vincent Cespedes à ma place, dans cette crique envahie de superstitions.

Ah oui, mais il n’habite pas Marseille, lui. Il doit vivre, à l’en croire, dans cette France vide où il se dispose à accueillir fraternellement les prochains barbares.

Jean-Paul Brighelli

Horreurs enfantines

51DgC-NjtoL._SX210_Je suis en train de lire le Complot contre l’Amérique, une uchronie de Philip Roth qui se présente comme les Mémoires de l’enfant qu’il fut dans une Amérique qui n’a pas exactement existé — où le nazillonesque Lindbergh aurait été élu contre Roosevelt en 1940, et ce qui s’ensuivit. Une bien belle histoire avec un président présentant bien, adulé et dictateur. Une combinaison qui n’existe que dans les livres.
Cela dit, je comprends bien quel fut le dilemme de Roth : il ne pouvait écrire comme un enfant, parce qu’il était nécessaire d’expliciter (nécessairement a posteriori) des allusions politiques qui auraient forcément échappé à son héros, huit ans au début de l’histoire. Mais quel dommage du point de vue littéraire ! Quel dommage de ne pas avoir relevé le défi qu’a brillamment illustré Gary / Ajar dans la Vie devant soi !La-vie-devant-soiOu Charles Williams dans Fantasia chez les ploucs, ce chef d’œuvre d’humour où un gamin du même âge est confronté au liseron tatoué sur le sein droit de Miss Caroline Tchou-Tchou, à cet âge tendre où la libido n’a pas encore fait des siennes…Ploucs En le mettant en scène (film inoubliable où Lino Ventura, Jean Yanne et Mireille Darc — et Dufilho, grandiose en allumé total — cabotinaient à qui mieux-mieux), Gérard Pirès n’a pas osé suivre le parti-pris du roman. On peut le comprendre : tout filmer à 1m30 de hauteur eût été une gageure. N’est pas Dziga Vertov qui veut. Le plan sud-américain systématique, c’est sans doute frustrant.

Ecrire a posteriori est sans doute intéressant — un auteur disposant de tous ses moyens revient sur son enfance, depuis Rousseau on a exploité le genre jusqu’à l’os, voir Loti et le Roman d’un enfant. Mais littérairement, c’est sans surprise. Le héros de Roth pleure beaucoup, c’est de son âge, mais il le dit comme le dirait un adulte. Il sait qu’il ne sait pas pourquoi…

Ecrire vraiment comme un enfant permet à un auteur de dire ce qu’un adulte ne dirait jamais — et de le dire comme il ne le dirait pas, s’il osait l’articuler. Bazin a raté le coup dans Vipère au poing : Brasse-Bouillon, qui a largement dépassé l’âge de raison, parle comme l’adulte qu’il deviendra, c’est dommage. Le Sac de billes de Joseph Joffo a été réécrit par quelqu’un (Patrick Cauvin) qui respectait un peu trop la langue et connaissait la Shoah rétroactivement. Jacques Lanzmann l’a en revanche particulièrement réussi dans le Têtard, que les profs évitent soigneusement de faire en classe, alors que le livre rassemble tout ce qu’il faut — et qu’il est fort bien écrit, dans le genre vulgaire.Le_tetardCe que n’a pas franchement réussi Azouz Begag, qui dans le genre vulgaire écrit… moins bien que Lanzmann.Le_Gone_du_ChaabaAh, mais lui, on l’étudie en classe — cherchez pourquoi. À cause de la couverture, sans doute…

Lanzmann, Gary ou Williams (dont je vous recommande aussi au passage De Sang sur mer d’huile, titre Série Noire originel, qui a donné Calme blanc au cinéma51T57VX2JRL._SY445_ et dans la réédition en Folio noir, avec une Nicole Kidman exquisément désemparée dans le genre toute nue) utilisent toutes les possibilités de ce langage haché, tout en ruptures, nécessairement imagé (faute de disposer du mot adéquat), plein de périphrases à hurler de rire, avec des jugements « naïfs » qui bien entendu ne le sont pas, mais qui en disent plus que toutes les circonvolutions cérébrales des écrivains adultes. Le langage enfantin, dans ces circonstances, c’est de l’inconscient décapé — et même souvent de l’inconscient collectif.

Nous devrions tous, de temps à autre, retrouver notre langage et nos mots d’avant 12 ans. Ou traduire nos phrases actuelles, nos réactions, nos émotions, en éructations enfantines. Lisez votre journal, et traduisez-le en langue d’autrefois, quand vous ne vous souciiez ni du politiquement correct ni du qu’en dira-t-on.

Gary en particulier est magnifique dans l’exercice — sans compter que le procédé lui permettait de camoufler son style et de faire croire à l’existence de cet Emile Ajar fantomatique : c’est ainsi que l’on décroche un second prix Goncourt. Ce que raconte Momo, le musulman affublé d’une vieille Juive, est tout simplement exquis, dans le genre atroce. Alors, certes, nous, nous savons que ce monde est saumâtre — mais l’enfant qui le découvre a bien plus de puissance, justement parce qu’il en est à ses premiers éblouissements de laideur, que tous les discours d’adultes, blasés d’horreur. Momo croit sincèrement qu’Auschwitz fut un camp de vacances : les effets que Gary en tire sont prodigieux. Là aussi, le film fut décevant : Signoret tirait toute la couverture à elle, et le point de vue de l’enfant disparaissait sous les oripeaux du monstre sacré.

Cela pour dire qu’il n’y a pas que les nouveautés qui sont à lire — et même que l’on peut s’offrir, de temps à autre, le luxe de relire : comme nous, nous changeons, au fond, on ne relit jamais la même œuvre. À œil nouveau, texte inédit. Je serais éditeur de presse, je chargerais une bonne plume de nous raconter un classique ou un autre, régulièrement — ça nous changerait de l’actualité qui est si terne et de l’avenir qui est tout gris. Un vrai classique, c’est un livre pour demain.

Jean-Paul Brighelli