E-learning et autres merveilles

Il y a deux leçons certaines à tirer de cette longue période d’enseignement à distance — que d’aucuns voudraient voir perdurer pour des raisons diverses, parfois diamétralement opposées : les hypocondriaques parce que l’absence de contact avec les gamins porteurs de germes les rassure, les paresseux parce que jamais meilleure occasion de ne pas travailler ne s’est présentée, et les contempteurs de la fonction publique, parce qu’ils y voient une splendide opportunité de diviser par dix le nombre d’enseignants. Sans compter certains élèves qui, las de servir de cibles vivantes à la racaille qui les traite d’« intellos » en les bousculant au passage et en les rackettant à l’occasion, ont adoré cette possibilité soudain offerte d’étudier au calme.

La première leçon, c’est que l’efficacité d’un enseignement en « distanciel » est inversement proportionnelle à l’âge des élèves. La présence effective d’un enseignant est essentielle en Primaire. Plus grands, la présence effective de l’enseignant est secondaire. Cambridge vient d’annoncer l’annulation totale de ses cours en direct pour toute l’année 2020-2021. Leurs étudiants sont certainement capables d’apprendre via des visio-conférences, ou par des cours assénés depuis l’abîme du temps et de l’espace.

La seconde leçon est corrélée à la première : plus l’élève appartient à des classes sociales privilégiées, mieux il se passera de l’enseignant ; en revanche, ceux qui n’ont pas la culture sur l’évier, si je puis dire, ont le plus grand besoin d’une relation effective / affective, face-à-face — sans doute parce qu’il y a une bonne part de substitution et de transfert dans la relation enseignant / enseigné.

À partir de là, on peut croiser les avantages et les inconvénients de ces deux tendances lourdes. Si vous venez d’un milieu peu cultivé, où le français n’est pas la langue d’usage, où le livre est un objet inconnu, presque hostile, vous avez besoin d’un enseignant face à vous, et d’autant plus si vous êtes plus jeune.

Le confinement a délibérément sacrifié des mômes de tous les âges qui ne demandaient souvent qu’à apprendre — et dont il est évident aujourd’hui que grâce à l’action combinée des pouvoirs publics, affairés à ne pas mériter la corde pour les pendre, et d’enseignants essentiellement attachés à leur intégrité épidermique, ils sont sacrifiés pour la vie. Ne croyez pas qu’en trois mois de « rattrapage » à la rentrée, vous remettrez sur les rails des gosses qui ont basculé du côté obscur des apprentissages. Ceux-là sont perdus, sans doute à tout jamais.

Presque tout le monde s’en fiche, ils étaient dans la mauvaise tranche du Protocole de Lisbonne — qui a divisé une fois pour toutes les « apprenants » en 10% de futurs cadres et 90% d’hilotes ubérisés. Pour ces derniers, il restera le foot à la télé, et le revenu universel dont la Gauche se fait aujourd’hui la propagandiste complaisante, au lieu de demander pour les plus démunis un travail réel dans une économie réelle. On applaudit bien fort.

Mais tout cela ne date pas d’hier. Le coronavirus a été le révélateur des tendances lourdes acquises par l’action conjointe des libertaires post-68 et des libéraux post-1973. En fait, cela remonte même aux années 1960, quand un certain René Haby, directeur de la DGESCO, ce bras armé du ministère de l’Education, eut l’idée d’imposer le français oral plutôt que la langue écrite, alors que le français est écrit même à l’oral, et les maths modernes afin de ne pas avantager (sic !) les élèves que leurs parents étaient susceptibles d’aider — et qui se payèrent des cours particuliers. Devenu ministre de Giscard, ce même Haby profita du regroupement familial pour descendre à tout jamais le niveau en imposant le collège unique. Les plus pauvres payèrent l’addition : exclus un jour, exclus toujours.
Pour la petite histoire, la plupart des syndicats enseignants, qui à l’époque réfléchissaient encore, tentèrent de s’opposer à ce dévissage programmé. En vain. L’« égalité », tarte à la crème des pédagogistes et autres faiseurs de merveilles, l’emporta sur la raison qui cherchait à préserver un certain élitisme républicain. Aujourd’hui, toute menace sur le collège unique passe à leurs yeux pour une atteinte au droit de l’enfant d’être absolument ignare.

Je ne sais pas si Blanquer survivra au remaniement qui s’annonce. Mais quel que soit le locataire de la rue de Grenelle, il tirera, sourire aux lèvres, la leçon de l’enseignement à distance : ça ne coûte pas cher, et en renforçant (ce qui a été fait sur le tas ces deux derniers mois) la bande passante de Pronote, du CNED et autres sites dédiés (parce qu’enfin, on ne peut pas éternellement enseigner en visio-conférence via Discord), on devrait à terme réaliser de gigantesques économies de personnel.
Il suffit, niveau par niveau et matière par matière, de repérer les surdoués de la « distance » et de généraliser leurs cours non à leurs classes, mais à toutes les classes d’un même niveau. Dans tel collège de ma connaissance, une seule prof de Français de Sixième (sur trois) est présente depuis le 18 mai. Elle fait cours en direct aux 4 classes de ce niveau, et envoie en même temps en « distanciel » des leçons et des exercices via Pronote, contournant, à la demande même de l’administration, les profs officiels qui se sont découverts des problèmes de santé inédits le 17 mai.
Sans la payer davantage. Une aubaine — et une leçon pour les libéraux qui rêvent de réduire le nombre des fonctionnaires.
Elle le fait parce qu’elle a le sentiment qu’elle le doit aux élèves. Et qu’il n’est pas nécessaire d’être Vincent de Paul pour embrasser les lépreux, ni d’être un saint pour faire classe à des gamins.

Comprenons-nous bien : ceux qui vont trinquer, ce sont les plus pauvres. Les autres ont leurs parents, diplômés, surinvestis dans le processus éducatif. Les plus démunis, livrés à eux-mêmes par deux mois de confinement arbitraire (une belle expérimentation grandeur nature, quand on y pense, on l’aurait fait exprès, on n’aurait pas mieux fait), sont bien en peine de raccrocher les wagons.
C’est pour le coup que l’Ecole sera l’Ecole des possédants : les autres se seront fait posséder deux fois — par le Système, qui fait des économies sur leur dos, et par les pédagogues qui refusent de s’asseoir face à eux. Et qui, s’ils persistent dans cette attitude, seront remplacés à terme par des robots — et personne ne pensera ni à les plaindre, ni à les défendre.

Jean-Paul Brighelli

Enseigner quand même

unnamedLes « raisons » pour lesquelles un certain nombre d’enseignants se font actuellement porter pâles, ou ne reprennent le chemin de l’école qu’à tout petits pas, en marche arrière, ou imposent via les Conseils d’administration des règles de « distanciation sociale » si contraignantes qu’elles rendent impossible tout travail réel, ces raisons sont nombreuses, et je m’en voudrais de les confondre.
Bien sûr, il y a la part incompressible de paresseux et de trouillards, voire de trouillards paresseux. Entre les enseignants qui se sont inventé des arythmies cardiaques de dernière minute, et ceux qui contestent les masques fournis par l’administration sous prétexte que l’on peut éteindre une bougie en soufflant à travers — un jeu de scène apparemment très fréquent dans leurs classes —, cela fait près de 50% d’un corps professoral peu motivé.
S’ajoutent à cette catégorie de traîne-savates ceux qui ont le sentiment, dans la débâcle de l’Ecole de la République, qu’ils ne doivent rien à un système qui a ignoré leur travail, parfois leur calvaire, et qui s’est ingénié à descendre le niveau pendant qu’ils ramaient à contre-courant.

Palombella Rossa (non, ce n’est pas son vrai nom !) est de ceux-là. Avec quarante ans de carrière derrière elle, elle m’explique :

« La seule Éducation Nationale à qui je doive quelque chose, et même énormément, ce sont les maîtres qui m’ont formée, instituteurs et professeurs. Pour le reste, je considère que je ne dois RIEN à cette institution marâtre, et surtout pas de mettre ma vie en danger pour elle : j’ai passé l’agrégation de Lettres classiques en 76, l’année où il y avait le moins de postes [en 1975 non plus, il n’y en avait pas beaucoup, mais une foule de candidats, NDR]. J’ai obtenu une affectation de merde dans un putain de trou perdu d’où j’ai mis 21 ans à sortir. On m’a supprimé ma section de grec, qui marchait très bien (j’ai appris depuis que j’étais localement devenue une légende parce que pour cette raison-là j’avais refusé de serrer la main du recteur). J’ai cartonné un IPR pédago qui abusait de ses pouvoirs, ce qui m’a valu un avancement d’escargot. Je me suis usée à organiser des voyages à Rome pour des gamins dont certains n’étaient jamais sortis de leur bled, et ce sans aucun soutien. J’ai animé un club théâtre bénévolement pendant 15 ans, j’ai enseigné les techs de co en BTS et le cinéma en option CAV, tout ça en me formant moi-même. C’est dire si j’ai été « souple » et accepté de « m’adapter ». Bref et sans me vanter je peux dire que j’ai été un excellent professeur.
« Ces 21 ans dans l’ouest vendéen, où je me suis sentie en prison (2 mois de confinement, à côté c’est du gâteau) m’ont valu une dépression, un divorce, la perte de la garde de mon fils, une TS. Ce que j’ai finalement réussi, être nommée en CPGE, je l’ai conquis toute seule et à la force du poignet.
« Si j’enseignais encore, j’aurais, comme vous, fait le job en télétravail. Mais je ne serais pas allée courir le moindre risque et mettre la santé ( et celle de ma mère, 92 ans aux prunes) en jeu pour les beaux yeux de l’Éducation nationale. Quant aux élèves (même si les miens étaient nettement plus agréables que les vôtres…), le fait d’être retraitée m’a appris la modestie : personne n’est indispensable, — hélas sans doute, mais c’est ainsi.
« Si l’on ajoute à cela une réforme des retraites qui va ruiner les enseignants, convenez que le bilan est désastreux. Alors oui, c’est peut-être de la vengeance, mais vraiment, vraiment, je ne peux envisager d’inciter qui que ce soit à reprendre.
« Bref, ma position, qui n’a rien de syndical et tout de personnel, est parfaitement tenable. Ça s’appelle la réponse du berger à la bergère…
« J’ajouterais volontiers qu’en tant que professeur de Lettres classiques, j’ai vu d’année en année malmener les langues anciennes que j’étais formée pour enseigner. Quant au français, n’en parlons pas, ce fut un carnage organisé par un quarteron d’inspecteurs nuisibles. Comment ne pas en vouloir à une institution dont le but semble de renoncer à transmettre des contenus ? En 23 ans de lycée, quelle dégringolade ! »

J’entends ce que me dit ma collègue, et je pourrais presque le contresigner, moi qui n’ai cessé de me battre contre les Meirieu, Goigoux, Weinland, Zakhartchouk, Frackowiak, Lelièvre, et autres fossoyeurs de la culture — à ceci près que…

Il est un ordre supérieur à la Raison, qui est l’ordre de la Charité : faut-il que ce soit un laïque intransigeant comme moi qui le rappelle ? De la même façon que Vincent de Paul embrassait les lépreux dont il s’occupait, de la même manière que le chevalier Roze, au nom du roi, s’est occupé des Marseillais en 1720, quand on jetait les cadavres par les fenêtres, ou que Desgenettes, médecin de l’armée napoléonienne, a combattu la peste à Jaffa en 1798, au mépris de sa vie, nous devons, en tant qu’enseignants, embrasser la cause des plus déshérités. Alors même que le combat est presque perdu d’avance, et que les cafards ont gagné. « C’est bien plus beau lorsque c’est inutile »…

C’est pour eux que nous nous battons d’abord, pour eux que nous revenons en classe. Pour eux que telle collègue avait différé la chirurgie de son cancer du sein, afin de se faire opérer pendant les vacances et ne pas léser ses élèves d’une seule journée de cours. C’est pour eux que nous avons consenti, Palombella et moi, à être consignés au 11ème échelon pendant 12 ans, mesure de rétorsion administrative pour nous faire payer notre engagement en faveur d’une Ecole qui amènerait chacun au plus haut de ses capacités.
Et non, nous ne sommes pas des héros. Nous avions juste la foi en notre métier.

J’irai plus loin. Nous devons nous battre même pour les élèves qui nous rejettent — parce que nous leur pardonnons, car ils ne savent ce qu’ils font. Au sortir de l’Ecole Normale Supérieure et de l’agrégation, j’ai enseigné 17 ans en collège rural puis dans la mère de toutes les ZEP, aux Ulis puis à Corbeil-Essonnes, quartier des Tarterêts, Parce que là étaient les vraies terres de mission. C’est pour eux que j’ai travaillé à des manuels scolaires qui déversaient des montagnes de culture — jusqu’à ce que je m’aperçoive que les enseignants nouvellement recrutés par le Système étaient incapables d’utiliser autre chose que les cours pré-mâchés qu’on leur fournissait.

Voilà le sens réel de ce métier. Ce n’est pas sur une injonction ministérielle — j’ai passé ma vie à les combattre, ces ordres tombés du ciel de Grenelle, pendant que ceux qui m’insultent aujourd’hui et me crachent au visage filaient tout doux — que nous devons reprendre le travail. Mais parce que les élèves, les plus faibles particulièrement, ont désespérément besoin de nous. Et qu’il n’y a aucun argument, pour rationnel qu’il soit, à mettre en balance avec ce devoir-là.

Jean-Paul Brighelli

Holocauste interactif

ce876e9-3Peut-être vous rappelez-vous Babi Yar — le « ravin des bonnes femmes ». C’est, dans un faubourg de Kiev, une ravine ombragée, laissée en l’état, où les Allemands, aidés par les supplétifs ukrainiens nazifiés, ont exterminé en 1942-1943 tout ce qu’ils ont pu trouver de Juifs d’abord, puis de dissidents ensuite. 22 000 personnes dès le premier jour — à l’ancienne, par balles. Puis encore 60 000 dans les semaines qui suivirent — Juifs, Tziganes, Polonais, parmi eux la poétesse ukrainienne et militante nationaliste Olena Teliha. En tout, près de 100 000 personnes. En août et septembre 1943, Paul Blobel à la tête du Kommando 1005 fit exhumer les corps pour les brûler — à l’ancienne, toujours : essence et chaux vive — et les faire disparaître.Capture d’écran 2020-05-19 à 17.07.50 Si vous avez lu l’Hôtel blanc (1981) de D.M. Thomas ; ou les Bienveillantes (2006), où Jonathan Littell décrit les réactions de son héros, l’officier SS Max Aue, face à ce massacre ; ou encore Babi Yar, (1966 — trad.2011) d’Anatoli Kouznetsov, alors vous savez à peu près tout sur ce chapitre sanglant de la Shoah. Evgueni Evtouchenko (1933-2017) en a fait un poème poignant :

« Non, Babi Yar n’a pas de monument.
Le bord du ravin, en dalle grossière.
L’effroi me prend.
J’ai l’âge en ce moment
Du peuple juif.
Oui, je suis millénaire.

Il me semble soudain –
l’Hébreu, c’est moi,
Et le soleil d’Egypte cuit ma peau mate ;
Jusqu’à ce jour, je porte les stigmates
Du jour où j’agonisais sur la croix.
Et il me semble que je suis Dreyfus,
La populace
me juge et s’offusque ;
Je suis embastillé et condamné,
Couvert de crachats
et de calomnies,
Les dames en dentelles me renient,
Me dardant leurs ombrelles sous le nez.

Et je suis ce gamin de Bialystok ;
le sang ruisselle partout.
Le pogrom.
Les ivrognes se déchaînent et se moquent,
Ils puent la mauvaise vodka et l’oignon.
D’un coup de botte on me jette à terre,
Et je supplie les bourreaux en vain –
Hurlant « Sauve la Russie, tue les Youpins ! »
Un boutiquier sous mes yeux viole ma mère… » (trad. Jacques Burko).

Voici qu’un hardi entrepreneur, Ilya A. Khrzhanovsky, apparemment soutenu par des fonds russes issus d’oligarques divers, a décidé d’ouvrir ce site, visité avec respect et terreur, au divertissement moderne. Ecoutez bien : grâce à un équipement de réalité virtuelle, vous pourrez revivre l’horreur de Babi Yar. Et, cerise sur le gâteau, endosser le rôle qui vous correspondra le mieux : celui du Juif massacré, du SS massacreur, du Sonderkommando chargé de la crémation des cadavres, etc.
La Pravda racontait le projet il y a quelques temps, le New York Times s’en est ému :
« À votre arrivée, après avoir acheté un ticket d’entrée au site rénové du Centre du mémorial de l’Holocauste de Babi Yar, vous remplirez un questionnaire et effectuerez un test psychologique qu’un ordinateur central analysera selon des critères sociologiques. Un algorithme digèrera ces diverses informations et vous assignera à telle ou telle catégorie, bourreaux, auxiliaires, victimes, vous faisant revivre l’expérience s’accordant le mieux à votre profil… »

Il y a une quinzaine d’année, le regretté Philippe Muray, tirant de l’invention de « Paris-plage » et de la Fête de la musique (qui aura bien lieu cette année, en toute distanciation sociale) les conclusions anthropologiques qui s’imposaient, inventa le concept d’Homo Festivus, ce nouvel état de l’espèce humaine. Après Erectus, Faber ou Sapiens, Festivus correspond au dernier stade (en date) de l’espèce : l’homme soumis aux impératifs de la Société du spectacle — et les réclamant comme un dû. Il n’y a donc pas de raison de ne pas transformer Babi Yar en expérience de réalité virtuelle. À quand Auschwitz en Parc de loisirs ?

Il n’y a pas seulement, derrière ces projets dantesques, la tentation de faire de l’argent avec n’importe quoi. Il y a la volonté de désacralisation, de transformation du tabou en objet ludique, d’infléchissement de la prise de conscience en incitation à la consommation. Et une consommation bien particulière, puisqu’elle affiche en toute décontraction le caractère de spectacle de l’économie capitaliste : Marx, auquel il va bien falloir revenir pour ne pas mourir idiot, a écrit sur le sujet de bien belles pages, que Guy Debord a poussées à leur limite logique : non seulement le spectacle est une marchandise, mais toute marchandise est devenue spectacle.

Le plus beau, c’est que ce Khrzhanovsky revendique ses bonnes intentions pédagogiques. Dans un monde où les gosses s’entraînent à massacrer grâce à des jeux de Survival Horror du type Agony, qui vous donne le choix d’être, à votre guise, Démon ou Succube, afin de devenir le vrai et seul maître des Enfers, rien de plus « naturel » que de supprimer quelques dizaines de milliers de Juifs.
Parents, vous devriez surveiller les joujoux de vos enfants. Quand on s’entraîne à tuer des créatures virtuelles dans un univers suffisamment réaliste pour brouiller les catégories du Vrai, du Faux et du Virtuel, on finit tôt ou tard par endosser dans la réalité l’habit du bourreau. A côté de ce que les entrepreneurs de spectacle nous concoctent, l’expérience de Milgram, qui testait jadis votre quotient d’obéissance à l’autorité — un argument maintes fois cité par les ex-gardiens des camps de la mort — fait figure de frais divertissement.

Jean-Paul Brighelli

Enseigner masqué

1468154959004L’Education nationale est contrôlée depuis si longtemps par les pédagos que malgré mes demandes réitérées, je n’ai jamais eu le loisir de former des enseignants. « Non, pas vous, Monsieur Brighelli, vous êtes… trop… » Mais si je l’avais fait, j’aurais commencé par expliquer que l’enseignement est prioritairement un art de la scène, et que l’on demande à un prof d’être avant tout un acteur. Un bon acteur. Et un acteur joue avec la voix, certes, mais aussi avec les mimiques, les gestes, tout le non-verbal si essentiel pour enrober et faire passer le message…
Imaginez-vous Hamlet ou Ruy Blas, Iphigénie ou Dorine, arriver masqués sur scène comme s’ils entraient dans un bloc opératoire ? Lorenzaccio à la rigueur, avec un masque vénitien, même si ça se passe à Florence. Mais la beauté du masque de carnaval tient justement à ce qu’il laisse à la bouche le libre exercice de ses sortilèges.

Il y a quelques années, en prononçant le vers fameux « Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent », l’actrice qui interprétait Phèdre au Théâtre de la Criée, à Marseille, choisit de se déshabiller totalement. Sidération puis fou rire nerveux du public : elle avait un très joli ticket de métro en guise de buisson pubien qui en aucun cas n’avait l’air antique, ni classique — ni quoi que ce soit en accord avec les vers suivants. Comme elle a gardé cette tenue minimaliste jusqu’au bout de la pièce, on n’a plus vu que ça — un gâchis…
J’imagine la même scène selon les codes nouveaux. « Que ces vains ornements… » — et l’actrice ôte tout, sauf le masque FFP2… Et le vers suivant devient : « Quelle im’ortune main, en formant ‘ous ces nœuds… » — étant entendu que le masque commence par gommer les occlusives, qu’il s’agisse des bilabiales, p et b, des dentales d et t, ou des vélaires k et g ?

Faire cours avec un bâillon sur le visage ? J’ai essayé, pour voir : ça étouffe la voix, j’ai l’air d’un autonomiste corse empêtré dans sa cagoule, d’un outlaw de western bafouillant dans un foulard trop serré : « La …ourse ou …a …ie… ». Eclat de rire général, et le bandit consterné repart penaud. Alors, en classe, que donnerait, sous l’une de ces protections faciales dont on veut nous affubler, « le Corbeau et le renard » ? « Maî’e or’eau sur un ar’re erché / …enait ans son ec un fromage… » Là aussi, fou rire garanti. Quelqu’un a-t-il envie de porter son ticket de métro en travers du visage ?

Enseigner est un art suprême de la communication — pire encore que le métier de comédien. Ce dernier se soucie d’être entendu, de faire effet sur le spectateur, mais sa fonction pédagogique, depuis qu’Euripide et Sophocle sont morts, s’est singulièrement minimisée. Emouvoir est déjà bien ; faire entrer dans le ciboulot est une autre paire de manches. Il y faut le corps tout entier, les modulations les plus exquises, l’habileté la plus consommée. Il y faut les ressources d’une expérience, parce que comme un vrai comédien, c’est en soi que l’on va chercher l’émotion qui se transmettra aux élèves. Essayez de faire pleurer des gosses en leur lisant « la Petite marchande d’allumettes » sous le masque… Les gonflements du textile, quand on prononce assez fort pour être entendu par une classe entière dans une salle de 63m2 et 315m3, rajoutent un aspect comique intéressant, entre expansion du tissu — expiration — et contraction soudaine — inspiration. Quant à la discipline… « …evin, ais-oi » — vous allez voir si Kevin la boucle après ça.

Et je passe sur la façon dont l’élastique coupe le visage, cisaille l’oreille, sans que vous puisiez modifier quoi que ce soit pendant deux heures au moins — la durée banale d’un cours en prépas… Quant à la mouillure progressive du tissu, gardons-la pour la bonne bouche.

Enseigner est un art de la scène, et un cours est aussi fatigant qu’une représentation. Alors imaginez, vous qui n’exercez pas ce métier, ce que c’est que se produire sur scène cinq ou six heures par jour… quel acteur le supporterait ? Même la troupe de Peter Brook, quand elle jouait le Mahabharata dans la carrière de Boulbon, au festival d’Avignon en 1985, avait droit à des pauses, des remplacements, des jours off. Un prof, c’est un Mahabharata par jour, quatre ou cinq fois par semaine. Qui le supporterait, sans un entraînement conséquent ? C’est un art tout physique et tout mental « en même temps ». Alors, avec un accessoire en travers de la bouche, qui gêne la prononciation, et empêche de jouer avec le visage, cet artefact essentiel du dialogue…

Est-il encore permis de critiquer un décret destiné à rassurer les parents de gosses qui statistiquement ne risquent rien, ou les profs hypocondriaques ? Le masque est une mutilation, une entrave non à la liberté d’expression — nous n’en sommes plus là — mais à l’expression tout entière. À moins que l’on ne nous invite dorénavant à mimer nos cours, ou à tout écrire au tableau. Spectacle ravissant que ces enseignants tournant sans cesse le dos à leurs élèves. Enseigner est un art de séduction, pas de reddition ni de fuite.

Jean-Paul Brighelli

PS. Ajoutons pour être complet que l’obligation imposée par certains magasins (la FNAC par exemple) d’entrer chez eux masqué me décourage à tout jamais d’aller chez eux claquer mes sous.

Enfants en quarantaine

Au début des années SIDA, on avait inventé, aux Etats-Unis, des bulles en plexiglas dans lesquelles on installait, dans les salles de classe, les élèves séropositifs — de peur que leurs postillons contaminassent leurs camarades et, plus grave, l’enseignant…
La ségrégation est de retour : choisissant d’outrepasser les consignes ministérielles, des inspecteurs, des chefs d’établissements et des enseignants ont imaginé, à Toulouse, à Nice ou à Paris, de ne pas mélanger avec leurs camarades les enfants de personnels soignants — qui pourraient bien transmettre le satané virus…
Le Syndicat des infirmiers-anesthésistes, ou celui des jeunes médecins, s’en sont émus. Ainsi, Lamia Kerdjana, présidente de cette dernière association et elle-même anesthésiste, proteste et écrit : « Les enfants de soignants ont aussi payé leur tribut. Accueillis dans des écoles-garderie pendant toute la durée du confinement, sans enseignement sur ce temps d’école, devant rattraper avec leurs parents souvent épuisés le programme que les autres élèves faisaient au fil de l’eau ; enfants inquiets pour la santé de leurs parents qui ont été en première ligne, inquiets à propos des répercussion de ce « coco le virus » qui est partout et qui oblige leurs parents à s’éloigner d’eux pour prendre soin des autres. Comment leur expliquer qu’ils ne peuvent pas revoir leur maîtresse et leurs camarades parce que papa et maman travaillent au service des autres ? »

Apparemment, ça n’a pas choqué les syndicats enseignants, restés muets sur le sujet. Non seulement les soignants se sont épuisés à s’occuper des urgences Covid depuis deux mois, et ne recevront qu’une prime de misère (combien l’heure sup ?) pour ce dévouement continu, mais, double peine, ils voient leurs enfants stigmatisés par une administration localement craintive et des enseignants qui le sont tout autant.

Car ces derniers ne protestent pas davantage en voyant la cour de récréation envahie de barrières — comme dans un collège de Tours proche des Halles — de façon à ce que les récrés se passent derrière des grilles. Des gosses ou des animaux mis en cage ? Et encore, nous ne traitons pas ainsi les poules d’élevages intensifs. Les zones dessinées au sol créent de gigantesques marelles dont les carrés sont dissociés.Capture d’écran 2020-05-13 à 21.57.58 Pas de « paradis » dans ces jeux-là — de toute façon, tout ballon est interdit, tout accessoire est interdit, se toucher est interdit, s’approcher est interdit, emprunter la règle du voisin est interdit. Fais pas ci, fais pas ça…

C’est le dernier épisode de l’hystérie qui, grâce aux médias, a saisi la France entière. Victoire par KO des hypocondriaques et des hystériques, enfin confortés dans leurs délires. Il faut que ce soit PROPRE !
D’ailleurs, les cours n’ont repris en collège qu’à condition de désinfecter toutes les deux heures la classe entière — murs compris : les gosses passent leur temps à les lécher, c’est bien connu. Les dessins dans lesquels les mômes avaient mis tout leur cœur parfois sont passés à la trappe — pour rassurer des enseignants qui se découvrent les uns après les autres des problèmes cardiaques 24 heures avant la reprise.

Je ne sais pas tout sur les dessins d’enfants — je ne suis pas Françoise Dolto. Mais il se trouve que j’ai travaillé il y a quelques années avec un éminent cancérologue, Thierry Philip, cancérologue lyonnais spécialisé dans les cancers des enfants.
Travaillant avec lui à un livre (Vaincre son cancer, Milan, 2000), j’ai eu en main les dessins réalisés par ses petits patients, qui ornaient son bureau et les murs du Centre Léon Bérard, et nous les avons insérés dans le livre.
Nous ne les avons pas désinfectés avant…Capture d’écran 2020-05-13 à 15.18.13

C’est important, pour un enfant, de s’exprimer par le dessin — d’autant plus important qu’il n’a pas exactement les mots, et que si on ne les reprend pas en classe, ils les auront de moins en moins. C’est important pour lui d’exprimer, en un geste global, ce qu’il a envie de dire sans avoir les mots pour le dire. C’est pour lui une fierté particulière que son dessin soit affiché sur les murs de la classe, admiré de ses condisciples et de ses enseignants. Eventuellement interprété — chacun sait ce que signifie un joli soleil dans un coin du dessin — encore qu’il arrive qu’il y ait des crabes sur la plage des vacances…Capture d’écran 2020-05-11 à 19.20.19

Ce sont les gosses qui ont fait les frais du confinement — on se tait prudemment sur le nombre exact de ceux qui ont décroché complètement depuis deux mois. Et ils vont faire les frais du déconfinement. Si par hasard deux mois d’interdiction de se promener, de jouer, de voir leurs amis, d’aller au parc ou au bois (ou à la plage, c’est super dangereux, une plage déserte des Landes ou du Languedoc) ne le sont pas traumatisés, la rentrée façon abattoirs se chargera de le faire.

Jean-Paul Brighelli

« Ok, Z ! »

Pauvres petits ! Ils avaient cru notre dernière heure arrivée — et par ricochet, la leur allait sonner… Et patatras, le gros méchant virus, au lieu d’éliminer prioritairement les « boomers », risque de se révéler létal pour les petits jeunes qu’il a épargnés. Fatalitas !

Je suis de cette génération née dans les Trente Glorieuses à laquelle la « génération Z », pondue entre 1997 et 2004, répond unanimement, dès que nous disons quoi que ce soit : « Ok, boomer ! » — étant entendu que leur très faible niveau scolaire leur interdit l’exercice de la contradiction structurée. « Ok, boomer ! » est une sorte de pet verbal qui prétend mettre fin à toute conversation : « D’accord, tu peux bien dire ce que tu veux, c’est ton avis, ce n’est pas le mien, et tu vas crever bientôt, à moi la place… »

Sauf que ça ne va pas se passer ainsi. Oh, nous allons dégager, forcément — et d’ailleurs, nous dégagerons avec des retraites plein pot que les chers petits paieront pendant une bonne vingtaine d’années avec les très maigres salaires qu’ils récolteront – leur lot probable étant le chômage, les fast-foods, le travail à temps partiel dans des emplois sans qualification et les longues pauses devant TF1.

Jean-Pierre Robin s’est fendu le 11 mai d’une tribune fort documentée sous le titre « J’ai vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Bel hommage à Nizan qui n’en demandait pas tant, et qui aurait été fort étonné d’apprendre qu’il survivrait dans les pages Economie du Figaro. Après avoir rappelé que la « Génération Z » n’a connu aucun des désagréments du baby-boom (pas la guerre d’Algérie, en tout cas), ni de ceux de la génération suivante (le chômage à deux chiffres, le SIDA, et l’arrêt de l’ascenseur social, vu que ma génération, fort nombreuse, bloquait tous les étages), après avoir souligné que les « Z » sont nés avec Internet au bout des doigts, il explique que ce « Ok boomer » est une façon de dire : « Arrête, vieux schnock ! On t’a assez vu et entendu. Tu as assez dominé le monde du haut de ta stature de vieux mâle occidental. Dégage ! »
Le « dégagisme » prôné plus ou moins par LREM a d’ailleurs eu du succès auprès de ces jeunes crétins-là — même s’ils ne votaient pas encore en 2017.

Autre avantage des « Z » : ils sont à peu près imperméables au Covid-19. « En France aucun jeune de 15 ans ou moins n’est décédé, alors que les 15-44 ans concentrent 1% des morts, et les 45-64 ans 10%. Pour compléter la statistique ad nauseam quotidiennement, 18% des décès frappent la classe d’âge de 65 à 74 ans, et 71% des 26310 morts que la France déplore avaient plus de 74 ans », précise Jean-Pierre Robin.

Ça, c’est le volet sanitaire. Mais si l’on observe le volet économique, c’est une autre histoire : les retraités ne sont plus là, les « boomers » ont été étêtés et les survivants se le tiendront pour dit, ils vont jouir désormais de ce qui leur est alloué d’existence… Mais le chômage des jeunes, qui entre 2007 et 2011 avait augmenté de 3,1 points de pourcentage selon l’INSEE va très probablement bondir dans une économie déprimée.

Allons plus loin. Les derniers boomers encore actifs ont été suffisamment balayés ou échaudés pour que cela crée un appel d’air très profitable à la génération qui attend patiemment depuis le milieu des années 1990 — celle des quadras. À eux les rares avantages de la sécession des grands anciens, qu’ils appelaient d’ailleurs de leurs vœux depuis une bonne dizaine d’années, en piaffant à la porte.
Et justement, par la porte entr’ouverte par le déconfinement, dans les mois à venir, ce sont eux qui se précipiteront. Aux « Z » resteront les emplois précaires, décrochés après quelques années d’études (le système préfère entretenir des étudiants que des chômeurs, c’est moins cher), et pour une toute petite poignée d’entre eux, quelques rares postes de cadres que leurs aînés, nés dans le creux démographique des années 1970, auront bien voulu leur laisser. Ce sera plus par charité que par reconnaissance de la compétence, les quadras-quinquas sachant à quoi s’en tenir sur la compétence des « Z », admirablement formés — et ce n’est pas ma faute — à ne rien savoir ni savoir faire par une pédagogie habilement mise en place pour dégager 90% d’une masse taillable et corvéable à merci — eux-mêmes…

En s’attaquant aux « boomers », les « Z » ratent la cible : nous ne leur faisons pas d’ombre — sinon idéologique, étant la dernière génération qui a appris à réfléchir sérieusement. Leurs ennemis directs, ce sont leurs pères et mères. Et dans le conflit immémoriel qui dresse les enfants contre leurs parents, parions que dans l’état de faiblesse et d’impréparation qui caractérise les « Z », ils vont se faire laminer. Les quadras sont au pouvoir, ou vont achever d’y arriver, pour les trente ans à venir. Pour les « Z », trente ans de petits boulots et d’adulescence prolongée. Cette génération est un ratage complet, qui s’est d’ailleurs inventé des divinités à sa mesure — Judith Butler ou Greta Thunberg.

Franchement, vu du haut de mon grand âge, c’est assez drôle. Les boomers ont connu l’amour libre, grâce à la pilule arrivée opportunément sur le marché lorsqu’ils ont été en âge de copuler. Ils ont même connu la révolution — celle des mœurs, au moins. Ils ont été portés sur les épaules d’enseignants exigeants et cultivés. Ils sont même passés au travers des années SIDA (dans mon cas, je me demande encore comment, franchement, les petits, il n’y a pas de justice), ils ne sont pas forcément morts de la première vague du corona — quoi qu’aient pu me souhaiter les « Z » auxquels je faisais cours. Caramba, encorrre raté !

Soixante ans de rigolade : le rideau peut tomber à n’importe quelle heure, nous nous serons bien amusés. Nous leur laissons très volontiers le monde en proie au néo-libéralisme, aux communautarismes revendicatifs, au terrorisme, aux conflits planétaires à venir mais déjà là, au chômage toujours recommencé, avec un océan qui lentement mais sûrement inondera les 10% de terres où vit 90% de l’humanité. Et c’est à nous qu’ils lancent « Ok, boomer » ? Pauvres petits !

Jean-Paul Brighelli

Eloge de l’inégalité parmi les hommes — et les enseignants

Régulièrement, ces chroniques, et quelques autres, m’attirent l’animosité de certains enseignants, qui tiennent à s’identifier comme tels. « Quel mépris pour les collègues ! » s’écrient-ils — comme si ce court syntagme, « les collègues », rassemblait l’ensemble des 850 000 profs de tous niveaux qui sévissent aujourd’hui en France. Et encore, ce qui se dit ici est moins pire, si je puis dire, que ce qui se dit ailleurs. Sur Twitter, par exemple, où l’anonymat permet à tant d’imbéciles d’exprimer courageusement leur avis qualifié…

C’est ainsi que la France compte 67 millions de sélectionneurs de foot (depuis toujours), 67 millions de virologues (depuis peu), et 850 000 profs tous égaux en qualité…

L’égalité est un mensonge sans doute commode aux oreilles des hilotes, mais qui est très loin de la réalité. Demandez un peu aux parents : ils vous expliqueront ce qu’ils pensent des enseignants qui n’apprennent pas à lire et à écrire à leurs enfants dès la Grande Section, ni n’enseignent les quatre opérations de base en CP, les diverses formes de phrases complexes en Sixième ou les équations du second degré en Troisième, ni l’Histoire de France sur une base chronologique… Des saboteurs, vous diront-ils — ou des ignares, au choix.

Bien sûr que je juge mes contemporains et chers collègues ! Bien sûr que je suis courroucé quand je vois des profs de Lettres passer de longues heures à s’interroger doctement sur la question de savoir si Mme Bovary mange équilibré ! Et bien sûr que pour juger, jauger, évaluer, je me réfère à ce que j’ai connu de meilleur !
Ainsi…
Quand j’entends les jérémiades sur le nombre toujours trop élevé d’élèves par classes, je pense à mes instits de CM2, confrontés à des classes de 40 élèves — qui se taisaient et apprenaient : le Louis Germain de Camus, nous l’avions chaque année devant nous, petits voyous marseillais que nous étions ;
Quand je constate que mes élèves de prépas ignorent pratiquement tout du théâtre et de la poésie, je pense à mon prof de Quatrième, un certain monsieur Jean, qui nous avait fait apprendre et réciter le Cid — en entier et par cœur — en même temps que la conjugaison du verbe grec δουλόω, réduire en esclavage, sa marotte…
Et quand, évoquant telle toile d’un grand maître, je vois leurs regards frappés de stupeur parce qu’ils ignorent tout de l’Histoire de l’Art qu’ils étaient censés étudier en Troisième, je me dis que non, tous les enseignants ne sont pas égaux, et qu’il y a quand même une foule d’incompétents et de parasites.

Ah, mais j’oubliais : ceux-là sont spécialistes de pédagogie… Ce sont eux qui sévissent sur les réseaux sociaux. Pour le noyautage, ils sont imparables. Pour l’invective, aussi. Ils sont comme tant de nos élèves : c’est votre avis, ce n’est pas le mien. Et si tu penses tordu, crétin ?

Alors, pour me consoler des attaques des rats, j’évoque certains maîtres que j’ai eus, et qui ont forgé mon sens de l’élitisme républicain — le devoir d’amener chacun au plus haut de ses capacités. Roland Barthes, par exemple, qui avait l’art magnifique de réduire un texte à des évidences auxquelles nous n’avions jamais pensé, buses que nous étions. Ou Robert-Léon Wagner, à qui je dois ce que je sais de grammaire — et qui à 67 ans faisait toujours cours, entre deux infarctus, devant des Normaliens sidérés et ravis. Ou Michel Gourinat, qui m’a appris eux ou trois choses indispensables en philo — et pas mal d’autres par ailleurs. Danielle Sallenave, aujourd’hui Académicienne, mais que j’ai eue en Maîtrise (on ne disait pas « Master », à l’époque) à Nanterre et qui avait un sens littéraire exceptionnel — elle l’a toujours, d’ailleurs. Ou à Christian Biet, professeur lui aussi à Paris-X, avec lequel j’ai commis quelques ouvrages qui ont fait date, pédagogiquement, avant d’être méprisés par des gens qui ne savaient plus lire — et qui possède sur le bout des doigts tout ce qui s’est fait en théâtre depuis les origines. Ou à mes anciens maîtres et amis Gérard Gengembre ou Jean Goldzink, que j’ai invités à venir partager un café et leur savoir immense avec des classes effarées…
Parmi d’autres…

J’ai été gâté, de pouvoir confronter mon ignorance aux savoirs encyclopédiques de quelques grandes pointures sur les épaules desquels je me suis élevé, comme disait Bernard de Chartres. Et j’estime mes collègues d’aujourd’hui à l’aune de ces géants. Et je me mesure moi-même — en toute humilité et plein orgueil. Et comme disait Talleyrand : « Quand je me regarde, je me désole. Mais quand je me compare, je me rassure. »

Jean-Paul Brighelli

Le temps des collapsologues est arrivé

EAOkj8SXoAAMwMZPhilippulus le prophète a repris du service. On le croyait enfermé dans un asile psychiatrique, il se répand sur les ondes. Il a simplement changé de nom, il s’appelle Yves Cochet, Agnès Sinaï, Pablo Servigne, Jared Diamond ou Raphaël Stevens — tous les apôtres de l’« écologie profonde » dont Arne Næss fut en son temps (1973) le Nouveau Messie. Le coronavirus leur a donné des ailes et des arguments.

Jean-Pierre Le Goff a récemment résumé la situation : « Dans le cours même de la pandémie, l’écologie punitive et rédemptrice a continué de nous assener ses leçons. La pandémie serait un « signe » ou un « ultimatum » que nous enverrait la « Nature » ou encore la conséquence de nos « péchés écologiques ». » Et de souligner la proximité de cette collapsologie avec l’« effondrement » de juin 40 et le fameux discours de Pétain : « Nous payons le prix de nos fautes ».
À vrai dire, dans un pays qui a en un instant réinventé les Ausweis, encouragé la délation — un tic national — et qui n’imagine de déconfinement qu’avec l’aide d’une milice qui régira nos déplacements, la tentation du pétainisme est à portée de main.

Encore que les vrais écolos, ceux qui ont fait de l’effondrement de notre civilisation leur fond de commerce, aimeraient que l’épidémie soit plus incisive. « Nous sommes encore loin, déplore Yves Cochet, d’une pandémie aussi contagieuse que la grippe et aussi forte qu’Ebola, ayant 50 % de mortalité – nous n’en sommes qu’à 2 % –, qui elle pourrait causer un effondrement mondial. Là, il semble que la pandémie soit assez stable, qu’il n’y ait pas de mutation » — « mais on ne sait pas comment ça va tourner », ajoute avec gourmandise l’ancien ministre qui vit dans une ferme autonome d’une cinquantaine d’hectares, pauvre de lui. Dans le monde de la « deep ecology », il vaut toujours mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade. Heureusement, le pire est presque sûr, en sortie de crise : « Il faut diminuer notre niveau de vie, aller vers la décroissance. Sinon ce sera la guerre… »

Pablo Servigne, l’un des inventeurs de la « collapsologie », propose ses solutions. « Retrouver la lenteur. Le lien avec nos voisins. Le retour du vivant : on voit bien qu’il ne s’agit plus de protéger le vivant, mais le régénérer, lui redonner de la place. On a aussi une opportunité de revoir notre système de santé, et la manière dont on prend soin de nos anciens. Tout est à revoir. Le système des Ehpad c’est un processus industriel, c’est affreux. Il faut revenir à des systèmes conviviaux, dignes. Revoir notre rapport aux migrants, également. Quand on voit le Portugal qui régularise les sans-papiers pour qu’ils aient accès aux soins, on se dit que tout est possible. Sans compter qu’on aura besoin de compétences et de main d’œuvre dans les mois qui viennent, pour reconstruire un pays décent et digne. » Un bien brave garçon, alors qu’il est évident que nous avons un léger problème avec les fonds sociaux si libéralement distribués.

Cette écologie pénitentielle, comme dit Le Goff, prêchait depuis longtemps l’Apocalypse. On sait que « la terre ne ment pas » (heu… Pétain ou Cochet ? Je ne sais plus). Le bug de l’an 2000 ayant fait Pschitt, nous étions en retard d’une apocalypse. Le virus qui court les villes — et beaucoup moins, les campagnes, c’est un Signe, hein — est le véhicule commode du repentir nécessaire et du changement radical.

La récession qui s’annonce, et qui sera bien plus sévère, en dégâts humains, que l’épidémie elle-même, est une aubaine pour les apôtres de la décroissance et du repli sur soi. La mondialisation, présentée comme une invention récente, alors qu’elle existait déjà sous l’empire hittite ou dans la Grèce classique, est responsable de la diffusion rapide du virus ? Cessons donc les échanges à haut équivalent carbone, et cultivons notre jardin. Sainte Greta Thunberg a montré l’exemple en refusant de prendre l’avion. Traversons désormais l’Atlantique à la rame. Ou à la nage.
D’ailleurs, les émissions de CO2 ont notablement diminué grâce à l’épidémie — c’est un fait. Continuons dans cette voie — et tant pis si des dizaines de millions de pauvres se retrouvent demain, chez nous, encore plus pauvres. Et résistons aux pressions qui voudraient un retour « à la normale » : le « monde d’après » ne ressemblera pas au « monde d’avant », clament les prophètes.

Rien de très original. René Barjavel, en pleine guerre mondiale, a imaginé, avec Ravage (19434) la difficile survie après un cataclysme planétaire. Robert Merle a tissé sur le même thème une fable post-apocalyptique, Malevil (1972), racontant le retour à l’âge des cavernes. La SF brodant sur le thème de l’extinction a fait merveille dans les années 1950-1960, depuis Richard Matheson (Je suis une légende, 1954) jusqu’à Brian Aldiss (Barbe-grise, 1966). Nous vivions alors sous la menace d’une guerre nucléaire, et la Suisse n’autorisait de nouvelle construction qu’équipée d’un abri anti-nucléaire pourvu en… pâtes alimentaires, réserves d’eau et, sans doute, papier-toilette.
Mais ce qui était alors précaution face à un danger clair et immédiat est aujourd’hui préconisation autoritaire. Back to the trees ! L’écofascisme se donne des ailes, et fournit des arguments au centrisme totalitaire de ces dernières années — et de ces deux derniers mois. De la même façon que dans le domaine éducatif, les libertaires à la Ivan Illich ont ouvert la voie aux libéraux, les écolos profonds pavent le chemin des démocraties autoritaires. Et les applications-espions qui demain pulluleront sur nos Smartphones donneront à la Police de la Pensée de précieux renseignements sur nos infractions à la norme. On ne le savait pas, mais Big Brother est habillé de vert.

Non que les préoccupations écologiques me soient étrangères. Privilégier les circuits courts, renoncer à manger des fraises en décembre et du raisin en février, serait une bonne chose. Préférer la salers nourrie au pré et le poulet en liberté au bœuf argentin et à la volaille américaine engraissés aux farines animales, bonne idée. Opter pour le crabe breton plutôt que pour les tourteaux de soja, sans doute. Réduire notre appétit en carburants fossiles tombe sous le sens — par exemple en développant la recherche sur l’hydrogène. Mais ce qui est choquant, c’est l’adjonction d’une morale quasi religieuse à ces objectifs de bon sens.
Le démantèlement de centrales nucléaires en parfait état de marche, alors qu’aucune solution équivalente n’est aujourd’hui viable (tenez-vous vraiment à couvrir la France d’éoliennes tueuses d’oiseaux et de paysages ?) s’apparente à la furie iconoclaste de la Querelle des images, au VIIIe siècle. Le discours apocalyptique dans son ensemble, comme son nom l’indique, s’en prend comme jadis saint Jean à notre civilisation même, dont il annonce l’extinction.
La religiosité n’est d’ailleurs pas absente du discours officiel : l’interdiction des plages ou des garrigues, la traque des randonneurs à grand renfort d’hélicoptères, la fermeture des jardins publics n’ont aucune justification prophylactique : elles visent juste à condamner le plaisir, dans un temps de pénitence collective. Le confinement tel qu’il a été imposé ressemble fort à un acte de contrition — annonciateur de « révélations » déjà en marche : fin des 35 heures au profit des 48 heures, suppression d’une partie des congés, chantages à la reprise, facilitation de l’embauche et des licenciements, et sans doute, très vite, suppression d’une rémunération minimale. À quand le retour des Flagellants, qui au Moyen-Âge parcouraient les villes et les campagnes en châtiant dans leur chair les péchés collectifs ? La violence des échanges sur les réseaux sociaux donne un avant-goût des sacrifices de boucs émissaires que certains brûlent déjà d’égorger.

In medio stat virtus, disait l’adage. Mais les angoisses alimentées par des médias gourmands de mauvaises nouvelles laissent peu de place aux voies moyennes. L’excès écologique sera la norme de demain, et, fournira à tout gouvernement rêvant de discipliner ses citoyens jusqu’à l’obéissance du cadavre le cadre rêvé de ses futures incursions dans le champ de la liberté — chaque jour réduite, chaque jour bafouée.

Jean-Paul Brighelli

Olivier Véran en proie au double bind

Capture d’écran 2020-05-03 à 15.28.26Il y a… quelques années, j’enseignais la Communication à Paris-III. Et quitte à décevoir mes étudiants, j’avais axé mon cours sur l’essence de la communication, qui n’est pas du tout l’ouverture à l’autre et l’échange d’informations, mais la conquête du pouvoir. Bien communiquer, dans l’idéal, c’est faire taire l’autre. Le modèle absolu, c’est « le Corbeau et le Renard » : le rusé goupil y dit juste ce qu’il faut (dire trop excède toujours le projet) pour que la « volatile malheureuse », comme dit ailleurs La Fontaine, lâche sa proie. Communication impeccable, performatif pur, feed back sans paroles, reste zéro.

Je m’étais passionné à cette époque pour l’Ecole de Palo-Alto et les écrits de Bateson, Watzlawick et consorts. En particulier, le double bind, cette « double contrainte » qui vise à rendre fou l’interlocuteur. « Fais ceci et ne le fais pas » — en même temps, comme dit l’autre… C’est l’une des clés des comportements psychotiques, le sujet soumis à de tels impératifs contraires finit paralysé, incapable de décider quoi que ce soit — et finalement absorbé par le serpent, que ce soit celui de la Genèse ou celui de Mowgli.

J’ai pensé à ces vieux cours en écoutant l’interview d’Olivier Véran réalisée le 2 mai par le Parisien. Notre distingué ministre de la Santé venait de présenter au conseil des ministres un texte prolongeant de deux mois — jusqu’au 24 juillet, et davantage si nécessaire — l’état d’urgence sanitaire : ils n’y croient pas, au gouvernement, à l’extinction de l’épidémie annoncée par Didier Raoult.

Et puis il faut reconnaître que c’est bien pratique, un état d’urgence : cela vous permet de légiférer par ordonnances dans des domaines qui n’ont aucun rapport avec la santé, et d’annoncer tranquillement la fin des 35 heures et leur remplacement par les 48 heures, la suppression des ITT, le décalage des vacances, la création d’une milice appelée poétiquement « brigade d’anges gardiens », et autres joyeusetés susceptibles de paniquer encore davantage le pauvre populo, confiné jusqu’à l’automne ou peu s’en faut.
Mais « en même temps », il faut opérer le déconfinement, parce que la France va tout droit vers la faillite et l’illettrisme. Attention, pas partout, pas pour tout le monde, certains seront plus punis que d’autres. Inquiéter / rassurer. Sortez, ne sortez pas. Sortez masqués. Tremblez de peur, mais allez bosser. Confiez vos enfants à l’Ecole, mais gardez-les chez vous.

De quoi mettre la population entière en état de psychose. Olivier Véran est un docteur dont l’ordonnance vous rend malade. Il rassure tout en inquiétant. Le malade sort de chez lui tout à fait tétanisé, et se précipite, hagard, dans tous les magasins où il trouvera, pour une somme tout à fait déraisonnable, des masques protecteurs qui d’ailleurs ne protègent guère, mais qui seront obligatoires dans les transports en commun, sous peine d’amende. On ouvre les écoles et le métro, mais on maintient les bars fermés et les plages closes. Marseille se déconfine à la bonne franquette ? Des brigades à cheval surveillent le bord de mer, des vedettes d’intervention rapide se ruent sur toute barque, des drones surveillent les calanques. Il va de soi que l’archipel du Frioul, les longues plages de la Corniche et les hauteurs de Marseilleveyre sont des lieux hantés de coronavirus. Comme les plages des Landes et du Languedoc — départements « verts », si j’en crois la belle infographie officielle.

Rappelez-vous le docteur Knock et sa jouissance à savoir « que, dans quelques instant, il va sonner dix heures, c’est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants, deux cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois… » La médecine dont on nous accable est une médecine punitive — et il faudra bien que j’explique un jour quels péchés mortels on nous fait payer en ce moment. En attendant, il ne fait pas bon se vanter de défier la médecine selon le bon docteur Véran / Knock :

« KNOCK : Ce que je n’aime pas, c’est que la santé prenne des airs de provocation, car alors vous avouerez que c’est excessif. Nous fermons les yeux sur un certain nombre de cas, nous laissons à un certain nombre de gens leur masque de prospérité. Mais s’ils viennent ensuite se pavaner devant nous et nous faire la nique, je me fâche. C’est arrivé ici pour M. Raffalens.
LE DOCTEUR : Ah ! le colosse ? Celui qui se vante de porter sa belle-mère à bras tendu ?
KNOCK : Oui, il m’a défié près de trois mois… Mais ça y est.
LE DOCTEUR : Quoi ?
KNOCK : Il est au lit. Ses vantardises commençaient à affaiblir l’esprit médical de la population. »

Si vous n’avez pas le covid-19, vous n’en serez pas moins malade, grâce au double bind habilement distillé et instillé par le bon docteur Véran — au nom du principe de précaution, et de l’intérêt bien compris des labos qui cherchent un traitement très onéreux que les plus pauvres mêmes s’efforceront de se payer, tant l’angoisse sera montée dans la foule, avec des conférences de presse tout à fait optimistes et des médias parfaitement indépendants. Il ferait beau voir que l’on vous soignât avec « des remèdes de quatre sous » — Knock toujours.

Jean-Paul Brighelli

Chronique intégralement dédiée à JCG, généraliste qui offre à tous les internes venus s’aguerrir dans son cabinet un exemplaire du chef d’œuvre de Jules Romains — et à qui je dois l’essentiel de mes connaissances médicales : bien manger, bien dormir, bien vivre, et cesser de se poser des questions idiotes.

La fin des rites funéraires

31558867-29731620En 1962 des paléontologues ont découvert, dans la grotte de l’Araguina, à l’entrée de Bonifacio, le squelette parfaitement conservé de celle que l’on nomma alors « la dame de Bonifacio ». Elle vivait là vers 6500 ans av. JC, mesurait 1m55 — taille moyenne de l’époque —, et souffrait apparemment de la maladie de Scheuermann, une dystrophie rachidienne provoquant une cyphose dorsale qui a sans doute handicapé très sérieusement cette jeune femme du Néolithique. Elle était donc à la charge de son groupe, qui l’a nourrie avec soin : la fouille de la grotte a permis d’identifier exactement le bol alimentaire de ses habitants, poissons et coquillages, mouton, chèvre et Lagomys prolagus Corsicanus, un rongeur si bien rongé qu’il a disparu complètement au XVIIIe siècle — sans compter des fruits et des baies sauvages.
Le squelette (qui a été entreposé depuis au musée de l’Alta Rocca, dans ce village de Levie où s’est installé le premier Brighelli qui a foulé le sol de l’île vers 1875) était recouvert d’une poussière ocre qui la recouvrait entièrement — sauf les pieds. Il s’agissait, assurent les spécialistes, d’une représentation du fluide vital chargé d’assurer la vie dans l’au-delà ; on exemptait les pieds afin que le défunt ne vienne pas importuner les vivants dans les siècles des siècles.
Ces très lointains ancêtres des Corses actuels (et probablement aussi des Sardes, n’en déplaise à mes compatriotes qui les méprisent) avaient des rites funéraires élaborés.
Ils n’avaient pas peur du coronavirus, eux…

Un ex-ami très cher, Jean-Michel R***, qui était médecin généraliste rue Briffaut à Marseille, est décédé il y a trois jours de la conjonction fatale d’un cancer du poumon et du Covid-19. Nous jouions ensemble au handball dans les années 60-70, il était l’exubérance même. Je nous revois attablés au Taxi-Bar (devenu depuis la Boîte à sardines, dont j’espère qu’elle survivra au confinement décrété par les ennemis de la gastronomie), avalant l’un derrière l’autre, en guise de troisième mi-temps, des formidables de bière diligemment apportés par une serveuse qui s’appelait Stella. L’ami avec lequel j’en parlais hier soir m’a appris — j’ai quitté Marseille longtemps, j’ai perdu de vue tant de gens — qu’une autre vedette du hand marseillais, Dominique Tichadou, était mort du même cancer il y a deux ans : il était avec nous au lycée Saint-Charles, dans la même classe, je crois, que Didier Raoult, célèbre alors pour ses frasques. Lui au moins est parti entouré de l’affection des siens, de ses malades — il était médecin lui aussi — et de ses amis.
Jean-Michel n’aura droit qu’à des funérailles escamotées. Le coronavirus nous a fait oublier notre plus ancienne marque d’humanité, le rite funéraire. Parce que c’est par l’irruption des rites, il y a plus de 100 000 ans, que nous sommes entrés dans le véritable anthropocène. Mais sous prétexte de contamination possible, tout se fait désormais à huis clos, la famille est tenue au loin, on enterre ou l’on incinère à la va-vite le défunt, en silence, avec une hâte suspecte et honteuse. Afin qu’il ne vienne pas hanter notre quotidien. Back to the trees !

Les fantômes hanteront longtemps vos rêves, parce qu’un absent auquel on n’a pas rendu les devoirs indispensables revient nécessairement réclamer sa part aux vivants. Le malheureux Elpénor, emporté par une vague, demande à Ulysse, descendu aux Enfers, l’offrande d’un rite. Antigone prend un risque mortel pour enterrer symboliquement au moins son frère Polynice. Et nous, avec la bénédiction des autorités, nous nous débarrassons en catimini des cadavres de ceux que nous avons côtoyés, et parfois aimés. Vous vous pensiez civilisés, vous êtes en dessous de l’homme des cavernes.

Dans les premiers temps du SIDA, quand Jean-Marie Le Pen parlait de construire des « sidatoriums » — un mot aux échos emblématiques — dans des zones reculées de la Franc profonde,on avait, par peur d’une contamination génératrice d’angoisses et de comportements aberrants, construit aux Etats-Unis, dans certaines écoles, des cages de verre pour les enfants sidéens, qui assistaient aux cours à travers une paroi transparente. Un bon moyen de les livrer comme des bêtes de foire à la curiosité morbide et pas forcément amicale de leurs camarades.
Je ne sais si vous avez vu cet remarquable film de Joseph Losey intitulé le Garçon aux cheveux verts (1948), où un gosse se réveille un beau matin avec une admirable chevelure d’un beau vert émeraude, qui fait de lui l’objet d’une discrimination répugnante. Losey en tirait une parabole sur le racisme. Qu’aurait-il pensé de nos psychoses contemporaines ?

Le coronavirus fait remonter la sainte trouille immémorielle. Plus de contacts, ni avec les vivants, ni avec les morts. Nous étions la « bête politique », disait Aristote ? Terminé : nous sommes la bête terrorisée, qui rêve d’être un lapin pour se dissimuler au plus profond de son terrier. J’ai d’autant plus d’admiration pour les personnels soignants qui s’efforcent de maintenir un peu de présence et de chaleur humaines autour des damnés du Covid, pendant que le reste de la population perd son humanité.
Je souhaite sincèrement à tous les citoyens planqués derrière leurs masques, leurs « gestes barrière » et autres inventions des scientifiques déshumanisés qui nous gouvernent, d’être hantés longtemps par tous ces morts auxquels ils auront refusé un dernier hommage, et même un dernier regard. Je leur souhaite d’être, toute leur vie, tirés par les pieds par les spectres de ceux qu’ils auront assassinés deux fois — par imprévoyance d’abord, et sous prétexte ensuite. Quand on en est à traiter les morts comme des objets encombrants, c’est que le mépris des vivants s’est déjà installé.

Jean-Paul Brighelli