Chez les gros

Il fut un temps où être gros était un signe d’opulence. Le « gros », c’était celui qui mettait plus de poids sur la charrue, pour creuser un sillon plus profond et produire des récoltes plus conséquentes. Sa graisse excédentaire fertilisait la terre, elle lui était gage de beauté. Dans les populations historiquement affamées, le symbole de beauté est toujours gros — Ganesh par exemple. L’éléphant était bien plus beau que la gazelle. Pas un hasard si l’on offrait à des maharadjas obèses leur poids en bimbeloteries précieuses : ils étaient gros, ils étaient beaux. Le maigrichon n’inspirait pas confiance — quant à la maigrichonne, elle était probablement tuberculeuse : le plus étonnant dans la Dame aux camélias, c’est que le héros tombe amoureux d’un squelette, alors que tant de beautés bien en chair s’offraient à cette époque à sa libido post-adolescente.
D’où la difficulté, à l’opéra, de trouver une Violetta qui soit à la fois exceptionnelle et mince… Callas, oui — Montserrat Cabbalé, je suis moins sûr, quelle que soit la qualité de la « Superba » soprano catalane. Mes préférés sont à l’Est — Edita Gruberova ou, mieux encore, Anna Netrebko à Salzbourg en 2005.

Mais ça, c’était avant. Avant Twiggy, le premier « cintre »,comme dit ce merveilleux ami des femmes qu’est Karl Lagerfeld, à avoir arpenté les podiums. Avant la dictature de la minceur à tout prix.

Ce que cette obsession de la ligne a contribué à mettre en évidence, c’est le nombre de plus en plus élevé de gros réellement gros. Non plus les femmes rondes de Maillol ou de Botero — non : d’authentiques obèses des deux sexes.
C’est devenu un problème de santé publique — aux Etats-Unis d’abord, en Europe ensuite. Et un marché : les boutiques ou les sites Internet, plus discrets, pour les personnes rondelettes abondent désormais. Il y a même de la lingerie érotique (?) pour « grandes tailles » — jusqu’au 64. Mazette !

Evidemment, cela a permis de culpabiliser les gros. De les amener à courir les régimes, quitte à faire à chaque fois des rechutes sévères. À les stigmatiser de toutes les façons. Chez Abercrombie & Fitch, on a commencé par ôter des rayons les XL et les XXL, puis on a embauché des vendeurs qui opéraient topless, puis on n’a plus vendu de hauts qu’entre le 34 et le 40, et de bas qu’entre le 32 et le 42. Au-delà, vous n’existez plus. Mike Jeffries, le patron de la marque, ne « souhaite plus voir de gros dans ses magasins, mais juste des gens beaux et minces ».
Ah, quand même, les soutifs iront toujours jusqu’au bonnet D. Mince avec de gros nichons. L’idéal du complexe mammaire américain.On applaudit bien fort.
Les enfoirés se ramassent à la pelle.

Parce que si autrefois être gros était, comme le Monsieur Bertin d’Ingres, un signe d’opulence, c’est aujourd’hui un indice de misère. Toutes les études médicales sérieuses le démontrent. Déjà en 2008, Thibault de Saint-Pol (Bulletin épidémiologique AFSSA) montrait qu’entre 1981 (tiens, tiens…) et 2003, l’obésité en France s’était développée selon deux parallèles qui se touchent : la misère, et la localisation géographique. Une très récente étude, parue le mois dernier, a confirmé la tendance : « L’obésité, disent ses auteurs, est une maladie chronique d’évolution pandémique », et « la prévalence de l’obésité a augmenté de 76,4% entre 1997 et 2012, avec la persistance d’un fort gradient socio-économique inverse avec le niveau d’éducation et le revenu ». On ne s’en serait pas douté.
Les pauvres donc mangent plus mal — rappelez-vous les effets spectaculaires d’un régime tout McDo dans le remarquable documentaire de Morgan Spurlock, Super Size Me (2004). Le journaliste-cobaye y expliquait que la firme aux arches d’or avait beau se débattre, judiciairement parlant, contre les malheureux qui l’assignaient en justice, la plainte, au vu des désastreux effets sur la santé du régime hamburger / Coca, aurait dû être passible des mêmes amendes que l’industrie du tabac. Tant l’obésité crée de problèmes graves, articulations, tension, maladies cardio-vasculaires, problèmes hépatiques, cancers et mort précoce.
Salauds de pauvres ! Non seulement ils prennent de la place (de sorte que RyanAir leur fait payer plus cher les places à bas coût qu’il leur fourgue, pendant que les riches play-boys et autres top-modèles se prélassent en classe Affaires des lignes régulières), non seulement leur bilan-carbone est désastreux, mais ils nous coûtent cher, à nous, les heureux, les nantis, les sveltes !
Plus encore : si l’on en croit les jolis petits dessins fournis par les études médicales, les gros votent FN ! Si ! À Paris, on est svelte, et on aime Hidalgo ! Mais dans le Nord, dans l’Est — les deux régions les plus touchées par la pandémie —, on préfère Marine.

C’est forcé : le régime six huîtres et une entrecôte wagyu accompagnée d’un cœur de laitue avec un macaron Ladurée en dessert, c’est mieux pour la ligne que l’addiction à la sainte trilogie riz / spaghetti / patates. Le « régime crétois » des bistros branchés du VIème arrondissement, c’est plus diététique que la frite grasse des gargotes lilloises !Alors, je veux bien que l’on combatte l’obésité et que l’on incite les gros à faire du sport au lieu de passer le temps qu’ils ne consacrent pas à faire la queue à Pôle-Emploi à se prélasser dans un canapé en bouffant des chips tout en se tripotant la télécommande…
Mais si l’on faisait un peu mieux la guerre à la misère ; si l’on redonnait un boulot réel à ces gens qui ne sont plus visibles que parce qu’ils sont gros ; si l’on revivifiait cette France périphérique que l’on a désindustrialisée afin d’aider les Chinois à devenir gros et beaux à leur tour ; si l’on pensait à nouveau à tout ce petit peuple qui crève de misère, de télé pourrie et de mauvaise graisse — alors oui, peut-être ferions-nous des progrès, oui, peut-être serions-nous tous beaux et minces !
Les riches s’en fichent, parce qu’ils sont persuadés que les pauvres ne viendront pas voter en avril prochain. Au pire, ils récuseront le résultat des élections, comme les Anglais de la City (tous minces !) qui refusent le Brexit d’une Angleterre nourrie de mauvais fish and chips. Ils devraient se méfier : un gros, une fois lancé, ça ne s’arrête pas comme ça, et la misère pourrait bien s’afficher dans les rues, un de ces soirs prochains. Et les manger tout crus.

Jean-Paul Brighelli