Blogosphere

Le Herald Tribune du 28 juillet titre, en première page et sur trois colonnes : « France’s mysterous embrace of blogs » (pour les non-anglicistes : « la mystérieuse ruée sur les blogs des Français »). Statistiques à l’appui, le journal américain édité à Neuilly révèle que 60% des internautes français passent sur les blogs, contre 40% pour les Britanniques et un peu plus de 30 pour les Nord-Américains.
Puis le commentateur, Thomas Crampton, analyse l’usage comparé des blogs. Les Américains, par exemple, incorporent volontiers les idées des autres bloggueurs aux leurs, alors que les Français, semble-t-il, ignorent le compromis. Chacun, ici, camperait sur ses positions.
L’analyse s’affine, avec sous-titre plus existentiel : « The big question is why ». Un spécialiste français consulté, Loïc Le Meur, affirme que les Français sont champions du monde de l’ego, et adorent se raconter — alors que les Allemands ou les Scandinaves, petits joueurs de la blogosphère, restent sur leur quant-à-soi.
Ce n’est pas faux. Il y a des blogs qui affichent le narcissisme de leurs auteurs avec une innocence…
Mais il y a une autre explication peut-être, et ce blog-ci m’en donne une clé.

« Bonnet d’âne » (une pure provocation, cette appellation !) est visité par une moyenne de 20 000 personnes par mois (un peu plus en mai-juin, mais encore près de 18 000 en ce 28 juillet — alors que nous sommes en vacances, et que les accès à Internet ne sont pas si aisés). Et ce qui s’y exprime, les avis tranchés des uns, les anecdotes des autres, les noms d’oiseaux parfois, des vannes faciles et d’autres qui le sont moins — tout me donne à penser que ce qui se jette ici, c’est essentiellement ce qui ne se dit pas. Les plaisanteries les plus lourdes le révèlent mieux encore que tout le reste : le blog, c’est le retour du refoulé.
Les enseignants qui fréquentent ce blog, et ils sont un certain nombre, notent souvent qu’ils ont déjà seriné telle ou telle opinion à leurs collègues, maintes et maintes fois… Voire ! Peut-être l’ont-ils dit, mais pas avec cette liberté. Par ailleurs, même s’ils l’ont crié, qui les a entendus ? L’Education Nationale, mise en coupe réglée depuis vingt ans par les maîtres du discours pédagogique, est, bien plus que l’armée, la Grande Muette du XXIe siècle.
Et au-delà de l’Education, qui n’est jamais que la vitrine de notre République malade, c’est tout le politiquement correct qui vole en éclats, ici comme ailleurs. C’est d’ailleurs pour cela que je n’exerce moi-même aucune censure sur ceux qui s’expriment ici — parce que ce qui se révèle dans les lignes anonymes ou non des bloggueurs, c’est l’incapacité, de plus en plus grande, de la France « ordinaire », de l’école « ordinaire », à autoriser des opinions différentes. Encore un peu de liberté d’expression à la sauce pédagogique, et nous sommes mûrs pour le néo-fascisme — celui qui met des barreaux dans la tête.
Le blog est le dernier espace de liberté de cette démocratie qui, sous prétexte de laisser à chacun libre cours à ses opinions, condamne tout le monde à adhérer à un sentiment moyen, étété, stérilisé, dont la passion et les paroxysmes sont exclus.
Salut donc à toutes celles, à tous ceux qui passent, ou qui séjournent. Je salue en elles et en eux mes congénères en liberté. « Attaché ? dit le Loup. Vous ne courez donc point où vous voulez ? »
Les loups en laisse de la fausse démocratie qui nous gère surfent aujourd’hui de blog en blog. Qu’ils hurlent — peut-être alors les entendra-t-on.
JP Brighelli

Pitié pour les filles !

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était.
Il fut un temps qui n’est pas si ancien — disons moins de trente ans — où aucune jeune Musulmane n’arrivait voilée à l’école — ni, d’ailleurs, dans la rue. Ni leurs mères : je me souviens encore de mon étonnement, petit garçon, de ces cheveux teints au henné, dans la cité HLM où nous cohabitions, à Marseille.
D’habitude, le sentiment religieux s’étiole. Ce fut ainsi le cas des immigrés italiens des années 1880-1920. Arrivés en masse du sud de la Botte pour remplacer au pied levé des ouvriers français travaillés par le syndicalisme et les revendications, ils furent stigmatisés — et pourchassés — pour leur refus de la solidarité prolétarienne, qui se fondait dans un catholicisme archaïque, et faisait des patrons les représentants terrestres du Père éternel. Mais leurs enfants prirent le vent, et leurs descendance — j’en suis — regardent désormais avec amusement les rites de l’église apostolique et romaine. Nous sommes allés vers la lumière, et c’est tant mieux…
Ainsi pensais-je, quand à l’automne 1989, trois mois après la promulgation des « lois Jospin » sur l’école, l’élève au centre et patati-patata, une première « affaire de voile », puis une autre, et encore une autre, agitèrent le landernau scolaire. L’enseignant que j’étais se rappelle sa stupeur devant les réactions gênées de certains collègues, et les atermoiements de l’administration. Tolérance ! clamaient les imbéciles. Liberté d’expression ! gueulaient les crétins.
Comment pouvait-on prendre ces ballons d’essai de l’obscurantisme religieux — ce que l’on a appelé le « foulardisme » — pour des manifestations de la liberté ? Un foulard bâillonne bien mieux qu’une poire d’angoisse, parce qu’il se donne à voir : ce n’est plus un individu, c’est toute une communauté qui est sommée ainsi de se plier à une règle inventée par les hommes pour soumettre les femmes. Opium du peuple, nous voilà !
Car la question est bien là. On sait de longue date — et bien avant Engels — que la femme est le prolétaire de l’homme. On sait aussi que, comme les prolétaires, elle s’est révoltée, qu’elle a conquis sa liberté — et ce n’est pas fini —, et qu’elle a revendiqué tous les droits à l’égalité.
À commencer par le droit à l’instruction. Ce ne fut pas si simple, et il ne faut pas avoir de l’école des « hussards noirs » une vue idyllique. Les petites filles ne furent scolarisées que lentement. Mais globalement, au lendemain de Grande Guerre, c’était acquis. La fin des corsets, et l’école publique. Deux victoires. Restait à conquérir le droit aux carrières — ce fut un combat plus long, mais victorieux tout de même. Et dans les années 1960-1970, les femmes reprirent possession de leur ventre…
L’obscurantisme auquel on a donné récemment droit de cité conteste, globalement, ces avancées successives du droit. La jeune fille est rappelée à ses destins prioritaires de vierge et d’épouse. L’épouse est rappelée à sa fonction unique de génitrice. Et des extrémistes à la barbe bien taillée parlent lapidation, sur des chaînes publiques…
Phénomène identitaire, nous dit-on. Mais de quelle identité parle-t-on ? N’aurait-on pas un peu sollicité cette identité factice ? On l’aurait recréée, nous dit-on, à partir d’un mythe moderne, arrivé de l’Iran khomeiniste, nourri d’extrémisme afghan ou algérien, abreuvé d’Intifada…
C’est possible. Mais l’Iran, c’est loin, le GIA est aujourd’hui défunt, des intifadas, il y en a eu quelques autres, avant la dernière, sans qu’elles provoquent une radicalisation des consciences…
Je crois qu’à la source du mythe, il y a la démission de l’Ecole de la République. L’extrémisme religieux — quel qu’il soit, et mon propos n’est pas de stigmatiser telle ou telle religion — s’est infiltré dans des cervelles adolescentes parce qu’on y avait laissé la place.

Comment des jeunes filles que j’avais connues vives, profondément impliquées dans le travail scolaire, parce qu’elles voyaient dans l’Ecole le moyen le plus sûr d’échapper aux contraintes familiales, ont-elles pu se laisser convaincre d’en revenir à la nuit ? Comment des enseignants ont-ils pu accepter, ne serait-ce qu’une fois, que l’obscurantisme frappe à la porte de leurs classes — et le faire entrer ? Comment des pédagogues ont-ils pu penser que la libre expression passait par le bâillon ?
Le rapport de la commission présidée par Jean-Pierre Obin (disponible sur http://lamaisondesenseignants.com/index.php?action=afficher&rub=5&id=1545) pointe du doigt une chronologie récente. Il décrit « la montée en puissance du phénomène religieux dans les quartiers, notamment chez les jeunes » et note que « le développement des signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les écoles et les établissements scolaires ne semble être que la conséquence, ou plutôt la partie scolairement visible d’une dynamique plus vaste, souvent récente, parfois brutale. » Les ghettos constitués dans la périphérie des grandes villes dans les années 1960 ont engendré ces ghettos scolaires rebaptisés ZEP — Zones d’Exclusion Programmée. Les ravages du chômage, dans des milieux socialement fragiles, ont eu aussi une conséquence singulière : la perte de prestige des pères, qui étaient en général de farouches défenseurs de l’école républicaine à laquelle, souvent, eux-mêmes n’avaient pas eu droit. À l’autorité vacillante de ces pères s’est substituée, à la fin des années 1980, celle des « grands frères », sollicités officiellement par une politique à courte vue, qui a cru acheter la paix sociale dans les ghettos au prix de quelques concessions : on a délibérément sacrifié l’autonomie et la liberté des jeunes filles, soudain soumises à la loi inique de grands adolescents en perte de pères et de repères — et, à en croire quelques spécialistes, hantés par l’incertitude sexuelle. « Certains quartiers, dit le rapport Obin, nous ont été décrits, par des chefs d’établissement et des élus, comme « tombés aux mains » des religieux et des associations qu’ils contrôlent. » Jean-Claude Michéa, dans l’Enseignement de l’ignorance, montre fort bien qu’on a laissé s’instaurer ainsi des zones de non-droit, pensant y cantonner la violence.
L’idée a fait long feu. Dans un monde médiatisé, l’image a transporté le modèle obscurantiste hors du ghetto. Les anciens quartiers où l’on avait pensé expérimenter, dans les années 1970, la mixité sociale et l’intégration ont vu peu à peu migrer ou disparaître toutes les associations, tous les particuliers qui ne se pliaient pas à la loi des petits voyous de l’intégrisme.
Que l’on me comprenne bien. Rien ne s’est fait par hasard, et là comme ailleurs, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Jean-Pierre Obin est fort clair. Cette situation « a aussi été le fruit de l’activisme de groupes religieux ou politico-religieux, ainsi que de l’action de certains bailleurs et de certaines municipalités, tous favorables, pour des raisons différentes, à une forme de séparation des populations. Ces politiques se sont également appuyées sur un courant de la sociologie ayant jusqu’à ces dernières années de solides relais chez les travailleurs sociaux, et favorable au « regroupement » des populations précaires. Ce que d’autres sociologues appellent aujourd’hui « l’ethnicisation » de la vie des adolescents, c’est-à-dire leur construction identitaire sur la base d’une origine reconstruite ou idéalisée, et dont nous mesurons parfois les effets destructeurs dans la vie scolaire, ne peut donc être conçu comme un phénomène isolé ou spontané, mais constitue l’un des fruits de ces évolutions, de ces politiques et de cette idéologie. »
Générosité, que de crimes on commet en ton nom !
À la stigmatisation dont certains jeunes se pensaient victimes, et qui est souvent évidente, s’est substituée une identité empruntée, quelques idées simples insérées dans des cervelles vides et avides de vérités élémentaires. L’Ecole avait failli à sa mission d’instruction publique, depuis qu’on lui avait donné la tâche d’éduquer — et il n’est pas vain de remarquer que plus on éduque au lieu d’instruire, moins on y parvient. L’accent mis, au niveau scolaire, sur la « citoyenneté », dernière tarte à la crème à la mode chez les pédagogues qui vivent loin du 9-3 ou de Marseille XIIIème arrondissement (inutile d’en rajouter, n’est-ce pas, sur ceux qui pourtant y habitent et ne veulent pas voir ce qui se trame dans la banlieue de Lille), a engendré plus de résistances à la laïcité et à la démocratie que les prêches des « barbus » rebaptisés « grands frères ».
D’où l’apparence d’un conflit de générations que signale le rapport Obin : « Des jeunes plus pieux et plus radicaux prennent le pouvoir, ou tentent de le prendre, au sein des associations cultuelles, ou encore créent leurs propres associations, bousculant des anciens plus modérés et soupçonnés d’être inféodés aux associations traditionnelles contrôlées par les pouvoirs politiques des pays d’origine. » Et de préciser : « Ces « grands frères » proposent avec succès aux jeunes issus de l’immigration une identité positive et universaliste « musulmane » se substituant aux identités, souvent perçues comme négatives, « immigrée » de leurs parents et « mal intégrée » de leur génération, victimes l’une et l’autre du stigmate raciste. Celui-ci est parfois rebaptisé « islamophobie », arme philosophiquement contestable lorsqu’elle est tournée vers l’enseignement et les professeurs, mais qui a l’avantage, par ailleurs, de pouvoir « souder » la nouvelle « communauté assiégée ». Beaucoup de jeunes découvrent la religion en dehors du milieu familial. « La religion telle qu’ils la vivent ne les rapproche pas de leurs parents, mais les en éloigne », constate dès 1994 Hanifa Chérifi. »

Les jeunes filles, les jeunes femmes, ont les premières fait les frais de ce grand « retour du religieux ».
Le rapport Obin énumère, avec une insistance où l’on sent poindre la fascination pour l’horreur, cette mise sous tutelle morale et physique.

« Partout le contrôle moral et la surveillance des hommes sur les femmes tendent à se renforcer et à prendre des proportions obsessionnelles. Il faut avoir vu ces femmes entièrement couvertes de noir, y compris les mains et les yeux, accompagnées d’un homme, souvent jeune, parfois un pliant à la main pour qu’elles n’aient pas à s’asseoir sur un endroit « impur », que plus personne ne semble remarquer tant elles font partie du paysage, et dont personne ne semble s’offusquer de la condition, pour saisir en un raccourci la formidable régression dont nous sommes les témoins. Encore ces « Belphégor », comme les appellent beaucoup d’acteurs, ne sont-elles pas les plus mal traitées, car il y a toutes ces mères qui ne viennent plus dans les écoles chercher leurs enfants, et qui sont contraintes de déléguer cette tâche à un aîné ou une voisine, car elles sont totalement recluses à leur domicile, parfois depuis des années. Alors que l’on observe de plus en plus souvent des fillettes voilées, les adolescentes font l’objet d’une surveillance rigoureuse, d’ailleurs exercée davantage par les garçons que par les parents. Un frère, même plus jeune, peut être à la fois surveillant et protecteur de ses sœurs. Ne pas avoir de frère peut rendre une jeune fille particulièrement vulnérable. À côté des fréquentations et des comportements, le vêtement est souvent l’objet de prescriptions rigoureuses : comme le maquillage, la jupe et la robe sont interdites, le pantalon est sombre, ample, style « jogging », la tunique doit descendre suffisamment bas pour masquer toute rondeur. Dans telle cité on nous dit que les filles doivent rester le week-end en pyjama afin de ne pouvoir ne serait-ce que sortir au pied de l’immeuble. Dans tel lycée elles enfilent leur manteau avant d’aller au tableau afin de n’éveiller aucune concupiscence. Presque partout la mixité est dénoncée, pourchassée et les lieux mixtes comme les cinémas, les centres sociaux et les équipements sportifs sont interdits. À plusieurs reprises on nous a parlé de la recrudescence des mariages traditionnels, « forcés » ou « arrangés », dès 14 ou 15 ans. Beaucoup de jeunes filles se plaignent de l’ordre moral imposé par les « grands frères », peu osent parler des punitions qui les menacent ou qu’on leur inflige en cas de transgression et qui peuvent revêtir les formes les plus brutales, celles qui émergent parfois à l’occasion d’un fait divers. Les violences à l’encontre des filles ne sont hélas pas nouvelles, ce qui l’est davantage est qu’elles puissent être commises de plus en plus ouvertement au nom de la religion. »

Et qu’elles soient tolérées par un corps enseignant aveugle ou complice. « Les manifestations d’appartenance religieuse, poursuit Jean-Pierre Obin, semblent être, à tous les niveaux du système, la classe, l’établissement, l’académie, l’objet d’une sorte de refoulement, ou de déni généralisé de la part de beaucoup de personnels et de responsables. »
Pourtant, les signes furent nombreux, et limpides. Refus de pratiquer le sport, refus d’assister à des cours (SVT, par exemple) où le « modèle » créationniste est ridiculisé par l’évolutionnisme, refus de dessiner la figure humaine — ou même, dit Jean-Pierre Obin, de tracer des figures géométriques susceptibles de rappeler la croix chrétienne. Obsession de la « pureté », méfiance envers la mixité…
Et quand des chefs d’établissement, à Vaulx-en-Velin ou ailleurs, acceptent de faire entrer dans l’école ces « Belphégors » cachées sous des burkas qui dissimulent complètement la personne ; quand les instructions officielles données — en 2006 — aux correcteurs des examens stipulent que « la loi sur le respect de la laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics ne s’applique pas lors des examens », et que « les interrogateurs ne peuvent refuser d’évaluer un candidat porteur de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse » ; quand des garçons de maternelle refusent de se mettre en rang derrière les petites filles, ces créatures inférieures, forcément inférieures ; quand des cantines, pour éviter les problèmes, ne se fournissent plus qu’en viande hallal ; quand des maris prétendent, comme je l’ai vu, se tenir debout derrière leurs épouses pendant les épreuves, sous prétexte de contrôler leurs regards — alors, on se dit qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume de l’Education.

La laïcité républicaine, telle qu’elle fut définie entre les lois Ferry et Combes, avait pour but de constituer une école en dehors du modèle religieux prédominant. Et, par là même, de donner des armes à une Troisième République encore fragile contre des extrémistes religieux alimentés par Pie X, qui foudroyait la « Gueuse » à grands coups d’encycliques. Le catholicisme fut bientôt cantonné, tout au moins au niveau éducatif, dans quelques régions limitrophes où les écoles religieuses l’emportaient encore sur la « Laïque ». Le mouvement d’expansion des idées de Condorcet semblait irrésistible…
C’était sans compter sur les nouveaux gourous de l’enseignement moderne, la « fin de l’Histoire » importée des USA, le mépris du modèle culturel français, l’élève « au centre du système » avec tous ses particularismes culturels, l’appel au communautarisme, et bientôt la discrimination positive, afin de compenser des inégalités accentuées par une politique forcenée d’« égalité des chances », ce qui dispense toujours de se poser le problème, autrement ardu à résoudre, de l’égalité des droits. C’était sans compter sur une politique aberrante de saupoudrage financier de diverses associations dont la finalité profonde n’était peut-être pas seulement l’aide aux devoirs du soir. C’était négliger le recrutement d’« emplois-jeunes » « au zèle prosélyte notoire », faisant çà et là de l’école le cheval de Troie de l’intégrisme — « pour acheter la paix sociale », dit Jean-Pierre Obin. Succès garanti : on a fait entrer le loup dans la bergerie.
Dans ces circonstances, on comprend mieux les « conseils » gentiment donnés aux enseignants. Ne pas étudier, par exemple, d’œuvre susceptible de faire dresser l’oreille aux nouveaux croyants — et les ignorants font des intégristes de premier choix. Exit Voltaire, cet abominable auteur de Mahomet, exeunt tous les philosophes du XVIIIe siècle. Eteignons les Lumières. Quel professeur de philosophie étudie encore les « preuves » de l’existence de Dieu ? Kant, Hegel et Feuerbach sont passés aux profits et pertes. Jean-Pierre Obin cite, dans le même ordre d’idées, Cyrano de Bergerac (?) et Madame Bovary : nous revoici au temps où le procureur Pinard demandait la tête de Flaubert, ou celle de Baudelaire : désormais, c’est la nôtre qui est sur le billot.

Car les violences physiques exercées sur les jeunes filles ont un pendant moins spectaculaire, mais tout aussi dégradant : la violence exercée sur des jeunes gens des deux sexes par une Education Nationale qui peu à peu renonce à les instruire. Il faut le dire clairement : la « tolérance », dans son expression la plus aboutie, ou la plus abrutie, lorsqu’elle tend à privilégier le « politiquement correct » aux dépens des savoirs, est une arme létale contre l’intelligence. Le « respect » sonne la fin de la liberté. Les émeutes de novembre 2005 n’avaient pas d’autre source : quand des enfants brûlaient des écoles, ils manifestaient leur haine pour des « lieux de vie » qui peu à peu cessent d’être les temples du Savoir et de la discipline.

Que faire ?
D’abord, je voudrais saluer ces associations féminines qui se battent sur le terrain, non sans risque. Et demander à toutes les organisations féminines, ou féministes, de les appuyer sans réserve. On en est loin, parce que des considérations politiciennes retiennent certains partis de s’engager dans la bataille pour la liberté. Si un parti, de gauche ou de droite, hésite à s’engager clairement en faveur de la laïcité stricte, c’est peut-être qu’il a derrière la tête des idées peu avouables. Ou qu’une cinquième colonne a déjà investi ses convictions. Quand je vois les tergiversations officielles devant les manifestations d’intégrisme, ou les précautions oratoires dans l’enseignement du fait religieux, je finis par me demander quels intérêts servent ces bonnes consciences.
Ensuite, il faut impérativement dissoudre le terreau des absolutismes religieux. La sectorisation, par exemple, en favorisant l’émergence des ZEP, l’exclusion programmée d’élèves regroupés par quartiers, livrés de fait aux manœuvres d’intimidation des extrémistes, favorise la ghettoïsation, ce repli cultuel qui se prétend culturel. Nous avons un excellent réseau de transports scolaires. Mettons-le au service de la diversité, afin de restaurer l’unicité culturelle.
Enfin, il faut redonner confiance et courage aux enseignants déstabilisés par des instructions officielles débilitantes. Qu’un professeur d’Histoire, il y a quelques années, ait pu être mis à pied par son Inspecteur d’Académie parce qu’il apprenait, conformément aux programmes, l’histoire de Mahomet à une classe de Cinquième, est proprement stupéfiant — et décourageant. La liberté d’expression a bon dos, quand en son nom on tolère ou que l’on encourage les dérives linguistiques les plus nocives. Et Barbara Lefèvre avait raison de souligner que, du barbarisme à la barbarie, il n’y a souvent qu’un pas.
Je pense souvent à ce qu’a été le calvaire du jeune Ilan Halimi, séquestré des jours durant dans une cave, torturé par des gosses en rupture d’école qui lui hurlaient, dans le jargon de la caillera, des phrases dont il ignorait le sens, tant la langue de la banlieue est retournée à la friche. On sait que « sale feuj ! » est devenu une injure courante — et c’est ce courant-là qui ne passe pas, pour moi ! La violence commence dans les mots, elle se continue dans les contraintes du corps, elle se perpétue dans le laisser-faire des uns et le repli identitaire des autres. L’un des grands mérites du rapport Obin est de faire la lumière sur cette violence-là, avant qu’elle ne dégénère et ne se généralise. Nous sommes aux portes de l’émeute, et nous l’avons bien cherché.

En 1783, un libertin notoire qui appartenait à la Franc-maçonnerie et serait bientôt membre du Club des Jacobins écrivait : « Ô femmes ! approchez et venez m’entendre… Venez apprendre comment, nées compagnes de l’homme, vous êtes devenues son esclave ; comment, tombées dans cet état abject, vous êtes parvenues à vous y plaire, à le regarder comme votre état naturel ; comment enfin, dégradées de plus en plus par une longue habitude de l’esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants mais commodes aux vertus plus pénibles d’un être libre et responsable. » Deux cent trente ans plus tard, nous en sommes revenus au même point — et l’on voudrait nous faire croire que les jeunes filles qui caracolaient jadis si volontiers en tête de classe se sont voilées volontairement ? Et l’on voudrait nous faire accepter, au nom de je ne sais quelle tolérance dévoyée, que les écoles de la République cautionnent ce nouvel esclavagisme ? « Apprenez qu’on ne sort de l’esclavage que par une grande révolution », continuait Laclos — c’était donc lui — dans son discours.
Entre l’émeute et la révolution, l’une mortifère, et l’autre improbable, il est une voie étroite, malcommode et exigeante — la seule réaliste — qu’on appelle la laïcité. Il est temps de l’emprunter — et de ne pas la rendre.

Jean-Paul Brighelli

Cette note sera, sous une forme légèrement différente, dans l’édition du rapport Obin, à paraître aux Editions Max Milo en août prochain. Et elle constituera le cœur d’un chapitre de l’Ecole des barbares, à paraître aux Editions Gawsewitch prochainement.

Le nœud du problème

Le dimanche 21 mai, dans le cadre de la « Comédie du Livre » de Montpellier (la foire / salon qui se déroule chaque année sur la Place de la Comédie, bien connue pour ses Grâces…), j’ai été invité par la librairie Sauramps et les organisateurs à débattre de l’école avec François Dubet. Ce sociologue fort connu a publié ces dernières années divers livres parfois complaisants, parfois provocants, sur le système scolaire tel qu’il s’est réorganisé depuis une vingtaine d’années. Voir en particulier l’Hypocrisie scolaire, avec Marie Duru-Bellat (à qui l’on doit récemment l’Inflation scolaire, où elle analyse finement la débâcle organisée des universités — et de l’embauche — via le prisme de ces diplômes distribués au petit bonheur la malchance).
Le dernier livre de Dubet consacré à l’Education est l’Ecole des chances / « Qu’est-ce qu’une école juste ? » (la République des Idées, Seuil, 2004), où il explore avec une vraie acuité, quelles que soient les conclusions que l’on peut tirer de ses constats, les promesses et les impasses de « l’égalité des chances » — une expression mensongère s’il en est : et sur ce point au moins lui et moi coïncidons.
Le débat s’est, comme on dit, bien passé : dix minutes d’intimidations réciproques, le temps de tâter l’adversaire, puis un vrai dialogue s’est établi. Mais ces manifestations finissent toujours trop vite — parce qu’il y a toujours un train à prendre, un débat qui suit et qui cogne à la porte, des questions dans le public… Nous arrivions à la fin au nœud du problème…
- L’école est le modèle en réduction… commença-t-il…
- Le modèle exacerbé, suggérai-je…
- de la société actuelle, et elle en reproduit — parfois précède — les tendances lourdes. Et ce qui se dégage des débats actuels — en revenir aux savoirs purs et durs, au modèle unique pour tous les petits Français, de quelque origine qu’ils soient, ou aller vers des pratiques diversifiées, plus individualisées, qui tiendraient compte des différences de cultures, de religions, de comportements…, c’est l’esquisse de la société française, tentée par ses valeurs traditionnelles, qui ont fait leur preuve, et la preuve de leurs limites, ou par des valeurs à inventer, dont les pédagogies dites nouvelles et les discours lénifiants des politiques ne donnent pour l’instant qu’une image déformée et assez peu tentante.
« Bref, conclut-il, il va falloir choisir entre plus de république ou plus de démocratie. »

Le problème est particulièrement bien posé — au sens pur du mot problème : les deux solutions s’excluent l’une l’autre.
Si je glose un instant sur les deux termes de la problématique — démocratie ou république —, je vois d’un côté la prédominance de l’individu, qui risque d’être la « prédominance du crétin », comme disaient Fruttero et Lucentini, mais qui offre à chacun la chance, et le risque, d’aller au bout de sa liberté — quitte à sombrer, tous ensemble, dans un cloaque d’avis contraires, de velléités intempestives, de communautarismes émiettés, et, à terme, de tentations hégémoniques ; et de l’autre, un modèle limité dans ses ambitions, mais certainement efficace — au moins pour ceux qui ont l’opportunité d’user de la méritocratie républicaine au mieux de leurs capacités et de leurs intérêts.
Contrairement à ce que l’on peut penser quand on est demi-habile, il n’y a pas de compatibilité possible. La République a mis longtemps à émerger, du magma de quatre révolutions, de 1789 à 1871. Quand Ferry (Jules !) donne aux hussards noirs la mission de contrecarrer l’enseignement doctrinal de l’Eglise, la « Gueuse », comme disaient les royalistes, n’est pas bien certaine de survivre. Elle a eu besoin de l’affaire Dreyfus pour être sûre de son bon droit. La loi de 1905 précède à peine la réhabilitation du capitaine.
C’est dire que la République, forgée dans l’adversité, survivante de deux guerres mondiales, a le cuir et les manières rudes. Elle trie volontiers. Elle fait peu de cadeau. Mais elle a mis en place un ascenseur social qui a longtemps fonctionné — à son bénéfice, et aux bénéfices des élites telles qu’elle les définissait.
Quant à la démocratie… Autant de démocraties que de peuples. La démocratie athénienne, c’est l’affaire des hommes libres — ni les femmes, ni les esclaves. Pas 10% de la population de l’Attique. La démocratie à l’américaine, c’est la liberté assurée, assumée, assénée, des trusts qui se partagent la Maison-Blanche, par candidats interposés. La démocratie à la française, c’est de plus en plus l’affaire de groupes de pression, de factions, de sectes.
La République n’est pas la démocratie. La démocratie me paraît être une utopie — comme l’anarchisme. Un point de fuite de l’Idée, quand on regarde un horizon qui recule sans cesse. Et, au pire, la démocratie est un prétexte.
La République, elle, est inscrite dans le réel. Elle travaille dans le pragmatisme.
Une pédagogie démocratique travaille sur l’impossible rêve — et peut-être faut-il des utopies, comme ligne de fuite— ce qui l’amène souvent, par définition, à haïr tout savoir déjà inscrit. Une pédagogie républicaine travaille à former effectivement les citoyens d’aujourd’hui, avec les savoirs d’aujourd’hui et de toujours. Le conflit entre les Pédagogues et leurs adversaires, entre Education et Instruction, est là tout entier.
Car ce que je dis de l’école est vrai du pays dans son ensemble, et des partis politiques qui prétendent le diriger. Les républicains ne s’embarrassent guère d’idéologie — la République est née de pragmatismes croisés. Les démocrates, ou prétendus tels, vivent dans la contrainte idéologique qui les corsète.
D’où il ressort que les appels actuels à la démocratie, au respect des différences, aux cultures « autres », etc. ont pour effet (ou pour fonction ?) de miner la République.
Parce qu’en définitive, c’est du côté de la république que, paradoxalement, s’élaborent les vrais espaces de liberté — même s’il s’agit d’une liberté bornée par l’idée républicaine. Et du côté des démocrates, ces ambitieux de la liberté totale, particularismes et totalitarismes se combinent pour mettre à mal la république — et la liberté.
Aucun paradoxe dans mon propos. On le voit bien aujourd’hui avec la doctrine (je ne vois pas d’autre mot) de l’égalité des chances. Si elle est simple rééquilibrage des moyens, à la bonne heure. Mais quand elle se mue en croyance, quand elle devient égalitarisme, c’est une machine à fabriquer des inégalités. Au bout de la tolérance, l’intolérance.
En fait, le débat n’est pas entre le plus de démocratie ou le plus de république. L’excès de démocratie est très exactement ce que l’on appelle le fascisme. Et nous y allons tout droit. Simplement, il ne s’exercera pas au nom d’un Duce quelconque, mais au nom des intérêts partisans de tel groupe, ou sous-groupe, qui fera valoir ses « droits » en asservissant les droits des autres.
Et l’école dans tout ça ? Elle doit choisir entre l’apprentissage d’un modèle, ce qu’elle a longtemps su faire, et un éclatement entre des « différences » qui visent toutes à prendre le pouvoir. Alors, soyons clairs, et refusons l’entrée dans l’école de tout ce qui concerne la sphère privée, du choix religieux aux pratiques sexuelles. Après tout, quel besoin aurions-nous d’exhiber nos comportements d’alcôve en public ? il en est de même des pratiques religieuses. Un enseignant n’a pas besoin de savoir si l’élève en face de lui est musulman, catholique ou fétichiste. Et il n’a pas à en tenir compte, lorsqu’il enseigne le dessin, la musique, le sport, la littérature, les sciences naturelles — toutes les disciplines qui sont actuellement contaminées par cette prétention à la démocratie intégrale qu’on appelle l’intégrisme, et que défendent ceux qui ont fait du slogan « l’élève au centre du système » le cheval de Troie de leurs ambitions totalitaires.