Violences

Je vais tenter, un court instant, d’être d’accord avec les plus bêtes des pédagogues (1) : les affaires montées en épingle par les médias, à Fenouillet ou ailleurs, pour graves qu’elles soient, ne sont que des paroxysmes. La violence au quotidien ne se résout pas en coups de couteau, mais bien en « incivilités » (le terme à la mode pour dire qu’une prof s’est fait traiter de grosse taspé), en indiscipline permanente, en éclats de voix, en jemenfoutisme général. Ajoutez à cela les bousculades dans les couloirs, les toilettes défoncées, et les devoirs non rendus, ou recopiés à la va-vite sur Internet — l’acquis le plus sensible, avec la maîtrise de grosnichons.com, de tous ces cours d’initiation à l’informatique (merci, les profs de Techno ! C’est Guy Debord qui doit être content dans sa tombe : grâce au Bédeuzi, les collèges et les lycées sont à l’avant-garde de la société du spectacle)). Sans oublier les photos ou les films envoyés par portables, où l’on a pieusement enregistré les pétages de plombs d’enseignants chauffés au rouge et poussés à bout de façon délibérée.

    Etonnez-vous, après cela, que des profs, de plus en plus nombreux, craquent. Voir ma Note sur le livre tout récent de Véronique Bouzou, Ces profs qu’on assassine (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/05/10/profs-au-bord-de-la-crise-de-nerfs.html).

    Il y a encore dix ans, quand on parlait de violence, c’était surtout celle qui s’exerçait sur les élèves — les jeux dangereux, les rackets, et, du point de vue des pédagogues qui entouraient Jospin, Allègre, Royal, Lang et consorts, la violence de l’institution elle-même, la violence de la « reproduction » où des enseignants mal formés aux sciences de l’éducation transmettaient verticalement à des « héritiers » des connaissances et des savoirs disciplinaires — quelle horreur… À enseignement frontal, coup de boule — c’est logique…

    La violence a changé de camp, l’école a changé d’âme. Désormais, un gosse de 13 ans se croit autorisé à ramener de chez lui un couteau de cuisine pour tenter de tuer la prof qui l’avait puni.

    Que faire, comme disait Vladimir Oulianov ?

    Jeudi 21 mai, dans son discours d’ouverture du 90ème congrès de la PEEP, Xavier Darcos a proposé de créer une « force mobile d’agents » intervenant en milieu scolaire « sur des missions de prévention et de contrôle » de la violence. Pas des flics, mais « des personnes formées et assermentées, placées auprès des recteurs, susceptibles de se rendre dans les établissements rapidement, pouvant constater des délits, confisquer des armes, opérer des fouilles si nécessaire ». Un Groupe d’Intervention de l’Education Nationale. Il a également évoqué le cas des parents qui ont « démissionné » face à leurs enfants, « qu’il faut rappeler à leur devoir de parent en leur infligeant, si nécessaire, des sanctions financières concrètes, rapides et proportionnées à la faute ». Il a par ailleurs annoncé que le sujet des « jeux dangereux » dans les cours de récréation serait « parmi les priorités » de l’action de son ministère et « explicitement cité dans la prochaine circulaire de rentrée scolaire ».

    Et d’annoncer une réunion avec les chefs d’établissement pour évoquer cette question — mise en place éventuelle de portiques de détection, comme aux Etats-Unis (où il semble bien que ça ait assaini considérablement le climat des écoles newyorkaises), et détection / confiscation des armes — non seulement les armes blanches, mais aussi les « armes par destination ».
    Tiens, si on reparlait de ma proposition d’interdire les portables ? Voir Fin de récré
… De nombreux établissements ont adopté cette mesure, qui fit d’abord crier les parents (« Comment ? Je ne vais pas pouvoir joindre Monchéri Moncœur à tout moment ? ») et dont la logique tombe aujourd’hui sous le sens.
    D’autant que protéger les enfants, quelques heures par jour, contre les émissions d’ondes ne peut pas leur faire de mal…

 

    Pour parler sérieusement…

    Ce n’est pas en proposant aux enseignants, comme l’IUFM de Bordeaux, un stage sur les « gestion des comportements violents », ni en faisant du yoga comme Sébastien Clerc, le dernier gourou à droite en sortant de l’ascenseur, que l’on résoudra un problème global. Les enseignants n’ont pas besoin de thérapie collective — parce qu’en l’état, ils sont les premières victimes.

    Mais pas les seules. Les cibles préférées, outre les profs (et, de plus en plus, les instits — la déviance commence jeune, ces temps-ci), ce sont les « bons » élèves, bouffons, fayots et autres binoclards du premier rang. Particulièrement entre garçons : le Savoir est la cible première, dans un système où — faut-il le rappeler — toutes les cultures se valent et tous les langages sont licites. Reste cancre, persiste dans la barbarie, and then, you’ll be a man, my son…

    Non : ce qu’il faut dans un premier temps promouvoir (Monsieur le ministre, cela, c’est de votre ressort), c’est un front uni des enseignants et de l’administration — et, en bout de chaîne, des parents. Quand un enseignant est insulté, menacé, vilipendé, il ne devrait pas être possible que l’administration réclame une inspection-sanction de cet incapable qui ne sait pas tenir sa classe (ça se voit tous les jours), ou réplique à l’enseignant qui menace de porter plainte : « Ben, si vous vous émouvez pour si peu, comment allez-vous faire, dans les années à venir ? » (authentique !). Un élève agressif, un élève fainéant, un élève menaçant n’a pas de pitié à attendre d’un système qui joue, ces jours-ci, sa survie.

    Comme il ne devrait pas être possible à un recteur de casser une décision d’un conseil de discipline sous prétexte qu’un vice de procédure s’est glissé dans la décision d’exclusion d’une élève qui falsifiait ses notes et reproduisait la signature du chef d’établissement sur son livret scolaire. Parce qu’une telle décision s’apparente à un travail de sape de l’institution — et, parallèlement, des bonnes intentions du ministre.
Et l’élève de plastronner devant ses camarades…

    Nous devons, nous enseignants, pouvoir compter sur la solidarité entière des CPE, qui jouent trop souvent les psychologues maternantes… Et sur le soutien total des Principaux de collège et des proviseurs de lycées, qui trop souvent pensent à ne pas faire de vagues, surtout pas de vagues, avant de décrocher un poste moins exposé et plus glorieux.

    Et, last but not least, sur l’appui de nos collègues. J’ai vu trop souvent des enseignants tacler sévèrement d’autres enseignants, à grands coups de « moi, je n’ai pas de problème » et de « qu’est-ce que tu lui as fait pour qu’il soit comme ça ? ».

 

    Mais bien sûr, la vraie réponse est avant tout pédagogique. Elle ne réside pas dans l’installation de portiques de détection de métaux (ponctuels), dans le recrutement à marche forcée de nouveaux pions (des grands frères ?), comme le réclament certains syndicats qui n’ont que « moyens » dans leur vocabulaire, ni dans la fouille au corps des 2800 élèves de tel ou tel lycée (« Aujourd’hui, fouille complète,les cours commenceront à… 14 heures…). Non : il faut redonner du sens à ce que nous faisons à l’école, en recommençant à enseigner, enseigner, enseigner — sans répit, et sans concessions. Transmettre — des notions, des faits, des valeurs. Une culture. La vraie éducation civique, elle est là — pas dans cette heure aléatoire où l’on apprend le fonctionnement des Conseils régionaux et où l’on exalte, en vain, la tolérance.

    Mes activités éditoriales me valent de lire des manuscrits de toutes farines. J’ai cependant lu il y a peu Le livre définitif sur l’autopsie du Mammouth, dont j’espère qu’un éditeur avisé le publiera à la rentrée prochaine. Sur la question de la violence, l’auteur fait dix propositions que je lui emprunte sans en changer une ligne — qu’elle en soit ici même remerciée. À vous de me dire si vous pensez qu’un ministre pourrait utilement s’en inspirer…

       Appliquer une politique de « tolérance zéro » vis-à-vis des comportements perturbateurs ou violents, par le strict respect de règlements intérieurs unifiés à l’échelle nationale. Aucun acte de violence ne doit rester sans réponse de l’Institution.

 

       Renforcer la coopération entre agents des ministères et des collectivités locales concernées par les agissements délictueux des mineurs (Police, Armée, Justice, Ville).

 

       Renforcer la présence des adultes dans les établissements, lesquels doivent être correctement formés pour tenir effectivement ce rôle.

 

       Réaffirmer qu’un établissement scolaire n’est pas une démocratie, mais un lieu d’apprentissage de la démocratie, à travers la transmission d’un savoir, et non par l’exercice d’une pseudo citoyenneté interne. La parole d’un élève ne doit pas avoir le même poids que celle d’un adulte.

 

       Mise en place d’un soutien effectif de l’Institution envers ses personnels agressés. Les chefs d’établissement se refusant à appliquer les textes en vigueur, ne signalant pas les faits délictueux ou refusant de s’associer à la plainte des victimes doivent être sanctionnés.

 

       Abroger les « circulaires scélérates », qui minent l’autorité des professeurs. Renforcer en particulier le poids des enseignants dans les instances de sanction, conseils de discipline en particulier, afin que leur autorité puisse effectivement s’exercer. Les parents et représentants des élèves ne doivent y avoir qu’un rôle consultatif. Possibilité d’appliquer légalement des sanctions éducatives significatives : travaux d’intérêt général en particulier.

 

       Responsabiliser les parents, y compris financièrement.

 

       Protéger les victimes d’actes de violences ou de harcèlement, élèves comme personnels des établissements, par l’application de mesures conservatoires.

 

       Prendre en charge spécifiquement les élèves gravement perturbateurs ou violents, par le développement de structures « relais ».

 

       Apporter une réponse proprement « pédagogique », dans la mesure où les actes de violence recensés dans les établissements du second degré sont pour une grande part liés, hormis tous autres problèmes sociaux, aux difficultés scolaires et aux frustrations liées aux échecs successifs de certains élèves. Faire donc en sorte que tous les élèves arrivant en 6° maîtrisent les « fondamentaux », sans lesquels il leur est impossible de suivre une scolarité secondaire dans de bonnes conditions. Et revoir les procédures d’orientation de façon à permettre à chacun d’atteindre son niveau d’excellence dans son domaine de prédilection, selon son travail et ses capacités.


 

Jean-Paul Brighelli

(1) Eric Debarbieux, par exemple, dont les ouvrages, les interviews ou les initiatives tournent toutes dans le même sens : la vraie violence s’exerce sur els élèves, les parents ne sont pas assez présents dans l’école, et la France devrait prendre exemple sur le Burkina Faso, Djibouti, le Chili ou les favelas de Rio. Si ! Et si quelqu’un hausse les épaules, parce qu’il ne peut croire à tant d’incohérence, qu’il jette donc un coup d’œil sur les déclarations de ce chantre du travail d’équipe http://www.cafepedagogique.net/lemensuel/larecherche/Pages/2006/analyses_71_ViolencescolaireJesuispessimistenousditEricDebarbieux.aspx ; http://ecolesdifferentes.free.fr/VIOLSCOLDEMAGODEBARBIEUX.htm ; http://www.vousnousils.fr/page.php?P=data/ca_vous_parle/l_invite/&key=itm_20060120_100115_eric_debarbieux_violence_a_lecol.txt.

 

 

 

 

 

Eloge de La Fontaine

La fille d’une internaute di qualità, comme dit le Barbier, vient d’avoir, en Troisième, le sujet de Rédaction suivant — à faire à la maison :

    « Un élève de sixième vient d’être puni parce qu’il a transgressé une règle du collège. Il ne comprend pas la sanction qu’on vient de lui infliger. Au cours d’un dialogue avec lui, vous lui expliquez le rôle et l’intérêt de la sanction dans l’éducation de l’individu. »

    Ledit sujet est escorté de « consignes » qui encadrent très strictement la rédaction :

    – Vous devrez préciser de quelle transgression il s’agit et quelle est la sanction infligée.

    – Vous intégrerez le dialogue dans un passage narratif (qui ne doit constituer qu’une petite partie de votre travail).



    – Le dialogue devra être argumentatif : vous pourrez l’illustrer d’exemples et vous référer au règlement intérieur du collège.



    – Il sera tenu compte dans l’évaluation de la correction de la langue et de l’orthographe.(1) 

    Qu’en penser ?

    D’abord, que l’on voit là la dérive majeure de l’enseignement du Français, en Lycée et dans cette propédeutique au lycée qu’est la Troisième : vouloir à toute force que la littérature soit prioritairement argumentative. Un cran de plus, et elle transportera un (ou plusieurs) « messages », ce qu’elle se garde bien de faire — il y a des postiers pour ça.

    Cela procède d’une méconnaissance inouïe de ce qu’est la littérature, et de ce que peuvent être les soucis d’un écrivain. Je ne crois pas qu’aucun auteur sérieux se soit un jour assis à sa table en se disant : « Tiens, je vais construire une argumentation ». Il a d’autres soucis en tête — par exemple, poser le mot adéquat au bon endroit, mettre ou retirer un coordonnant, ciseler l’euphonie, — ou, tout bonnement, raconter une histoire qui soit « propre à faire de l’effet », comme dit Laclos.

    Mais depuis les programmes Viala (1999-2000) et les délires du « tout se vaut » en littérature et ailleurs, on ne traite plus les textes que comme des sacs à messages. L’idéal, désormais, c’est le « J’accuse » de Zola. Et au lieu d’apprendre aux élèves comment on écrit, comment un adjectif placé à droite ou à gauche d’un substantif fait porter ou non l’accent sur la subjectivité, comment une virgule permet de se suspendre la phrase et de surprendre le lecteur, on les somme d’apprécier l’Argumentation — majuscule, s’il vous plaît ! — et de la reproduire.

    Rien d’étonnant : nous sommes depuis une trentaine d’années sous la tyrannie du « tout-communicant ». Avec une conception de la « communication » aussi erronée que fatale — comme si le souci de celui qui parle était de faire passer des idées à un auditeur de bonne foi (en est-il ?), et non d’avoir barre sur lui.

    Ce qui m’amène à La Fontaine.

    C’était en 1997, et j’interrogeais pour l’EAF dans un lycée d’Evry. Dans sa liste, un élève avait le Corbeau et le Renard. J’adore cette fable — elle dit sur la communication tout ce qu’il faut en savoir : manipulation, maîtrise, effacement apparent de l’ego (pas un seul Je » dans le discours du Renard) et du sujet (il n’est pas question du tout de fromage dans les propos du goupil), effet garanti de feed back (c’est drôle, de « nourrir en retour » quand il s’agit de fromage), allusion à ces gens de justice (vêtus de noir) qui se voulaient nobles (Monsieur « du » corbeau), critique de la Cour et peut-être même du Roi, auquel on arrache ce que très justement nous appelons aujourd’hui des « fromages », et qui s’appelait à l’époque gratifications et charges…

    Mais l’élève que j’interrogeais était bien mal formé pour m’expliquer cela. Du coup, j’ai collé la même question à ses petits camarades — j’ai dû, en une semaine d’oraux, entendre quinze fois les mêmes affirmations superficielles sur La Fontaine.

    Je préfère ne pas dire ici ce que j’ai pensé de l’enseignant qui leur avait débité ces fadaises.

    L’autre fable porteuse d’« argumentation », c’est bien entendu le Loup et l’Agneau. Un site fort prisé des enseignants en propose même une « explication » parfaitement foireuse, mais qui illustre bien les dérives du Français aujourd’hui (2) : on voit paraît-il à l’œuvre dans cette fable lumineusement obscure « le ferment de tous les génocides », et, in fine, la promotion de la Raison qui seule a le  « pouvoir de distinguer le vrai du faux », et « permettra de délivrer les violents de cette perversion, de les rendre inoffensifs en les mettant à nu et de débarrasser la foule de cette naïveté qui lui fait emboîter le pas au discours dogmatique. » Tout est dit, rien n’est dit. De ce que la fable pourrait contenir d’allusions au procès de Fouquet, nous ne saurons rien. De ce que le fabuliste, disciple des « Anciens » mais résolument « moderne », fait d’Esope et de Phèdre, ses devanciers (ou même d’un épisode du Page disgracié de Tristan l’Hermite, que La Fontaine ne pouvait pas ne pas avoir lu), rien non plus. De ce que l’ancien étudiant en Droit a retenu du vocabulaire et des formes de la Justice, pas davantage — alors même que le dernier mot, « procès », invite à une relecture juridique de l’ensemble. Et de l’art incroyable (« pas un mot de trop », « un objet parfait », disait Gide) qui anime un dialogue qui n’en est pas un (encore un exemple de communication malheureuse — mais terriblement efficace — et de manipulation des discours), encore moins.

    Penser que la fable est une plaidoirie contre l’injustice, c’est passer à côté de tout ce qui fait l’intérêt (et la violence) de La Fontaine, qui est très loin d’être un amuseur d’enfants : le plaideur, en l’occurrence, c’est l’agneau — et il perd. La Justice est réellement pour La Fontaine le droit du plus fort (voir en parallèle les Animaux malades de la peste, entre autres fables consacrées au sujet), et le souverain qui en est le garant est le tout premier à dévorer ses sujets. Napoléon à Sainte-Hélène, par l’un de ces retours sur soi si fréquents chez les despotes détrônés, pensait que « le Loup eût dû s’étrangler en mangeant l’Agneau » — justice immanente soudain revendiquée par quelqu’un qui se plaignait du lion britannique, mais qui avait su, en son temps, apprendre à vivre au duc d’Enghien — façon de parler…

    Et je passe sur les dérives pédagogistes (3) auxquelles l’interprétation de cette fable peut donner cours (4)…

 

    Revenons à nos moutons — si je puis dire…

    Je voudrais suggérer à notre élève de Troisième une rédaction qui décevra peut-être son professeur, mais dont La Fontaine aurait su, j’en suis sûr, tirer une morale intéressante (et profitons-en pour rappeler que la plupart des Fables concluent à l’absence de Morale — ou à son caractère parfaitement fictif).

    Une élève (bien réelle, celle-là) avait falsifié ses notes, son bulletin, son livret scolaire, et pour couronner le tout, avait imité la signature du proviseur. Conseil de discipline, exclusion. Mais l’élève a les moyens, et embauche l’un de ces ténors du barreau, à chevelure bouffante, qui adore plaider la cause de l’opprimé, afin de mieux se mettre en valeur. Que croyez-vous qu’il arriva ? Le Recteur a courageusement cassé la décision du conseil de classe, argumentant (nous y revoilà !) qu’elle s’appuyait sur deux faits différents (falsification et faux en écriture) et qu’il fallait rejuger. Ce qu’aux Etats-Unis, grand royaume de la chicane, on appelle une « technicality », et qui permet régulièrement de remettre en liberté des criminels bien conseillés.
    Et l’élève, qui hurle à la discrimination négative, est toujours en classe, où elle plastronne…

    Je voudrais bien savoir comment on racontera cela à l’élève de Sixième auquel on est censé faire la morale. Et quelle conclusion il en tirera. En tout état de cause, je rappelle donc qu’un dialogue tend naturellement à être un monologue que l’on feint d’agrémenter de relances fausses (« Ah ? Ah bon… Vous m’en direz tant… »), afin de cacher la réalité du discours, qui est la conquête du pouvoir — que d’aucuns appellent fromage.

    Aux dernières nouvelles, il n’est pas permis de poignarder sa prof — encore qu’il ne manque pas de bonnes âmes pour s’indigner que l’on colle en centre de détention un gosse de 13 ans. Mais pour le reste…

Jean-Paul Brighelli


(1) Un familier de ce blog a prodigué à la malheureuse enfant (que cela n’a guère dû aider, j’en conviens) quelques conseils de bon sens :

1- se limiter à une réponse brève ;
2- Ne pas argumenter ;
3 – Ne faire aucune référence au règlement intérieur.

Par exemple écrire (en bon français et sans faute) :
 »Vous êtes payée pour nous apprendre l’orthographe, la grammaire, la littérature et la rédaction. De ce point de vue, le sujet que vous nous infligez est inopérant. Je traiterai tous les sujets que vous voudrez dès lors qu’ils ne seront plus une offense à la dignité et à l’intelligence du professeur que vous êtes et à celle de l’élève que je suis. » Ma foi, je suis assez d’accord.

(2) http://www.philagora.net/auteurs/fontain1.htm

(3) Mon correcteur orthographique persiste à refuser ce mot, et le souligne obstinément en rouge. Je ne peux lui donner tort…

(4) « Il y a 3 ou 4 ans, dans une revue pédagogique, raconte un internaute non dépourvu d’ironie, j’avais lu un compte-rendu de cours. Le professeur faisait le bilan de la fable et instaurait un débat (bonne idée, le débat, hein ?). Assez vite, les élèves faisaient le rapprochement avec l’Irak, et Bush. Le débat dérapa. Et la prof colla une interro à la classe.
Conclusion de l’auteur : c’était bien la prof, le loup, car elle imposait silence par la force à ses agneaux. Son enseignement était en contradiction avec ses actes. Comment voulez-vous que les élèves aient confiance en l’adulte et puissent devenir des citoyens ? (On connaît la chanson : les enfants sont mauvais parce qu’ils prennent exemple sur leur prof).
Suivait une analyse linguistique des « choix énonciatifs » du professeur (types de phrase, mode, pronoms) qui montrait que de surcroît, pendant toute l’étude de la fable, elle n’avait pas permis à la parole de l’élève d’émerger.
Je repense à cet article en frissonnant car je sais qu’il existe encore dans l’ E.N. des types qui pourraient vous descendre à cause de vos « choix énonciatifs ». »

 

 

Profs au bord de la crise de nerfs

    Je ne sais pas si, comme le disait Camus, le suicide est « le seul problème philosophique vraiment sérieux », mais il est certainement, au moins depuis Durkheim, un problème sociologique de premier plan.

    Dans Ces profs qu’on assassine, Véronique Bouzou, enseignante elle-même, analyse ce qui, dans cette profession malmenée par les médias, vilipendée par les beaufs, peu estimée par les gouvernements successifs, peut pousser tant de gens au suicide — ou, tout au moins, à la dépression. Et, en même temps, au déni de leur mal-être. Car, comme elle le souligne dès les premières lignes, « bon nombre d’enseignants répriment leur malaise et refoulent leurs difficultés professionnelles de peur de passer pour des incompétents ou des pleurnichards. »

    « En quoi, continue-t-elle, le métier d’enseignant est-il donc susceptible d’engendrer stress et névroses en tous genres ? Cette profession, plus qu’aucune autre, constitue-t-elle un vecteur de risques capable d’engendrer des maladies mentales et des troubles du comportement, et quelles formes la dépression prend-elle concrètement sur les enseignants ? Le danger tend-il à s’aggraver ces dernières décennies ou bien est-il tout simplement inhérent aux risques du métier ? »

    Poser les bonnes questions, c’est déjà, en un sens, y répondre. Comme disait Elsa Triolet, citée par l’auteur (pas de féminin, s’il vous plaît !), « il n’y a pas de suicides, il n’y a que des meurtres. »

 

    Les enseignants sont les seuls — avec les flics — à disposer, depuis 1959, d’une clinique psychiatrique (l’Institut Marcel Rivière, appelée ordinairement dans la communauté éducative « la Verrière »). Les instituteurs qui ont créé la MGEN ont remarqué assez vite qu’après la tuberculose, la seconde pathologie des enseignants est la maladie mentale.

    Au passage, il est étrange de constater que «  la plus grande entreprise nationale peut perdurer sans médecine du travail… » La dépression est diagnostiquée à l’extérieur de l’Education Nationale — tout comme, apprenons-nous très vite, les suicides d’enseignants ne sont pas répertoriés par le ministère, puisque la Vulgate de la rue de Grenelle stipule qu’ils ne sont jamais, mais alors jamais, le fruit d’un environnement de travail détestable… On ne se pend jamais que pour des raisons intimes, c’est bien connu. Et apparemment, la vie professionnelle n’a rien de personnel…

    Ainsi parlent les recteurs. On se suicide parce qu’on divorce, ou parce qu’on ne divorce pas, parce qu’on est malade, parce que c’est l’automne, parce qu’un ami vous a répondu un peu durement au téléphone, mais jamais, au grand jamais, parce qu’on vous insulte en classe, qu’on vous y lance des boulettes de papier dans le dos, qu’on vous y poignarde, qu’on vous y accuse de mauvais traitements sur la personne sacrée de Monchéri / Moncœur / Moncanard.

    Ni, bien entendu, parce que tout le monde s’en fout.

    La Verrière… C’est donc dans ce nid de coucous, où les patients souffrent, selon le docteur Lemurzeaux, « de différentes sortes de dépressions et , à un moindre degré, de décompensation névrotique, psychotique, ou de troubles de conduites en la forme d’addictions », que Véronique Bouzou a commencé son enquête. C’est là qu’elle a rencontré, parmi tant d’autres, cette collègue de maths qui a craqué parce que ses élèves, tous venus de quartiers huppés, avaient plus d’argent de poche qu’elle de salaire. C’est là qu’elle a croisé cet ancien enseignant soliloquant, gesticulant devant un auditoire imaginaire — « en train de faire le cours idéal qu’il n’avait jamais pu réaliser »… Ce n’est pas anecdotique : un ancien patient de la Verrière l’a quitté pour mettre fin à ses jours. « C’était un perfectionniste », soupire la responsable.

    Curieux métier où trop de conscience professionnelle tue…

    Nous savons tous qu’enseigner est un art de la représentation. Rien d’étonnant donc à ce que la Verrière dispose d’un théâtre — je regrette simplement que ce ne soient pas les « fous » qui s’y produisent : dans les années 1805, Sade, enfermé à jamais à Charenton, avait eu la possibilité d’écrire des pièces et de les faire jouer par ses co-internés, pour leur plus grand bénéfice (1). Que pourraient représenter des profs fous ? le médecin-chef énumère les griefs de ses patients. « Le climat de tension et de stress… Le manque de reconnaissance de leur travail… Le manque de soutien à la fois de leurs pairs et de leur hiérarchie… Et des incivilités répétées… »

     Comme c’est curieux, comme c’est étrange, et quelle coïncidence…

     Reste — et c’est l’essentiel du livre — à comprendre ce qui tue, ou ce qui abîme, dans l’Ecole d’aujourd’hui. « Les profs, analyse Véronique Bouzou, vont de désillusion en désillusion en constatant que l’image « noble » qu’ils se faisaient de leur métier n’existe pas dans la réalité. Ils ont souvent l’amère impression que leurs élèves n’ont rien appris et que les bons sont délaissés au profit des mauvais qui monopolisent toute leur attention. Ce sentiment d’injustice les ronge de l’intérieur. Un vrai coup de poing dans le ventre que de constater la ruine du système éducatif » — ce système même qui les a formés, eux, ex-bons élèves qu’ils furent, pour la plupart. Collège unique, que de crimes on commet en ton nom…

    Les premiers troubles, on les constate dans la salle des profs, « antichambre de l’asile psychiatrique ». C’est là, entre deux cours, que les enseignants craquent. C’est là qu’ils tentent de camoufler sous des plaisanteries l’angoisse de retourner en classe. C’est là aussi qu’ils expérimentent, plus qu’en cours peut-être, de grands moments de solitude : il est de mauvais ton d’y exposer ses problèmes, il est rare même d’y demander conseil. Blues journalier, que l’on ne combat pas, comme le prétend Sébastien Clerc, en buvant du thé et en faisant du yoga — emplâtres post-modernes sur des névroses bien réelles.

    Ni en faisant un stage de plus à l’IUFM voisin, où, comme le souligne l’auteur, « les formateurs présentent en modèle [aux néo-profs] des cas irréalisables à mettre en pratique avec leurs élèves et bien évidemment, les professeurs stagiaires sont incapables de copier le modèle énoncé. D’amblée, ils se sentent nuls car ils n’arrivent pas à répondre aux consignes idéales des formateurs. »

    D’autant que bien des « formateurs » n’enseignent en IUFM que pour mieux fuir ces salles de classe où l’on se fissure, jour après jour, avant de craquer…

    Second champ d’investigation de l’auteur : l’Autonome de Solidarité laïque (http://www.autonome-solidarite.fr/), cet organisme de protection judiciaire des enseignants, de plus en plus sollicité aujourd’hui. J’en avais parlé lors de la parution du livre de Marie-Monique Robin, l’Ecole du soupçon (La Découverte, 2007), qui expliquait comment les « décrets Ségolène » et l’étrange obsession pédophilique de la Secrétaire d’Etat des années 2000 avaient entraîné un boom des plaintes injustifiées. Plus de 100 en moyenne annuelle, contre huit à dix auparavant, et toujours le même nombre — deux ou trois — amenant une mise en cause judiciaire : c’est dire les dérives de telles incitations à la délation. Des décrets qui ont poussé au suicide bien des enseignants à la conduite irréprochable (voir http://bernardhanse.canalblog.com/, et plus généralement http://www.autonome-solidarite.fr/?fas-usu=tribune&type=juridique&id=1960).

    Qui porte plainte aujourd’hui contre les enseignants ? Les parents — et pas pour des histoires de mœurs, non : pour des questions de « harcèlement pédagogique » — traduisez : de mauvaises notes.

    C’est que l’Ecole, devenue lieu d’éducation et non plus d’instruction, « garderie bien plus que tremplin », doit répondre à des demandes contradictoires que les enseignants s’épuisent à satisfaire. Du coup, les voici « boucs émissaires de l’échec éducatif » — un échec qui est d’abord celui des parents, mais dont ils se dédouanent assez volontiers sur les profs. Et quand (de plus en plus souvent) les élèves qui passent en conseil de discipline se font assister d’un avocat, comment s’étonner que ces mêmes élèves, deux jours plus tard, paradent en toute impunité devant des enseignants sidérés, excédés, comme les voyous font la nique aux flics qui croyaient les avoir mis à l’ombre ?

    Et de remarquer que « si la machine judiciaire n’hésite pas à se mettre en marche et à tout ébranler sur son passage quand l’enseignant est à peine soupçonné, le déséquilibre inverse se produit lorsque celui-ci endosse le statut de victime. » Combien d’enseignants renoncent à porter plainte, parce qu’ils savent qu’elle n’aboutira pas ? « Pour quelques affaires surmédiatisées, combien d’autres demeurent encore ignorées ? » De même, et pour en revenir à l’accroche initiale, les suicides qui filtrent dans les médias sont, dit l’auteur, « la partie émergée de l’iceberg ».

    Je ne veux pas déflorer complètement un livre qui se lit avec anxiété, tant on y retrouve le quotidien de bien des collègues. Tout enseignant met des noms derrière les anecdotes rapportées par Véronique Bouzou, il en  met parfois plusieurs. Et pour faire une revue rapide des derniers chapitres, combien de profs connaissons-nous qui ont été lâchés par leur hiérarchie, lynchés par leur inspecteur, incités à acheter — en vain — la paix scolaire en surnotant les élèves, invités à mettre les jeunes au centre du système et eux-mêmes nulle part, abandonnés par leurs pairs, laissés en première ligne, et sans munitions, face aux communautarismes les plus revendicatifs ? Combien d’entre eux sont méprisés — par leurs propres élèves — parce qu’ils ne gagnent pas assez dans une société où « avoir » a remplacé « être » ?

    Ce qui au fond étonne le plus, au terme du livre, c’est qu’il n’y ait pas plus de profs internés en asiles psychiatriques… C’est qu’il y ait encore quelques masochistes, ou quelques risque-tout, pour entrer en cours et tenter, encore une fois, et sans revolver à la main comme dans la Journée de la jupe, que Molière s’appelait Jean-Baptiste Poquelin.

Jean-Paul Brighelli

Véronique Bouzou, Ces profs qu’on assassine, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2009.

 

(1) Voir JP Brighelli, Sade, la vie, la légende, Larousse, 2000. Voir surtout Peter Brooks, Marat-Sade, disponible aujourd’hui en DVD. Voir enfin, partout où elle se produit, Marie-Claire Pietragalla et son Théâtre des fous — tout à fait sublime.

 

Addendum au Zero

    Je voudrais ajouter quelques éléments de réflexion à la Note précédente. 

    De nombreux commentateurs ont déclaré que, pour éviter ce genre de scènes, ils ne donnaient plus de devoirs à la maison. Je passe sur le caractère prétendument anti-démocratique de tels exercices : sous prétexte que les parents peuvent toujours aider les élèves, il faudrait, pour égaliser les chances, ne donner de devoirs qu’en classe. Ce serait peut-être une solution, si nous disposions d’un emploi du temps extensible dans toutes les matières. Or, par exemple, le Français a particulièrement souffert dans les années 1980-90 (20% de temps scolaire en moins). Et de nombreuses activités parasites se sont greffées sur un emploi du temps qui souvent ne vise plus qu’à occuper les élèves, faute de vouloir/pouvoir leur inculquer des notions exactes. Alors, où caser des devoirs surveillés ? Dans quelles plages horaires ? À quels intervalles ?

    D’autres ont déploré la mystique de la Note, qui, dans l’absurde, donne les raisonnements fallacieux d’Antibi et de ses semblables : la mauvaise note « humilie » (« Qu’est-ce que nous avons été humiliés ! », ricane mon boulanger, fervent lecteur de ce Blog — et il a fortement raison (1)), et par ailleurs l’élève ne travaille plus que si c’est noté : de nombreux internautes ont rappelé qu’un exercice non noté est souvent un exercice saboté.

    Et encore une fois, le sport pourrait nous servir de modèle.

    Que convoite un sportif ? Un résultat (un seul, souvent…), parfois sur les 9 ou 10 secondes d’un 100 mètres — presque rien, mais tout est là, pour lui. Et pour y arriver, il a consenti à souffrir, à courir, courir, courir encore, démarrer, dix fois, cent fois, soulever de la fonte, avoir mal, avoir très mal, et se faire sérieusement enguirlander par son entraîneur — bref, en un mot, TRAVAILLER.

    Et il ne (se) demande pas pourquoi il fait ceci ou cela — alors que 90% des élèves, un jour ou l’autre, dans la morale utilitariste qui est la leur, lance un « À quoi ça sert ? » cinglant. Il ne le demande pas, parce que toute son énergie est tendue vers un objectif clair : la finale, et la médaille. Voir ma Note sur la Danse au collège, aux USA : c’est d’autant plus formateur que c’est une compétition. Et (seuls les imbéciles s’en étonneront), d’autant plus ludique. L’effort, la contrainte, génèrent du plaisir.

    Et peut-être faudrait-il dire précocement, aux élèves et aux parents, que nous ne vivons pas dans un monde de bisounours. Que la compétition les attend, à la sortie. Féroce. Interminable. Quarante ou quarante-cinq ans de lutte, dont l’aboutissement est encore un terme militaire — la retraite. Et sans doute faudrait-il les préparer un peu mieux — cela leur éviterait le stress : plus les exigences scolaires baissent, plus le stress augmente. 
    Inversons le processus. 

    Par parenthèse, c’est aussi l’un des effets collatéraux de l’entraînement — et les entraînements sportifs peuvent être d’une férocité particulière : on arrive au jour de la compétition sans grande appréhension, tant on a l’habitude de gérer l’adrénaline. On y prend de surcroît du plaisir. On en sort épuisé et ravi. Prêt à recommencer.

    Proposons donc…

    Il existait autrefois (un « autrefois » qui n’est pas pour moi un mythe, ni une nostalgie, pas même un modèle, mais qui peut être une source d’inspiration : il n’est pas plus sot de lorgner vers les années 1960 que de s’extasier devant les résultats des Finlandais ou des Singapouriens) quelque chose qui marchait assez bien, que l’on appelait les « compositions trimestrielles ». Une épreuve, dans chaque matière. Un couperet. Tout ce qui se faisait dans le trimestre n’était que l’entraînement au jour J. Souvent, ça ne comptait même pas — ou si peu…

    Est-ce une idée inconcevable — ou si réactionnaire ? Vous voulez des Devoirs surveillés ? Banalisons une semaine par trimestre, où les élèves passeront des tests grandeur nature. Les notes annexes pourront, à la rigueur, corriger un accident, un contresens malencontreux, une absence inopportune. Le corriger à la hausse : on ne retiendrait que les bonnes notes — que l’on distribuerait avec parcimonie, de la même manière qu’un entraîneur caresse rarement l’athlète dans le sens du poil… Quant aux mauvaises, elles seraient les signes avant-coureurs (si je puis dire…) de l’incapacité à passer la dernière haie — la plus haute…

    Plus de logiciel ProNote et autres horreurs informatiques qui s’apparentent davantage à du flicage qu’à de la pédagogie. Plus de tentations administratives d’intervenir sur le travail des professeurs, comme ce Principal de collège si désireux de faire plaisir à une mère d’élève plus stressée encore que son enfant. Plus de chantage : le conseil de classe serait la chambre d’enregistrement des performances — et on aurait de quoi juger. Pas de constellation de notes dont la valeur est rarement comparable : trois examens par an, des épreuves « lourdes », dans une salle conçue pour cela, afin d’augmenter le caractère solennel de la chose. On le fait en classes préparatoires, et personne n’en meurt. On le fait dans de nombreux lycées, sans trop oser le dire — mais certainement pas dans ceux qui expérimentent déjà la Réforme Descoings…

    Alors, du travail à la maison, certainement. Et avec toutes les aides du monde, bibliothèques, informatique, — ou parents : il y a tant de manières pour un parent de s’impliquer dans le travail de son enfant… Mais une vraie égalité dans la compétition au bout de l’effort. Un classement, éventuellement — les gosses en sont férus. L’effort, c’est tous les jours — et la performance, c’est au bout de la ligne droite.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) J’ai eu, en Quatrième, au lycée Saint-Charles de Marseille, un professeur de Français-Latin-Grec, un dur à cuire, vieux de la vieille qui d’ailleurs prit sa retraite à la fin de l’année (il s’appelait Jean — requiescat in pace…) qui en arrivait à mettre des notes négatives (il ne voyait pas pourquoi il se serait arrêté à zéro — j’ai repris le truc autrefois en collège, avec un grand succès auprès des élèves, totalement conquis par les notes spectaculairement catastrophiques qu’ils avaient en dictée). Bref, je me suis retrouvé Premier en Version latine avec… zéro. Et il ne serait pas venu à l’idée de mes parents de contester ledit zéro — le dernier, leur avais-je précisé, avait -80. Ça finissait par être un gag : contrairement à ce que croit les sectateurs d’Antibi, la très mauvaise note désinhibe.

Zero

Une enseignante de mes amies est dans les ennuis.

   Il y a quelques jours, elle donne en classe une rédaction (si ! elle a osé !) qui consistait (je vous donne le sujet comme elle me l’a fourni, et peu importe ce que j’en pense) à écrire un sonnet de son invention, en décasyllabes et / ou alexandrins, fictivement rédigé par un Résistant pour en motiver d’autres. Bref, un addendum à l’Honneur des poètes.

    Elle a bien précisé qu’il s’agissait d’un sujet personnel, préfiguration des « sujets d’invention » qu’ils auraient au lycée, etc.

   L’un de ses loustics a trouvé moyen de dénicher sur Internet un poème à peu près adéquat, rédigé par un quidam quelconque, qu’il a recopié tout simplement « avec l’autorisation de sa mère… »

   Bref, la collègue s’en aperçoit, et met 0 au garnement (et à trois autres canaillous qui avaient eu la mauvaise idée de recopier sur son épaule…). Avec une heure de retenue en sus — faudrait quand même pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages, comme disait Audiard.

    Que fit la maman ? Elle a écrit à la prof qu’elle trouvait son comportement inadmissible, la note indigne, bref, qu’elle portait réclamation… 

   On se croirait dans un centre commercial. Ce n’est plus Darty, c’est Antibi ou Sébastien Clerc : « Moi, je vous mets 10 au minimum pour ne pas vous humilier, si vous trouvez plus bas, plaignez-vous, Sainte Pédagogie vous remboursera la différence… »

    L’enseignante, un peu piquée au vif, a répondu par une (trop) longue lettre que je vous livre in extenso en Note (1).

 

   La réponse n’a pas tardé : la mère courroucée a déboulé chez le Principal du collège, en exigeant un rendez-vous — afin de laver la tête d’une prof si mal embouchée…

   Rendez-vous fut pris, et qu’en résulta-t-il ?

  Je lui laisse la parole — parce qu’il y a une certaine qualité d’émotion dont le ministre devrait tenir compte, en ces temps où paraissent des livres qui s’inquiètent de la santé psychologique d’enseignants au bout du rouleau — j’en parlerai à l’occasion.

 

   « Tout a très mal commencé : la mère  devant son fils, dans ses petits souliers — m’a directement annoncé qu’elle était très en colère contre moi. Je lui ai fait remarquer que ce n’était pas de ma faute s’il avait triché, mais elle s’est tout de suite focalisée sur le zéro. Le but de son déplacement était clair: faire retirer ce zéro « car un zéro, ça fout la scolarité en l’air », bien entendu! J’ai répondu qu’au milieu de 15 notes (j’en suis déjà à 11), si les autres étaient bonnes, ça ne changeait pas grand chose, mais bon, « un zéro c’est inacceptable », donc faut changer tout ça, car après tout le client est roi… Hein? Comment ça ? on n’est pas dans un supermarché ? Je ne m’en étais pas rendu compte !

   « Bref, je reviens à ma mère d’élève et ses arguments oiseux : « Il n’avait pas rendu copie blanche, il n’était pas au courant, j’aurais dû préciser les règles » (là, agacée j’ai répondu que si je devais donner toutes les règles de base à chaque cours, je n’en finissais pas et qu’il me semblait évident qu’il ne fallait pas tricher, et que cela devait paraître évident à un élève aussi intelligent que son fils…). Là où elle a réussi à me faire mal, c’est quand elle a abordé de façon générale la gestion de mes cours : je fais peur aux élèves (et c’est bien le terme employé!) et en leur annonçant que j’étais rancunière (propos tenus envers certains petits insolents effectivement), je coupais ainsi toute tentative de dialogue. Bref, je suis « l’un de ces professeurs juchés sur leur piédestal qui ne veut même pas entendre les propos de leurs élèves ». À croire qu’elle savait ce qui pourrait me faire craquer (puisqu’elle a insisté sur les problèmes que son fils aurait s’il m’avait de nouveau l’année prochaine — sous-entendu : vous êtes une mauvaise prof). J’ai quand même tenu bon, et après avoir essayé de m’apitoyer (« son fils est très malade, une maladie liée à l’anxiété… » vu la mère qu’il a, je ne suis pas surprise, parce que la situation dans laquelle il était pendant l’entretien n’était pas facile! Il a même fallu que je le rassure après le cours de ce matin en précisant que l’entretien avec sa mère ne changerait pas ma manière d’être avec lui !), elle en est venue au dernier argument : si je ne retire pas le zéro, c’est elle qui retire son fils du collège. « Très bien Madame, vous verrez ça avec le Principal.

   « C’était la première manche, et j’étais déjà un peu énervée. Mais le plus amusant fut l’entretien qui a suivi avec le Principal, qu’elle est effectivement allée voir pendant que j’étais en cours. Nouvelle menace de retirer le fils. Conséquence — et c’est là qu’on s’accroche : puisque moi je ne veux pas retirer ma note, c’est lui qui le fera, tout en me disant que je ne serai pas officiellement au courant pour que je ne sois pas vraiment désavouée. Joli tour de force, non ? En bref, pour contenter tout le monde, il retire la note en question (directement sur le logiciel où nous portons nos notes du trimestre) sans que je puisse dire quoi que ce soit, puisque je ne suis pas au courant… Allez savoir pourquoi, je me sens un peu lésée dans l’histoire, et finalement complètement désavouée. Et dégoûtée…

   « Et la pire des hontes pour moi, c’est que j’ai pleuré après ! Depuis ma grossesse, dès que je suis en rage, je pleure, c’est fatigant et encore plus exaspérant, donc je pleure encore plus… »

 

    Je voudrais préciser deux ou trois choses.

    Un Principal n’a pas le pouvoir d’intervenir sur la notation.

   L’idée qu’il serait interdit de mettre zéro est une pure légende. Je vous mets en Note (2) la circulaire signée en 2001 par Jean-Paul de Gaudemar (oui, le même que celui de la réforme du lycée…) qui est très claire sur ce point.

   Il est inadmissible qu’on cède à la moindre menace des parents. Sinon, que ne viennent-ils faire cours à notre place ?

  Il est évident que tout cela participe de cette opération de dévalorisation des enseignants, lancée il y a déjà une dizaine d’années — dévalorisés dans leurs savoirs, puisque seule la Pédagogie compte, dévalorisés dans leur métier, qui ne ressemble plous beaucoup à une fonction de transmission, dévalorisés dans leurs relations à l’administration, qui se montre frileusement omniprésente, ouvrant des parapluies grands comme des parachutes dès qu’un parent d’élève élève la voix… Dévalorisés enfin face aux gamins — je ne vous dis pas l’effet que produira, dès que tout cela se saura, un tel désaveu du Maître — qui n’est plus maître à bord : son autorité, sa compétence, sont passées entre les mains d’une bande d’hallucinés qui, sous prétexte de mettre l’élève au centre, ont mis les profs au pilori.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) « Madame, je vous réponds en dehors du carnet de correspondance afin de pouvoir expliquer plus clairement ma position par rapport à la rédaction de votre fils. Tout d’abord, je tiens à préciser que, moi non plus, je ne suis pas satisfaite de la note de votre fils. Quant au fait qu’elle soit justifiée ou non, il me semble que le professeur qui a proposé et corrigé le devoir est bien mieux placé que vous pour en juger. Or, même si vous cautionnez les agissements de votre fils, je ne peux en aucun cas modifier mon point de vue. Effectuer des recherches sur Internet n’est absolument pas interdit, bien au contraire: c’est l’occasion de se documenter, de trouver de l’inspiration et des idées. En revanche, recopier des documents trouvés sur Internet, au mot près, en l’occurrence des vers pour ce devoir, a toujours été, est et restera un acte de tricherie. Vous ne pouvez que convenir que lorsqu’un élève recopie mot pour mot le devoir d’un autre élève, il y a tricherie. Certes, Mlle K***, dont votre fils a recopié les vers, n’est pas une élève de l’établissement. Il n’en reste pas moins que ce sont ses vers que votre fils m’a proposés pour deux strophes sur les quatre demandées : si réellement je voulais corriger des vers tirés de poèmes publiés sur Internet, j’irais les chercher moi-même; mais je n’en vois pas l’intérêt pour l’apprentissage de mes élèves. En effet, j’ose demander aux élèves des vers de leur propre composition afin de les sensibiliser à la poésie et de mettre en pratique la versification vue en cours. C’est aussi le moment pour chacun d’écrire un devoir personnel en développant son propre style: en quoi votre fils a-t-il pu développer son propre style quand je retrouve dans quatre autres copies exactement les mêmes vers mot pour mot ? Les devoirs de votre fils doivent donc être de sa propre composition afin que je puisse noter ses performances stylistiques et sa compréhension du cours et des consignes. Quant à la note attribuée, c’est bien entendu une façon de sanctionner cet acte de tricherie, qui ne peut en aucun cas être accepté, mais c’est aussi le seul moyen de rester juste envers l’élève qui sera resté honnête face à l’exercice demandé sans pour autant avoir pu atteindre les exigences du professeur, donc une bonne note…

Je me tiens bien évidemment à votre disposition pour de plus amples explications… »

 

(2)Voici le texte qui a pourtant mis les choses au clair :

La lettre du ministère de l’Education nationale du 20 février 2001 :

« Il semble qu’une des dispositions de ces textes, par ailleurs assez bien compris, dans l’ensemble, dans leurs intentions que dans leurs modalités de mise en oeuvre, suscite de vives réactions, voire des incompréhensions ou des inquiétudes, notamment de la part de certains enseignants.

« Il s’agit du paragraphe précisant « qu’il n’est pas permis de baisser la note d’un devoir en raison du comportement d’un élève ou d’une absence injustifiée. Les zéros doivent être proscrits. »

« Je souhaiterais lever toute ambiguïté sur le sens de ce paragraphe précis, qui ne vise en rien à réglementer les modes d’évaluation pédagogique ni à amoindrir l’autorité des enseignants.

« Cette disposition, qui établit une distinction claire entre évaluation pédagogique et domaine disciplinaire, ne signifie en aucune manière que les zéros doivent disparaître de l’évaluation du travail scolaire.

« Un devoir non remis sans excuse valable, une copie blanche rendue le jour du contrôle, une copie manifestement entachée de tricherie, ou encore un travail dont les résultats sont objectivement nuls, peuvent justifier qu’on y ait recours.

« L’évaluation du travail scolaire, domaine qui relève de la responsabilité pédagogique propre des enseignants, ne peut être contestée, car elle est fondée sur leur compétence disciplinaire.

« Toutefois, cette évaluation ne doit pas être altérée par des considérations tenant au comportement des élèves. En effet, un comportement en classe, inadapté ou perturbateur, ne peut être sanctionné par une baisse de note ou par un zéro entrant dans la moyenne de l’élève. Relevant du domaine disciplinaire, il doit cependant être sanctionné d’une autre manière, prévue dans la liste des punitions scolaires ou des sanctions disciplinaires.

« Pour ce qui est de l’absence à un contrôle de connaissances, si elle est justifiée, une épreuve de remplacement peut être mise en place ; si elle est injustifiée, elle implique une absence de notation qui aura une incidence sur la moyenne, calculée en fonction du nombre d’épreuves organisées au cours de la période de notation.

En tout état de cause, ce texte ne prévoit en rien de faire bénéficier un élève volontairement absentéiste d’une moyenne supérieure à celle qu’il mérite.

« Ces dispositions, expliquées et comprises, contribueront, j’en suis sûr, à asseoir la crédibilité et l’autorité des enseignants sur des bases claires et équitables, permettant ainsi aux élèves de disposer de repères établis en toute transparence par les adultes. »

Cette lettre est signée par Jean-Paul de Gaudemar (directeur de l’enseignement scolaire) et M. Daubresse (IA, directeur des services départementaux de l’EN)

 

À tirer et à afficher dans toutes les salles de profs de France et de Navarre !