Rentrer

Rentrer, disent-ils…

Seraient-ils sortis ? Et sortis de quoi ?

Seraient-ils partis ? Mais partis où ? Au camping le plus proche, précisent les gazettes. Par les temps qui courent, ceux qui ont déjà le pain quotidien relativement hebdomadaire, comme disait Prévert, ont toutes les chances de voir leurs vacances annuelles devenir décennales. Comme la crue du même nom, que l’on nous annonce pour l’hiver prochain — Parisiens fortunés, ramenez vos Zodiacs avec vous, le Marais sera sous les eaux en janvier, et on pêchera de vraies carpes rue du Roi-de-Sicile…

Rentrée politique, et « universités d’été » (1) : mais il ne m’est pas apparu que qui que ce soit ait décroché, en juillet-août. Les invectives et les coups bas n’ont pas attendu l’automne pour se ramasser à la pelle (2). Et je ne suis pas sûr que septembre donne à certains des idées nouvelles.

Rentrer : comme si un trop-plein succédait à un manque. Mais les manques risquent d’être encore plus criants, cet automne. Le chômage en expansion, l’industrie démantelée, les banques coulant les PME de façon à continuer à verser des dividendes à leurs traders et surtout à leurs actionnaires — saint Paribas, priez pour moi ! —, la dette publique au plus haut, les impôts nouveaux salués par les Verts… Que de motifs de satisfaction !

Rentrée littéraire, paraît-il. Chaque année, c’est comme si, quelque part en juin, nous étions entrés dans l’ère du vide. Ne restaient plus, pour combler le trou des vacances, que les bouquins de plage — le dernier Michael Connelly, ou une bleuette sur les éplucheurs de patates des îles anglo-normandes. Sauf pour les politiques qui, comme le remarquait récemment Marianne, ne s’abaissent pas à des divertissements si vulgaires, et relisent Hegel en villégiature… Et Nicolas Sarkozy ? Il a visité la Princesse de Clèves ?

Tiens, j’ai relu Madame Bovary. Un bon contrepoint au matraquage médiatique invraisemblable pour lancer l’autobiographie de Beigbeder (un remake du Roman avec cocaïne d’Aguéev ?), dont les « bonnes pages », parues dans le Figaro Magazine (qui en est à son cinquième ou sixième article sur le fils de pub, merci Yann Moix et les copains…) ne m’ont guère convaincu. Idem pour les Aimants, de Jean-Marc Parisis. Relisez les Liaisons dangereuses — ou le Guépard : la « rentrée », c’est l’illusion que tout change alors que tout reste de même — les chefs d’œuvre, et le reste.

Rentrée scolaire enfin.

La grippe va-t-elle sauver le ministère ? On n’a à peu près parlé que de ça : les classes fermées par anticipation, et les parents d’élèves mécontents qu’on veuille empêcher leurs bambins d’attraper le premier virus qui passe, et dont il s’avère, à l’usage, qu’il n’est pas plus contagieux ni plus virulent qu’une grippe « normale », mais qu’il constitue, en temps de crise, un écran de fumée opportun. Le ministre, manifestement doué pour la communication — c’est son métier, c’est sa vocation —, annonce d’abord la création d’une Agence centralisée pour fluidifier les remplacements, et en catimini y renonce. De même, il promet de poursuivre la Réforme du lycée à laquelle Xavier Darcos avait préféré donner du temps, beaucoup de temps, mais qui accouchera d’une souris pédagogique : qui prendrait le risque, en pleine année électorale, de mettre quelques millions d’élèves dans la rue ? Ce même ministre ne se hasardera pas à réformer le Collège, qui n’est plus le maillon faible mais le trou noir du système français : il sait parler aux syndicats, à tous les syndicats, cet homme… Et il ne modifiera en rien l’accès à la voie technologique, alors que le Bac Pro en trois ans réclame une préparation dès la Quatrième : mais il va bien falloir prendre trois ans pour évaluer les nouvelles dispositions, n’est-ce pas ? Et il passera un accord discret avec les « désobéisseurs » (3), qui ces jours-ci rendent publique une « charte » si dérisoire que l’on croirait presque qu’ils ont lu Shakespeare — Beaucoup de bruit pour rien (4).

Reste plus qu’à rentrer dans le lard.

Jean-Paul Brighelli

(1) Je serai samedi prochain à la Grande-Motte, pour celle du MoDem. Passez-y donc si vous êtes dans le coin : c’est charmant, une fois les touristes partis…

(2) Délicate allusion à une performance peut-être oubliée de Lionel Jospin chantant, à la télévision, « les Feuilles mortes » — un grand moment de kitsch que vous avez peut-être oublié — à tort.

(3) Evoqués en juin sur http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/07/17/desobeisseurs-galopins-et-turlupins.html.

(4) Je ne me hasarderai pas, les connaissant, à supposer qu’ils l’ont relu. Quant à ladite charte, elle est là (http://www.libetoulouse.fr/2007/2009/08/éducation-les-universités-dété-des-enseignements-désobéisseurs-aux-réformes-de-lenseignement-primaire-se-sont-a.html). Et on oserait me dire que je ne suis pas beau joueur avec cette bande d’imbéciles ?

Haro sur les parents

« Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal… » Le parent d’élève est-il l’âne de la fable ? Bouc émissaire des dysfonctionnements – ou vrai malfaisant ?

Peut-être y a-t-il du vrai dans ce que l’on reproche communément aux « géniteurs d’apprenants ». Poliment invités à mettre un pied dans les établissements après 68, ils s’y sont installés, ils y ont pris leurs aises. Ils sont désormais présents d’un bout à l’autre des conseils de classe et pèsent sur les décisions. Membres de puissantes fédérations qui ont des agendas et des idéologies spécifiques, ils sont devenus pour certains enseignants des rivaux – surtout depuis que l’Education est la mission première d’une Ecole jamais vouée à l’Instruction -, des concurrents souvent (que d’idées reçues rapportées en classe par Alizée ou Zinédine…), des boxeurs survoltés ou des plaideurs irascibles quelquefois.

L’administration appréhende les colères de ces électeurs en puissance de votes et d’enfants. Les ministres les cajolent, les directeurs d’écoles, principaux de collèges ou proviseurs de lycées les craignent. Et les CPE sont la courroie de transmission docile entre les parents, courroucés par les réprimandes adressées à Monchéri ou les notes mises à Moncoeur, et les enseignants présumés coupables – de cruauté mentale ou de pédagogies abusivement directives…

Mais ce que je viens d’énoncer ci-dessus est peut-être une caricature… Je connais nombre de parents respectueux du travail des enseignants qui doublent, à la maison, les punitions données en classe, ou les complètent d’une taloche à l’ancienne, lorsque la moutarde du même nom leur monte au nez.

Des parents qui jugent que les enseignants sont des spécialistes, et pas eux. Et quelques autres qui se rappellent avec délices les coups de règle sur les doigts, la règle de trois ou les « sanglots longs des violons de l’automne… » – et souvent qu’un dur apprentissage engendre, à terme, plus d’amusants souvenirs que de traumatismes.

J’en connais même qui, comme Condorcet, estiment que l’Education est de leur ressort, et non de celui de l’Institution. Mais ceux-là sont de plus en plus rares…

Une éminente journaliste, qui est d’ailleurs, à l’origine, prof de lettres, et a écrit l’un des meilleurs ouvrages sur la déliquescence de l’Ecole de la République[1], cherche des témoignages sur les divers aspects de la relation complexe, ou conflictuelle, entre enseignants et parents. Ces derniers seraient-ils l’un de ces fléaux modernes qui, mieux que les sauterelles égyptiennes, porteraient la responsabilité de la mort programmée de l’Ecole ? Parents, pédagogues, idéologues, même combat ?

En-dehors des réactions immédiates que ce blog enregistrera avec l’impartialité qui est la sienne, n’hésitez pas à lui donner en privé les détails que l’on n’affiche pas sur un site public, en adressant vos mails à npolony@lefigaro.fr

D’avance, merci pour elle, et à vos claviers,

Jean-Paul Brighelli.




[1] Natacha Polony, Nos enfants gâchés, JC Lattès, Mars 2005.

Nous avons lu pour vous

    « Vacances » signifie, étymologiquement, « vide ». Et la Nature, comme nous le savons…

    J’ai donc tenté de remplir l’abîme en butinant, çà et là, dans les ouvrages que je m’étais promis de lire, et que je n’avais pas lus…

    Par exemple, le Déclassement, de Camille Peugny, paru chez Grasset en janvier dernier. Je ne l’avais pas « raté », je l’avais mis de côté.

    J’ai bien fait. C’est un ouvrage stimulant.

Même s’il a des aspects presque désespérants.

 

    Voilà un sociologue cultivé — espèce rare.

    Il commence par remarquer qu’Annie Ernaux est au fond une figure « classique », quand elle raconte (dans la Place) comment elle a trahi sa classe sociale — fille de petits commerçants agrégée de Lettres. Que la littérature adore mettre en scène des ambitieux qui prennent à temps l’ascenseur social — Vautrin ou Bel-Ami. Bref, le héros, en général, monte — il passe d’une classe sociale à une autre, mais toujours vers le haut. À la rigueur, il sera affecté d’un « sentiment d’imposture » (1). Mais il s’en remettra, le succès amnistie.

    Mais rien sur ceux qui descendent. Rien sur ces « déclassés » inter-générationnels qui, enfants de cadres, finissent (le vocabulaire est significatif) ouvriers ou employés. C’est là, dit Camille Peugny, un « impensé littéraire ».

    C’est que la littérature fonctionne au rêve, donc à l’escroquerie. Le réalisme n’informe pas le réel, il l’aménage avec vraisemblance — et en l’état, contre toute vraisemblance.

   Le déclassement est aussi, nous apprend-il, un impensé sociologique. Encore que ses citations et références prouvent largement le contraire : depuis quatre ou cinq ans, on a vu une floraison exceptionnelle d’ouvrages consacrés à cette descente aux enfers — non parce qu’être ouvrier ou employé serait en soi une catastrophe, mais parce que le déclassement est vécu comme une catastrophe par ceux qu’il frappe (avec, nous dit l’auteur, un coût médical, d’angoisse et de dépression } quand ce n’est pas pire). « Tomber de l’échelle sociale, c’est tomber de haut », particulièrement dans « des sociétés qui célèbrent en permanence les valeurs de réussite ».

    Ils sont pourtant nombreux — de plus en plus nombreux — ceux qui glissent des 10% du dessus du panier aux 10% d’en dessous, après un passage plus ou moins long dans ces classes « moyennes » — « moyen moins », ou « moyen plus », comme disent les profs dans les conseils de classe(s)…

    Pourtant, se pencher sur cette catégorie occultée pourrait, par exemple, expliquer les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2002 ou du référendum européen de 2005. Ou justifier l’appréhension de Louis Chauvel qui, dans son étude sur Les Classes moyennes à la dérive (2), prévoit un tsunami social, dans un avenir proche.

    Ou compliquer la donne pour les élections à venir — 2012 par exemple. Le candidat qui saura parler à ces exclus de l’espoir le langage qu’ils attendent aura peut-être la clé de l’élection.

    Après tout, explique Peugny, le candidat Sarkozy avait su s’adresser, en 2007, entre les deux tours, à cette « France qui a le sentiment que quoi qu’elle fasse, elle ne pourra pas s’en sortir, une France qui a peur du déclassement, une France qui vit dans l’angoisse » (3). Si l’ascenseur social est bloqué, ce n’est pas le cas du « descenseur social » (4).
    Et ça descend de plus en plus vite, depuis la fin des années 1970.

    « Le mal vient de plus loin », comme aurait dit Racine s’il avait été sociologue. C’est en effet la génération née au milieu des années 1960 qui a pris de plein fouet la crise économique ouverte par les deux chocs pétroliers, puis la révolution informatique.

    Deux doigts d’Histoire.
   Les Trente Glorieuses, avec un rythme de croissance annuel moyen de 5%, se caractérisent par une « révolution invisible » (5) — la « moyennisation » de la société, où la classe ouvrière s’évapore peu à peu (d’où l’abandon du « concept de prolétariat » par le PC au cours des années 1970, et l’incapacité de Jospin, en 2002, de s’adresser aux « ouvriers », comme le lui conseillait Mauroy, socialiste d’un autre âge). « Une France post-industrielle se construit sur les décombres du fordisme », explique Peugny. Le risque économique repose désormais sur les seules épaules des salariés (et éventuellement de l’Etat, comme on le voit ces temps-ci) : les patrons, eux, ont diversifié la mise en panachant leur portefeuille d’actions au lieu de diversifier, comme autrefois, leurs activités.

   Autre effet induit par cette croissance des années 1945-75 : l’augmentation du coût du travail, qui explique que désormais, on doit, en retour, exiger des employés une charge de travail où chaque seconde sera rentabilisée — et que c’est en licenciant qu’une entreprise réalise des économies d’échelle. La mondialisation n’a fait qu’accentuer le phénomène, puisque la phase de production n’est plus, en soi, essentielle — et peut donc s’externaliser.

    Les premiers-nés du baby-boom sont entrés sur le marché du travail au tout début des années 1960 : ils se sont souvent retrouvés, dans un pays où le taux de chômage n’excédait pas 2%, cadres sans grand curriculum universitaire. Leurs enfants — et à partir de là l’ouvrage, qui était fort intéressant, devient passionnant — ont été sommés de croire à l’élitisme républicain, se sont retrouvés bardés de diplômes — et à la rue, dans une France où le taux de chômage à l’entrée dans la vie active est passé à 8% pour la génération née en 1959-1963, et à 10% pour ceux nés entre 1964 et 1968.

    Ou plutôt, pas tout à fait à la rue. Le déclassé est en dessous de sa condition originelle, mais il est, en même temps, en dessous de son talent — celui du moins que lui a prêté l’Institution.

   Peugny note que « les difficultés auxquelles doivent faire face les trentenaires de 1998 tranchent avec la situation des trentenaires de 1968 » — une génération sacrifiée, dit-il. Et c’est vrai que ces jeunes gens nés dans les années 1960 ont eu bien de la chance : ils se sont pris successivement dans les dents les utopies post-soixante-huitardes, la démagogie pédagogiste, les maths modernes, l’abandon du par-cœur et de la chronologie — la fin de la mémoire. Plus la révolution informatique, la pédagogie Freinet institutionnalisée, l’inflation des diplômes, et la mondialisation. Sans compter le SIDA. Bon appétit.

    Ordinairement, trente ans, c’est l’âge où l’on s’installe dans l’existence — et dans une situation. Pour cette génération perdue-là, il faudrait parodier Paul Nizan : « J’ai trente ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Et Peugny de rajouter : « Les trajectoires ascendantes sont désormais plus difficiles pour les enfants issus des classes populaires et les trajectoires descendantes deviennent de plus en plus nombreuses parmi les enfants nés dans des milieux plus favorisés. »

   Surtout si le milieu en question n’est favorisé que de date récente. Les statistiques montrent un tropisme constant : les nouvelles générations glissent facilement vers la classe d’origine, si celle-ci affleure encore (mais à partir des années 2000, les « anciens » des classes aisées glissent à leur tour : ils ne meurent pas tous, mais ils sont tous frappés…). Louis Chauvel rappelait dans son livre cette vieille plaisanterie de psys : « Arrière-grand-père agriculteur, grand-père instituteur, père polytechnicien, fils schizophrène ». Et employé de bureau ou technicien de surface, ajouterait Peugny.

    Voulez-vous des stats ? « Dans la France des années 2000 et à l’âge de 40 ans, un fils de cadre supérieur sur quatre et une fille sur trois sont employé(e)s ou exercent des emplois ouvriers ». Constat identique pour les enfants de pères exerçant une profession intermédiaire, comme on dit : la part de déclassés augmente uniformément pour filles et garçons de 12 points.

    Et ils n’ont pour ainsi dire aucune chance de remonter. On a pu démontrer que la progression du salaire est imputable, pour deux tiers, à la première décennie de travail. Commencez petit, vous resterez petits.

    Et l’Ecole, donc, dans tout ça ?

    Marie Duru-Bellat a parlé en son temps de l’Inflation scolaire (6). Nous y sommes : un Bac ne vaut rien, un Bac + 2 pas grand chose. Pour être ou rester cadre, il faut Bac + 5. Et c’est particulièrement là qu’« héritier », comme diraient Bourdieu et Passeron, a un sens : « Alors que 40% de l’ensemble des enfants de cadres ou professions intellectuelles reproduisent la position du père, ils sont plus de 53% des enfants de professeurs et près de 52% des enfants de professions libérales dans ce cas ». Et plus de 30% reproduisent la profession du père… Magister, qui genuit magister, qui genuit

    Père — ou mère : « À niveau de diplôme équivalent, plus le diplôme de la mère est élevé, plus la probabilité d’être déclassé diminue ». Allez vous étonner après ça que l’on encourage l’endogamie, dans certains milieux ! « La tendance à la transmission héréditaire des places a été remplacée par la tendance à la transmission héréditaire d’un capital scolaire. »

    D’où la nécessité de transmettre à l’Ecole une culture forte, et non faible. Le « respect » des cultures d’origine est une escroquerie, nous le savions. Et je me demande parfois s’il n’y a pas chez certains « pédagogues » le désir inconscient d’éliminer ainsi une concurrence à leurs propres enfants.

    Mais ça ne marche pas à tous les coups. « Un enfant de cadre supérieur sur trois ne parvient pas à reproduire la position du père, malgré un diplôme de second ou de troisième cycle universitaire ». Et cette incapacité est vécue par les intéressés, souvent trop qualifiés pour la position qu’ils occupent (7), comme une injustice absolue — joli terreau pour toutes les frustrations, rancœurs, et durcissement idéologique. L’incidence de ce « déclassement » sur la droitisation du corps électoral, au cours des années 1980-2000, est plus qu’une hypothèse — c’est une évidence.

    Et l’auteur de s’interroger sur les politiques éducatives des dernières décennies. « Est-il bien raisonnable de continuer à encourager une diffusion toujours plus large des diplômes alors même qu’apparaissent de sérieux problèmes de débouchés ? » In fine, il répond oui — tout en précisant qu’il faudrait revoir de fond en comble l’orientation scolaire, et le fonctionnement des universités.
Je le crois volontiers…

    En attendant, il souligne que la crise commencée vers 1975 a bouleversé la « société méritocratique » élevée par la IIIème République sur les ruines de la société aristocratique. Tant que les « professions ont été massivement distribuées en fonction du diplôme possédé », tout allait bien — même si on laissait sur le carreau pas mal de gens, qui en général ne protestaient pas, puisqu’ils avaient intégré leur culpabilité propre dans leur échec. Mais la démocratisation combinée à l’inflation scolaire, c’est de l’arnaque à grande échelle. Si vous ajoutez la crise à tout ça, vous avez la situation actuelle — où, comme l’indiquait Frédéric Teulon dans les FFD (Fils et filles de (8)), c’est à nouveau l’état-civil qui devient la première recommandation dans l’accès à l’emploi. D’où le constat désespérant de Peugny : « Au fil des générations, le poids du diplôme dans le statut social atteint tend à diminuer au profit des caractéristiques de l’ascendance (…) La lente diminution de l’inégalité des chances scolaires ne s’est pas traduite au final par un progrès sensible de l’égalité des chances sociales ».

    Retour à l’histoire d’un cataclysme. L’après-guerre, c’était l’école pour tous. Mais la « démocratisation » des années 1970 (le collège unique, au premier chef) est en fait une « seconde explosion scolaire » qui « se traduit par une dévaluation sensible de la valeur des titres scolaires puisque la structure des diplômes s’élève beaucoup plus vite que la structure sociale ». D’où la multiplication des impasses à l’université, qui fabrique en masse des diplômés pour des fonctions inexistantes — ou en nombre très réduit. On mesure désormais le « coût psychologique » pour des « étudiants qui ont le sentiment insupportable d’avoir été trompés par le système scolaire ». Rien d’étonnant à ce que ces frustrations accumulées, ces promesses non tenues parce qu’elles ne pouvaient l’être, structurent la psyché des « déçus de la démocratisation » (9).

    L’inconscient du déclassé est donc structuré par une « névrose de classe » dont les caractéristiques — classiques — sont la répétition, l’inhibition, la résistance au changement et l’effritement du Moi : dans une société qui met en avant les réussites individuelles, l’échec est lui aussi fortement individualisé.

   Cette « seconde Chute » (10) a des répercussions familiales (rappelez-vous la chanson d’Eddy Mitchell, « Fini le golf et le bridge / Les vacances à Saint-Tropez, / L’éducation des enfants / Dans la grande école privée… »), psychiques, ou politiques : le déclassement favorise l’intolérance, au moins 10% de ces déclassés se sont tournés à un moment ou un autre vers le Front National, et ils comprennent mal la politique d’immigration — on a parlé aux Etats-Unis de new nativism, pour caractériser l’attitude très « blanche » de ces déçus de l’ascenseur social — ou le RMI. Il est prêt à tout instant à basculer dans le camp des exclus, mais il s’acharne à s’en démarquer : c’est qu’il a besoin de « distinction » (Bourdieu, encore). Il peut être au chômage, mais son chômage est réel — il n’est pas un « chômeur professionnel », lui… Il n’est pas un parasite — on sait où mène ce genre de réflexions, le régime de Weimar en a fait la dure expérience.

    Autre effet, le conflit générationnel : « Ah, vous, les enfants du baby-boom, vous avez tout eu, le plein emploi, les Rolling Stones et la révolution sexuelle, et nous, nous avons le chômage, la déception, Christophe Willem et le SIDA… » Inconsciemment, les déclassés doivent souhaiter la mort des enfants du baby-boom — qui de surcroît seront bientôt à leur charge, et pour longtemps.

    C’est une dérive logique, dans la mesure où la frustration naît d’un conformisme déçu. Elle est d’autant plus vive qu’elle est indicible — le déclassement est une « réalité sans nom ».

    Comment s’en tirent les déclassés — puisqu’aussi bien il faut survivre ? En mettant en avant un discours standardisé sur la « qualité de vie », qui masque un échec qui se traduit d’abord quantitativement. Quand il ne vote pas FN (mais il vote plus à droite que l’ouvrier dont il a pourtant rejoint la classe), le déclassé est anti-libéral, il s’occupe de commerce équitable, de réchauffement climatique, et vote Cohn-Bendit. Il tient un discours sur les « valeurs » — ou on le lui tient.

    Est-il dupe de cette réécriture de son histoire personnelle ? Mais « échec » est un mot si lourd à porter…

   Les déclassés s’en tirent aussi grâce à leurs salauds de parents. Il n’est pas rare que des quadragénaires dépendent pour partie de l’aide mensuelle de leurs géniteurs — les héritages se mangent en herbe. Dans une société qui « chaque jour célèbre un peu plus l’individu et son corollaire sacré, l’autonomie », on mesure l’étendue des dégâts. Nouvelle raison de haïr les pères — le déclassement rétablit à vie le cordon ombilical. En même temps, la culpabilité se renforce chaque jour : on a déçu les attentes — souvent malgré les sacrifices —, on n’a pas été capable de maintenir la lignée sur les hautes cimes où elle était parvenue. On est coupable de son propre malheur. Le jeune lion est refoulé vers une savane sans gibier.

    Le déclassement qui pour un peu remettrait à la mode les théories de Spencer sur l’adaptation du darwinisme au corps social.

    Au total, un livre très suggestif, une thèse de sociologie intelligemment réécrite pour le grand public. Et des pistes intéressantes pour penser le présent et le futur — du passé, faisons table rase…

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Pour reprendre le titre du livre de Belinda Cannone (Gallimard, 2005).

(2) Seuil / La République des Lettres, 2006. « Alors que le rêve des classes moyennes était celui de toute la société française, écrit Chauvel, leurs représentations et leurs aspirations étant supposées se généraliser à l’ensemble du corps social, c’est leur angoisse qui pourrait devenir demain le cauchemar de tous. »

(3) Discours prononcé à Rouen le 24 avril 2007 (http://umpmauguio.typepad.fr/Discours_rouen.pdf)

(4) Philippe Guibert et Alain Mergier, le Descenseur social, Plon, 2006.

(5) L’expression est de Jean Fourastié, les Trente Glorieuses ou la révolution invisible, Fayard, 1979.

(6) Seuil / La République des idées, 2006.

(7) c’est le concept anglo-saxon d’overeducation. Il engendre une double frustration — ne pas tirer d’avantage d’un diplôme chèrement ou douloureusement acquis, et ne pas se maintenir dans la position sociale des parents.

(8) Frédéric Teulon, les FFD, Bourin, 2005.

(9) L’expression est empruntée par Peugny à Stéphane Beaud, 80% au Bac et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte, 2002.

(10) Au sens biblique du terme. C’est ce que j’ai trouvé de mieux pour traduire l’expression « Falling from Grace » de Katherine Newman dans son étude sur la middle class américaine (1988).

Lingua franca

Il n’y a pas trente-six langues françaises. Il n’y en a qu’une — née, symboliquement, avec les Serments de Strasbourg, mais dont on pourrait faire reculer l’acte de naissance, un peu diffus — entre ce latin vulgaire qui disait caballus plutôt qu’equus, et bientôt cheval plutôt qu’équidé, et ce gaulois persistant qui disait déjà « mégoter ». Presque deux millénaires.

      Vieille histoire…

     De même, il n’y a pas un français populaire et une langue « noble ». Le peuple, des siècles durant, ne parlait pas français du tout. Il parlait francique, breton, basque, occitan — et quelques autres, sans compter les diverses désinences de ces langues dans les micro-régions — le provençal ici, l’auvergnat là. C’est à partir du XVIème siècle, avec l’édit de Villers-Cotterêts, que le français est imposé dans les cours de justice : François Ier avait réalisé qu’il était stupide d’interroger en latin des « sorcières » qui causaient gascon (en revanche, les Anglais, toujours à la pointe du progrès, ont persisté à faire en anglais le procès d’Irlandais qui ne parlaient que le celte, et que l’on pendait sans qu’ils aient compris quoi que ce soit à l’acte d’accusation).

     Puis vint la langue du Roy, « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » (Vaugelas). C’était il y a quatre cents ans, à trois décennies près. Un bail. Et la langue française, c’est la superposition, en strates géologiques, des états antérieurs, des registres plus ou moins soutenus, des argots professionnels, des trouvailles verbales… À quoi diable servirait l’étude de la littérature si elle n’avait pas entre autres pour objet de donner aux élèves la connaissance et la maîtrise de ce feuilleté de langages ?

     Toutes les couches, si possible. Et les étudier dans l’ordre chronologique ne nuit pas : en rester à l’état moderne, c’est se contenter de l’humus, sans savoir quel est le sous-sol. Allez faire pousser quelque chose là-dessus…

 

     Quant à l’orthographe, elle s’est fixée, à peu de choses près, au XVIIIème siècle — avec un codicille au siècle suivant pour les ultimes modifications — « poète » et non plus « poëte ». C’est au XVIIIème, par exemple qu’on a décidé d’orthographier les imparfaits « ai » plutôt que « oi » : pendant que Voltaire écrit en français moderne, ce traditionaliste de Jean-Jacques Rousseau, qui avait appris à lire dans l’Astrée, s’obstinait à utiliser l’ancienne graphie. Tout un symbole : que les « pédagogues » modernes se réclament de l’un des plus grands réactionnaires de la langue en dit long sur leurs allégeances et leurs objectifs.

     Au passage, ceux qui réclament dans le Monde ou le Nouvel Obs, ces deux phares de la pensée grammaticale, une réforme de l’orthographe, devraient se renseigner : tout ce qu’ils proposent a déjà été mis sur la table au XVIème siècle — et récusé, pour bien des raisons ou des déraisons — une langue n’est pas forcément rationnelle— il lui arrive même d’être arbitraire…

 

     L’unité linguistique est un acquis tardif. Les sergents recruteurs de Louis XIV et de Louis XV, la Révolution surtout, œuvrèrent dans le sens de cette unification. « Il n’est bon bec que de Paris », disait-on : refuser la langue capitale, c’était risquer la peine du même nom, c’était se situer dans l’opposition au Roi, puis à la Convention. Les canons des forteresses de Vauban, à Marseille, sont tournés contre la ville, qui parlait provençal, les troupes de Marbeuf (puis les agents de Napoléon) se chargeaient des insulaires qui parlaient un corse un peu trop pur, et les Jacobins savaient bien que penser de ces paysans, soumis à l’opium liberticide, qui s’obstinaient à causer vendéen ou breton.

     La langue, après s’être imposée par les armes, est passée longtemps par l’armée : la Grande Armée, puis la conscription obligatoire furent de vrais ferments d’unité linguistique. Et il est significatif que l’abandon en rase campagne du service militaire, sans qu’on l’ait même remplacé par un service civil, ait coïncidé avec l’essor des théories fumeuses du multi-culturalisme.

     Enfin vinrent les hussards noirs de Ferry et du petit père Combes.

     Parce que le vrai ciment de l’unité linguistique, ce fut — et ça reste — l’Ecole de la République. C’est là qu’Anthony, Zineddine, Attila et Marie-Chantal apprennent à se comprendre en parlant la même langue et en fréquentant la même culture — au lieu de rester chacun sur son sous-continent culturel.

     Ou devraient apprendre.

 

     Nous sommes une nation profondément métissée, certes. Mais qui ne voit que c’est justement l’unicité de la langue et de la culture qui est la condition sine qua non de ce métissage ? Le Multiple procède de l’Un, et non le contraire. Il n’y a pas de cultures parallèles — sinon comme trace d’une nostalgie, d’un exotisme. Pas de langue parallèle — sinon comme un plus, une valeur ajoutée : je suis français, je peux donc, a posteriori, m’offrir tant que je veux le luxe d’être corse ou zoulou. L’ailleurs, c’est après. Tolérer que l’autre en reste à sa langue familiale, à son clanisme déstructurant, ce serait lui retrancher tout ce que la culture française peut lui apporter. Rien d’étonnant à ce que le régime de Vichy se soit fait propagandiste des régionalismes outranciers, et qu’il ait proscrit la Marseillaise, que sifflent de pauvres gosses déboussolés par le laxisme de l’Ecole moderne : comme ils n’ont rien appris, ils croient tout savoir. La démission scolaire, c’est l’école des sous-hommes. L’humanisme, le cosmopolitisme, l’universalisme, en un mot les Lumières, sont des concepts (nés du XVIème au XVIIIème siècle) de la maîtrise de la langue la plus achevée, de la culture la plus raffinée qui fût alors — celle de Montaigne, Montesquieu, D’Alembert ou Condorcet. La nôtre.

 

     Laisser l’enfant mijoter dans son bouillon de culture familial, quel qu’il soit, c’est, surtout, le retrancher du grand bain de la communication. Le couper de la citoyenneté — la vraie, pas celle dont se gargarisent les bien-pensants dont le « respect » de l’Autre n’est, au fond, qu’un mépris camouflé. Saint Tartuffe, priez pour nous ! L’Ecole à deux vitesses est née aussi de cet éclatement culturel qui s’est affublé du beau mot de « respect » pour mieux séparer, de fait, Mouloud et Charles-Hubert, Lætitia et Soraya.

     J’ai dit et redit, dans mes livres, que la violence est la façon de parler du barbare — au sens premier, étymologique, de celui qui balbutie le b-a-ba du grec, comme au sens Fofana du terme. La barbarie, l’impasse sur la langue et la culture, est le ferment de tous les gangs. J’expliquais, au début d’Une école sous influence, que parmi toutes les mauvaises raisons qui ont pu pousser une vingtaine de jeunes Français à torturer à mort Ilan Halimi, le fait qu’il ait été éduqué, qu’il ait parlé une langue plus pure que la leur, ne devait pas être la moindre. Les thuriféraires du langage « djeune », ceux qui, comme Jack Lang, s’extasient devant la créativité des « banlieues » et la poésie d’Orelsan, ceux qui, comme tant de théoriciens du pédagogisme, ont soutenu qu’il fallait aller vers ces jeunes au lieu de les faire venir à nous, portent une écrasante responsabilité dans les dérives de ces dernières années. L’insulte, le geste obscène, le coup de poing, sont les derniers recours de qui ne peut passer par le langage. Les conducteurs les plus cultivés, dans la cage de verre de leur automobile, en font l’expérience quotidienne. Ceux à qui on continue à refuser la culture emportent leur ménagerie de verre avec eux, partout. Fauves un jour, fauves toujours.

     La vraie exclusion, elle est là. Elle est tissée du refus d’insérer. Du refus d’apprendre.

 

     Les maniaques de l’égalitarisme, les jusqu’auboutistes des particularismes, les p… respectueuses des cultures « plurielles », devraient se couvrir la tête de cendres. Ils ont une responsabilité écrasante dans ces dérives criminelles. Ils se sont acharnés à marginaliser les exclus. Ils sont surtout coupables d’une illusion pédagogique absolument réactionnaire, au sens le plus pur du terme, celle qui consiste à croire qu’il y a un « soi » préexistant à la culture, et que pour rester soi, il ne faut fréquenter qu’avec des pincettes une culture dominante qu’il faut bien évidemment par ailleurs dénoncer, battre en brèche, et déconsidérer… En fait, on s’instruit pour devenir soi, et non pour le rester. « Rien de plus soi que de se nourrir d’autrui, disait Valéry. Le lion est fait de mouton assimilé. »

 

     La crise de l’orthographe est la partie visible, sensible, de l’iceberg de la désinstruction. L’enfant commence dysorthographié — par définition. Le petit Jean-Paul S***, à six ans,  écrivait : « Le lapen çovache ême le ten ». Fallait-il, sous prétexte de « liberté » et de « respect », le laisser dans un état qui l’aurait mis, toute sa vie, en infériorité — ou lui permettre d’être Sartre ? L’orthographe est bourgeoise, clament André Chervel et consorts. La méthode syllabique aussi, ânonnent Frackowiak, Charmeux, et quelques autres… Sous prétexte de « respect », on a légitimé des pratiques qui fabriquent des exclus. Sous le même prétexte, la même idéologie mortifère, on récuse le par-cœur que réinstituent les derniers programmes du Primaire — et, comble de cynisme, on se baptise « désobéisseur » comme si c’était un exploit. Pédagogie de la misère, misère de la pédagogie.

     Pendant ce temps, les vrais bourgeois se gavent d’écoles traditionnelles, de collèges adéquats et de lycées « classiques » — et les enfants des ZEP sont laissés à l’état sauvage.

 

     Il ne faut donc pas baisser la garde. Ni sur la syntaxe, ni sur le lexique. Ni sur l’orthographe. Ni ici, ni sur les mails ou les SMS.  Il ne faut plus tolérer que des Inspecteurs d’Académie donnent des instructions écrites aux correcteurs du Bac ou du Brevet pour qu’ils mettent la pédale douce sur les corrections. « Que je pactise ? Jamais, jamais ! » s’écrie Cyrano. La tolérance aujourd’hui, c’est l’intolérance demain. Parce que l’ignorance engendre tous les fascismes durs ou mous — l’autoritarisme en région Poitou-Charentes, TF1, et la mort de la Princesse de Clèves.

 

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Ce blog est quasiment le seul qui, sur le Web, respecte l’orthographe. Ceux qui y voient la confirmation de l’idéologie réactionnaire de Bonnetdane sont eux-mêmes la confirmation du caractère autoritaire du pédagogisme. Barthes disait que la langue est fasciste — faisant allusion au carcan de règles qui corsètent l’expression. Mais la carence de langage l’est bien davantage — surtout quand elle est programmée.

Classes trop moyennes

                                                          – Si tu continues comme ça j’ai peur

                              Que tu ne passes pas dans la classe supérieure…

                                        – Les différences de classes nous les abolirons,

                                              C’est pour ça qu’on fait la révolution… »

chantait Evariste en 1968 — pseudo-dialogue divertissant entre un père et son manifestant de fils. Le jeu de mots est ancien, mais ce n’est pas pour ça qu’il n’est pas significatif. Régnait alors, à en croire les sociologues des années 1960, un système figé de reproduction sociale dans l’Ecole de mon enfance — encore qu’une frange de prolétaires parvenait à « passer dans la classe supérieure » (15% des élèves des grandes Ecoles à l’orée des années 1970). Aujourd’hui, avec moins de 5%, la statistique ne camoufle même plus l’ultra-élitisme du système — et l’ultra-élitisme, justement, ce n’est pas l’élitisme, et ceux qu’il sélectionne ne sont pas forcément des élites. Nous nous sommes si bien gorgés d’égalitarisme que nous avons produit les résultats les plus inégalitaires que jamais l’école de la République ait revendiqués.

Il ne faut pas désespérer Billancourt », disait Sartre. Oui — mais aujourd’hui, on désespère aussi Boulogne. Les classes moyennes sont invinciblement tirées vers le bas, et l’Ecole réformée par les soixante-huitards est infiniment plus injuste, et « reproductrice », que l’école d’autrefois.

Tableau d’une situation pré-révolutionnaire.

 

     En haut de l’échelle, 10% d’élèves mis, dès leur petite enfance, sur la bonne trajectoire. Milieu social favorisé, assez favorisé pour se reproduire à l’identique, ou presque. Quartier chic, ou tout comme. Bonne école, bon collège, bon lycée — très bon lycée, parfois. Vacances à l’étranger, pour apprendre l’anglais ou le chinois sur le terrain. Options judicieuses. Bon Bac, classe préparatoire derrière, grande école à venir. Comme papa-maman. 80% des énarques sortis, comme on dit, « dans la botte », sont enfants d’énarques. Bourdieu en aurait hoqueté de bonheur.

     En bas, un nombre à peu près comparable d’exclus. Mauvais quartier, ZEP exemplaire, méthode idéo-visuelle, peu d’encouragements, encore moins de félicitations, collège douloureusement unique, lycée professionnel non choisi — ou, pire peut-être, une Seconde très indifférenciée (et encore, 140 000 de ces malheureux gosses quittent le système scolaire dès 16 ans, fin Troisième, pour naviguer entre petite délinquance, démerde et aides sociales). Parfois, à l’arrivée, une fac où l’on se plante à 50% dès la première année — pour ne pas parler des suivantes.

     Des uns et des autres, nous dit-on, le système a besoin. Besoin de cadres, besoin d’un volant de main d’œuvre très peu qualifiée, taillable et corvéable…

     Fausse évidence. Nous n’avons pas besoin (ou très peu — pour ramasser les pêches dans le Roussillon) de gens sans qualification — bien au contraire. L’industrie moderne, et encore plus l’industrie à venir, veut des acteurs polyvalents, capables de s’insérer dans des projets professionnels successifs et souvent fort éloignés les uns des autres. De la même manière que la science-fiction rêve de machines qui s’auto-réparent, la société libérale des années à venir aura besoin d’employés qui se forment et se reforment sans cesse. Cela suppose des bases très solides, et non un saupoudrage de bonnes intentions.

     En haut de l’échelle, il est fort dangereux de ne pas renouveler le sang des cadres. L’aristocratie a fini par crever par excès d’endogamie. La bourgeoisie prend le même chemin, et l’Ecole est l’instrument d’une reproduction qui frise l’inceste institutionnel. De surcroît, ne pas donner aux classes d’en-dessous l’espoir d’arriver tout en haut est un mauvais calcul. C’est ainsi que l’on alimente le désespoir et la violence. Ou l’abstention électorale, qui prélude toujours à la mort des républiques.

     Parce que c’est d’abord dans l’entre-deux, dans cette classe moyenne qui espérait pour ses enfants un destin meilleur que le sien, que tout se joue en ce moment. Un destin meilleur — dans la mesure où ils l’auraient mérité : les classes moyennes croient (ou croyaient ?) en la méritocratie. L’ascenseur social, métaphore bien utile pour faire croire qu’il fonctionne encore, c’est pour ces classes intermédiaires qui ont le souvenir de parents ou de grands-parents qui en ont bavé, et qui rêvent pour leur progéniture d’un avenir plus confortable que le leur. Les enseignants, par exemple. Pas très bien payés, mais imbus d’une culture de l’effort-qui-porte-toujours-ses-fruits…

     E finita la commedia… Sauf exception, il est loin, le temps où un enfant d’instit devenait prof de fac. Bienheureux s’il parvient à être lui-même professeur des écoles. Statistiquement, il aurait meilleur compte à jouer au loto.

     L’Ecole est la métaphore exacte du système tout entier. Les « fils et filles de », ceux dont l’état-civil et le carnet d’adresses comptent finalement plus que les diplômes, l’emportent depuis que la crise (pas seulement celle qui sévit actuellement : en fait, tout a commencé à dégénérer après le second choc pétrolier, et l’augmentation vertigineuse du chômage, à la fin des années 1970) a bloqué les aspirations au mieux en prétendant que l’identique, c’était déjà beaucoup — beaucoup trop.

     Les diverses lubies pédagogiques doivent se lire à la lumière de cette situation économique. L’élève-au-centre-du-système, et la substitution d’un projet « éducatif » à une ambition « instructionniste », ont constitué le prétexte idéal pour que les élèves, et leurs parents, se contentent d’un séjour prolongé en système scolaire, aussi confortable que possible, sans plus prétendre à une ambition intellectuelle qui risquait de se traduire en ambition sociale.

     Sauf ceux qui avaient les moyens d’entrer dans des écoles privées chèrement compétentes — il y en a —, ou des lycées « classiques » — il s’en trouve.

     C’est sur tous les plans qu’il faut se battre simultanément. C’est l’espoir d’un mieux qu’il faut réinjecter dans la société française, aussi figée aujourd’hui que l’était l’aristocratie de 1788. Et j’ai dans l’idée que les courtisans du libéralisme tiennent à nos dirigeants les discours lénifiants qui ont conduit Louis XVI à l’accident de santé du 21 janvier 1793.

     Cela ne signifie pas qu’il faille baisser la garde sur l’Ecole elle-même. Il faut préparer dès maintenant la sortie de crise — quand, dans quatre ou cinq ans, nous aurons immédiatement besoin de cadres et d’employés aux capacités inédites, diverses et modulables : c’est sans doute la seule chose que l’on peut dire de façon sûre des années à venir. Apprendre sérieusement à lire, écrire et compter. Transmettre une culture solide, commune. Donner les bases de toutes les formations à venir. Préparer aussi bien les ingénieurs les plus pointus que les techniciens les plus polyvalents — parce qu’il est évident que c’est dans les formations « techniques » qu’il faut ouvrir à une culture généreuse, bien plus que dans les hautes sphères de la spécialisation : c’est aux plus humbles que l’on doit donner les moyens, tout au long de leur vie, de modifier leur destin. Aux plus « moyens ». Les bons » s’en sortiront toujours — ils en sont déjà sortis…

     Dans les conseils de classe, on entend souvent des expressions du genre « moyen plus » ou « moyen moins », pour affiner le jugement sur un élève. La même chose pourrait se dire des classes sociales : à force de se sentir entraînées malgré elles vers le « moyen moins », les classes moyennes finissent par frôler l’insuffisant. Le désespérant.

     Et ce sont bien elles qui font les élections, non ? Elles ont cru, au moins en partie, aux sirènes du « travailler plus pour gagner plus ». Elles savent désormais qu’il est question de travailler davantage pour continuer à être payé — simplement. Des entreprises négocient déjà des réductions de salaires en échange de plans sociaux « aménagés » — c’est dur pour ceux que l’on « aménage », et pas drôle pour ceux qui s’accrochent. « Classes moyennes à la dérive » (1), disait déjà Louis Chauvel en 2006. Trois ans plus tard, elles sont en train de couler.

     On laisse trop de travailleurs sur le bord de la route — en se privant de leur expérience, et de leur expertise. On laisse trop d’enfants au bord de la culture — sous prétexte de gérer « l’enseignement de masse », qui a bon dos.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Collection « la République des idées, Seuil, 2006.