De notre correspondant au Canada

Béatrice Barennes évoquait ici même il y a peu le sort peu reluuisant des « humanités », comme on disait à l’époque où l’on était persuadé que l’étude des langues et des cultures anciennes avait à voir avec l’humanisme d’un côté et le fait d’être humain de l’autre.

Lionel Navarro, en voyage d’études au Québec, espion attitré de Bonnetdane chez les pédagogistes de la Belle Province, a vécu il y a quelques jours une expérience intéressante, dont je vous livre ci-dessous le récit.
Bonne lecture…
JPB

Sursum corda

 

« En 2002, seulement 5% de la population québécoise voulait que l’éducation soit une priorité pour le gouvernement [1] » (sondage Ad Hoc Recherche) [2].

 

La Chaire Publique AéLIéS de l’Université Laval organisait le lundi 27 septembre 2010 une soirée de conférences. Son thème : « La culture classique : un héritage pour l’avenir ? » [2] Ses intervenants : Jacques Desaultels, professeur retraité de langue, de littérature et de civilisation grecque, Jean-Marc Narbonne, philosophe, Janick Auberger, historienne et philologue (Française agrégée des Lettres Classiques).

Le programme s’annonçait sous de tonifiants auspices.

 

Je ne savais pas encore que l’enseignement des langues anciennes avait disparu du Secondaire depuis les années 60. L’explication tient dans l’histoire québécoise du mouvement d’indépendance vis-à-vis du Catholicisme omniprésent dans les cœurs, les esprits et les lois (au début du XXe siècle : 40% du personnel enseignant au Québec est religieux): le Collège classique [3], confessionnel et payant, laissa la place à l’Ecole obligatoire, gratuite, laïque, ainsi qu’aux nouveaux cegeps [4].

 

Les Jésuites, qui professaient les langues grecque, latine et moderne, les auteurs anciens, la mathématique, la philosophie et la religion fermèrent boutique. L’élite québécoise voulut libérer le peuple ; elle versa dans les oubliettes la science des pères. Le bébé partit avec l’eau du bain, ces dignes matières étant entachées d’excrémentielles oppressions.

 

Le Rapport Parent (1963-1966) et la Révolution tranquille [5] firent de « l’éducation la responsabilité de l’Etat et un droit pour tous » [6] : la démocratisation et la massification de l’enseignement, se mirent en marche. En dix ans, le nombre des inscrits à l’université avait explosé de 350%.

Lors de la soirée, une mère inscrite en Maîtrise ès « Etudes anciennes » à l’Université Laval me raconta que son père, enfant parmi les 21 autres rejetons de ses parents, ne put – malgré son désir – poursuivre son instruction. La malchance tomba – et c’est le hasard qui décida du destin, me dit l’étudiante, mes grands-parents tirèrent au sort l’heureux élu – ; elle frappa l’un de ses frères – qui n’en avait cure – si je puis dire s’agissant d’école religieuse. Il irait chez les Jésuites. Etudier coûtait excessivement cher pour les familles paysannes [7] : à 14 ans (fin de la scolarité obligatoire à partir de 1946, avec un taux de décrochage de 50% au Primaire), l’autre garçon fut retiré de l’école et aida aux travaux de la ferme. Il rejoignit ainsi les 94% de Montréalais francophones âgés de 11 ans qui, des années plus tôt, en 1926, quittaient l’école dès la fin de leur 6ème année scolaire accomplie [8].

Leurs petits compatriotes québécois anglophones étaient plus chanceux : « À la même époque, le réseau scolaire protestant, qui regroupe les anglophones, est au contraire déjà bien organisé, très fréquenté, dégagé de l’influence religieuse » [9]. La population francophone montréalaise d’alors ne disposait d’aucune école publique.

 

L’élitisme devint, je le devine seulement, le diable du mouvement laïque : j’ai entendu, de la part de jeunes poulains doctoraux, le lundi de la conférence, le refus des grandes écoles à la française, discriminantes (« discrimination sociale par les savoirs », tel fut le maître mot finalement de la soirée, puisque seuls peuvent savoir ceux qui sont riches, ceux qui parlent correctement le Français – pensons aux immigrés).

Le mouvement laïc des années 60, renversant l’omniprésence du pouvoir étouffant de l’Eglise catholique, s’est alors appuyé, c’est un peu plus qu’une hypothèse, sur les « sciences de l’éducation » qui pointaient alors au Canada le bout de leur long nez.

Libération du religieux élitiste (le Latin, le Grec, la Philosophie… obligatoires) allant de pair avec la libération des masses à l’égard de connaissances difficiles à acquérir sans doute… Egalité, égalitarisme, déformation du mot. Obsession du même. Et de l’inégalité des chances.

 

J’entendis donc, ce lundi-là, de doctes et distingués savants. J’applaudis au fin propos de Janick Auberger sur la nécessité de se plonger toujours dans la pensée à jamais actuelle des Grecs. Elle pestait contre la société de la performance et de la rentabilité ; je poussai un grognement quand elle révéla à l’assemblée qu’un sous-ministre de l’Education québécoise lui avait lancé que connaître la langue d’Homère ne servait à rien pour « vidanger sa voiture », j’étais à mon aise jusqu’à ce que je découvre qu’il n’y a ni Grec ni Latin au Secondaire ; le masque alors tomba.

M. Desaultels [10], helléniste, ne veut pas « revenir en arrière » : aux 6 heures de Grecs et de Latin par semaine (au douloureux Collège classique donc, au Catholicisme repoussoir), et Mme Auberger, un peu plus rebelle quant à elle, puisque française, souhaita ardemment l’instauration d’une heure de « latingreclatin » (mythologie, culture) afin que les élèves goûtent à la mamelle antique, histoire que cela leur infuse quelque désir à l’université, histoire (c’était en filigrane) qu’il y ait assez d’étudiants pour sauver les chaires et leurs subventions… Le Québec ne fait plus étudier ces langues qu’à ce niveau d’excellence.

 

La conférence s’acheva. Je constatai que des 3 intervenants, l’un était satisfait de la situation scolaire actuelle qui lui assurait son gagne-pain, et l’autre demeurait dans une indépassable ambiguïté (« Peut mieux faire », aurais-je envie d’écrire sur son bulletin de notes). Le Directeur de la Chaire Publique m’avoua alors : « Je tiens infiniment à l’enseignement de la culture classique. Mais il y a tant d’autres choses, plus importantes, que l’on doit sauver dans notre système scolaire. Regarde un peu la réforme pour l’Histoire au Secondaire [11] ».

 

En 2010, 30% des élèves au Québec décrochent du système scolaire. 15% des adolescents abandonnent l’école sans diplôme d’études secondaires. Les garçons sont les plus touchés – comme en France. 5% de leurs parents veulent, en 2002, que l’Education ne soit pas une priorité pour leur gouvernement. Et le grand journal indépendantiste Le Devoir désigne les élèves du mot de « clientèle ».

 

Les extraits du Banquet de Platon, lus par l’admirable Jack Robitaille, sauvèrent ma désolante soirée.

 

Lionel Navarro

 

Notes

[1] « En 1911, le vicaire apostolique du golfe Saint-Laurent (la Côte-Nord), Gustave Évêque, écrit au surintendant de l’Instruction publique afin de décrire l’état des écoles de son district. Sur «700 milles de littoral laurentien», il compte 17 écoles: «Six bonnes, quatre passables, sept misérables», écrit-il, déplorant l’abandon dans lequel on laisse certains villages, complètement coupés du reste du monde.

 

«On tient à avoir une école, mais les parents ne s’attachent pas assez à suivre leurs enfants, à les faire travailler à la maison, à se rendre compte de leurs progrès, à s’assurer s’ils sont exacts à fréquenter la classe», écrit M. Évêque. Il déplore en outre la faible rétribution des institutrices — la majorité reçoit 100 $ par année, mais cinq sont à 30 $, et logées chez l’habitant: «Si les salaires étaient plus élevés, le personnel de l’enseignement se renouvellerait moins souvent et les progrès intellectuels seraient à coup sûr plus satisfaisants.» (http://www.ledevoir.com/societe/education/296944/100-ans-d-education-au-quebec-l-ecole-en-trois-temps-1910-1960-2010)

 

[2] http://www.ledevoir.com/societe/education/296834/derniere-province-a-adopter-une-loi-sur-l-instruction-obligatoire-l-ecole-primaire-fut-longtemps-un-luxe-au-quebec

 

[3] http://www.aelies.ulaval.ca/index.php?id=218#c645

 

[4] http://www.thecanadianencyclopedia.com/index.cfm?PgNm=TCE&Params=f1ARTf0001757

 

[5] http://www.thecanadianencyclopedia.com/index.cfm?PgNm=TCE&Params=F1ARTF0001758

 

[6] http://www.republiquelibre.org/cousture/LESAGE.HTM

 

[7] http://www.ledevoir.com/societe/education/296828/un-nouveau-systeme-d-enseignement-pour-une-nouvelle-civilisation-la-reussite-fait-partie-du-droit-a-l-education. La Commission sur l’enseignement au Québec fut présidée par Mgr Alphonse-Marie Parent. Elle préconisa l’école publique gratuite, obligatoire..

 

[8] Mais est-ce bien différent aujourd’hui, au Canada, au Québec, malgré l’augmentation du nombre des bourses d’études ? http://www.journalmetro.com/linfo/article/637093–les-frais-de-scolarite-en-hausse-au-pays Une immigrée vietnamienne, entre autres, qui me coiffa à Toronto, me dit : « L’éducation ici est un business. C’est devenu impossible. Même dans mon pays d’origine, acheter un ordinateur, les fournitures, les livres… ». L’accès à l’Instruction a un coût prohibitif pour les familles les moins à l’abri des crises économiques. Mais elles se saignent pour leur progéniture qui ne doit pas faillir du point de vue scolaire et des ambitions parentales. Les banques d’investissement appellent les nouveaux papas et mamans à la naissance du bébé (oui les hôpitaux vendent les numéros de leurs clients…). Elles leur proposent des plans d’épargne. Ceux-ci ne sont utilisables que si l’enfant va à l’université, choisie de longue date par les géniteurs, sinon l’argent investi est perdu… Bonjour la pression familiale.

 

[9] Tableau comparatif des systèmes scolaires français et québécois : http://www.sram.qc.ca/etudiants-internationaux/les-systemes-scolaires-franais.

 

[10] http://www.ledevoir.com/societe/education/296841/partis-de-si-loin. Ne pas ignorer que la population anglophone pouvait avoir tout intérêt à conserver le statu quo scolaire et l’absence de partage des savoirs et des compétences : « Le gouvernement fait tout ce qu’il peut pour arrêter l’industrie parmi nous et il nous dit : vous n’êtes pas industrieux. Il s’empare des biens destinés à l’éducation, il la décourage et dit : vous êtes ignorants. Il nous refuse les places d’honneur et de profit, et il nous dit : vous êtes sans richesse, sans considération » (L’Echo du pays [hebdomadaire réformiste], 1835, cité par Laurent Mailhot, La Littérature québécoise depuis ses origines, TYPO Essai, 2003, Montréal, p.29).

 

[11] Décontenancé de me rendre compte que peut-être l’ennemi des langues anciennes fait partie de leur camp, j’écoutai, nerveux, ce membre de la Société Royale au Canada encenser l’enseignement moderne permettant aux adolescents du Secondaire et de CEGEP d’apprendre un métier. Exclusivement cela, pour ne pas être exclu du monde du travail. Lui, un spécialiste des mythes antiques, dire – sans rire – cette monstruosité, alors que tout du monde grec nous parle de libération par la raison, avec les dieux, contre les dieux. Voici que l’homme est – dans ce monde nord-américain, et ailleurs – une fonction. J’interpelai l’une et l’autre sur leur paradoxe et sur le fait que, grâce à leurs études classiques au Secondaire, ils ont les postes et fonctions qu’ils ont.

 

[12] http://www.ledevoir.com/societe/education/107695/cours-d-histoire-epures-au-secondaire et http://www.ledevoir.com/societe/education/165373/le-cours-d-histoire-disparaitra-t-il

 

Note de lecture Jean Guerreschi

Dans le fatras de la rentrée, il est un roman dont on parle peu (j’ai dû lire une bonne critique, dans le Nouvel Obs ou dans Marianne — c’est à peu près tout), sinon pour en dire qu’il narre une histoire scandaleuse, et que l’on peine à trouver chez les libraires. Jean Guerreschi, dans Bélard et Loïse, raconte les amours violentes d’un vieux prof de fac et d’une jeune étudiante. Quasi vieillard, vraiment jeunette. Le genre de situation présumée scabreuse dont on sait pertinemment qu’elles arrivent tous les jours, mais dont il est paraît-il décent de ne rien dire, sinon en faisant les gros yeux — et le héros se fait d’ailleurs admonester sévèrement par son président d’université. Quoi ! Humbert Humbert et Lolita, le retour ?! Mais peu lui chaut : l’amour est aveugle et sourd.

Quant à savoir pourquoi un tel récit, qui aurait paru à l’étiage, si je puis dire, durant les swinging seventies, est aujourd’hui inconcevable, c’est une autre histoire. En pleine épidémie de jeunisme, quand la télévision confronte à fil d’antenne des imbéciles immatures, immaculés et bronzés, dans de quelconques îles de la tentation, le corps à corps heureux d’un épiderme qui a beaucoup vécu et d’une peau de pêche a sans doute quelque chose de scandaleux pour les hypocrites qui sévissent dans les étranges lucarnes. Et, subséquemment, sur la morale publique. Tout juste de quoi alimenter une émission de Jean-Luc Delarue, quand il sera revenu du purgatoire auquel la même hypocrisie le condamne aujourd’hui. Parce qu’enfin, si l’on suspendait d’antenne — ou de politique, ou… — tous les camés plus ou moins notoires, on en reviendrait à l’âge de pierre — quand on se contentait de lire au coin du feu.

Lire donc, par exemple, Bélard et Loïse

Mauvais titre. Bien sûr, Héloïse et Abélard. Mais le bandeau rouge apposé par Gallimard dit bien mieux les choses : « Eloge de la foudre » ! C’est cela, le vrai titre.

Du coup, que l’un ait un peu plus de soixante ans, et l’autre pas tout à fait vingt devient très secondaire : Eros est aveugle et tire au petit bonheur, au petit malheur. D’autant que Bélard n’est peut-être pas, dans les faits, si âgé que cela : « Son charme était celui de l’enfant, étonné toujours d’être aimé pour ce qu’il sait bien qu’il n’est pas, et malgré les méchancetés qu’il se connaît. » Allez savoir pourquoi une telle phrase me parle.

Sombre histoire, d’ailleurs, que cette liaison tout à fait fatale — c’est le seul reproche réel que je ferais à l’auteur : il leur concocte une fin d’apocalypse, victime, pour l’une, des circonstances du 11 septembre 2001, pour l’autre d’une intempérie magistrale. On s’en fiche : quand ils disparaissent, cela faisait beau temps qu’ils étaient passés dans le mythe originel de leurs patronymes tronqués — légende oblige. Dans la vie réelle, on meurt moins facilement que dans les romans. On dure. On perdure. Heureusement. Malheureusement.

Encore un livre ostensiblement tissé de livres — et de textes. Très finement, Guerreschi combine à peu près tous les types d’écrits — récit omniscient, journal, mails, textos, messages codés et décodés, répertoire complet des modes d’écrire et de déchiffrer — fine suggestion de lire l’histoire autrement qu’elle ne se présente, autrement que la relation croustillante d’un pygmalionisme un peu plus poussé que d’habitude — ce à quoi se sont arrêtés les critiques. D’autant qu’il n’y a rien de Pygmalion dans Bélard, grand universitaire cloué par la flèche du dieu — et rien de Galatée dans Loïse, belle et grande enfant, heureuse en ménage, soudain rivée à cet être un peu bedonnant, qu’elle rêve de déplier, comme elle se rêve défaite, écartelée. Pour ne pas parler de Pièra, l’autre des deux autres, si je puis dire, plus jolie peut-être, plus chargée de ces seins dont, dans un livre précédent, Guerreschi s’était fait le chantre (1), plus intelligente sûrement — aimée aussi, mais différemment : aimer intelligemment est peut-être un oxymore, même si c’est parfois une réalité.

« Le bruit courait toutefois que certains, certaines — il courait plus souvent à propos de certains que de certaines —, n’hésitaient pas à puiser chaque année dans ce cheptel de poulains et de pouliches à l’âge maintenu constamment vert du fait du renouvellement par le bas et de la fuite des plus âgés par le haut. Les séminaires bruissaient des colportages de la vie tribale endogamique réelle ou supposée des maîtres de conférences et des professeurs. »

Le plus étrange, c’est qu’un tel roman fasse aujourd’hui scandale — au point qu’une œuvre constamment maîtrisée, souvent admirablement écrite, soit boycottée par des journalistes plus pressés de rendre compte des pauvretés nothombiennes ou houelbecquiennes. « Elle se donnait pourtant. Mais c’était à défaut de s’immoler. Hommes la prenaient. Mais nul, la prenant, n’avait su encore la retourner comme peau de lapin ni, une fois écorchée vive, la fendre de la base au sommet, et qu’elle se vît ouverte dans l’ahurissement de ses yeux. » Il y a souvent du Cohen chez Guerreschi — les mots du sexe en plus. On est très précis dans ce livre — autre difficulté pour la critique : doit-on la ranger dans la catégorie « érotique », dans le roman de mœurs, ou dans le témoignage indirect auquel il faudrait chercher des clefs ? Auquel cas nous serions dans le même embarras qu’en 1782, quand a paru le roman de Laclos, tant les modèles abondent. Dans l’université, il s’en passe peut-être moins que ce que l’on raconte, mais sans doute davantage que ce que l’on en dit.

Et alors ? David Lodge a bâti sa fortune littéraire sur les histoires de fesses d’universitaires quinquagénaires encombrés d’étudiantes et de collègues complaisantes. Sans doute est-il normal d’être séduit par des gens que l’on admire — ou séduit par des intelligences encore jeunes, pas encore matoises. Après, bien sûr, peut survenir le corps à corps, sans que pour autant s’abolisse la politesse, ni la distance. « Même après qu’ils se furent touchés, léchés, compénétrés, le vouvoiement était encore là, entre eux, à des moments inattendus. Alors que plus rien ou presque de leur intimité corporelle ne demeurait caché ni interdit aux fantaisies invasives de l’autre, quelque chose encore résistait dans le langage. Ils en souriaient sans bien comprendre. Pourquoi cette feuille de cigarette de politesse glissée entre elle et lui ? Et, quand un « vous » leur échappait, pourquoi avec un tel bonheur ? »

Ma foi, je me souviens d’une vieille, très vieille chanson de Catherine Leforestier — la sœur de l’autre : « Les mots d’amour, quand on quitte le vous / N’ont plus rien dans la tête… » Le « tu » prétend ne plus rien cacher — le « vous » donne incessamment l’espoir qu’il reste des îles à découvrir.

Bref, un très beau livre, constamment « tenu », d’une plume parfois presque précieuse — ce qui me rend le livre délicat, et rare. Non que j’y voie un plaidoyer pour les amours pédagogiques — Guerreschi dit fort bien qu’il ne s’agit plus, très vite, d’un prof de fac et d’une étudiante, mais de deux êtres abîmés dans une passion commune, deux improbabilités qui se sont rencontrées — puis séparées au gré d’une improbabilité encore plus grande : ni morale, ni déterminisme. Les choses se passent — puis trépassent. Les livres se lisent — et durent, dans la mémoire. Celui-là, au moins.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Seins, Gallimard, 2006. Voir http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=52822

Morituri te salutant

Quid du grec et du latin dans le lycée nouveau — qui vient de débarquer, sous la férule conjointe de MM. Chatel et Descoings, un peu avant le beaujolais ? Je suis trop « lettres modernes » pour apprécier pleinement ce que nous ont tricoté les grands esprits de la rue de Grenelle, et j’ai donc décidé de laisser la parole à Béatrice Barennes, agrégée de Lettres classiques — et, accessoirement, secrétaire national à la pédagogie du SNALC, mon syndicat préféré…

Dans le contexte plutôt sombre de la démission en juillet du jury de CAPES de lettres classiques et de la publication dans le Monde d’une tribune de certains de ses membres (1), la parution au Bulletin officiel n°30 du 26 août 2010 (pour une application immédiate à la rentrée une semaine plus tard !) d’une parodie de programme pour l’enseignement d’exploration « langues et cultures de l’Antiquité » signe encore la désinvolture avec laquelle sont traitées des disciplines considérées autrefois comme fondatrices et qu’on préfère aujourd’hui enterrer — le comble pour des langues mortes ! — vivantes…

Les lettres classiques font l’objet depuis longtemps d’un traitement exceptionnel de l’Institution. L’enseignement d’exploration « langues et cultures de l’Antiquité, grec ou latin », créé prétendument à égalité avec les autres enseignements d’exploration lors de la réforme du lycée, n’est que le dernier témoignage de cette tendresse toute particulière dont le « latin-grec » se passerait volontiers..

La procédure adoptée est inédite. Alors même que des programmes ont été rédigés et présentés au Conseil Supérieur de l’Education pour tous les enseignements d’exploration les 31 mars et 1er avril, le plus grand flou entoure depuis le début les langues anciennes sans qu’aucune concertation ne vienne éclairer un tant soit peu la perspective.

L’horaire seul ayant été fixé (3 heures comme celui de l’option facultative ), les lycées n’ont guère envisagé l’ouverture d’enseignements d’exploration et dans le meilleur des cas, dans le contexte des suppressions de poste, ils ont réussi à maintenir les options existantes (latin et exceptionnellement grec dans la continuité des enseignements du collège et/ou option de débutants). Beaucoup de lycées cependant ne proposent plus aucun enseignement facultatif de langues anciennes et les élèves intéressés sont contraints de s’adresser au Cned. Quant à l’information des élèves de Troisième en fin d’année scolaire, on ne voit guère comment les professeurs auraient pu attirer quiconque à suivre un enseignement d’exploration fantôme…

Le contenu du texte, paru si tardivement au Bulletin Officiel qu’on a décidément du mal à ne pas y voir l’intention délibérée de fragiliser au maximum des enseignements qui résistent encore trop bien peut-être aux attentions perfides, ne clarifie guère la situation. Conforme à l’esprit des enseignements d’exploration (butinage, utilitarisme jusqu’à l’absurde – «  (explorer) les divers usages de l’Antique que l’on peut faire aujourd’hui », exhortation à la « mise en activité »), il propose un panachage des thèmes des programmes de l’enseignement optionnel sur les 3 niveaux (Seconde, Première, Terminale) et dans les deux langues. Il semble donc que cet enseignement soit envisagé comme bilingue puisqu’en outre il est préconisé de « croiser autant que de besoin les systèmes linguistiques grec et latin ». Nouveauté complète et irréaliste, en contradiction par ailleurs avec l’idée affichée au départ (par le choix d’un horaire de 3h au lieu des 1h30 des autres enseignements d’exploration) d’inclure dans le même groupe, les élèves qui auraient choisi latin ou grec comme enseignement d’exploration ou comme option. En clair, ta zoa currit, si je puis ainsi m’exprimer. Et tout sérieux trekei avec eux. L’enseignement de l’anglais mène au globbish, celui du latin et du grec à la confusion.

Rien n’arrête cependant nos gestionnaires et surtout pas les contingences pédagogiques. Il est en effet prévu que cet enseignement « s’adresse aussi aux élèves qui souhaiteraient ‘débuter l’étude de la langue grecque ou latine en seconde, avec le projet de la poursuivre jusqu’en terminale ». Le sommet de la bouffonnerie est à venir : « Dans ce cas, pour leur permettre d’acquérir un niveau de langue suffisant pour une poursuite en classe de première, ils feront l’objet autant que de besoin d’un accompagnement personnalisé, qui peut prendre des formes souples et variées ». On voit mal comment un professeur de lettres classiques obtiendrait dans un contexte aussi porteur l’une des deux heures prévues à l’emploi du temps pour l’accompagnement personnalisé (dont l’emploi pour cette année a déjà été discuté), et cela pour la poignée d’élèves hypothétiques qui auraient réussi par miracle à obtenir une information et à s’inscrire dans un des rares lycées proposant cet enseignement (2)…

Mais peut-être est-ce lui faire trop d’honneur que de tenter d’analyser avec rigueur un texte qui masque mal une indifférence profonde et un vide abyssal de contenus derrière de vagues incantations à la souplesse comme à la variété (entendez que rien n’est prévu ni défini) et à l’innovation (parce qu’il faut bien bricoler quand on a réussi à rameuter un groupe d’élèves totalement disparate). Qu’importent la cohérence et le réalisme pour un enseignement qu’on s’acharnera à rendre exsangue ! Ne vaut-il pas mieux « de l’aide aux devoirs pour des centaines d’élèves que du grec pour 5 ? » comme le disait récemment l’un des grands inspirateurs de la réforme du lycée (3) ? Et pourquoi pas du grec pour des centaines d’élèves, M. Descoings ? Etes-vous sûr que l’accompagnement personnalisé décliné selon les académies et les lycées en dispositifs divers incluant éventuellement « club astronomie », « atelier théâtre », « club d’écriture » (4) — on attend l’ « atelier cuisine » et le « club sophrologie » — contribuera davantage à l’égalité des chances que l’étude rigoureuse des langues et des cultures qui sont au fondement des nôtres ?

La précipitation et l’improvisation caractérisent certes cette réforme des lycées comme en témoigne l’émoi entraîné par l’absence de manuels scolaires dans certaines matières. Mais pour les lettres classiques, le Ministère a perfectionné la méthode : pas de concertation, pas de programme, aucune visibilité… L’objectif est évident : tendre vers un nombre nul d’élèves et bientôt de professeurs, déjà victimes prioritaires des mesures de carte scolaire. Une fois le latin et le grec passés à la trappe par un ministre-Ubu armé de son croc à phynances, à qui le tour ? Le lycée était déjà léger, il sera tout à fait light — et qui saura encore que cela vient de levis — une marque de jeans du Ier siècle, sans doute.

Béatrice Barennes

(1) Voir « Cibles émouvantes », in Le Monde, 20 aqoût 2010 : http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/08/20/langues-anciennes-cibles-emouvantes_1400980_3232.html

(2) D’aucuns s’empresseraient de voir dans ces disparités, d’un établissement à l’autre, la preuve par neuf d’un enseignement à deux vitesses. Mais ne soyons pas mauvaise langue : il va de soi que le lycée Henri IV fera du soutien au détriment de la formation classique réclamée par les parents de ses élèves, et le lycée Tartempion, en pleine Zone d’Exclusion Programmée et de pédagogisme renforcé, aura à cœur d’insister sur les Lettres classiques — on s’en doute… (JPB)

(3) Le Point, jeudi 26 août 2010, propos de Richard Descoings.

(4) Dépêche AEF ,vendredi 27 août 2010, « paroles de proviseurs de l’académie de Lille ».

 

Tireurs d’élites

Voilà bien des années que je suis le Méchant du système scolaire, réactionnaire, fasciste, probable détrousseur de vieilles et trousseur de gamines. Des années que je me bats pour l’école de demain, et que l’on me croit partisan de celle de grand-papa. Que je ferraille au nom de tous, et particulièrement des petits, des obscurs, des sans-grade. Des exclus de la connaissance. Des déshérités, comme aurait dit Bourdieu.

Et l’on me traite de bourgeois élitiste alors que je n’ai qu’un credo : l’Ecole doit amener chaque élève au plus haut de ses possibilités.

Mais voilà : je ne promets ni la réussite de tous, ni des lendemains qui chantent. Ce serait revendiquer un droit à la santé illusoire — déjà beau si nous avions effectivement droit aux soins.

Inutile de disserter sur le niveau de ceux qui font aujourd’hui d’« élitisme » un gros mot : l’objet de la haine donne la mesure de celui qui hait, de sorte qu’il m’indiffère d’être détesté par tant de tout petits hommes. Mais ce fait minuscule et grotesque révèle, au fond, une grande ligne de fracture, dans laquelle l’Ecole de la République est en train de basculer : l’élitisme est républicain, et la démagogie se veut démocratique.

C’est tout le sujet de mon dernier livre (1).

Evidemment, en surface, j’y parle surtout des prépas et des grandes écoles. De ceux qui les tirent à vue — c’est toute la première partie. De ceux qui tentent d’y attirer davantage d’élèves, et d’élèves divers, qu’ils tirent vers le haut — c’est tout l’enjeu de la seconde. J’y évoque la démagogie d’une certaine gauche, qui préconise pour les autres un égalitarisme qu’elle refuse pour ses enfants. Ou la bien-pensance d’une certaine droite, qui fait la charité à quelques malheureux plus ou moins arbitrairement élus — à Sciences-Po ou ailleurs — et s’offre une bonne conscience à bon compte. Sans oublier ceux qui voudraient nous imposer un recensement ethnique (?), et en déduire une politique de quotas.

Bref, j’ai eu à cœur, encore une fois, de me faire des amis…

En fait, ce qui se joue dans les critiques dont on inonde l’élitisme républicain, hérité de la Révolution et de l’Empire, c’est le duel immémorial entre une esthétique politique centralisatrice (en gros, ce qu’on appelle l’Etat au sens plein, ou le jacobinisme au sens restreint) et des forces centripètes, hier les Girondins, aujourd’hui les libéraux mondialisés — ou les Verts décalqués du modèle allemand. Vouloir supprimer les prépas et les grandes écoles parce que cela n’existe pas aux Etats-Unis, ou en Allemagne (mais leurs universités sont autrement efficaces que les nôtres), c’est se tirer une balle dans le pied, au mieux, ou dans la tête, au pire.

Il y en a que ça ne gênerait pas…

Dernier point (pour les détails, voir… le détail de mon livre) : je parle longuement des CPES, ces « prépas à la prépa » qui se mettent en place dans quelques grands lycées depuis quelques années. « Très bien pour ceux qui en profitent », dit Gérard Aschieri que je suis allé interroger — il a bien raison. Mais palliatifs, rustines d’un système qui implose. Si tant de gosses parviennent au Bac dans un état tel que même les meilleurs ne parviennent pas à réussir en prépa, pendant que leurs condisciples échouent en première année de fac, c’est que quelque chose a rudement cloché en Primaire / Secondaire. On crée aujourd’hui des structures efficientes pour quinze ou vingt élèves — parce qu’on travaille dans l’urgence, et qu’on ne peut pas se croiser les bras devant tant de détresse en attendant le Grand Soir de la pédagogie vraie et la mise en question du collège unique. Cela ne nous dispense pas d’inventer demain l’architecture globale d’un système qui cesserait d’envoyer 18% d’analphabètes en Sixième, de faire gicler 150 000 gosses hors de l’école fin Troisième, de fabriquer des voies professionnelles qui sentent bon le bon marché, et même le dumping social, et de donner le Bac à des malheureux qui ne pourront rien en faire, tant on les a sevrés des connaissances les plus élémentaires.

Sevrés de vraie culture — et il n’y en a qu’une, celle des « héritiers ». La mienne. La nôtre. La vraie citoyenneté est là — pas dans l’enseignement artificiel d’un civisme de bazar. Elle est dans Montaigne ou Montesquieu. Dans les livres d’Histoire — notre histoire. Dans des sciences sans complaisance — « ô mathématiques sévères », disait Lautréamont. La mesure, si nécessaire en ces temps d’outrances et d’outrages, elle est dans la musique comme dans le sport (le vrai — pas « l’éducation physique »). La tolérance, on l’apprend bien mieux dans les tableaux du Caravage ou les récits d’Oscar Wilde que dans les conférences de la Ligue pour l’enseignement.

Quant à l’information sexuelle, ma foi, je crois qu’elle est plus convaincante dans les Liaisons dangereuses que dans les dépliants du Planning familial.

Evidemment, faire aujourd’hui l’éloge des prépas, à notre époque de compassion et de crétinisme généralisés (voir, sur ces deux points, le second surtout, le dernier ouvrage de Peter Gumbel (2)), c’est un peu provocant. Dire que le concours est la seule voie réellement égalitaire, parce qu’elle est neutre, c’est donner le bâton pour me faire battre. Affirmer que l’Ecole n’est pas le lieu du bonheur immédiat, mais celui du bonheur différé, c’est certainement iconoclaste, en ces temps de bisounours triomphants. Mais il y a ce que je crois (l’école doit tout faire pour aider chacun à exceller dans le champ de ses possibles), et ce que je vois : un an ou deux (parfois trois) de travail acharné peuvent transformer l’ours mal léché issu d’un système scolaire déficient en élève de grande école, ou configurer une brillante réussite universitaire.

Et les gesticulations dérisoires de quelques universitaires qui font chorus avec les fossoyeurs de la République ne comptent que pour du beurre. Les prépas sont le modèle de l’excellence, et c’est sur elles qu’il faudrait modeler un premier cycle universitaire généraliste, ou au moins une propédeutique qui rattraperait quinze ans de programmes aberrants, contre lesquels se débattent de leur mieux, contre vents, marées et Meirieu, tout ce qu’il reste d’enseignants volontaires et volontaristes, odieusement élitistes.

Jean-Paul Brighelli

(1) Tireurs d’élites, Plon. Il sort cette semaine, petits veinards que vous êtes.

(2) Inutile de l’acheter : tout est dit par Caroline Brizard sur http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/societe/20100902.OBS9318/exclusif-l-ecole-casse-t-elle-nos-enfants.html