Main basse sur une île

L’Ecole n’est pas la seule corde de mon arc. J’ai également commis quelques ouvrages sur la Corse.

Bien sûr, je pourrais connecter les deux sujets. Par exemple en évoquant le procès qui s’est récemment tenu à Ajaccio, où sont mis en cause divers officiels du rectorat et quelques enseignants, accusés d’avoir corrigé à la main — conformément, en fait, à ce que l’on demande dans tous les jurys — les résultats du Bac, mais avec quelques coups de pouce supplémentaires (1)…

Mais non : aujourd’hui, je m’offrirai un spécial narcissisme — ça ne me change pas, diront les mauvaises langues.

(1)Voir http://lescarnetsdulabyrinthe.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/02/10/affaire-du-rectorat-faux-arguments-autour-d-un-proces.htmlethttp://generation69.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/02/12/un-self-service-de-la-fraude-dans-l-education-nationale.html


Donc, une fois n’est pas coutume, je parlerai télévision.

Le 25 février prochain, sur Arte, et sur le coup de 20h40, est diffusé un téléfilm intitulé Main basse sur une île.

Il se trouve que j’y ai un peu mis la main. Après tout, il est inspiré d’un roman initialement paru chez Ramsay sous le titre Pur porc (et il reste quelque chose de cet amour des suidés dans le film) et réédité il y a deux ans chez Balland sous le titre Viande froide. Le réalisateur, Antoine Santana, a donc écrit avec moi le scénario, puis les dialogues.

Bien sûr, nous avons quelque peu coupé dans un roman qui prenait son temps sur une route extrêmement saignante. Là n’était pas l’essentiel.

Le titre du téléfilm, Main basse sur une île, a une double origine.

L’action se passe en Corse, et Main basse sur une île fut d’abord le titre d’un pamphlet édité par le Front Régionaliste Corse (1) en 1971. Allusion, bien sûr, à ce film remarquable de Ferancesco Rosi, Main basse sur la ville (1963), qui raconte les magouilles immobilières d’un entrepreneur (Rod Steiger, d’une italianité napolitaine plus convaincante encore que s’il était né sous le Vésuve) poussant les politiciens locaux à transformer, à son gré, des terrains agricoles en terrains constructibles…

Toute ressemblance avec une situation réelle, à Naples ou ailleurs, ne serait, comme on dit, que pure coïncidence…

Ce n’était pas le premier des films politiques de Rosi, depuis le Défi (1958) jusqu’à Oublier Palerme (1989), en passant par des chefs d’œuvre inoubliables comme l’Affaire Mattei (1971) ou Cadavres exquis (1975).

Ce dernier film était marqué par la performance exceptionnelle de Lino Ventura, dont l’image me hanta tandis que j’écrivais Pur porc. Le personnage principal, l’Ange, était calqué sur ce cher fantôme.

Mais quand il fut question de casting, il s’avéra que cela faisait quelques années que le tonton flingueur n’était plus disponible…

Sauf à être Giraudoux, qui écrivait avec, en tête, la voix de Jouvet qui interpréterait ses pièces, on écrit souvent un dialogue à l’aveugle, et on se soucie après de l’adapter aux acteurs effectivement retenus. En l’occurrence, à François Berléand.

Berléand n’a pas besoin de moi pour qu’on lui tresse des couronnes. Chacun sait de quoi il est capable.
Ou plutôt, chacun croit le savoir. J’ai découvert, durant le tournage, et en visionnant le film terminé, un acteur extraordinaire — plus corse que jamais Steiger ne fut napolitain, ou Ventura sicilien. Capable comme eux de transcender une fiction pour l’amener à ce que nous désirions en faire — un film politique (2).

Oui, nous avons pensé à l’affaire Erignac en l’écrivant. Oui, nous avons évoqué la mort de François Santoni, dit « l’Iguane », le dernier chef du FLNC canal historique. Oui, nous sommes persuadés, comme 90% de la population corse, que quelques procès bâclés, à l’issue prévisible (et en grande partie désavouée en appel) sont très loin d’avoir fait le tour de cet assassinat politique. Un meurtre qui a peu de chances d’être le fait de quelques bergers autonomistes qui se partagent un neurone, comme les Grées, les Sœurs grises de la mythologie grecque, se partageaient un œil unique.

Mais, comme le rappelle in fine dans le film la phrase célèbre de Lampedusa dans le Guépard, il faut bien que tout change pour que tout demeure identique. Il fallait bien qu’on abatte un préfet qui s’opposait, le Code à la main, à toutes les combines immobilières — les derniers plans du film montrent, vue d’avion, une Corse en voie de baléarisation avancée — qui ont fait florès depuis sa disparition. Combien d’amis des puissants du monde médiatico-politique ont, depuis 1998, fait construire leur maison, pieds dans l’eau et piscine sur l’évier, dans une Corse désormais soumise aux appétits des bétonneurs — et de ceux qui les financent…

Parce que pour construire à grande échelle, il faut de l’argent. Beaucoup d’argent. Le fait, évoqué dans le film comme dans le roman, que de nombreux Corses tiennent le trafic des jeux en Afrique, ou que les sommes issues des échanges pétrole contre armes n’aient jamais émergé sur le marché légal, est… un fait.

« Mais en février 1998, quand Erignac a été abattu dans une rue d’Ajaccio (alors qu’un imbécile ordinaire aurait pensé qu’il était plus simple de tirer tranquillement dans le dos d’un homme qui faisait régulièrement du vélo entre Ajaccio et Vizzavona), c’était la Gauche qui était aux commandes ! Vous n’allez tout de même pas imaginer que… »

Comme dit l’un des personnages du film : « Pourquoi voulez-vous que la Gauche aime moins l’argent que la Droite ? »

Allons, allons ! Pure fiction ! Comment imaginer que dans la réalité des services très secrets récupèrent une action montée par un ancien ministre passionné par la Corse — un vrai-faux meurtre, comme il fut des vrais-faux passeports —pour le compte de leurs nouveaux patrons ? Ou pour les mouiller, allez savoir…

C’est compliqué ? Vous n’y comprenez rien ? Eh bien, je vous invite à suivre, vendredi prochain, les démêlés d’un ancien flic (Berléand) racontant à son nègre-biographe (Alexandre Steiger, très drôle en Candide d’une île qui a fait de la ruse et de la paranoïa ses modes de pensée préférés) comment un agent particulièrement dangereux (Jean-Michel Portal, inquiétant à souhait sous son allure sympathique) l’a doublé — et lui a fait, au sens propre, un enfant dans le dos de son épouse (Héléna Soubeyrand, belle et rebelle). Avec son accord, à vrai dire : que ne ferait-on pas pour gagner la précieuse seconde qui vous permet de tirer plus vite…

Alors certes, il y a un peu de sang dans cette histoire. Un peu de sexe aussi — comme dans la vraie vie. Et des considérations culinaires autour du cochon et de son alimentation — cet exquis petit goût de noisette…

Mais ce que nous avons surtout voulu faire, c’est un film politique, comme les Italiens savaient les faire dans les années 60-70 (et comme les Français ont toujours peiné à en faire, malgré Yves Boisset et quelques autres — bonnes intentions louables, le talent en moins). Merci à Antoine Santana, tout aussi corse que moi, d’avoir si bien transcrit nos désirs — et si bien filmé la Corse. Ce film est un manifeste, pour un cinéma qui saurait utiliser la fiction pour parler de la réalité, parce que c’est le meilleur moyen d’être vrai. « On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments », disait Gide — et il n’avait pas tort. Nous avons tenté de faire un bon film avec mauvais esprit — de quoi faire passer nos bonnes intentions.

Jean-Paul Brighelli

 (1) Rappelerai-je que le Front a donné naissance à l’Action Régionaliste Corse (l’ARC était aisément confondue avec l’Azzione per a Rinascita di a Corsica, dirigée par Edmond Simeoni), dont la première manifestation fut l’occupation — pacifique —,le 21 août 1975, de la cave d’un rapatrié d’Algérie qui déshonorait la viticulture corse avec des pratiques de chaptalisation dégradantes, tout en bénéficiant de subventions refusées depuis toujours aux agriculteurs insulaires. Que le gouvernement de Giscard et Poniatowski ait cru bon d’envoyer 2000 CRS et gendarmes mobiles, équipés de blindés légers, contre une douzaine de manifestants témoigne d’un esprit de dialogue et de conciliation qui fit long feu, si je puis dire. Le FLNC est né de ce malentendu sanglant (Pour plus de détails, voir JP Brighelli, la Corse, île de beauté, terre de liberté, Coll. Découvertes / Gallimard).

(2) http://www.programme-tv.net/news/tv/10706-main-basse-sur-une-ile-une-fiction-osee-berleand/