Les aveugles et les sourds

Faire le jeu du FN, disais-je dans la Note précédente…

Mais quel est le jeu du FN ? Se contenter de dire que c’est un nid de fascistes, c’est un peu court, jeune homme. D’autant que ces jours-ci, on y vire les allumés qui font le salut nazi. Alors souligner que ce sont des libéraux dans l’âme ? C’est vrai, mais justement, ce n’est pas ce que Marine Le Pen met en avant. Expliquer que le chèque-éducation nous mènerait tout droit au démantèlement de l’Ecole telle que nous l’aimons ? Qui s’en soucie vraiment ?

Ce que le Front a l’intelligence de faire, c’est un « hold up idéologique », comme le dit Chevènement dans Marianne cette semaine. Ce qu’il a l’habileté de vendre, ces temps-ci, c’est la République. « Et si le Front national, poursuit le « Che », cherche à récupérer cet héritage en déshérence, il faut être idiot pour applaudir et pervers pour renverser les rôles en imputant à la gauche républicaine la responsabilité du hold-up dont elle est victime ! C’est le degré zéro de la réflexion politique. » Ça, c’est une pierre dans le jardin d’Ariane Chemin et de Jean-Michel Aphatie — mais nous allons retrouver le Nouvel Obs sur notre chemin.

Et si tant de gens s’y laissent prendre, c’est qu’il y a une demande, figurez-vous.

Parce qu’ils veulent un Etat. Pas une entreprise.

Et la République, en France au moins, s’est construite sur l’Etat. Pas sur son éradication. Ça, on nous le fourgue depuis quelques années sous la douce appellation de « démocratie », alors qu’il s’agit de libéralisme mondialisé. De démission. Baissez culottes !

Et vous savez quoi ? Le peuple français n’en a rien à foutre, comme aurait dit Hébert, du libéralisme mondialisé. Par les temps qui courent, il n’en a même rien à foutre de l’Europe — en tout cas, pas de l’Europe de Barroso and co.

Et il n’a rien à foutre d’une Education nationale qui suce la roue du Protocole de Lisbonne.

Que fait Sarkozy depuis quatre ans ? Il annihile l’Etat, pour lequel il a une haine d’autant plus étrange qu’il a tout fait pour arriver à sa tête. Il scie le trône sur lequel il s’est assis — comme s’il souhaitait, inconsciemment ou non, être le dernier président d’une Vème République dont De Gaulle avait fait le véhicule de l’Etat. Il se moque des Affaires étrangères, gérées durant trois ans par un médecin amoureux des caméras plus que du Quai d’Orsay, et contournées depuis quinze jours par un histrion qui se dit philosophe et n’est qu’une réclame vivante pour Armani ou Saint-Laurent — spécialisés dans l’art d’habiller le vide. Il se moque de l’Industrie, bradée, de la Santé, dégradée, et de l’Economie, fourguée aux banques et aux agences de notation. Il se moque de la Défense, confiée à l’OTAN : si les Ricains n’étaient pas là, comme disait Sardou, qu’il vénère, que deviendrait-il ? Il se moque même de l’Intérieur, dont il prétendait avoir fait sa chose, et qui ne cesse d’accumuler les contre-performances. Et je connais pas mal de Corses, entre autres, qui iraient jusqu’à dire qu’il se moque aussi de la Justice.
Quant à l’Education… Le fait que ce soit le premier employeur de la nation, le plus gros budget de l’Etat, lui donne visiblement des boutons — sinon, il n’y aurait pas nommé Chatel. La rue de Grenelle n’a eu de cesse de s’auto-détruire, particulièrement en transférant ses pouvoirs aux collectivités locales, qui n’ont ni les moyens ni la compétence. Le dernier avatar de ce mouvement de braderie, c’est l’autonomie des établissements — et le clou expérimental, c’est, en ce moment, le dispositif CLAIR, qui permet aux chefs d’établissements sélectionnés de recruter eux-mêmes leurs équipes pédagogiques — sur des critères que les pédagogues les plus aventureux leur fourniront sans trop de peine. Je conseille le léchement de pieds, comme dans les Morticoles (1) — au moins, ce sera… clair.

Et le dégraissage du Mammouth, à raison de 15 ou 20 000 suppressions de postes par an, participe aussi de ce « moins d’Etat », de cette République à l’encan qui sévit dans tous les domaines. Après tout, éradiquer les enseignants, ce n’est pas plus grave que de fermer des hôpitaux sous prétexte qu’ils se contentent de sauver quelques centaines de vies par an. La fin du service public, c’est aussi cela, la fin de la République.

Marine Le Pen, ou ses conseillers, qu’ils soient ou non d’anciens chevènementistes, comme le suggérait la semaine dernière Philippe Petit, ont parfaitement compris ce que demandaient les Français : le retour à l’Etat (providence ou pas), le retour aux fondamentaux de la République.
Le plus sidérant, c’est que peu de gens, à droite ou à gauche, semblent l’avoir saisi aussi vite que la nouvelle présidente du Front, dont on peut dire bien des choses, sauf qu’elle est une imbécile — les crétins sont ailleurs. À droite, qui l’a compris, à part les souverainistes, qui tiennent un discours parfois difficile ? Ou Villepin, qui se drape dans le drapeau pour faire oublier qu’il est tout nu ? Ou quelques représentants moins crapules que d’autres, qui savent fort bien ce qu’est un front républicain et n’approuvent pas la politique du ni-ni promulguée en haut lieu ? Il a fallu trois femmes (Valérie Pécresse, Nathalie Kosciusko-Morizet et Roselyne Bachelot), pour sauver ce qui restait d’honneur — et amener un maigre électorat à prendre parti dans les duels du second tour des cantonales. Pas sûr que ça marche encore pour les présidentielles, tant le vote FN se décomplexe vite.

À gauche, c’est encore une autre histoire. Comment le PS peut-il être à ce point aveugle ? Comment peut-il encore, en matière d’éducation, se laisser guider par deux sociologues, trois journalistes et un raton laveur, — et un quarteron (restons gaulliens…) de pédagogues qui sont devenus spécialistes de la chose éducative afin de ne plus jamais enseigner — tout en inscrivant leurs enfants dans les systèmes élitistes sur lesquelles ils tirent ?

Vous voulez que les enseignants votent pour vous ? Restaurez un système réellement centralisé, seul gage d’équilibre et de justice. Restaurez des concours nationaux, et qui le resteront. Encouragez les jeunes à faire ce métier si difficile, en les payant tout de suite sur la même échelle que vos flics ou vos officiers : un étudiant doué pour les sciences a raison d’hésiter à se faire prof, quand n’importe quel ingénieur est payé deux à trois fois plus (et plus aucun « avantage » ne vient plus compenser des écarts salariaux monstrueux). Etonnez-vous que Singapour ait d’excellents résultats aux tests PISA — ils paient leurs profs, en moyenne, 5000 € par mois.

Et concevez des programmes nationaux — les mêmes de Lille à Nice. Ras-le-front d’avoir l’option foot à Gennevilliers et latin-grec à Paris Vème. Il n’y a qu’une culture à distiller — une seule. Une seule langue à apprendre — parce que si l’on sait bien le français, on a déjà moins de mal à apprendre l’anglais ou le mandarin. Une seule règle de trois.

Le clou de toutes ces démissions dont le Front fait son beurre, c’est le débat sur la laïcité (2).

Ça vient de loin — de Latran, au moins. Pour quelques bigots de plus, on s’est mis à nous parler de « laïcité aménagée ». Et le FN, qui recrutait naguère ses sympathisants du côté de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, s’est engouffré dans la brèche et a revendiqué haut et fort la laïcité — parce qu’il est le seul parti à proclamer cette évidence, à savoir que la foi est du domaine privé et n’a pas à déborder sur les trottoirs. Du coup, dans un effort désespéré pour rattraper ces électeurs de 2007 qui glissent à l’extrême-droite, on nous suggère un débat national sur la laïcité — comprenez : l’Islam. Et la Gauche, obstinée à ne pas comprendre, se met à signer des pétitions où se lisent côte à côte les noms de Martine Aubry et de Frère Tariq (3) : ils sont donc cinglés, rue de Solférino, pour tomber systématiquement dans tous les pièges tendus ? Pour ne pas voir que la République et la laïcité ne sont pas des débats, mais des incontournables ?

Alors, cessons de nous indigner du caractère de plus en plus réflexe du vote FN. Marine Le Pen a intelligemment récupéré le cri du peuple, comme aurait dit Vallès — y compris le peuple enseignant. C’est aux vrais démocrates à leur tour de se réapproprier ces thèmes, afin d’en faire l’analyse et le cheval de bataille des futures élections — parce que ça se passera pour ou contre la République, et pas autrement.

Et par vrais démocrates, j’entends ceux qui croient à l’idée de démocratie, celle de 1793, « la république ailée et volant dans les balles », pas ceux qui s’imaginent qu’elle est ce concept mou au nom duquel s’expriment toutes les mauvaises idées qui passent dans les têtes creuses de nos enfants gâchés (4). Ordre républicain, ou Ordre nouveau : vous hésitez encore ?

Ce n’est pas en lâchant encore du lest que nous sauverons l’école : c’est en revenant — et ce serait une révolution au plein sens du terme que cette réaction-là — à des principes républicains, à des exigences nationales, à une ambition nationale, que nous rebâtirons une Education nationale. Pas autrement.

Jean-Paul Brighelli

(1) Roman quelque peu polémique et anti-sémite de Léon Daudet — mais pas inintéressant, pour qui s’intéresse aux mœurs des années 1890. Quelle référence, me direz-vous ! La prochaine fois, ce sera Bagatelles pour un massacre ? Ah, quelle délectation de passer pour un facho réac et raciste ! J’adore me conformer à l’image que les imbéciles ont de moi. C’est un plaisir de fin gourmet, aurait dit Courteline.

 

(2) Catherine Kintzler vient d’approfondir cette question dont je ne souligne que les grandes lignes. Son analyse couvre l’ensemble du problème. Voir http://www.mezetulle.net/article-comment-la-laicite-a-ete-offerte-en-cadeau-au-front-national-70336445.html

 

(3) Encore un gros coup de l’Obs, dont la Gauche devrait réaliser qu’il est une boussole qui indique obstinément le sud : voir http://www.marianne2.fr/Aubry-Ramadan-l-incroyable-croche-patte-de-l-Obs-au-PS_a204229.html?TOKEN_RETURN

 

(4) Pour reprendre le titre d’un livre fondamental de Natacha Polony. Par exemple… Le système scolaire va mal ? Détruisons-le davantage, clamait Caroline Brizard la semaine dernière dans le Nouvel Obs — qui indique toujours la mauvaise direction, et est au fond totalement fiable : faites le contraire de ce qu’écrit l’ancien hebdo  des équipes de Combat, vous avez des chances d’être dans les clous.

 

Faire le jeu du FN

Dans Marianne, cette semaine, Jacques Julliard démonte plaisamment le dernier petit jeu des grands enfants de gauche et de droite. « Vous faites le jeu  du FN » — ainsi s’intitule le nouveau divertissement des élites auto-proclamées. « Que vous soyez pour la hausse ou la baisse des impôts, persifle l’éditorialiste, pour la conservation des cornichons dans le gros sel ou dans le vinaigre, votre compte est bon : Vous faites le jeu du FN ! »

Moi que Pierre Frackowiak, ex-fidèle de Sainte Ségolène, avait jadis accusé de « penser brun », je dois être expert ès FN — peut-être même, comme Monsieur Jourdain, fais-je son jeu sans le savoir.
Voyons voir…

Quand, par exemple, je m’inquiète de l’appauvrissement des programmes scolaires, depuis vingt ans, je fais probablement le jeu du FN — et de SOS-Education. Quand je dénonce la collusion objective des pédagos et des libéraux, tous favorables à l’éclatement du service public d’éducation et à l’autonomie des établissements, ce qui revient au même, je fais certainement le jeu du FN — et de la Fondation pour l’Ecole. Quand je déplore la substitution, à l’ambition de transmettre des savoirs, de la constitution de savoir-faire (le socle !) et de savoir-être (tous citoyens !), je fais toujours le jeu du FN.

Dire la vérité, voilà qui fait le jeu du FN…

En attendant (peut-être la semaine prochaine) que Marianne publie un vrai programme sur « Pourquoi nous nous battons » et propose, entre autres, quelques pistes pour refonder l’Ecole de la République, je vais mettre les points sur les « i » de « crétins », « imbéciles » et « pauvres tipes » (ortogrtaf modernisée, modèle Meirieu, Dubet, Antibi et alii, juin 2013). En m’efforçant de n’oublier personne.

 

Alléger les programmes : ça oui, ça fait le jeu du FN — parce que seuls des savoirs savants sont porteurs de Lumières, et que seules les Lumières peuvent venir à bout de tous les obscurantismes. Inclure l’étude du Monomotapa, le Grand Zimbabwe des XVème-XVIIème siècle, sous prétexte de diversité, renoncer parallèlement à Louis XIV et à Napoléon, et refuser cette chronologie nationale d’où sont sorties la Révolution et la République, c’est faire le jeu du FN — et de tous ceux qui, du coup, prennent à témoin parents et grands-parents de la mainmise du politiquement correct sur une Ecole livrée aux barbares. N’est-il pas significatif qu’un parti qui a si longtemps daubé sur la Gueuse se saisisse aussi facilement des revendications républicaines ? Mais c’est que l’idée même de République a été récusée, au nom des « cultures plurielles », par trois décennies de bonnes intentions létales. C’est l’ignorance soigneusement enseignée par les idéologues post-bourdieusiens qui fait le jeu du FN. Du coup, le voici qui surfe gentiment sur ce qui le révulsait la veille : rien d’étonnant quand on voit d’où arrivent les nouveaux conseillers — fort habiles — de sa nouvelle présidente. Après la Chambre bleu-horizon, la Chambre bleu-Marine ?

Cette passion de la démocratie directe qui anime les pédagos et qui génère (voir Allègre et son « CAPES départementalisé » (1)) cet éparpillement de la décision, cette dissociation de la France écolière entre lycées « classiques » et zones expérimentales — les classes dominantes dans les uns, les employés prolétarisés dans les autres, et chacun à sa place — fabriquant effectivement une Ecole à deux vitesses, oui, voilà ce qui fait le jeu du FN. Oui, voilà un parti dont le programme éducatif est étique (2), dont la seule ligne permanente est le passage au « chèque-éducation », qui s’il était imposé sonnerait le glas de l’Ecole et de la République, un parti qui n’a jamais aimé l’Etat ni le jacobinisme, et qui s’habille désormais habilement de tout ce que refuse la Gauche, (empêtrée dans un égalitarisme de bazar, un anti-élitisme fourrier d’inégalités de fond), et de tout ce que détruit la Droite, obsédée par le tiroir-caisse.

Quant au « modèle européen » prôné par les uns comme par les autres — conformité au protocole de Lisbonne ou obsession du « modèle finlandais » —, il fait le jeu du FN, qui joue à merveille la carte du repli identitaire, en ces temps de crise où l’Europe, c’est la Grèce au tapis, l’Irlande sur la paille et l’Espagne aux Chinois.

Oui, l’obsession égalitariste, la politique des ZEP, la haine de l’élitisme républicain, voilà ce qui fait le jeu du FN, fort habile à mixer la haine des immigrés (hier responsables du chômage, et aujourd’hui accusés indistinctement de faire baisser le niveau, alimenter la violence et détruire les valeurs), la peur du futur, et les nostalgies passéistes qui lui permettent de soutenir les projets 100% chrétiens d’écoles « différentes » à financement privé — loin, très loin du 93 et des Quartiers Nord.

L’Ecole regorge pourtant de bonnes volontés et de vraies compétences. Les partis eux-mêmes n’en manquent pas — mais voilà, nous n’avons droit qu’à Bruno Julliard !

Je rêve d’un grand rassemblement des bonnes volontés qui regrouperait chevènementistes, souverainistes, socialistes intelligents, centristes lucides, et qui s’attacherait à redessiner une Ecole de la république digne des défis à venir. Il est plus que temps d’aller au front unis contre le Front, et contre tous les facteurs de division et d’égoïsme, les petites ambitions des uns et les gros coups de bluff des autres.

Que, dans une telle urgence, le PS se gratte le génitoire droit en se demandant où est passé celui de gauche, perdu depuis 2002, c’est hallucinant — et ça, ça fait le jeu du FN. « Démocratie ! », beuglent-ils, en préparant une « primaire » qui leur fait perdre toute cohésion, sans compter six mois de luttes et de propositions concrètes. À quoi bon d’ailleurs une primaire alors qu’il est évident, sondage après sondage, que Dominique Strauss-Kahn, quoi que nous pensions de la politique du FMI, est le mieux en mesure de l’emporter sur une droite décomposée et une extrême-droite décomplexée ?
Voilà, faisons un rêve… Rêvons d’une coalition élargie où Hollande, Chevènement, Villepin, Hollande, Bayrou et Dupont-Aignan auraient leur place — même Mélenchon, s’il y tient, dans le rôle du Schtroumpf grognon. Une concordance de républicains, qui seule sauvera l’Ecole des forces centrifuges qui la menacent aujourd’hui : ceux qui ont concocté l’actuel programme Education du PS, le SGEN, la Rue de Grenelle saisie par le débauchage, les Verts pâles et les verts-de-gris.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Voir « Allègre appelle à la révolution du « mammouth » — http://fr.zinio.com/reader.jsp?issue=416155875&o=int&prev=sub&p=72

(2) http://www.frontnational.com/?page_id=1131

Patrick Rambaud et Nicolas Ier

J’aime beaucoup les pastiches et Patrick Rambaud. Et c’est un quasi-pléonasme, tant Rambaud (que le grand public connaît surtout depuis que la Bataille, en 1997, roman projeté par Balzac et rédigé par Rambaud, a accumulé les distinctions) a commis, depuis trente ans, de parodies inventives des écrivains les plus divers.

Je n’ai pas tout lu. Mais j’avais dévoré le Roland Barthes sans peine, hilarant duplicata du Barthes par lui-même, et la Farce des choses, réalisés l’un et l’autre avec Michel-Antoine Burnier (1). Qui n’a pas goûté, dans un même volume, les œuvres inédites d’Aragon chantant la CGT et le PC de 1968, Bovary revue par Vian, Mallet-Joris, et Sollers successivement, ou deux chapitres arrachés à deux romans essentiels de Gérard de Villiers, la Tigresse de Pékin suivie de la Panthère de Téhéran, n’a rien vu, n’a rien lu. Plus tard, j’ai dégusté ligne à ligne la réfection de Duras qu’offrit Rambaud (sous le pseudonyme de Marguerite Duraille, Virginie Q. puis Mururoa mon amour), si supérieure à l’original dont on nous rebattait les oreilles. Ou les Carnets secrets d’Elena Ceaucescu, œuvre rare parce que Gallimard en fit opérer la saisie, sous prétexte que la couverture parodiait la Pléiade (« Tout corps plongé dans un liquide finit par avouer »).

Les pastiches sont une source infinie de plaisir — à condition de connaître à fond le modèle. sans culture, pas de parodie. Sans remonter aux grands ancêtres du genre, Reboux et Müller et leurs À la manière de, les pastiches de Proust supposent une connaissance intime de Flaubert, des Goncourt, de Sainte-Beuve et quelques autres éminences du XIXème siècle… Jean-Louis Curtis (la France m’épuise, la Chine m’inquiète, ou Un rien m’agite) est incompréhensible sans une fréquentation intime de Bloy, Giraudoux ou Chateaubriand. Umberto Eco (Pastiches et postiches, 1988) sans une bibliothèque dans la tête, c’est impensable. Plus près de nous, si j’ai moyennement goûté le Degré suprême de la tendresse, d’Héléna Marienské (déjà que je supporte mal Houellebecq, une parodie de Plateforme ne m’apparaît pas nécessaire, ni une imitation de Christine Angot — mais chacun appréciera sur pièces), j’ai adoré Kafka’s Soup, de Mark Crick (12005), recueil de recettes rédigées par les grands noms de la littérature anglo-saxonne (mais aussi européenne, puisque l’auteur propose une « Quick Miso Soup » à la manière de Kafka, et un « Tiramisu » façon Proust — ou des « Boned Stuffed Poussins » à la Marquis de Sade).

D’ailleurs, à temps perdu, en voyage notamment, il m’arrive de rédiger quelques lignes qui imitent tel ou tel. Ça défoule. Et je donne régulièrement l’exercice à mes élèves — à charge à eux de nous procurer une lettre inédite des Liaisons ou un sonnet nouveau des Amours de Marie. C’est ainsi, et pas autrement, que je concevrais un « sujet d’invention », comme on dit au Bac, ce qui supposerait une grande maîtrise de Laclos ou de Ronsard. Evidemment, pour cela, encore faudrait-il que les élèves, de la Sixième à la Terminale, aient assez d’heures de Français (on n’a pas cessé de les rabioter depuis les années 1980) et un enseignement tourné vers la littérature, et non vers l’Expression-Communication et le copier-coller.

 

Rambaud, donc, depuis trois ans, raconte dans un style essentiellement emprunté à Saint-Simon la chronique et les frasques de Nicolas Ier — le quatrième tome est sorti en janvier, chez Grasset (2). C’est drôle, assassin, très bien documenté. Et culturel en diable, ce qui dispense Rambaud du souci d’être lu à l’Elysée.

L’acharnement présidentiel sur la Princesse de Clèves (3) était déjà significatif de ce qu’est devenue la culture, sous le règne de Nicolas Ier et plus généralement en système libéral. En fait, je crois qu’il révèle le cœur de cible de l’UMP version 2007-2012 : tous ceux qui ont souffert à l’école, tous ceux qui sont obligés d’embaucher Guaino pour dire deux phrases syntaxiquement correctes, et tous ceux qui pensent que les profs ne travaillent pas assez — bas de la caisse et du plafond réunis. D’où mon effarement de voir quelques ministres, gens de culture et de savoir, s’abaisser pour complaire à l’ilote de l’Elysée.
C’est un faux calcul. Les Français ne sont pas plus cultivés que d’autres, surtout depuis que le système scolaire s’occupe à les niveler par le bas, mais ils gardent un émerveillement pour les livres. Nous sommes un pays où il est tout de même plus chic d’être édité que d’exhiber sa Patek Philippe dans un dîner jusque-là convenable. Je n’en veux pour preuve que le nombre toujours grandissant d’hommes politiques (y compris dans l’entourage très proche de Nicolas S***) qui quémandent et commandent leur autobiographie à un quelconque nègre. Moi, ou mon ami Guy Benhamou — ou Rambaud, qui fut une sommité dans cette honorable profession de l’ombre.

 

Je n’ai qu’un conseil de lecture à donner à Nicolas Ier, qui paraît-il a été récemment mis au régime livres par sa chère et tendre — on sent tout de suite, à l’entendre chanter, que Baudelaire ou Eluard n’ont qu’à bien se tenir.

Dans les 1001 nuits, le calife Haroun al-Rachid (qui contrôla effectivement Machreb et Maghreb à l’époque où Charlemagne régnait) sort régulièrement de son palais, la nuit, déguisé en marchand, escorté le plus souvent de son poète favori, et descend dans la ville pour demander, au hasard des rencontres, ce que l’on pense de son administration. Nicolas Ier devrait oser le bistrot, de temps en temps — ou la salle des profs. Sans service d’ordre pour établir un glacis de 200 mètres. Sans que l’on ait remplacé les honnêtes buveurs de goutte et de café matinaux par des militants de l’UMP de petite taille. Juste pour voir — et pour entendre. Et sans que Claude Guéant lui donne la main.

Et demander ce que l’on pense de son administration. Calculer, de là, ses chances de survie en 2012. Se résigner peut-être, alors, à être un jeune retraité, au mépris de la loi qu’il a fait voter — mais nous ferons une exception pour lui. C’est en tout cas le conseil que voudraient lui donner la plupart des députés de son propre parti, qui tiennent à leur poste et ne souhaitent pas être entraînés dans sa chute. Mais ils n’osent pas. Ils n’osent même pas (à l’exception d’Estrosi, qui cause depuis qu’il est en disgrâce) lui dire tout le bien qu’ils pensent de sa récente initiative sur l’Islam. Napoléon laissait parler Chateaubriand, qui disait pourtant des choses désagréables : il avait assez de surface en lui-même pour ne pas s’offusquer de celle des autres. Mais Napoléon III déportait outremer ses opposants : régime farcesque, à en croire Marx, mais sanglant tout de même. Napoléon IV, farce de la farce, cherche à imposer sa censure préalable, dans les médias comme dans les consciences. Sans espoir. Sans succès.

 Oui, essayez le Principe d’Haroun. Sinon, on s’apercevra que vous expérimentez celui de Peter.

L’élection de 2007 s’est jouée sur la capacité du candidat à bien dire les mots d’un autre — qui est paraît-il en défaveur ces temps-ci, la reconnaissance est une vertu un peu lourde à porter. La campagne de 2012 se jouera sur des duels autrement aigus que celui qui opposa un acteur bien rodé à la dinde du Poitou.

Ce n’est jamais bon, pour un régime, de se couper de la culture, en croyant que la réussite sociale et financière suffit en soi, et qu’avoir, c’est être. Déplorable confusion grammaticale et politique. Chirac, interpellé par un escogriffe qui le traitait de tous les noms, lui lança, en vrai lecteur de Cyrano (4) : « Enchanté, moi, c’est Jacques Chirac » — et non pas : « Casse-toi, pauv’ con ! » Cette présidence-ci a pour la culture un mépris abyssal — et en récolte la monnaie. La Princesse de Clèves se venge, et Rambaud est son héros.

Jean-Paul Brighelli

(1) Auteur, avec Frédéric Bon, en 1986, d’un essai sur la finalité dernière des politiques (Que le meilleur perde, Balland, 1986) qu’il faudrait rééditer d’urgence, tant les errements analysés dans ce livre hilarant, pour qui se souvient des contradictions de la Gauche au pouvoir en ce début des années 1980, rappelle la course à l’échec de la Droite en ce début des années 2010.

(2) Ô avaricieux et autres mal lotis, les trois premiers volumes existent déjà en Poche. Je vous laisse juges de la décision qui s’impose.

(3)Pierre Assouline s’est fait chroniqueur des attaques de Nicolas S*** contre le roman de Mme de Lafayette. Dans l’ordre : http://passouline.blog.lemonde.fr/2006/12/10/qui-veut-tuer-la-princesse-de-cleves/, puis http://pire-racaille.blogspot.com/2007/08/sarko-et-la-princesse-de-c-les-propos.html, et enfin http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/04/16/le-president-veut-il-la-peau-de-la-princesse/.

(4) « Maraud ! faquin ! Butor de pied-plat ridicule ! » — Ah ? Et moi Hercule-Savinien de Cyrano de Bergerac. » C’est à l’acte I.