Natacha Polony

« Les Nations, comme les civilisations, sont mortelles » — et meurent fort bien de leur école, comme on meurt d’un cœur épuisé. Et c’est bien d’agonie que parle ce livre (1). Game over. Mais oui mais oui, l’Ecole est finie ! Sheila l’emporte sur Valéry. Fin de partie.

Polony-Cassandre ne sera sans doute pas crue, tout comme l’illustre Troyenne, par tous ceux qui baptisent « catastrophisme » toute expression un peu rigoureuse de la vérité. Mais c’est tout à son honneur de protester une dernière fois. Parce qu’on n’imagine guère comment elle pourrait encore parler d’école, elle qui espérait encore dans Nos enfants gâchés (J-C. Lattès, 2005 — l’un des livres fondateurs de la réaction salvatrice à la bien-pensance généralisée), qui conseillait encore, dans ses 15 mesures pour sauver l’école (1001 nuits, 2007), et qui visiblement n’y croit plus : le désastre est là, dit Cassandre, dans cette école aux murs écroulés où nous avons laissé entrer les chevaux de Troie du pédagogisme, du constructivisme, des intérêts privés et du crétinisme réunis. « L’école n’est plus l’école de la République » — mais y a-t-il encore une République (et un pilote dans l’avion) pour sauver l’école ?

Alors, pourquoi ce dernier livre ? Parce qu’en cinq ans, tout a changé, définitivement et pour le pire. Parce qu’élu avec un pourcentage non négligeable du vote enseignant, après son discours de Maisons-Alfort (2), Nicolas Sarkozy a laissé filer l’école comme on file un bas. Par incompétence, par incapacité à prévoir, par obsession anti-fonction publique. Par Darcos un peu, et par Chatel beaucoup.

Par bêtise.

Les politiques ont soigneusement entretenu l’illusion, face aux espoirs des parents et des grands-parents, devant lesquels on a agité de belles images de tableaux noirs et de récitations à l’ancienne, tout en renversant ce qui restait à détruire. On ne dira jamais assez combien le libéralisme bête a trouvé dans les obsessions anti-élitistes des pédagogistes l’aliment idéologique qui lui manquait. Désormais, c’est sûr, le Bac n’est plus cet examen « qui, horreur !, permettait aux fils ou petits-fils de paysans ou d’ouvriers de devenir médecins ou magistrats ». D’ailleurs, d’ici peu il sera distribué par les établissements eux-mêmes, tout contents d’exercer leur droit imprescriptible à l’autonomie et de couronner ainsi leur auto-évaluation, auto-congratulation, auto-mutilation et autres merveilles pédagogiques du XXIème siècle. Sans notes, ces pratiques d’un autre âge assimilées à des brimades insupportables…

Ce n’est pas exactement ainsi qu’écrit Polony, qui a la canine plus aiguë que moi, mais plus discrète. Elle a ses haines, comme Zola, mais elle préfère les ridiculiser — c’est un livre fort drôle, donc tout à fait tragique — plutôt que de lacérer.

Elle dresse en fait l’état des lieux : la mise au futur ne peut entièrement dissimuler le fait que, comme dans toute science-fiction, ce livre parle d’ici et maintenant. C’est ici et maintenant que les collèges s’appellent « François Bégaudeau » (Paris XXème), « Dany Boon » (chez les Ch’tis ?) ou « Philippe Sollers » — dans le VIème sans doute. Ici et maintenant que l’on a suicidé les vrais impératifs pédagogiques sous une « conception purement économique et techniciste de l’éducation ». « En termes crus », la machine-école fabrique 10% de cadres (il n’en faut pas plus, prétend l’OCDE) dans ce qu’il reste d’établissements prestigieux, « images d’Epinal » soigneusement entretenues dans la naphtaline des beaux quartiers, et 90% de racailles taillables et corvéables à merci, formés dans des Zones d’Exclusion Programmée, et remplacées, à terme, par des sous-traitants installés dans des paradis sous-développés. Désormais, l’école des pauvres fabrique des pauvres.
Et même des barbares, note Polony. Le produit de l’Ecole du XXIème siècle, ce sont « des jeunes qui ont passé douze ou treize ans de leur vie sur les bancs de cette école française, dénués de toute compassion, de toute capacité d’identification à l’autre, capables d’actes relevant de la plus pure barbarie ». Le barbare, c’est d’abord celui qui ne sait pas parler — et qui finit par vous massacrer. Ne nous y trompons pas : c’est ce que l’Europe, l’OCDE, et la mondialisation exigent désormais de l’Ecole.

Non seulement les pauvres trinquent, depuis que l’école ne les abreuve plus, mais les classes moyennes aussi, qui croient encore s’en sortir grâce aux écoles privées. Illusion de petits-bourgeois qui ne sont plus à la noce. Polony expose avec clarté le mécanisme impitoyable qui conduit à discréditer l’école républicaine pour la vendre par éléments à un secteur privé volontiers confessionnel — ça rassure — et aux cours particuliers, dont le niveau est souvent moins élevé que celui de l’école ordinaire, mais les bénéfices exponentiels.

« L’objet de ce livre, résume-t-elle en introduction, est la nouvelle doctrine scolaire qui tend à s’imposer malgré, et même contre, la volonté des Français de préserver les spécificités d’une école dont ils étaient autrefois si fiers. » Et de montrer qu’à travers l’Ecole, c’est la République qu’ion assassine. France, ton identité fout le camp.

La « facture » sera lourde. Vous trouviez que l’école coûtait cher, vous avez préféré essayer l’ignorance, comme disait jadis Michéa. Vous paierez la note.

Alors commence la fiction de la « rentrée 2020 » — mais ce n’en est pas une : « Jamais prospective n’aura été plus aisée, puisque les jalons sont déjà posés. »

Ghettoïsation croissante, école à deux ou trois vitesses, course de fond pour inscrire Hugo ou Emma (Kevin ou Océane appartenaient à la génération sacrifiée précédente, celle qui aujourd’hui fournit les maigres contingents de… profs en situation instable) dans le « bon » établissement… « En 2020, de nombreux établissements sont devenus des zones de relégation… »

En décembre 2016 ont paru les derniers résultats de l’enquête PISA, selon laquelle « le système français, qui se maintenait dans le ventre mou du classement, comme se plaisaient à le rappeler les médias, glisse inexorablement du côté des pays impuissants à former leur jeunesse ». Cela fait vilaine lurette que plus personne ne s’illusionne sur les résultats — désormais tout aussi dérisoires — des pays scandinaves. Le haut du pavé est tenu par les pays asiatiques — le dernier venu dans le club très fermé des écoles performantes est l’Inde.

En 2019, la classe politique, qui a enfin pris conscience de l’ampleur du problème, a décidé de le résoudre… par « une totale libéralisation du secteur de l’éducation nationale ». Il en est des édiles comme des pédagogues : quand on constate qu’une option ne marche pas, on insiste encore, en prétendant que c’est parce qu’elle n’est pas utilisée à fond qu’elle patine. Le collège inique tue ? Rendons-le plus unique encore. Brader l’école au privé a accentué encore la division entre « héritiers » et orphelins ? Confions-la définitivement aux appétits libéraux, la guerre des classes sera résolue…

Suivent des pages hilarantes (mais on s’en veut de rire) sur les programmes du « groupe scolaire François Bégaudeau », où les parents de Hugo, faute de pouvoir sur-financer l’inscription de leur bambin, en sus du « chèque-éducation » désormais généralisé, se sont résignés à inscrire Hugo. Ils avaient eu beau rêver à « Saint-Ladislas-des-Champs », où a été maintenue une pédagogie à l’ancienne, comme la moutarde du même nom : mais pour Hugo, ce sera fast food et « compétences » pré-mâchées.

Je ne voudrais pas tout révéler d’un livre constamment drôle et sinistre, en ce qu’il est nourri d’une connaissance très fine des fantasmes présents, dont Polony donne impitoyablement les références : au soir du Grand Soir pédagogique qui ne viendra pas, nous saurons qui pendre, en reprenant son livre — conseillers, pédagogues ou syndicalistes « de la FSU, de l’UNSA-Education ou du SGEN, les deux derniers étant les plus farouches défenseurs d’une formation axée essentiellement sur « l’expérience », sur la pratique de la pédagogie, plutôt que sur des connaissances disciplinaires ». Qu’il s’agisse de pédagogie, d’autonomie, de formation des maîtres, tout est décrit par le menu d’un grand système décérébré. Ce livre, c’est la Leçon d’anatomie appliquée à l’Ecole. Jusqu’à l’os. On cherche une âme dans les tripes et les rouages mais il ne reste rien sur la table : « De la civilisation héritée de l’Humanisme et des Lumières, il n’y a plus trace dans l’esprit d’une jeunesse sans mémoire, soumise à l’air du temps et à la concurrence généralisée. La tyrannie des imbéciles étend son empire, et le Nouvel Observateur, organe de l’air du temps, peut devenir sa nouvelle Pravda… »

J’ai dans l’idée que ce n’est pas demain que Polony remplacera Caroline Brizard…

La fable court ainsi sur quelques dizaines de pages. Davantage serait un jeu de massacre gratuit. La seconde partie donne les sources : « Histoire d’une démolition programmée ». Avec la Fabrique du crétin, je parlais de « fin programmée » de l’école — et d’aucuns, en 2005, m’accusaient de paranoïa. Ah oui ? Polony démêle les propositions, les bonnes intentions mortifères, le cumul des grandes incompétences de droite et de gauche. Et ce n’est pas parce qu’elle écrit dans le Figaro qu’elle assaisonne particulièrement la Gauche, c’est parce que la Gauche surtout a trahi — et le paie depuis 2002. C’est la même Polony qui l’année dernière, à la même époque, expliquait pourquoi les enseignants ne voteraient plus jamais pour cette Gauche-là (3), qui pense que Bruno Julliard pense et que Meirieu est son prophète. Mais la Droite, qui à force de faire des risettes au FN finira bien par instituer le chèque-éducation, ne mérite guère mieux — « à la belle autonomie libertaire des uns, aux « cent fleurs » qui doivent fleurir dans chaque école, répondent l’autonomie libérale et le miracle managérial ».

Un retour en arrière est nécessaire pour expliquer le débat entre « pédagos » et « républicains ». Polony se lance donc dans une analyse des pédagogies nouvelles « pour les nuls », expliquant qu’une idéologie — le « constructivisme », en fonction duquel l’élève « construit ses savoirs tout seul » sans passer par la médiation intellectuelle d’un maître désormais réduit au rôle d’« animateur du groupe-classe » — a fini par se donner pour une pratique, et exclut automatiquement tous les (vrais) pédagogues qui ne souscrivent pas à ses oukases. Pour le grand public, ce sera sûrement instructif. Autant désigner au bon peuple ceux qui détruisent lentement et sûrement ses enfants depuis les années 1980. Avec un peu de chance, les classes laborieuses redevenues dangereuses pourraient être tentées de mettre leurs têtes d’œuf au bout de leurs fourches. Il est tout de même sidérant que tant d’apparatchiks survivent et prospèrent en détruisant sur leur passage de carriéristes lèche-culs l’école qui les a formés, eux — et qu’ils veulent interdire à tous les autres, pour être les derniers à y avoir appris quelque chose.

Toute cette seconde partie est impitoyable, et j’envie Polony de parvenir à décrire les énormités qu’elle décortique en détail avec cette suprême élégance d’écriture qui est la marque du dandysme et du désespoir — mais c’est la même chose, n’est-ce pas ?

Notre auteur (et pas « auteure », qui la révulse, je la connais assez pour l’affirmer — pourquoi pas « écrivaine », tant con y est ?) n’est pas agrégée pour rien, et elle maîtrise admirablement l’interrogation rhétorique. « Peut-on encore éviter le pire ? » demande-t-elle in fine. « Le pire pour notre école, et pour la société française en général, serait de cumuler inégalité et inefficacité. Soyons lucides, conclut-elle, nous le faisons déjà. » Pourtant, elle tente encore de proposer : combiner par exemple un « cadre national strict » et des « actions locales », mais à la condition d’avoir « déterminé et diffusé les bonnes pratiques — après avoir formé correctement les professeurs, c’est-à-dire les avoir émancipés de la doxa pédagogique obligatoire ». Journaliste au long cours, elle a rencontré ces enseignants qui, en banlieue parisienne comme dans tel village de la Drôme, savent passionner leurs élèves en leur transmettant les savoirs les plus rigoureux, le latin aux voyous ici, l’alphabet dans le bon ordre là. Ceux que le système ignore, tant l’incompétence tend à recruter ses semblables.

Parmi ces « bonnes pratiques », la question de l’apprentissage de la lecture est au cœur du débat. Quand les élèves n’entendent plus ce qu’on leur dit, quand ils ne parviennent à retranscrire le discours de l’enseignant que par une bouillie verbale incompréhensible, on peut effectivement penser qu’un crime quelque part s’est commis, qu’une génération entière a été sacrifiée — et va porter longtemps, économiquement parlant, cette tare si patiemment greffée par des pédagogues si prétentieusement incompétents. Alors reprenons le pouvoir, éliminons les grandes incompétences qui nous gouvernent ou aspirent à le faire, coupons la « TV lobotomie », et face aux phénomènes qui déstructurent la société, décompositions familiales, chômage et appauvrissement, déclassement de tous, reconstruisons une école qui sera justement un pilier — avec pour mission de produire les « anticorps » nécessaires pour résister aux forces du Mal tel qu’il est et du Bien-tel-qu’on-nous-l’impose, comme aurait dit Philippe Muray.

Natacha Polony a écrit ce livre enceinte, ce n’est pas un secret. Pour l’enfant à naître, pour celui qui était déjà là, et pour tous les nôtres. Parce qu’à laisser aller les choses au pire, ce n’est plus seulement Mozart qu’on assassine — c’est Hugo, Emma, Cosima, Faustine et tous les autres.

Jean-Paul Brighelli

(1) Natacha Polony, Le pire est de plus en plus sûr, Enquête sur l’école de demain (Mille et une nuits). Sortie le 31 août.

(2) http://www.dailymotion.com/video/x1djyr_nicolas-sarkozy-a-maisons-alfort_news

(3) Voir http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/09/08/les-enseignants-et-le-ps.html