Lettre sur les aveugles

L’heure est aux restrictions budgétaires, on s’en est aperçu.

À l’Education nationale particulièrement : les (maigres) subsides de nombre d’associations parfois essentielles sont sucrés les uns après les autres. Tout le travail patiemment réalisé année après année par le GRIP, par exemple, est aujourd’hui menacé. On ne peut même pas accuser le ministère de favoriser tel ou tel. Les Cahiers pédagogiques, si longtemps bien en cour, ont vu réduire de 50% (en fait, un poste d’enseignant détaché) la manne qui jusqu’alors tombait du ciel grenellien. Ils ne meurent pas tous, mais ils sont tous frappés, comme dit le poète…

Et d’encourager ces associations à trouver ailleurs les conditions de leur survie. Que les gros mécènes lèvent le doigt !

Parmi ces associations étranglées par une politique… aveugle, il en est une à laquelle je voudrais aujourd’hui faire un peu de publicité.

Philippe Claudet, un instituteur que j’ai rencontré en juin dernier, s’est ému dans les années 1990 de la difficulté d’amener à la lecture ses élèves mal-voyants ou aveugles. « J’avais des élèves mal-voyants dans la classe mais pas de livres pour leur apprendre à lire ! J’ai commencé à en faire pour ma classe et ce sont les parents d’élèves qui sont venus me voir pour m’encourager dans ma démarche qui est ensuite remontée à des enseignants spécialisés puis à des bibliothèques. La France est un pays où les livres de jeunesse sont très développés mais il n’y a rien pour les enfants mal-voyants… J’ai donc lancé Les Doigts Qui Rêvent en 1994 pour pallier ce manque. » 
Mais un livre tactile coûte cher — près de 100 euros l’ouvrage, prix de revient et prix de vente. Les 175 titres publiés depuis 1994 incluent des matières découpées à la main pour susciter l’imaginaire de l’enfant qui les caresse. « Cela fait 30 ans que la science prône que le toucher est indispensable au bon développement de l’enfant », insiste Philippe Claudet. « Les livres tactiles ne fournissent pas seulement de la lecture, mais aussi de la culture. Un enfant voyant apprend à nommer le monde à travers les contes illustrés avant de le lire. Les enfants malvoyants ont également besoin de le faire et cela passe par le contact avec la matière. Nous soutenons l’idée que ces enfants ont des droits. Les mêmes droits que les autres enfants ! »

Il a donc fabriqué des livres, créé une revue (Terra Haptiqua (1) — l’haptique désigne notre capacité à percevoir le monde par le toucher), créé un prix international, Typhlo & Tactus (2) pour connecter toutes les initiatives au niveau mondial — il traduit et adapte les créations étrangères les plus adaptées —, bref, il s’est échiné à donner à voir aux aveugles.

Une activité qui a finalement pris le pas sur son travail de classe. Mais, coup de chance, le Ministère lui a accordé une décharge complète à partir de 2000 — en clair, Claudet était payé à travailler bien davantage que devant ses élèves.

À partir de là, le pendule a oscillé d’un côté puis de l’autre. Robien, en 2005, l’a renvoyé en classe — le sort des malvoyants n’intéressait pas le ministre, apparemment. Darcos, plus au fait des nécessités, a rétabli ladite décharge, que Chatel vient de supprimer. Sic transit

Les Doigts qui rêvent passent donc le plus clair de leur temps, en ce moment, à faire la quête. L’association vient de recevoir le Prix de l’économie solidaire, décerné par le Monde en partenariat avec Finansol et la MAIF. Ça doit faire plaisir au ministère, ce genre de prise en charge par le privé — quand bien même ce privé est, comme dit la pub, un « assureur-militant »…

Mais les sommes allouées ne sont pas à la hauteur de la subvention qu’accordait la rue de Grenelle — loin de là. Une décharge d’instit, c’est visiblement le Pérou…

Monsieur le Ministre, ce sont là des économies de bouts de chandelles — et les non-voyants se brûlent aux bouts de chandelles. Que vous ajustiez les dépenses et les rentrées, pourquoi pas ? Mais vous vous en prenez directement à ce qui marche, à ce qui marche bien — comme ces patrons qui licencient pour faire plaisir à la Bourse, et qui se retrouvent, un an plus tard, exsangues à force d’avoir rogné sur la force de travail, la créativité, bref, tout ce qui constituait leur crédibilité. Au lieu d’inventer sans cesse des « missions » sur la violence scolaire ou le temps de travail, confiées à de sinistres imbéciles, au lieu de laisser le Mammouth se dilater encore dans des méandres administratifs qui sont autrement ploutophages que le corps enseignant, concentrez-vous sur ce qui va pour le mieux, en usant de votre pouvoir pour le diffuser, le promouvoir, l’imposer. Telle association édite des manuels qui permettent de maîtriser les fondamentaux dès le Primaire ? À quoi bon la frapper à la caisse ? Telle autre fait un travail formidable pour les mal-voyants ? Pourquoi l’asphyxier ? 

Et quitte à être un peu cynique… Je m’étonne qu’un homme qui passe pour avoir été un grand communicant dans le privé, et qui a inventé rue de Grenelle le poste certainement indispensable de directeur général des ressources humaines (bonjour, Josette…), ne saisisse pas l’opportunité de se faire un peu de publicité positive grâce justement à ces associations qui font le travail que personne ne fait. La mise de fonds (allons, une décharge, c’est un poste, soit ; mais quelle rentabilité !) est minime, et le retour sur investissement, bien géré, serait énorme. Combien de journalistes, et dans des publications qui vous sont globalement hostiles, seraient bien obligés de saluer vos heureuses initiatives, au lieu de critiquer une politique qu’ils jugent à très courte vue — au pays des mal-voyants, c’est donc un aveugle qui est roi ?

Et combien de blogueurs de handicapés et de familles chanteraient vos louanges, au lieu de lancer des buzz négatifs qui ne vous feront aucun bien, dans six mois…

Jean-Paul Brighelli

Pour plus de renseignements, allez donc sur http://www.liredanslenoir.com/index.php?option=com_content&task=view&id=885&Itemid=7

Et pour voir d’un coup tous les produits réalisés par Philippe Claudet, ainsi que divers films explicatifs : http://www.ldqr.org/

(1) http://ldqr.org/boutiqueLDQR/article.php?cat=33

(2) http://www.tactus.org/but_fr.html

Tigres de papier

Crise par ci, crise par là. Mais encore ?

Gouvernement et opposition, unis dans la grande fiction néolibérale, tentent de nous culpabiliser en nous laissant croire qu’un régime minceur (voire un régime anorexique) guérira le pays d’abord, l’Europe ensuite. Demandez un peu aux Grecs ce qu’ils en pensent…

Mes compétences en économie sont… limitées. Aussi ai-je demandé à un ami dont c’est la profession de nous expliquer par quel processus fatal nous nous sommes retrouvés dans l’impasse — et par quelle manœuvre nous pourrions en sortir.

Son analyse est un peu longue peut-être, parce qu’il faut remonter aux calendes… grecques pour expliquer le présent. Mais je crois que ça vaut le coup d’aller jusqu’au bout de l’analyse : cela permettra à chacun d’expliquer à son voisin que purges et saignées n’ont jamais, depuis Molière, sauvé un seul malade.

Cela ne signifie pas que je partage toutes les conclusions de la présente Note. Mais je ne suis pas le premier à dire que la politique de la France (ou de la Grèce, ou de l’Italie, ou…) ne doit pas se faire à la corbeille. Et l’intox actuelle sur le thème « il n’y a rien d’autre à faire que prendre des mesures d’austérité » — surtout qund on sait que ceux qui la préconisent n’en souffrent pas vraiment — me hérisse. Je pense à tous ceux qui se fichent pas mal de savoir s’ils paieront leur baguette en euros ou en francs — ou en drachmes —, ne serait-ce que parce qu’ils ont, comme disait Prévert, le pain quotidien relativement hebdomadaire, grâce aux banques, aux traders et à ces technocrates de Standard & Poors qui ont si habilement camouflé les comptes de la Grèce et se retrouvent à la tête de la Banque européenne ou de l’Italie.

JP Brighelli

Dans la célèbre parabole de la « main invisible » d’Adam Smith, présentant les vertus du marché, le boucher vend de la bonne viande à ses clients et réalise du même coup le bonheur de ces derniers et le sien propre, puisqu’il gagne d’autant mieux sa vie qu’il aura satisfait les autres.

Si le marché de la viande fonctionnait comme un marché financier, le boucher vendrait de la viande pourrie que ses clients achèteraient avidement pour la revendre plus cher (et toujours plus pourrie) à d’autres opérateurs eux-mêmes à la recherche d’une plus-value future, et non de quelque consommation. La viande parviendrait-elle finalement à un véritable consommateur, ce dernier n’en serait que promis à l’intoxication. Mais il est probable que le boucher n’aurait même pas vendu de la véritable viande, tout au plus la promesse d’en fournir sur les bovins de l’avenir…

Prisonnier du mirage d’une finance toute-puissante, les États Européens abdiquent les uns après les autres ce qui leur restait de souveraineté pour communier dans la mortification annoncée par les interprètes des « marchés ». Pourtant, rien d’autre que la peur ne nous y oblige : du jour où la banque de France prendrait en charge le service de la dette de l’État par émission d’euros ou de francs, le problème de la dette publique aurait disparu. Du jour où l’État interdirait les opérations spéculatives et restaurerait le contrôle aux frontières des mouvements de capitaux, le cauchemar se dissiperait.

Politiciens, journalistes et « spécialistes » du petit écran se renvoient l’ectoplasme des « marchés financiers » ; à force de répétition il s’empare des esprits ; nul ne se hasarde à tester sa consistance comme dans ces romans de science-fiction où un hologramme suffit à interdire l’entrée d’une salle secrète par la seule terreur qu’il inspire.

La finance est un tigre de papier, un système institutionnel construit au travers des vicissitudes de l’histoire dont la puissance et les vertus n’existent que dans l’imagination de nos élites. S’en libérer n’est qu’une question de lucidité et de courage politique.

Inefficiente et destructrice (I), la finance ne s’est formée que sur la faiblesse politique des États (II) ; la Crise présente révèle sa nuisance (III) et crée une (dernière ?) occasion historique d’échapper au déclin de l’Europe (IV).

I. L’usine du diable

Les manuels d’économie conformistes présentent les marchés financiers comme des marchés « efficients » où un financement préexistant serait rationnellement réparti en fonction des opportunités et des risques entre les agents économiques pour aboutir à une répartition optimale du capital. C’est une fable inepte, produite par des gens qui n’ont jamais compris que la monnaie n’était plus une marchandise depuis plus de deux siècles, et pour d’autres gens qui ont trop bien compris combien l’enfumage des premiers gonflait leur patrimoine au détriment du reste du monde.

La finance ne produit pas du financement comme des pétroliers produisent du carburant, et le dispensent, au-delà des spéculations, à un prix ordonné au coût de l’extraction. Les « marchés financiers » empruntent de la monnaie et la reprêtent, achètent et promettent de la monnaie centrale, chaque agent gageant ses propres remboursements sur ceux qu’il attend de ses propres débiteurs. L’équilibre de  cette usine du Diable dépend de la continuité des remboursements, qui suppose que les prêts continuent pour fournir les moyens de paiement que les débiteurs capteront et utiliseront pour rembourser. Si les prêts se bloquent, les remboursements font nécessairement de même : avec quoi d’autre que la monnaie nouvelle rembourserait-on les anciens engagements ?

La finance de marché est incapable d’équilibrer ces flux à long terme : chaque cycle est conditionné par le bouclage du précédent, quand les débiteurs ne parviennent plus à canaliser les flux à leurs profits, les prêteurs perdent leur mise, la défiance s’installe et c’est le flux global qui se tarit : la crise s’installe, sans autre mécanisme régulateur que la création désespérée de moyens de paiement par les banques centrales.

Comprenons bien : le problème n’est pas l’intermédiation financière, qui est nécessaire pour drainer le crédit vers les projets de production les plus prometteurs. Elle  devrait être l’affaire de banques commerciales que rien n’empêcherait alors d’être des entreprises privées comme les autres. Mais l’activité financière n’est plus une activité d’intermédiation.

Du jour où le crédit est « dérégulé » et finance aussi bien l’activité de casino que la production, où les créances sont « titrisées », son moteur cesse d’être la capacité de remboursement du débiteur, mais devient l’acceptation au meilleur prix par un nouvel acheteur, qui lui-même visera de nouvelles plus-values bien avant l’échéance. Ce qui compte n’est plus le remboursement futur mais l’anticipation d’une revente profitable. Le lien entre crédit et réalité productive se distend, au flux initialement consenti s’ajoutent tous ceux qui nourrissent les reventes successives de la créance, étendant sans cesse le volume des moyens de paiements (ou promesses de moyens de paiements, ou promesse de promesse de promesse…). La production n’est plus qu’un prétexte d’un système dont la spéculation est devenu le cœur de l’activité.

De tels marchés ne sont plus « efficients » ; ils noient l’information qu’ils sont supposés produire. La valeur d’un actif est censée représenter la somme actualisée des revenus qu’il produira ; mais dès lors qu’il devient lui-même objet de transactions son prix de marché ne dépend plus que des prévisions de revente, elles-mêmes fonction de la liquidité du marché, de la psychologie collective des opérateurs, etc. Autant l’intermédiation directe oblige les banques à créer l’information, autant la finance de marché la détruit et alloue le capital en fonction d’engouements collectifs auto-validants et déconnectés des véritables perspectives économiques. Ces marchés créent eux-mêmes le surendettement que la théorie voulait qu’ils empêchent, et ils produisent une allocation aberrante du capital au gré des opportunités spéculatives.

Ce n’est pas par hasard que des économistes parmi les plus les plus « libéraux » (Irving Fisher, Maurice Allais…) ont placé la réorganisation du système de crédit au cœur de leur projet. Car un libéralisme conséquent passe par une organisation des marchés autour de la production. La construction des conditions macroéconomiques de l’efficience des marchés est un pont entre l’approche keynésienne et la théorie classique. Le fantasme du marché tout puissant, principe universel et autorégulateur psalmodié depuis trente ans par les épigones néolibéraux est la négation du marché véritable.

Qu’un acteur majeur — État, ou une grande banque — soit privé des flux de crédit qui lui permettront de tenir ses engagements, et le risque systémique explose : toutes les anticipations s’effondrent et la ruine des débiteurs entraîne celle des créanciers, domino après domino. Or les véritables marchés ne fonctionnent que sous conditions que la circulation des moyens de paiement valide les plans des producteurs et solvabilise les besoins des consommateurs. Le faux marché de la finance détruit les vrais marchés.

Mais aucune loi économique n’impose de passer par des « marchés financiers » pour se financer – pas plus pour l’État que pour les autres agents économiques. La fabrique du Diable n’est pas un fait de nature mais la stratification de décennies de fautes de politique économique.

II. La construction d’un artefact

Résumons les étapes par lesquelles se constitue cette finance moderne :

– Les banques commerciales tirent leur statut de la période où elles se contentaient de fournir des billets de banque en contrepartie de monnaie métallique déposée par leurs clients. Un tel système financier était insoutenable à long terme, à moins d’imposer une déflation permanente à des économies dont les prix eussent dû se comprimer sans cesse à hauteur du stock d’or. C’est donc à la satisfaction générale que les banquiers « trichaient » avec la croyance dans la nature métallique de la monnaie…

– Devenues de facto créatrices de monnaie, les banques ont radicalement changé de nature : en créant la monnaie, elles cessèrent d’être de simples fournisseurs d’un service de courtage, plaçant l’épargne des uns dans les dépenses des autres. Elles fournissaient désormais le bien public qui conditionne le fonctionnement de toute l’économie moderne. Si le crédit tarit, ce sont les entreprises qui perdent leurs débouchés, les salariés leurs emplois et les créanciers… leurs remboursements !

– La panique des déposants cherchant à récupérer « leur » or lors des crises financières précipitait la faillite de banques dépourvues de réserves métalliques suffisantes ; la règle de la convertibilité devenait insoutenable. La crise des années 30 généralisa un modèle bâtard, préservant le pouvoir de création monétaire des banques mais en le supervisant d’un pouvoir de régulation exercé par les banques centrales. L’or, notoirement insuffisant, était remplacé par la « monnaie banque centrale » – en gros des billets ou leur équivalent, supposés constituer la réserve de monnaie « sûre » dans laquelle chaque monnaie de banque devait être toujours convertible. Une sorte d’or virtuel, jouant le même rôle que l’or réel mais multipliable à volonté par les Banques Centrales.

-,Mais demeurait le pouvoir de création monétaire des banques de second rang, pour un temps bridé de sévères réglementations : séparation des banques de dépôt et d’investissement, contrôle des changes, interdiction de la titrisation, etc. Moyennant quoi se maintint un système relativement stable durant les années 50 et 60, jusqu’à ce que les déficits commerciaux américains alimentent en dollars (« xénodollars » ou « pétrodollars ») des banques off shore hors du contrôle du FED américain ; toute proportionnalité entre les moyens de paiements effectifs et les réserves de monnaie centrale cessa rapidement d’y être respectée.

– Face à l’explosion d’une finance dérégulée, les banques centrales se résignèrent à valider par leurs émissions de monnaie centrale les opérations de création de monnaie de banque, de crainte d’entraîner les économies dans des crises majeures d’illiquidité.

– D’où la mise en place d’un ordre financier sans précédent, que personne ne voulut ni peut-être ne comprit tout à fait au départ : une finance grégaire, avide de gains faciles, gonflant toutes les spéculations, stimulant la croissance des pays capable de l’attirer et plongeant dans la déflation ceux qui avaient le malheur de provoquer sa panique. Les gouvernements insensiblement adoptèrent la danse du ventre en guise de politique économique : inspirer confiance, plaire aux marchés – telle était désormais l’obsession ultime de politiques aussi bien « social-démocrates » que « conservatrices », que ne différenciaient plus que quelques nuances de vocabulaire. La compression des salaires soutenait les profits des entreprises (du moins des plus grandes) tandis que l’endettement des salariés et de l’État soutenait un minimum de croissance.

– Cette pullulation financière se traduisait en excédents et déficits commerciaux qui explosèrent d’un bout à l’autre de la planète, enchaînant pays chroniquement excédentaires (Chine, Allemagne…) et chroniquement déficitaires (États-Unis, Royaume-Uni, France et Italie plus récemment).

– À cette dérive mondiale les dirigeants européens ajoutèrent la construction baroque d’une monnaie « unique », dont le moindre mérite n’était pas de les dédouaner de la responsabilité de gérer une monnaie nationale confrontée aux tourbillons spéculatifs des années 80-90. Un double abandon de souveraineté s’ensuivit : vers la bureaucratie de la Commission et de la BCE,  d’abord, et vers les tourbillons aveugles de la finance désormais délivrés de toute résistance nationale. Plus aberrant encore, la Banque Centrale Européenne se vit interdire de garantir la solvabilité des États membres. Les déficits publics devaient être confiés aux seuls « marchés » — cadeau somptueux mais au final empoisonné.

III. La Crise Comme révélateur

La crise de 2008 intervint comme révélateur de ces évolutions, réalisant une par une les prédictions des quelques économistes à n’avoir pas renoncé aux acquis de leur science pour les délices de la respectabilité.

La pyramide spéculative des crédits immobiliers pourris (« subprimes ») s’effondra aux États-Unis ; la faillite annoncée des grandes banques menaça d’enrayer soudainement le système du crédit et les États réagirent d’un bel ensemble pour organiser le refinancement des fauteurs de crise, tentative à courte vue de ramener la roue de l’histoire deux ans plus tôt, au temps béni des bulles…

Mais la détérioration de la « confiance » privait désormais la finance de la cohérence conquérante que lui imprimait l’euphorie : si hier l’enthousiasme des uns levait les fonds qui validaient celui des autres, désormais chaque réticence à prêter met en péril le refinancement d’un autre agent, révélant le risque autant que le créant. En dépit de la création forcenée de liquidités par la FED (et même, plus discrètement, par la BCE), les circuits financiers ne se rétablissent pas, tant le gigantisme des pyramides de dette accroît leur vulnérabilité, laquelle sape en retour la confiance.

L’Europe devient comme prévu l’épicentre de la crise car aux conditions générales de l’anarchie financière elle ajoute ses propres extravagances. Les « dettes souveraines » sont normalement abritées des tourbillons spéculatifs par l’adossement à des banques centrales, prêteuses en dernier ressort. Il fallut une assez extraordinaire dose d’incompétence aux dirigeants européens, et tout particulièrement à ceux de la Banque Centrale, pour ne pas racheter immédiatement les bons du Trésor des pays attaqués. La spéculation en eût immédiatement cessé puisque le risque de défaut de paiement aurait été définitivement écarté. Au lieu de cela, les dirigeants européens ne cessèrent de semer le doute sur la mobilisation des fonds nécessaires pour sécuriser les dettes souveraines, déchaînant la spéculation contre ces pays et créant l’insoutenabilité de dettes qui demeuraient au départ objectivement gérables.

Cet aveuglement se lit tout autant dans l’imposition pays après pays de politiques de purge (« austérité ») totalement contraires aux besoins des économies concernées, déjà ravagées par le sous-emploi. La dynamique en est déjà visible en Grèce, qui s’appauvrit plus vite que ne se réduit sa dette… Non seulement le refus de la prise en charge par la BCE fait exploser le coût des dettes publiques, mais de surcroît la déflation vient mécaniquement en réduire l’assiette des remboursements futurs…

IV. Oser En finir avec « la dette »

À ce stade de l’histoire, il semble que les dirigeants européens soient incapables de corriger leurs erreurs. Sans doute certains d’entre eux sont-ils conscient de l’engrenage déflationniste où ils engagent leur pays, mais la crainte de l’inconnu et de l’isolement les paralyse et aucun ne trouve les ressources pour changer de cap.

Pourtant la voie de la sortie de crise est claire pourvu qu’on détourne les yeux du tigre de papier de la finance. Nous ne sommes pas face à des contraintes naturelles, mais des contraintes que nous nous infligeons à nous-mêmes.

Les mesures nécessaires ne présentent aucune complication économique : 1. gestion de la dette publique par la Banque de France, 2. réquisition et réglementation des banques et des mouvements de capitaux, 3. restauration d’une monnaie nationale à un taux de change réaliste.

Notre premier problème est d’oser. Quand nous le ferons, l’hologramme se dissipera et nous pourrons commencer à traiter nos véritables problèmes, fruits empoisonnés de 30 ans de néolibéralisme.

Finissons-en avec les croque-mitaines que nous présentent les tenants de la purge :

– Le financement monétaire de la dette publique serait-il inflationniste ? Tel est sans doute l’argument le plus ressassé à son encontre. La réalité est que non, ce qui est inflationniste c’est la création d’un volume excessif de moyens de paiement, quel que soit le procédé de création de ces moyens de paiement.  Cela fait 30 ans que la masse monétaire augmente plus vite que la production – sans financement de l’État par la Banque Centrale. Le néolibéralisme a fait exploser la création monétaire, aspirée par les marchés spéculatifs. En accuser pour l’avenir le financement monétaire de la dette publique, c’est l’hôpital qui se moque de la charité ! La restauration de marges de manœuvre budgétaire est nécessaire pour combattre le chômage et la déflation. Quant à l’inflation, le problème ne se posera que lorsque les engrenages déflationnistes auront été surmontés.

– Que les créanciers des États européens subissent des pertes sur leurs créances ne représenterait pas un cas de figure exceptionnel. Qui plus est, de telles pertes résultent pour l’instant de la calamiteuse gestion européenne qui a conduit la Grèce à un premier défaut de 50%, et résulteront certainement des semblables politiques de purge partout imposées. Cette spirale dépressive fait la fortune des spéculateurs avisés, elle perfuse les rentiers de toutes les gouttes de sang qu’elles parviennent encore à aspirer – mais elle ne sauve pas les épargnants promis au sacrifice lors de l’ultime défaut de paiement. Paradoxalement, ce sont les politiques de sortie de l’euro qui représentent la meilleure chance de préservation des intérêts des épargnants : la monétisation de la dette publique est la seule garantie que les contrats seront honorés.

– Comment, demandent encore les purgateurs, emprunterions-nous à l’étranger après avoir imposé à nos créanciers la conversions de leurs « bons » titres en euros en « mauvais » titres en francs ? Comme expliqué plus haut, le financement monétaire de la dette représente un moindre mal pour nos créanciers. Et la sortie de la nasse européenne ouvrirait de nouvelles perspectives de croissance, fort attractives pour les capitaux étrangers. En revanche, on voit mal pourquoi les capitaux du reste du Monde s’engageraient dans une Europe ravagée par les politiques de purge… Mais avons-nous besoin de ces capitaux ?

A priori l’apport de capitaux étranger ne se justifie que pour combler un retard de développement en important le capital qui permettrait le paiement ultérieur du service de la dette tout en développant le pays. Telle n’est pas la situation de la France, qui a besoin de remettre en action ses propres facteurs de production, pas d’importer des équipements ou des technologies. Et sur le plan financier, l’épargne intérieure est suffisante pour compenser les investissements. Il est vrai que les politiques d’endettement nous lèguent un déficit commercial. La dépréciation du franc aiderait à le résorber, mais transitoirement il faudra probablement freiner la dépréciation. Point n’est besoin cependant de compter sur les « marchés » : nos partenaires commerciaux auraient dans ce cas de figure autant d’intérêt que nous à éviter une dévaluation agressive, et en dernier recours nous pourrions recourir à des mesures temporaires de contingentement des importations.

L’histoire nous a légué un système monétaire et financier dysfonctionnel. L’accaparement du financement par des agents privés, et la perte de contrôle de ceux-ci dans l’économie globalisée, menacent le fonctionnement d’ensemble des économies. La création de monnaie est un bien public, au même titre que la justice, la défense ou la police. La puissance sociale qu’elle procure et les conséquences de son interruption interdisent de la laisser à des agents privés. Elle n’est pas résultat du marché, mais condition de celui-ci.

Si les États européens s’enfoncent dans la surenchère déflationniste, la crise sociale viendra tôt ou tard en marquer les limites, mais l’expérience politique des années 30 ne laisse pas d’inquiéter quant aux formes politiques qui émergeraient de la décomposition. Les précédents du déclin latino-américain des années 1970-2000, ou de la Russie post-communiste, ne sont guère encourageants non plus.

Il reste la possibilité du retour à la souveraineté dont un seul exemple en Europe dissoudrait la peur du fantasme des « marchés ». En reprenant la main sur ses monnaies, l’Europe retrouverait le cours de l’histoire dont la sinistre expérience de l’euro l’avait détourné.

Joël Halpern

En mémoire de Lise

« Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! »

Ce sont les derniers mots de Valentin Feldman, professeur de philosophie à Dieppe, membre du réseau de résistance du Musée de l’homme, jetés au visage des soldats allemands qui allaient le fusiller, le 27 juillet 1942, au Mont Valérien (1).

« C’est pour vous que je le fais » — c’est ce que Lise Bonnafous a lancé aux élèves qui l’entouraient, ce jeudi 13 octobre à la récréation de 10 heures, dans la cour du lycée Jean-Moulin de Béziers, avant de s’arroser d’essence et de craquer une allumette.

Les soldats ont tiré. Certains élèves ont filmé la scène.

Si l’on tient compte du fait que Valentin Feldman avait été torturé cinq mois durant avant d’être exécuté, c’était un crime de guerre. Et j’espère — sans trop y croire — que ses tortionnaires ont été jugés à la Libération.
Si l’on se rappelle que Lise Bonnafous était régulièrement la cible des élèves auxquels elle tentait d’enseigner les mathématiques, c’est un crime contre l’humanité. Et j’espère — sans y croire — que les petits crétins qui l’ont poussée à bout seront traduits devant les tribunaux.

La veille, interviewé par hasard sur RTL de bon matin, j’avais fustigé de façon peut-être un peu trop énergique les « connards » de tous les cafés du Commerce, qui voudraient que ces « paresseux d’enseignants » travaillent eux aussi 35 heures dans leur établissement. En leur suggérant de venir faire cours dans un collège lambda pendant une semaine — et puis d’expérimenter, épuisés, la jolie clinique de la MGEN à La Verrière, où séjournent tant de nos collègues, épuisés, démobilisés, en rupture — en burn out, comme on dit en franglais (2). Nous travaillons déjà plus de 39 heures en moyenne, selon le ministère lui-même qui, comme chacun sait, nous adore. Alors, doubler le temps de présence dans les établissements ? C’est une idée jadis lancée par Ségolène Royal (2), aujourd’hui reprise par tous ceux, de gauche et de droite, qui y voient une merveilleuse recette pour réduire encore le nombre d’enseignants. Sans compter celles et ceux qui, dans tel ou tel syndicat, y voient l’occasion de réaliser enfin ce « grand corps unique » imaginé au sortir de la guerre, et qui reste en filigrane dans la pensée de certains syndicalistes — pour lesquels nombre de nos collègues ont voté en octobre. C’est la pensée dominante du SE-UNSA et du SGEN. J’aimerais être sûr que ce n’est pas l’arrière-pensée de la FSU.

Lise a fini par mourir. Aussitôt le ministère a distillé ses pare-feux habituels. Son geste n’avait pas grand-chose à voir avec l’Ecole. Elle était déprimée, avait perdu un proche, sa voiture ne démarrait pas, il faisait gris sur Béziers — n’importe quoi qui camoufle l’évidence : c’est son métier — et le cœur qu’elle y mettait, la haute idée qu’elle s’en faisait — qui l’ont poussée à bout. Les parents d’élèves (mon dieu, mais pourquoi ne sont-ils pas tous orphelins !, comme aurait dit Poil-de-Carotte devenu prof) en ont rajouté une couche, en confiant à l’AFP (3) qu’elle était très peu aimée, s’occupait davantage des bons élèves que de ceux qui étaient en difficulté, et portait des traces de coups — sans doute une vie personnelle agitée, les entend-on sous-entendre…

Comme quoi en ces temps de société du spectacle, tout est dans le traitement de l’information. Les collègues de Lise ont eu beau clamer, dans les heures et les jours qui ont suivi, qu’elle était effectivement exigeante — comme nous le sommes tous, enfin, j’espère —, qu’elle allait tout à fait bien, qu’elle n’était pas déprimée, et que seule la haute idée qu’elle se faisait de son métier peut expliquer son geste… Son père a eu beau déclarer au journal local : « Ma fille était devenue fragile, sans doute, mais elle restait un excellent professeur de mathématiques et aurait dû pouvoir continuer d’exercer. Son message désespéré était celui-ci : il faut refonder, à tout prix, une nouvelle et authentique école de la république, celle où primaient les valeurs du civisme et du travail. Celle où le professeur était au centre de tout. Celle où l’enfant du peuple pouvait devenir fils de roi » (6) — rien n’y fait.

Pendant ce temps, les témoignages pleuvent (4), et à Béziers, la situation parfois se tend (5). Surtout quand on s’est aperçu que certains gamins monstres ont filmé la scène avec leurs portables et tenté de la diffuser sur Internet — tout comme d’autres gamins salopards du même âge ont filmé un viol, il y a quelques mois, sur le parvis de Lyon-Part-Dieu à 4 heures de l’après-midi (7).

 Selon une étude épidémiologique publiée par l’INSERM en 2002, 39 enseignants sur 100 000 se suicident chaque année — soit plus de 300 par an : imaginez que les grandes chaînes ouvrent leurs journaux du soir sur cette information, 300 fois par an, comme elles le font quand un policier ou un salarié de France-Telecom se suicide… Mais non, circulez, il n’y a rien à voir : ces 300-là étaient déprimés parce que… En tout cas, pas à cause de leur métier, le plus beau du monde.

Quelques jours après le décès de Lise paraissaient les premiers résultats d’une enquête à paraître sur « La qualité de vie au travail dans les lycées et collèges / Le burn-out des enseignants ». Ses auteurs, Georges Fotinos (ancien IGEN) et José-Mario Horenstein (psychiatre MGEN), notent que 17% des enseignants sont touchés par l’épuisement physique, mental et émotionnel (contre 11% dans les autres catégories professionnelles). Luc Chatel s’en est ému (8) — pour discréditer les chiffres, trop vieux, trop incertains (panel de 2100 collègues sur 400 établissements…). Le plus beau métier du monde, vous dis-je !

 Combien faudra-t-il de Lise ?

Le 17 décembre 2010, un jeune vendeur ambulant de Sidi Bouzid, en Tunisie, s’immolait par le feu — il mourait presque un mois plus tard, signal des émeutes qui ont emporté la famille Ben Ali au paradis des tyrans. Mais en France, on peut s’immoler comme un bonze vietnamien, rien ne se passe. C’est que c’est un salaud d’enseignant, un pelé, un galeux, d’où nous vient tout le mal… À moins que, les uns et les autres, nous ne soyons totalement tétanisés par… par quoi déjà, sinon une dépression si grave qu’elle n’ose même plus se regarder en face ? Quand on se fout de tout, on peut bien se foutre des élections professionnelles, et n’aller voter qu’à 40% tout en récriminant dans son coin. On peut bien se foutre de Lise.

 Il y a quarante ans, quand Gabrielle Russier s’était suicidée, l’affaire était remontée jusqu’à la conférence de presse de Pompidou — qui, interrogé sur cette abominable affaire, avait récité le sublime poème d’Eluard, « Comprenne qui voudra » (9). À l’époque, les journalistes — et la France entière — savaient qui était Eluard. Aujourd’hui, demandez donc aux élèves…

Aujourd’hui, je ne sais même pas si, dans ses grandes préoccupations bancaires, Sarkozy a été mis au courant de ce qui s’est passé à Béziers. En tout cas, rue de Grenelle, nous avons été assourdis — pas même par le silence, qui aurait signifié quelque chose, mais par un déni brutal. Circulez, y a rien à voir — juste une prof qui brûle.

 Jean-Paul Brighelli

 (1) Lire Valentin Feldman, Journal de guerre, éditions Farrago, Tours, 2006.

(2) En attendant, les mêmes sinistres imbéciles peuvent se plonger dans l’étude de Véronique Bouzou, Ces profs qu’on assassine, J-C. Gawsewitch, 2009. Voir le compte-rendu que j’en avais fait alors sur mon blog, repris par Marianne 2 (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/05/10/profs-au-bord-de-la-crise-de-nerfs.html

http://www.marianne2.fr/savoirsvivre/Prof,-un-metier-de-fou-qui-rend-dingue!_a24.html)

(3) http://www.lexpress.fr/actualite/societe/fait-divers/une-prof-tente-de-s-immoler-dans-son-lycee-a-beziers_1040127.html

(4) Voir en particulier celui d’une prof de Lettres de la Côte d’Azur sur http://www.rue89.com/2011/10/17/jecris-pour-les-profs-qui-petent-les-plombs-225649. Et globalement l’ensemble des réactions de collègues de toutes les disciplines sur http://www.neoprofs.org/t39013-une-enseignante-tente-de-s-immoler-dans-la-cour-de-son-lycee-a-beziers et sur http://www.neoprofs.org/t39361-retour-sur-le-deces-de-lise-bonnafous

(5)http://www.liberation.fr/societe/01012366684-a-beziers-un-lycee-toujours-a-vif

(6)http://www.midilibre.fr/2011/10/19/suicide-au-lycee-l-hommage-emouvant-du-pere-de-l-enseignante,404673.php. Je ne saurais mieux dire.

(7) http://www.lexpress.fr/actualite/societe/lyon-viol-collectif-a-la-gare-de-la-part-dieu_989902.html

(8) http://www.liberation.fr/depeches/01012366796-epuisement-des-professeurs-luc-chatel-critique-l-enquete

(9) http://www.samuelhuet.com/linguistique/49-poiesis/819-paul-eluard-comprenne-qui-voudra.html