Fermé pour travaux

Bonnet d’âne (ou bonnetdane, comme l’écrit le Net, ou bon nez d’Anne, comme l’orthographieraient la plupart des élèves à qui l’on prend bien garde, désormais, de ne pas dicter l’expression) ferme à la fin de la semaine.

Il y a dans cette décision la fatigue d’une guerre longtemps menée, perdue d’avance. « Aujourd’hui l’école est morte », écrivais-je à la première ligne de la Fabrique du crétin — bon sang, sept ans déjà, sept ans à guerroyer contre la Machine. Je ne croyais pas si bien dire : sept ans plus tard, entre expérimentations pédagos et économies libérales, si bien complices, je ne vois plus d’espoir de s’en sortir — sinon en résistant, comme les Gaulois de Goscinny, dans des villages reculés de la Drôme et quelques patelins de même farine. 

Le temps de l’affrontement direct est achevé : les Panzerdivisions de Philippe Meirieu et de ses séides, si bien groupés parce que les imbéciles ont l’habitude de se tenir chaud, et qui sont aujourd’hui au pouvoir non parce que François Hollande a gagné, mais parce qu’ils n’en sont jamais partis, depuis que la loi Jospin les y avait installés, ont déferlé sur la France et tout labouré. De l’Ecole de la République, il ne reste presque rien, sinon des initiatives désespérées — et qui pourtant ne désespèrent pas. Grâces soient rendues à tous les résistants qui persistent et persisteront à transmettre ce qu’ils savent, comme les hommes-livres de Ray Bradbury.

J’aspire désormais à autre chose qu’à ferrailler. Le livre (1) que je viens de sortir (un pamphlet a ouvert ce blog, un autre le ferme) parle d’érotisme et de littérature. La pornographie menace l’érotisme comme la collusion libéralo-libertaire a coulé l’Ecole. L’image menace la littérature — le voyeur, mis au centre du système, n’est plus sujet de sa propre sexualité, mais l’objet de son propre narcissisme, ce recentrement sur le Moi-Je qui marque la fin de l’Ego. Et le libéralisme triomphe doublement, en fabriquant des ilotes et en les ramenant à des activités indéfiniment infantiles, la bouffe molle et la masturbation. Quand l’orthographe s’en va et que le Viagra se vend majoritairement à de tout jeunes adultes qui se veulent porn stars, c’est que la guerre est perdue.
Alors, que faire ? Résister, encore et toujours. S’enfermer dans une bibliothèque, boire du meilleur, manger des choses délicates, et faire l’amour, comme on disait autrefois — c’est-à-dire autant le faire qu’en parler. Tant que nous savons encore parler.

Et je m’adresse ici, collectivement, à toutes celles et tous ceux qui, sept ans durant, ont accompagné l’aventure de ce blog. Je ne les nommerai pas, ils se connaissent, ils se reconnaissent, ils tissent déjà un réseau de complicités, de résistance, de cuisseaux de veau et cuissots de chevreuil — et de vins de très bons crus, disait Mérimée dans une dictée célèbre. Nous saurons nous retrouver pour un banquet ou deux, et quelques autres ensuite. Comme les personnages du Décaméron, quand la peste rôde dans le pays, il reste encore à se raconter des histoires — et à les vivre.

SI je reviens sur le Net — et c’est une drogue forte que la Toile, dont je vais me désintoxiquer quelque temps —, ce sera pour parler littérature. Celle que j’ai faite, celle que j’aime, celle qui reste à écrire. J’y mettrai aussi tout le travail de classe de ces dernières années — la culture ne sera jamais pour moi une marchandise, et j’emmerde les temps modernes, qui ont failli nous faire croire que tout se vend, le sang, le Savoir et le sexe.

Merci à toutes et à tous pour les déluges d’humour, l’amitié par delà l’espace, la complicité, les coups de gueule. Merci aussi à tous ceux qui ont profité de mon hospitalité sans limite (je crois n’avoir censuré qu’une petite vingtaine de messages racistes en sept ans) pour m’injurier, me traîner dans la boue, clamer que je « pense brun », m’inscrire sur les listes de dénonciation du prochain ministère. Pauvres gens !

Nulle amertume dans ces lignes : une bataille s’achève — reste à retrouver le temps de vivre, d’aimer et de boire frais. Je souhaite de tout cœur à Vincent Peillon, que je connais bien et qui sera probablement rue de Grenelle, dans une semaine (ce serait le moins pire de tous les choix possibles), de résister lui-même aux tentations mortifères que lui souffleront ces experts auto-proclamés qui n’ont pas vu un élève depuis des lustres. Il reste quelques élites, en France. Qu’il s’arrange pour les renouveler sans cesse, et qu’il y pense bien : ce n’est pas avec de l’égalitarisme que l’on produit de l’égalité, c’est avec des exigences.

Il est tôt. Il fait beau. J’ai ouvert la fenêtre. Un corbeau est posé sur la rambarde. Nous nous regardons. Et comme il va dire quelque chose, c’est moi qui le précède, et qui lui jette au bec le « Nevermore » d’Edgar Poe.

Tiens, il a l’air vexé…

 Jean-Paul Brighelli

(1) La Société pornographique, François Bourin éditeur.

 

PS. Je ne peux qu’encourager les irréductibles de la pédaogie, les jusqu’auboutistes de la transmission, les kamikazes de l’Ecole de la République, à partir sur Neoprofs (http://www.neoprofs.org/forum) prodiguer leurs conseils, leurs expériences et leurs coups de gueule aux nouveaux et aux moins nouveaux de la cause enseignante qui patiemment s’évertuent, chaque jour, à transmettre leurs connaissances, leurs certitudes et leurs soupçons aux chères têtes blondes / brunes / frisées et défrisées.