Blockbuster et autres facéties cinématographiques

J’ai vu ces derniers jours le meilleur et le pire film de 2013 — mais bon, l’année est encore jeune, nous avons le temps d’avoir d’heureuses surprises…

Le meilleur, c’est Alceste à bicyclette, où Lambert Wilson et Fabrice Lucchini se chamaillent pour savoir lequel des deux jouera l’Alceste du Misanthrope. Et, pour s’éprouver, ils répètent, en inversant régulièrement les rôles, la scène 1 de l’acte I, entre Alceste et son ami Philinte.
C’est constamment drôle, très maîtrisé, plein d’invention. Ça en dit long sur Molière, sur la déliquescence du cinéma français et de l’amitié, sur la façon dont Alceste séduit une femme de passage — mais sera fatalement cocu, les femmes préférant toujours, in fine, le beau gosse fortuné au semi-clochard sur le retour (d’âge…).
Et la fin est délectable…
Deux perruches devant moi, en sortant, péroraient « Mon Dieu, qu’ils sont cabotins ! » — sans réaliser qu’un acteur qui cabotine est un acteur qui joue, alors que d’autres (voir ci-dessous) se contentent de grimacer. Ce sont d’ailleurs moins des acteurs que de vrais comédiens que nous voyons ici à l’œuvre — et les longues balades à bicyclette de l’île de Ré n’ont pas l’air mal du tout, pour qui voudrait se remettre de l’ascension du Ventoux.

La catastrophe (non annoncée) à présent.
N’allez pas voir Django unchained. Mais alors, n’y allez pas. Ce serait perdre 2h45 de votre vie.
Enfin, si : vous pouvez y aller si vous trouvez les critiques cinéma de l’Obs pertinentes depuis la disparition du très regretté Jean-Louis Bory, et celles de Télérama intelligentes : j’ai pour ma part cessé de les prendre au sérieux quand ils ont descendu cet excellent film de Singer intitulé Apt Pupil, d’après une nouvelle de Stephen King sise in Different seasons. Ils en pensaient du mal parce qu’il y avait là-dedans un tortionnaire nazi qui passait la main à un jeune salopard américain — parce que, disaient ces imbéciles, la barbarie hitlérienne est spécifique, elle ne peut pas être confondue avec le Mal — d’ailleurs l’être humain est bon, c’est connu.
Ils devraient en parler à Tamerlan, Cortez, Pizzarro, et quelques autres.
Le film de Tarantino est exactement ce qu’il faut à tous les thuriféraires de la pensée politiquement correcte (et, tant qu’à faire, unique). Il est désolant de conformisme — le bon Noir se venge des méchants Blancs en les atomisant l’un après l’autre à coups de colt, aidé pour un temps par un Prussien en goguette. Il est surtout totalement NAC.
J’y allais un peu à reculons, j’avoue — et l’état d’esprit du spectateur fait une bonne moitié de la qualité de la réception. À reculons parce que les échos qui m’en arrivaient présentaient le dernier opus du lointain auteur de Reservoir Dogs (un grand film à revoir d’urgence) comme un revival parodique des westerns italiens de mon enfance. Et comment parodier un genre qui était déjà en soi une parodie ? Comment, dans le genre déjanté, faire mieux que le Django (1966) de Sergio Corbucci (oui, l’immortel auteur du Grand silence, le seul western interprété par Jean-Louis Trintignant) avec le très beau et très froid Franco Nero (il apparaît trente secondes dans le film de Tarantino, et il éclabousse de sa classe la bouse américaine qui se croit intelligente) ? Comment, dans le genre sanglant, faire mieux que Peckinpah et sa Horde sauvage ? Et comment même, dans le genre acid western (si, si, ça existe) faire mieux que Monte Hellmann (l’Ouragan de la vengeance ou The Shooting) ou le Dead man de Jim Jarmush ? Hein, je vous le demande…
2h45 de bla-bla, pour le revival (raté) d’un genre dévoué au silence : combien de héros de westerns, du Van Hefin de 3 :10 to Yuma — le seul, le vrai, celui de Delmer Daves —jusqu’au Eastwood de Pale rider ou de The Unforgiven, en passant par le Charles Bronson d’Il était une fois dans l’Ouest, sont des taiseux remarquables ? Ici, ça cause, ça cause, c’est tout ce que ça sait faire.
2h45 de complaisance idéologique (les Noirs sont sympas, sauf l’Oncle Tom de service (grand numéro de Samuel Jackson, tout ne peut être absolument nul), les Blancs sont répugnants, à commencer par DiCaprio, qui pour le coup occupe l’espace — et la durée — avec un talent qui méritait mieux que ce véhicule à ramasser l’argent des gogos et des bobos. Dans la série « Je suis nul », Jamie Foxx balade dans le film, pour unique expression, le rictus crispé du rappeur en colère (pléonasme…), et la couleur de sa peau est aussi incongrue que celle qu’une autre illustre crétine, Andrea Arnold, a cru bon de donner à Heatcliffe dans la dernière version (ratée au delà de ce qu’il est possible de faire) des Hauts de Hurlevent (l’année dernière). C’est ça, l’audace ? On met du noir sur du blanc, et le tour est joué ? On fait une référence appuyée, et même lourdingue, à l’admirable Mandingo de Richard Fleischer (1975 — ça, c’est un grand réalisateur), et on se croit original ? On s’offre des anachronismes « audacieux » — des Winchesters avant l’heure, des Colts nordistes (à canon long) entre les mains de Sudistes, qui usaient de six-coups à canon court —, et on pense avoir révolutionné le western ? Pauvre type…
Qu’ajouter ? La bande-son (empruntée à de bons auteurs, Morricone entre autres) est omniprésente : il fut un temps où un metteur en scène (Barbet Schroeder en l’occurrence) baissait volontairement la musique du Pink Floyd de peur qu’elle n’interfère avec les images (dans More). Aujourd’hui, Tarantino fait dégueuler les hauts-parleurs, de crainte sans doute que l’on n’en vienne à regarder pour de bon son film.
Le western est un genre mort, parce que c’était un genre essentiellement moral (et même kantien) — ou immoral, et que notre époque n’est pas plus morale qu’immorale, mais moralisante, ce qui est bien pire. Oui, Tarantino, autrefois plus décapant, a été frappé par l’épidémie de moraline, comme disait Nietzsche, qui frappe l’Occident en crise (parenthèse : les éditeurs de récits pornographiques hésitent désormais à laisser des bites et des culs dans les œuvres qu’ils éditent, parce que les grands diffuseurs qui leur achètent les droits « Poche » de leurs livres ne veulent rien qui ne puisse être vendu dans n Relay Hachette — dans le temps, c’est Maupassant qui y était interdit, on voit que l’on progresse…).
Il n’y avait, pour regarder Alceste, qu’une poignée de gens du troisième âge — j’étais vraiment le plus jeune dans la salle, c’est dire… Et Django, pour lequel les journaleux aux ordres des producteurs ont rappelé le ban et l’arrière-ban des spectateurs de tout poil, faisait salle comble. Manque de publicité pour l’un (parce que c’est un film français ? On n’oserait l’imaginer — juste parce que c’est un film bon marché, bientôt rentabilisé par les chaînes de télé qui y ont investi quelques sous), et déferlante pour l’autre, le blockbuster américain conçu à gros budget dans un pays qui reste persuadé que Big is beautiful. Pauvre de nous ! Nous voici relégués sur le strapontin de la production cinématographique, tout juste distingués par des grosses bouses du style Bienvenue chez les Ch’tis parce qu’elles ont une chance d’être adaptées par les Amerlocks. Ou par les facéties de Depardieu.
Tiens, je vais me repasser l’Homme qui tua Liberty Valance. Ou Mon nom est Personne.

Jean-Paul Brighelli

PS. Et pendant ce temps-là, le divertissement continue. Amis chômeurs, collègues enseignants, vous aviez bien aimé le Mariage gay, qui avait si bien masqué vos problèmes. Vous adorerez la Guerre au Mali.

PPS. Je voulais faire un second papier sur la déclaration de guerre aux prépas, qui se confirme chez Fioraso. J’y reviendrai peut-être, si jamais cette dame se donne la peine de prononcer deux phrases de suite intelligibles. Mais en attendant, je ne peux que conseiller la réflexion de fond de mon collègue et ami Dominique Schiltz, qui se bat depuis toujours pour les Classes préparatoires au SNALC — enfin rendu à son devoir de contestation : http://www.snalc.fr/affiche_article.php?actu=1&id=777&id_rep=281

Quousque tandem…

Quousque tandem abutere, Hollanda, patientia nostra ?
Les latinistes me pardonneront d’avoir forgé un latinisme de première déclinaison pour désigner par « Hollanda » le type qui se croit chef de l’Etat, mais l’esprit y est, c’est ce qui compte. Alors, si je reprends le tricolon (il ne s’agit pas d’un individu à trois intestins, ô lecteur inculte, mais d’une composition rhétorique énumérant trois éléments indépendants en gradation) célèbre de la première Catilinaire de Cicéron, cela donnerait quelque chose du genre : Mais enfin jusqu’à quand, Hollande, abuseras-tu de notre patience ? Combien de temps encore serons-nous le jouet de ton imposture ? Où s’arrêteront les emportements de ton culot effréné ?
Tout cela pour parler de mariage homosexuel, ce cache-misère dont on nous rebat les oreilles depuis des mois afin de ne pas parler de chômage, ni de désindustrialisation, ni de cadeaux faits aux banques, ni de néo-libéralisme à la sauce socialiste, ni de la rétrogradation des écoliers français de le tréfonds des classements internationaux, ni de l’escroquerie consistant à proposer cette année deux concours de recrutement d’enseignants alors que nous n’avions pas l’année dernière assez de candidats en état de marche pour remplir tous les postes proposés, ni…
L’incompétence des gens au pouvoir n’a d’autre traduction que l’aposiopèse (ça non plus, ce n’est pas une maladie, ô lecteur ignare…).
Mais voilà : savoir si les homos des deux sexes (et du troisième si vous y tenez) pourront ou non se marier et adopter des enfants, ça, c’est primordial. Que d’excellents amis qui préfèrent les hommes se laissent prendre à ce miroir aux alouettes et s’enflamment depuis l’élection de Monsieur-tout-le-monde à la présidence pour savoir s’ils passeront un jour devant le Maire donne la mesure du pouvoir d’illusion médiatique. On ne parle pas tout à fait que de ça, mais pas loin. Le mariage homo est devenu le chiffon rouge de l’actualité. Si j’osais (allez, osons), je dirais qu’il sert de cache-sexe politique : occultez cette crise que je ne saurais voir, oubliez la façon ignominieuse dont nous laissons l’Allemagne humilier la Grèce, et ne répétez pas trop fort que le caviar, le foie gras et le champagne sont gratuits à Versailles à l’Elysée.
« Ils » devraient se méfier : en 1788, plus rien finalement n’a permis de faire oublier le prix du pain. Et l’année suivante…

Petit rappel des faits : le mariage homo, ce n’est pas d’hier.
À la fin des années 90, lorsqu’on proposa à des sociologues de qualité (cela existe), en l’occurrence Irène Théry (que j’ai connue un peu) de réfléchir sur ce qui allait devenir le PACS, ils pesèrent posément les questions juridiques, et proposèrent une formule qui établissait des droits équivalents pour les couples mariés ou pacsés — en particulier dans la question douloureuse des transmissions d’héritage. Il était fréquent qu’au décès de l’un des partenaires, la famille du défunt arrive en trombe pour mettre à la rue le compagnon du défunt, alors que les couples légalement passés devant le maire se transmettent les biens, immobiliers ou autres, au dernier vivant, et évitent ainsi des expulsions dramatiques — entre autres. Et dans ces années 90, en pleine expansion du SIDA, bien avant l’invention des tri-thérapies, c’étaient des situations de tous les jours. Irène a expliqué elle-même en quelles circonstances elle avait saisi sur le vif, si je puis dire avec un peu d’humour noir, la situation juridique née de l’épidémie et des décès à la chaîne qu’elle entraînait (1).
Mais voilà : le gouvernement Jospin, après avoir demandé à des personnalités compétentes d’imaginer un dispositif qui résoudrait légalement, et sans avoir à en passer par l’adoption d’une loi, ces difficultés matérielles — bref, le PACS —, a eu peur de sa propre audace (le PS, on le sait bien, c’est comme le tango, un pas en avant, deux pas en arrière). Comment ! On risquait de se brouiller avec des chrétiens (catholiques et protestants, hein, Lionel…) ou des musulmans qui persistaient à penser que les homos étaient des créatures de l’enfer (2)… On risquait d’outrager des gens qui de toute façon ne votent pas pour vous — mais c’est une tendance lourde, à gauche : on fait des cadeaux aux patrons et aux banquiers qui n’attendent que le retour des copains au gouvernement — comme si la droite pouvait être plus accommodante que cette gauche-là —, et on flingue les classes moyennes en alourdissant les impôts directs, et on assomme le peuple en augmentant la TVA : un sans-faute…
Hmm… Baisser culotte devant des prêtres, est-ce bien raisonnable ? N’empêche : on a fabriqué un PACS vidé de toute substance — et on a collé une Légion d’Honneur à la sociologue qui avait si bien conçu ce que l’on n’appliqua pas.

Alors, que faire, comme disait si bien le camarade Oulianov en son temps ?
Je me méfie des propos du Café du Commerce, qui commencent tous pas « yaka ». Mais là, franchement, il suffit de passer un décret stipulant que désormais les Pacsés auront intégralement les mêmes droits que les couples mariés — et point à la ligne — le gouvernement, s’il n’avait pas eu derrière la tête l’idée de se servir de cette histoire comme paravent de ses turpitudes, aurait pu expédier la question pendant l’été. Non pas donner le droit de se marier, mais donner le droit de ne pas se marier. Ça n’empêcherait pas celles qui le désirent de se déguiser en meringues. Si le mariage est aujourd’hui démonétisé au niveau religieux (mais je n’en suis pas sûr, au moins pour les électeurs de Christine Boutin), quelle importance d’accorder le mariage aux homos ? Autant inciter les hétéros à se pacser — ils s’épargneront les frais d’avocat lorsqu’ils se « démarieront », pour reprendre le titre de l’un des premiers ouvrages à succès de la sociologue susnommée (3). Franchement, amis homos des deux sexes, votre ambition de vous marier pour payer un avocat lorsque vous vous séparerez (« Le mariage est la principale cause de divorce », disait l’excellentissime Oscar Wilde), et une prestation compensatoire monstrueuse à votre ex, me paraît d’une imbécillité absolue — en toute amitié.
Quant à la question de l’adoption et de la procréation médialement assistée… Si l’on donne tous les droits du mariage, pourquoi ne pas donner celui-là aussi ? Je ne me situe pas sur un plan juridique, je me fiche de savoir si un enfant doit être élevé par des individus de sexe différent (dans 50% des cas dans les grandes villes, il est élevé par une seule personne aujourd’hui, et ça n’a l’air de choquer personne — nous en essuyons les conséquences à l’école, dans bien des cas), et si la sexualité de ses parents peut ou non influencer la sienne (et alors ? Il y a bien aujourd’hui des gosses sommés d’être hétéros et qui n’en sont pas plus heureux). Je dis simplement que confier des gosses à un couple homo, à un couple hétéro, ou à un célibataire n’a aucune importance : de toute façon, comme disait intelligemment Freud, quoi que vous fassiez pour les élever, vous ferez mal. Entourez-les d’amour, baignez-les dans les conflits, les résultats seront statistiquement comparables : la même proportion de crétins et de génies (en fait, un mauvais lutin me souffle que les conflits génèrent plus de génies que l’amour — je m’acharne à le faire taire, mais je crois que les traumatismes sont plus formateurs que les câlins — ou pas moins).
Au passage, c’est encore une façon d’agiter le chiffon rouge : vu les conditions horriblement restrictives que l’on vous impose pour adopter, les enquêtes en tous genres, les interventions si intelligentes et mesurées des DDASS pour arracher des enfants presque rééquilibrés à des parents aimants sous prétexte de pouvoir les réaffecter à des parents ivrognes, ou camés, ou violents, l’adoption ne concernera chaque année qu’une frange minuscule des couples en mal d’enfant.

Alors, en vérité, cessons de nous intéresser à un débat qui n’est qu’un leurre. Etablissons les mêmes droits pour tous les êtres humains (et j’ai connu au cours de ma carrière des parents hétéros qui n’avaient rien d’humain, vu ce qu’ils faisaient subir à leurs marmots). Et concentrons-nous sur les vrais problèmes — tous ceux que le présent débat permet ingénieusement d’occulter.

Je sens bien que voici une occasion de me reprocher de manquer de sensibilité, patati-patata, etc. Mais franchement, quelles sont vraiment les urgences, en ce moment ? Le « mariage homo », et les adoptions qui s’y rattacheraient éventuellement, qu’est-ce que ça pèse, face à 9 millions de chômeurs ? Face aux glaneurs qui font les poubelles chaque matin ? Face à l’école qui part de plus en plus en miettes ? Face à la perte de pouvoir d’achat de toutes les classes inférieures aux super-riches ? Je m’en fiche à une profondeur incroyable que Depardieu donne des brevets de civisme à Poutine. Thierry le Luron, en faisant semblant de se marier avec Coluche, avait intelligemment ramené la question à ce qu’elle est actuellement — une image dans la société du spectacle.

Jean-Paul Brighelli

(1) http://www.rue89.com/2012/12/15/mariage-gay-la-gauche-devrait-dire-cest-genial-ce-quon-fait-237818?sort_by=thread&sort_order=ASC&items_per_page=50&page=1
(2) Par parenthèse, il faudra que l’on m’explique comment, en dehors d’une hypothèse masochiste, on peut être homosexuel et croyant — quand ces braves gens ont brûlé à qui mieux mieux les sodomites pendant des siècles. Voir Maurice Lever, les Bûchers de Sodome, Fayard, 1985.
(3) Irène Théry, le Démariage, Odile Jacob, 1993.