L’Art de battre sa maîtresse

Michel Delon, l’un des meilleurs spécialistes du XVIIIème siècle en général et du libertinage en particulier (il fut l’admirable éditeur des romans de Sade en Pléiade, trois volumes indispensables à tous les bons esprits « qui ne font pas l’étroit »), a pris sa retraite, et se fiche pas mal désormais du qu’en-dira-t-on. Du coup, le voici préfaçant avec tout l’esprit qui est le sien un joli petit livre de Pierre-Jean Grosley (1718-1785), Troyen plein d’esprit (non, ce n’est pas un oxymore !) et pince-sans-rire qui produisit donc en 1768 l’Art de battre sa maîtresse, petite dissertation pleine de jubilation (celle, tongue in cheek, de l’auteur, et celle aussi, plus extravertie, du lecteur) — un exercice qui fera frémir Najat Vallaud-Belkacem et toutes les peine-à-jouir qui se croient féministes juste parce qu’elles manquent d’humour. Un tout petit livre élégant réédité opportunément par le Cherche-midi le mois dernier — avec une élégante cravache posée en couverture comme un paraphe impitoyable, reprise et dédoublée à la toute dernière page, comme un X jeté à la face des censeurs, des culs-bénis, des bien-pensants et autres socialistes.
« Qu’on plaisante ou s’indigne, écrit Michel Delon dans une préface érudite et plaisante (non, ce n’est pas incompatible !), la Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse appartient à un Ancien Régime du rire. On ne peut, de nos jours, gifler un enfant sans mobiliser les ligues de vertu, faire rougir les fesses d’une amie sans voir débarquer une escouade de Femen, tous seins dehors. Il semble même interdit d’en rire. L’humour noir, auquel André Breton a donné ses lettres de noblesse il y a un demi-siècle, révulse aujourd’hui les belles âmes. Se vouloir « bête et méchant » n’est pas de tout repos. Qu’il soit donc bien entendu qu’il ne faut ni battre sa maîtresse, ni son épouse, ni personne. »

Personne ne s’étonnera que l’un de ses contemporains, prononçant son éloge, ait comparé Grosley à Swift — le Swift de la Modeste proposition, ce chef d’œuvre d’humour noir encensé par Breton — il n’y a pas de hasard dans les parentés d’écrivains.
Grosley compose avec une rigueur classique une dissertation en trois parties :
- position et analyse du problème : « Il est de la bienséance de battre ce qu’on aime, et rien ne produit de si bons effets » ;
- Justification du précédent par les exempla — les lieux communs, au sens noble du terme (celui de Montaigne par exemple) : « Les Grecs ont battu leurs maîtresses, les Romains en ont fait autant » — en ces temps de glissement vers le néo-classique, toute référence aux Anciens est moderne…
- Expansion du thème et de ses illustrations à l’actualité : « On n’a battu sa maîtresse que dans les siècles polis » — au XVIIIème par exemple, « dans ce siècle de philosophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées » (comme dit Laclos, pince-sans-rire lui-même, dans la Préface des Liaisons, auxquelles Michel Delon consacra jadis un stimulant petit livre — parentés d’écrivains, disais-je, moi qui en ai commis un moi-même sur Laclos), mais bien moins en notre siècle d’invasions barbares, comme dit Denys Arcand, dans l’un des rares films qui me met systématiquement les larmes aux yeux…
Je ne déflorerai pas le détail de la démonstration. Je me contenterai d’en donner un avant-goût. Appréciez donc la démonstration — nous sommes dans la première partie. « Quand même on ne serait point amoureux, écrit Grosley, dès qu’on se prête aux bontés d’une femme, il est de la bienséance de ne lui point épargner les coups. La raison en est simple. Après aimer tendrement la personne qui nous aime, le meilleur procédé qu’on puisse avoir pour elle est de la bien tromper ; et comment la tromper mieux qu’en lui prodiguant les démonstrations de l’amour le plus vif et le plus délicat ? J’aimerais même assez qu’en pareil cas on la battît un peu plus que si véritablement on l’aimait : j’ai remarqué que, dans tout sentiment qu’on veut feindre, on ne rend bien la vérité qu’en la chargeant un peu. »
Le reste est à l’unisson. Allez-y voir, je prédis à ce petit livre élégant un statut à venir de « collector ».

Mais ce n’est là qu’un prétexte.
« Ancien Régime du rire », écrit Michel Delon. Oh oui — combien ! Et j’ajouterai : ancien régime du libertinage. Les deux ne sont pas incompatibles, et il faut être lecteur de Fifty Shades (« grisaille bien pensante, conformisme épicé d’une pincée de SM », lance Delon à propos du pesant pensum à caler les armoires d’E.L. James) pour croire que le « regard froid du vrai libertin », comme dit Sade, peut entrer en conflit avec le sourire de Diderot ou le rire de Rabelais (Grosley a publié aussi un Art de chier dans la rue que n’aurait pas désavoué son prédécesseur chinonais).
Le rire est d’essence diabolique — on le savait avant même qu’Umberto Eco nous le rappelle dans le Nom de la rose. Le libertinage aussi — or, la Gauche est angélique, et tient à le faire savoir. Elle a l’amour furtif, elle met un casque intégral sur ses escapades, elle n’avoue pas facilement qu’elle procède à des jeux obscurs, entre cris et chuchotements, comme tout un chacun. Ce n’est pas qu’elle ne soit pas libertine — mais elle y a accolé une hypocrisie de bon aloi destinée à ne pas effaroucher les chaisières et les lecteurs du Nouvel Obs, son public naturel depuis qu’elle a renoncé à séduire le peuple. Elle manque de légèreté — rappelez-vous Zadig : le meilleur ministre est le meilleur danseur, et il y a moins de virevoltes que de volte-face dans le gouvernement actuel, élu pour museler la finance, et qui se livre à de pitoyables contorsions pour la séduire.

Quand on pense que Sade, ou Laclos — nous y revoilà — furent de vrais révolutionnaires. Sade, brimé, emprisonné par tous les pouvoirs, c’est-à-dire tous les conformismes, Absolutisme, Révolution, ou Bonapartisme ; Laclos, propagandiste d’un féminisme vrai dont Najaut-Belkacem n’est que la caricature, en militant dans la Franc-maçonnerie, et en anticipant le passage à la monarchie parlementaire — tous deux échappant à la guillotine d’un cheveu. Mais les socialistes contemporains connaissent-ils Sade ou Laclos ?

En voilà un exemple de question rhétorique…

Alors, tant pis si le libertinage, qui est la vraie liberté, ne s’accommode pas du socialisme hollandiste (oxymore !). Nous battrons nos maîtresses, et nous nous en ferons battre, Grosley a la réciprocité instinctive, et plus intelligente que cette « parité » qui nous oblige à une alternance des sexes là où il faudrait une unicité des capacités — quelle que soit leur identité. Tant pis si le rire nous appartient aussi, à nous qui ne plions pas le genou devant les pesants postères de ces puissances. Quand je pense que nombre de Marseillais, à l’heure où j’écris, ont glissé dans l’urne un bulletin portant le nom de Patrick Menucci, j’ai envie de… Ma foi, je vais relire Grosley, et puis battre ma maîtresse, qui me le rendra bien, j’espère.

Jean-Paul Brighelli

Pléonasmes et oxymores

L’un des marqueurs les plus sûrs de l’art tout français de la dissertation est la capacité à transformer une question (tout sujet invite au questionnement) en problématique. C’est la pierre de touche de la maîtrise dissertative. Ceux qui y parviennent, et ceux qui n’y parviennent pas, et reposent inlassablement la question du sujet — réponse univoque — en croyant avoir affaire à un problème — réponse dialectique, et, en fait, questionnement infini.
Il y a un truc, que j’essaie d’enseigner à mes propres élèves : réduire le sujet à deux termes dont on se demandera s’ils sont pléonastiques ou oxymoriques. Leur alliance va-t-elle de soi ? Leur incompatibilité est-elle évidente ?
Un bon moyen pour y parvenir : traquer les poncifs qui gisent, forcément, sous le sujet, et envisager froidement le contraire. Essayez, par exemple, avec les couples suivants :
- Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) ;
- Femme intelligente ;
- Elève attentif ;
- Prof compétent ;
- Journaliste arrogant ;
- Socialiste de gauche ;
- Droite la plus bête du monde…
- Végétarien aimable et tolérant ;
Etc.

Je pensais à cela l’autre soir en regardant Natacha Polony et Aymeric Caron se dire des amabilités par dessus la tête de Frigide Bardot, qui n’en revenait pas :

http://www.lepoint.fr/video/video-echange-tendu-entre-natacha-polony-et-aymeric-caron-09-03-2014-1799045_738.php

Ils avaient déjà échangé des gentillesses du même acabit lors de la visite d’Alain Finkielkraut, qui avait fini par proposer de les laisser ensemble afin qu’ils vident leur sac :

http://www.lepoint.fr/medias/demission-de-natacha-polony-la-vraie-raison-26-02-2014-1795817_260.php

Sauf que depuis deux ou trois ans qu’ils se haïssent (version Caron — un homme de gauche aime ou hait, dans tous les cas il est dans l’invective, quand on crie, cela évite d’écouter les autres) ou se méprisent (côté Polony — une femme intelligente méprise ou apprécie, les deux termes étant quasi synonymes dans l’usage de l’humour et du second degré, tout est dans la gestion de la canine) avec constance, ils ont visiblement rayé le vernis de civilisation qui permettait à l’émission un fonctionnement aléatoire. Le duel étant improbable, parce qu’on ne se bat qu’avec des égaux, comme disait Athos, reste l’escarmouche finale, la baffe brutale, l’éparpillement façon puzzle.
De là à faire de ce choc de personnalités et de civilisations le principal motif du départ annoncé de Polony de l’émission de Ruquier, il y a un abîme : je remarque avec un certain amusement que les commentateurs (les journalistes entre autres) n’imaginent pas un instant que l’on puisse se lasser ou se passer des jeux du cirque télévisuel (pléonasme, de toute évidence, sauf pour les animaux qui y sont montrés et qui se croient Monsieur Loyal). Ma foi, c’est qu’ils n’ont rien de mieux à faire.
Polony est juste assez jeune pour rebondir ailleurs — dans la littérature si elle veut, le jour où elle comprendra qu’il n’y a pas de honte à ne pas écrire aussi bien que Flaubert. Ou dans le vrai journalisme, celui qui prend le temps de dire des choses intelligentes sur des sujets fouillés : encore faudrait-il qu’un patron de presse sensé (pléonasme ou oxymore ?) lui confie les rênes d’une institution attirante. Et j’ai dans l’idée que…
Je sais bien que cela supposerait — pour éviter les conflits d’intérêt — qu’elle cesse de rendre compte, chaque matin, de la presse déchaînée. Ce serait bien dommage, ce n’est pas par hasard qu’elle a fait remonter le taux d’audience d’Europe sur le coup de 8h1/2. Et pas parce qu’elle serait « de droite » – il n’y a que Télérama, cette autre Pravda (avec le Monde) de la pensée bobo (oxymore indubitablement), qui la croit de droite

http://www.telerama.fr/radio/natacha-polony-a-droite-toute-sur-europe-1,86477.php

alors qu’elle est seulement réactionnaire (en réaction à ce qu’elle voit et entend, et comment pourrait-on ne pas s’en enrager ? Y a-t-il une autre définition de l’intelligence que sa capacité à réagir face à la Bêtise ?). Et qu’elle sait lire (elle n’est pas agrégée des Lettres pour rien), ce qui est loin d’être le cas de ses confrères (sujet : en ce qui concerne le journalisme, « confrère » doit-il s’écrire en un ou deux mots ? — vous avez quatre heures, et vous illustrerez votre devoir d’exemples précis empruntés au PAF contemporain comme à la presse d’autrefois, Audrey Pulvar et Henri Rochefort par exemple).
Vous voyez, ce n’est pas bien compliqué de bâtir une problématique : il suffit de trouver un pôle d’intelligence, et de le confronter à la Bêtise à front de taureau — et vice versa. Et de s’en évader, dans la troisième partie, en proposant un autre éclairage que celui de la pensée binaire. Reprenons quelques-uns des sujets posés au tout début de cette note, et envisageons le meilleur moyen de sortir de l’ambiguïté constitutive d’un Problème :
- Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) : aucune importance, on n’écrit jamais qu’avec des livres, et toute fiction, toute autobiographie, ne sont jamais, l’une et l’autre, que des bibliographies.
- Femme intelligente : mais on s’en fiche qu’elle soit une femme, ce qui compte, c’est d’être intelligent, et on ne l’est qu’en dépassant les strictes déterminations du genre — à moins que d’aucunes et d’aucuns soient persuadés que l’on pense avec son vagin ou avec sa queue.
- Elève attentif (et Prof compétent : c’est le même sujet, au fond) : ma foi, la question ne se poserait pas, ni par conséquent le problème, si l’Ecole avait persisté à enseigner — et à former.
- Journaliste arrogant : le problème du Quatrième pouvoir, c’est le problème du Pouvoir, qui devrait de temps en temps se mettre à la fenêtre, pour voir le monde réel, ou se regarder dans le miroir, et rire, rire, rire… Que cela ait ou non à voir avec Aymeric est une autre histoire.
- Socialiste de gauche : c’est un concept historique — mais depuis que l’histoire est terminée (cette affirmation de Francis Fukuyama est l’une des plus belles mystifications des trente dernières années), Gauche et Droite se sont entendues pour mettre le monde en coupe réglée, au service d’une finance qui a l’air de penser que faire de l’argent avec de l’argent et mépriser les pauvres que l’on fabrique à la chaîne, surtout depuis qu’il n’y a plus de chaînes (dans les usines au moins) est un grand miracle — ils devraient se renseigner, la lutte des classes a commencé il y a un certain temps.
- Droite la plus bête du monde : oui, Copé (j’ai triché, ce n’était pas un problème).
- Végétarien aimable et tolérant : voilà que j’en reviens à Aymeric Caron. « Les carottes, ça ne rend pas aimable », lui a lancé Polony. Mais si, mais si — cela dépend où on se les met.
Le problème, en définitive, est tout entier pour Ruquier. Après avoir essayé les larrons en foire (Zemmour l’hyperactif et Naulleau le gros paresseux), puis le couple chien et chat, peut-être devrait-il tenter le couple de bonne compagnie. Garder Caron, qu’Europe n’a pas gardé jadis, serait une faute — on ne privilégie pas la thèse ou l’antithèse, et on ne garde pas le chien de garde quand la chatte est partie : on va voir ailleurs si la dialectique est plus fraîche.
Ce qui m’amuse le plus, c’est que Polony, bourrée de talent comme elle est, a bien mis trois ou quatre mois à s’imposer dans cette émission — aux yeux de celles et ceux qui ne connaissaient que les deux Eric, et le téléspectateur est effroyablement attaché à son paysage. Et aujourd’hui, ce sont, sur certains réseaux, les mêmes qui la vilipendaient qui entonnent le chœur des pleureuses — ah, Natacha (au nom de quoi l’appellent-ils par son prénom ?), reste, tu es si…
Ben justement, quand on est « si », on se casse. Et on met son talent au service d’autres causes. Le vrai talent consiste aussi à ne pas rester, jamais, là où les autres voudraient vous enfermer.

Jean-Paul Brighelli

Eloge du produit

Les enfants sont insatiables : ils peuvent lire le même livre deux cents fois et y trouver sans cesse de nouveaux attraits, ou regarder le même film mille fois sans s’en lasser.
Hier soir, c’était Ratatouille, pour la Xème fois. Oui, le dessin animé de Brad Bird et des studios Pixar. Sorti en 2007, oscarisé la même année. Le nombre de fois où j’ai vu ce film , d’un enfant à l’autre ! Car si les aînés finissent par s’en éloigner, il reste toujours une petite dernière qui s’en ébahit.
Et vautrée sur son confortable père (souvenir de la réflexion impitoyable de Jennifer O’Neill, dans Rio Lobo, qui préfère dormir à la belle étoile collée contre John Wayne plutôt qu’au beau Jorge Rivero, « parce qu’il était plus confortable, et que l’autre était plus jeune » — crac, deux vannes en deux secondes, les femmes sont comme ça…), Elle regarda donc avec l’ébahissement d’une première fois l’histoire de Rémy, le rat cuisinier…

Piqûre de rappel pour ceux qui n’ont pas vu l’objet. Rémy, jeune rat surdoué à l’odorat infaillible et aux appétits raffinés — on le voit dès le départ combiner le goût d’un champignon et celui d’un fromage pour en tirer de nouvelles extases colorées, c’est la théorie baudelairienne des Correspondances appliquée à la cuisine — arrive à Paris, et s’introduit dans l’intimité d’un tout jeune homme, Alfredo, recruté pour faire le ménage dans les cuisines du jadis fameux restaurant Gusteau (le chef défunt apparaît plusieurs fois à Rémy pour le conseiller sur les orientations fondamentales de ce que doit être la vraie cuisine, mais aucune réincarnation ni bla-bla mystique : « Je suis juste le fruit de ton imagination », rappelle-t-il constamment) et le dirige (comme un chef… d’orchestre dirigerait des musiciens incapables) afin de lui faire réaliser des chefs d’œuvre culinaires.
Dont, au final, une ratatouille dont il régale le redoutable critique culinaire Anton Ego le bien-nommé (splendide apparition d’Ego, calquée sur celle de Maléfique dans la Belle au bois dormant, cet autre chef d’œuvre). « Ce n’est pas un peu… rustique ? » dit Colette, chef en second et amoureuse d’Alfredo — l’amour est de la haute cuisine, figurez-vous…
Non : nous assistons à un grand moment proustien de mémoire involontaire lorsqu’à la première bouchée le vieil Ego se revoit petit garçon, forgeant son palais au contact des nourritures roboratives et provençales de sa grand-mère : « Dès que j’eus reconnu cette bouchée de ratatouille, quoi que je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux… » Tel que.
Le chef officiel, l’abominable Skinner, qui utilisait depuis le début l’image du rondouillard Gusteau pour promouvoir de la merde surgelée, est déconfit (de canard) et renvoyé à la rue. Quant au restaurant, il doit fermer — trop de rats là-dedans ! —, mais Alfredo et Colette ouvrent un bistro où le « petit chef » donnera libre cours à sa verve gastronomique, et qui ne désemplira pas. End of the story.

Quand on regarde un peu finement le film, on constate qu’au-delà des images convenues de la tour Eiffel, les réalisateurs ont bâti un Paris des années 1960 — les DS ou les 2cv abondent dans les rues, et les Vespas sont d’authentiques Vespas, et non des Piaggios à draguer les starlettes quadragénaires. Avant que les restaurants parisiens, comme les autres, proposent des plats fabriqués par Metro dans des ateliers lointains, ou manient le micro-ondes plus sûrement que la cuisinière.
C’est un dessin animé qui exalte le Produit. Le Rat commence par se laisser aller à d’improbables combinaisons de saveurs, avant d’oser l’effrayante simplicité de la ratatouille. Un dessin animé dont Perico Legasse, le seul critique gastronomique (chez Marianne) qui ose affronter de face le lobby de la malbouffe et de la pseudo-gastronomie chimique à la mode (voir http://www.marianne.net/Cuisine-moleculaire-encore-des-clients-a-l-hopital_a235607.html). Le seul qui propose, dans un Dictionnaire impertinent de la gastronomie tout à fait indispensable (2012), un univers culinaire à la portée de toutes les intelligences. Le seul aussi à avoir séduit Natacha Polony en apprenant, en une nuit (ainsi vont les légendes) l’œuvre poétique entière de Mallarmé — mais sans que la chair (ou la chère) pourtant lui soit triste. Trois enfants plus tard, et après des ripailles innombrables, ils vont bien, merci pour eux. À ceci près qu’elle garde la ligne (mais comment fait-elle ?), et que lui aussi est… confortable.

Ce qui compte le plus en cuisine, c’est le produit, et la simplicité. Le tour de main. Ce n’est pas bon parce que c’est compliqué, mais parce que c’est intelligent — et l’intelligence consiste la plupart du temps à aller au plus simple, tout comme la prose de qualité est une prose dégraissée, et que l’amour bien fait se passe des accessoires grotesques et des épices frelatées des Fifty shades of Gray. Tous les arts au fond se répondent : l’expo Gustave Doré à Orsay (depuis le 18 février — courez-y) démontre, s’il en était besoin, que l’on n’a pas besoin de grandes débauches colorées pour atteindre la beauté, et que l’on peut illustrer à merveille les machines soigneusement excessives de Rabelais ou de Dante sans un coup de burin de trop. Point-ligne-trait : la grande cuisine ne dépasse jamais du cadre qui permet d’exalter le produit sans le noyer sous des présentations prétentieuses ou des sauces dont Barthes jadis a dénoncé le caractère factice et petit-bourgeois (dans Mythologies — indispensable : vous y apprendrez aussi à déguster un steack bleu ou saignant — et pas autrement, à condition que la viande soit empruntée à une vache qui a vêlé une ou deux fois, et non à ces « races à viande » dont l’industrie, là encore, se repaît sans que nous y trouvions notre compte ; et cuisinée après trois semaines de maturation — pas moins : on ne mange pas ce que l’on vient de tuer). La bonne cuisine ne coûte pas forcément cher (essayez donc la queue de bœuf aux lentilles), et elle ne prend pas forcément beaucoup de temps : Andrea Camillieri (tout aussi inévitable, avec les aventures du commissaire sicilien Montalbano) se souvient avec émotion, dans la Piste de sable, de ces soles jetées presque encore vivantes dans une poêle apportée sur la barque de son oncle le pêcheur, avec un peu d’huile d’olive, et juste un trait de citron. Rien de sorcier, mais là aussi, le vieil écrivain court depuis soixante-dix ans après ce goût inimitable de la simplicité, occulté neuf fois sur dix sous des « meunières » sans intérêt ou des farinages absurdes, comme on dénature les Perles blanches sous des vinaigres échalotés insupportables.
Si d’aucuns sentent dans mon propos je ne sais quoi de tendrement sensuel pour le goût vrai des coquillages les plus secrets, j’assume.

J’ai seulement peur que nos combats soient d’arrière-garde, face à la déferlante des intérêts combinés de l’industrie et du mauvais goût érigé en principe de vie. Nous finirons comme le paladin Roland, que les ancêtres de Perico (et non d’improbables Maures) ont anéanti à Roncevaux il y a treize siècles. Mais comme dit Cyrano :
« Que dites-vous ? C’est inutile ? Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès.
Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile… »
Vieil enthousiasme des cadets de Gascogne (Legasse a maintes fois entretenu ses lecteurs des mérites incontournables du vrai porc basque kintoa, voir http://www.pierreoteiza.com/la-presse-en-parle/porc-basque-kintoa-et-piment-d-espelette/, en lieu et place des horreurs nitratées qui n’ont d’authentique que le plastique qui les emballe : le fait que l’appellation « Bayonne » s’étende désormais sur un rayon de quatre cents kilomètres est inacceptable, et le ministre qui a accepté ça devrait être traîné dans les rues comme jadis Vitellius), ou amour irréductible du prizuttu corse, remplacé sur la plupart des tables de l’île par d’improbables charcutailles corsisées avec la bénédiction de l’UE.
Mourir l’épée ou la broche à la main… Je finirai comme Brando dans Apocalypse now, en pensant à ce que j’aurai dû avaler dans une improbable maison de retraite, et murmurant, dans mon agonie « The horror… the horror… »…

Je songeais confusément à tout cela — et Elle s’est endormie, vautrée contre moi, en attendant que je fasse à dîner. Je suis décidément moelleux — hélas —, mais je n’aurais pas échangé Sa présence contre celle de l’une ou l’autre des créatures qui veulent bien me trouver elles aussi confortables.

Jean-Paul Brighelli

Ukraine et tutti quanti

La France adore les révolutions — chez les autres. Depuis que nous avons, estimons-nous, donné l’exemple aux autres avec la prise de la Bastille, nous nous sommes abstenus : les Trois Glorieuses passent à l’as (et puis, hein, une révolution de trois jours, ça ne fait pas sérieux), 1848 s’est ridiculisée dans un chapitre fameux de l’Education sentimentale, et nous avons réprimé la Commune, qui avait toutes ses chances, en tant que révolution crédible, en gros, demi-gros et détail. Inutile de parler de Mai 68 — s’il n’y avait pas encore tant d’enfants du baby-papy-boom encore en vie, qui s’en souviendrait ?
Oui, nous pensons avoir fourni le modèle (peu importe que les Anglais de Cromwell et les Américains de Washington nous aient devancés, on étudie — un peu — leurs aventures en Quatrième, c’est loin tout ça, et puis, des Anglo-Saxons révolutionnaires, ça fait ricaner un peu), et nous aimons le retrouver, de temps en temps, chez les autres. Nous sommes friands de printemps arabes, en Tunisie, Egypte ou Libye, nous y participons même en passant, nous incitons volontiers les émeutiers à remplacer un dictateur infréquentable par une dictature religieuse répugnante, nous avons été à deux doigts de nous ridiculiser en Syrie, et aujourd’hui, nous applaudissons le renversement, en Ukraine, d’un régime légal — quoi qu’on en pense — par une émeute largement inspirée par des groupes (le parti antisémite Svoboda, ou, mieux encore, les milices ultra-nationalistes du Prayvi Sektor, qui campent aux carrefours et assurent la sécurité des bâtiments officiels) qui, à en croire l’envoyée spéciale de Marianne cette semaine, surfent sur leur succès en distribuant gracieusement Mein Kampf et les Protocoles des Sages de Sion à une population enthousiaste. Que fait donc Bernard-Henri Lévy ?
Et les télés de s’apitoyer sur le sort de la minorité musulmane de Crimée, les Tatars, qui en 42-45 ont largement collaboré avec les Nazis — comme nombre de Musulmans un peu partout dans le monde, à commencer par le grand muphti de Jérusalem.
Les démocraties occidentales s’enflamment pour l’Ukraine — à qui, si jamais les pro-européens triomphaient là-bas, la CEE proposera un régime amaigrissant pire que celui imposé aux Grecs. Ce qui nous permettra de remplacer les plombiers polonais sous-alimentés par des mafieux ukrainiens affamés.
Parce que notre enthousiasme pour les révolutions s’arrête vite. Nous laissons les Tunisiens s’arranger avec les salafistes, nous abandonnons les Egyptiens aux Frères musulmans, et nous regardons de loin les clans libyens s’entretuer. Quant aux Syriens, peu de (bonnes) nouvelles ces derniers temps. Notre empathie s’arrête aux portes de la politique-spectacle.
Pendant ce temps, Poutine annexe la Crimée et l’est ukrainien (qui ont toujours été plus ou moins russes, jusqu’à ce que Krouchtchev les ristourne à l’Ukraine — à ceci près que Sébastopol est resté un port militaire russe, avec l’accord de l’Ukraine). Obama se fâche au téléphone (admirables bras de chemise retroussés sur sa détermination), et Hollande agite ses petits bras, au lieu de profiter de l’occasion pour opérer un renversement d’alliances qui rappellerait le De Gaulle de la grande époque, quand nous n’étions pas les caniches de l’OTAN et des USA. C’est loin tout ça.
À moins que Notre Président n’envisage, comme en Syrie, d’y aller tout seul. Il devrait relire l’Auberge de l’Ange-Gardien, de la mère Ségur née Rostopchine. Si l’Orient est compliqué et les Balkans mortels, vous me direz des nouvelles du Caucase.
Or, en politique, toute gesticulation non suivie d’effet est un aveu d’impuissance. Et c’est comme en amour : quand on ne peut pas, mieux vaut parler d’autre chose.
En fait, cette appétence pour les révolutions dissimule mal notre incapacité à en faire une. On peut toujours affirmer, comme le Monde à propos d’une enquête récente, que les jeunes Français sont à deux doigts d’une insurrection,

http://www.lemonde.fr/emploi/article/2014/02/25/frustree-la-jeunesse-francaise-reve-d-en-decoudre_4372879_1698637.html

encore faudrait-il que le foot se mette en grève et que TF1 fasse faillite. Nous nous gargarisons de 14 juillet, mais nous élisons le plus consensuel des capitaines de pédalos. Le pays tout entier est désormais en façade, le verbe haut et le muscle mou. « Révolution » fut un fait, puis une idée. C’est désormais un mot, appliqué ici à des mutations dans le domaine du prêt-à-porter, et là-bas à des événements que nous n’avons su ni prévoir, ni analyser. Mais pour nous gargariser avec ce mot plein d’azur dans le haut et de sang dans le bas, comme disait Hugo, là, nous sommes imbattables.

Jean-Paul Brighelli