Les eurobéats, première

Dans un mois donc, les européennes. Et soudain, soudainement conscients que l’euroscepticisme gagne du terrain, et que dans l’Europe entière les « nonistes », comme les appellent les béni-oui-oui de l’Europe, gagnent chaque jour du terrain, les européanistes convaincus (cet adjectif ne devrait-il pas s’écrire en deux mots ?) donnent de la voix.
Et comme leur vision de la démocratie s’arrête à leur nombril de libéraux fous, ils empêchent aussi les autres de parler.
Pierre Marcelle est l’un des journalistes « historiques » de Libé. Il vient du PCI — péché de jeunesse — qui enfanta une bonne partie de ce que l’on appelle aujourd’hui la gauche du PS (qui est tellement à droite qu’il laisse pas mal de place, effectivement, à sa gauche — il en laisse même au FN, qui est partout chez lui depuis qu’il a compris que le credo anti-libéral était bien reçu chez les oubliés de la croissance, les chômeurs de Sarkozy et de Hollande, les petites gens et les cadres moyens en déshérence). Il est à Libé depuis que Libé existe, ou à peu près. Il y a tenu d’abord une chronique journalière — puis hebdomadaire. Je sens qu’elle va devenir mensuelle — voire annuelle.
Marcelle a donc rédigé une chronique « ordinaire », en réaction aux beuglements offensés des européanistes béats — y compris ceux de son propre journal, auxquels il a dit leurs quatre vérités.
Prétexte commode, que j’ai déjà dénoncé dans Bonnet d’Âne : on s’attache à la forme (l’injure, ou l’apostrophe supposée telle) pour mieux répudier le fond. On censure un journaliste pour mieux réorienter un journal (ici, Libé, seconde Pravda du régime après le Monde) dans le sens des intérêts de ses maîtres.
Bakchich, qui est un site souvent bien informé et intelligent, a analysé ce renvoi aux oubliettes de Pierre Marcelle — et publié in extenso l’article en cause du journaliste. Je ne vois pas nécessaire de commenter plus avant, pour le moment : à eux la parole.

Jean-Paul Brighelli

Pour info :

http://www.bakchich.info/medias/2014/04/25/chez-liberation-la-censure-de-marcelle-continue-63287

et

http://www.bakchich.info/medias/2014/04/11/chez-libe-la-censure-de-marcelle-fait-un-tabac-63256

La direction de Libération en crise a interdit hier la publication de la chronique hebdomadaire de Pierre Marcelle, «No Smoking».

À la demande de la direction de la rédaction, Marcelle avait d’abord renoncé à évoquer, dans sa chronique du 4 avril dernier, les problèmes où Libération se débat depuis des mois. Puis, une semaine plus tard, sa chronique du 11 avril a été purement et simplement supprimée – après qu’il avait refusé de l’amputer d’un post-scriptum où il répondait à un mail envoyé à l’ensemble des salariés du quotidien par leur nouveau PDG. Et ce 25 avril, de nouveau : le journal paraît sans « No Smoking ».
Marcelle réagissait là aux textes de deux collaborateurs de Libération : Bernard Guetta et Alain Duhamel, dont les chroniques sont respectivement publiées le mercredi et le jeudi. Au second, il reprochait notamment d’avoir, dans sa chronique du 17 avril – consacrée aux prochaines élections européennes -, amalgamé dans un même opprobre, et selon un procédé devenu tristement banal, la cheffe du Front national et le coprésident du Parti de gauche, en pronostiquant : «Le Pen aboiera, Mélenchon éructera».
Plus généralement, Marcelle déplorait que, neuf ans après l’ahurissant battage médiatique qui avait précédé le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, les propagandistes du «oui» n’aient rien perdu de leur «morgue» de l’époque.
Ce que découvrant, Fabrice Rousselot, directeur (démissionnaire) de la rédaction de Libération, a jugé que certains des termes de cette chronique étaient «insultants» pour les intéressés : «Je ne peux pas les laisser passer», a-t-il signifié à Marcelle.
Les archives de Libération témoignent cependant de ce que des échanges assez vifs ont déjà opposé, dans les pages du journal, certains de ses chroniqueurs. Dans une tribune datée du 20 mars 2012, un certain… Alain Duhamel traitait ainsi Daniel Schneidermann – qui avait osé l’égratigner dans une chronique parue la veille – de «Tartuffe» : il lui reprochait, entre autres amabilités, d’user d’ «insinuations» et d’ «amalgames», et de préférer «l’aversion à la réflexion». D’évidence : la direction de Libération, qui s’était donc empressée de publier cette «réponse» d’Alain Duhamel, n’avait pas considéré que les mots qu’il employait étaient «insultants » pour Schneidermann.
Mais force est de constater qu’aujourd’hui, Marcelle, curieusement, ne bénéficie pas des mêmes égards – puisqu’après qu’il a refusé hier d’«amender» son propos, sa chronique – que nous publions ci-dessous – a été censurée.
Pour la deuxième fois, en trois semaines : cela commence à faire beaucoup – et tant, même, que l’on comprendrait mal que la rédaction de Libération reste encore sans réagir…

Europe : on n’est pas là pour se faire engueuler

Dans un mois, jour pour jour, donc, les élections européennes, et, faute de mieux en matière d’argumentaire, chez les maîtres-penseurs, c’est reparti comme en 2005 : à boulets roses et au canon de marine, le retour des «ouiistes» d’alors, les mêmes exactement, sans vergogne et assez impavides pour n’avoir jamais seulement envisagé de changer un tout petit peu d’avis, ne serait-ce que dans l’expression de leurs certitudes…
Entendons-nous  : que mes voisins de chronique, respectivement en charge de Diplomatiques et de Politiques, réactualisent leur morgue avec leurs convictions, rien à dire. Nul ne répugne, dans ces pages, à s’afficher péremptoire. Parlant ici d’un point de vue européiste, j’ai, moi aussi, eu désir d’une Constitution qui n’aurait pas abdiqué tous pouvoirs aux marchés, se serait préoccupée de social et de fédéralisme, aurait construit les moyens de son émancipation et porté haut les principes démocratiques dont mensongèrement elle se réclamait. Pourtant, neuf ans après certaine campagne pour le oui à ce «traité établissant une Constitution pour l’Europe» mais qu’un référendum sanctionna en 2005 d’un non sans appel, six ans après ses cyniques réécriture et ratification constitutionnelle en «traité de Lisbonne», et deux années après que la promesse de campagne présidentielle hollandaise de le renégocier eut été ­jetée aux orties, on aurait apprécié qu’un bilan en fût tiré, et sa propagande à tout le moins reconsidérée. Au lieu de quoi, rien que l’arrogante et lancinante répétition, dans le même dogme, des mêmes injures et des mêmes oukases.
Bernard Guetta, avec sa chronique du 16 avril titrée «Coupable Occident, forcément coupable», ouvrait le bal à propos d’Ukraine et de Rwanda en enfermant ses adversaires mal identifiés dans une double caricature. Selon lui, faire doucement remarquer que la politique postcoloniale de la France, en Afrique et dans le mitan des années 90, n’avait pas l’innocence immaculée de l’agneau pascal, c’était prétendre que «la gauche et la droite françaises […] auraient, autrement dit, (sic – c’est nous qui soulignons, ndlr), voulu l’assassinat à la machette de 800 000 personnes». En vertu d’un raisonnement semblablement binaire, constater que l’illisible diplomatie de l’UE encouragea un partenariat économique avec Kiev, fournissant ainsi à l’expansionnisme poutinien un prétexte à réagir, c’était, selon Guetta, prêter à ladite UE le désir réfléchi, voire prémédité, de «s’en prendre aux Russes». Ainsi, Mélenchon serait-il identifié comme pro-russe, donc «poutinien», aussi sûrement que Le Pen en Syrie pro-el-Assad. Contre celui-ci et celle-là, il ne s’agit que de marteler encore et toujours, envers et contre tout, que l’UE est par essence libre-échangiste vertueuse autant que les Etats-Unis, et son bilan admirable. Mais, à la question posée en préalable par le chroniqueur : «Pourquoi tant de gens qui ne sont pas analphabètes, tant de Français qui ne sont, a priori, pas ­demeurés, ont-ils pu dire ou penser tant d’inepties ?» il ne serait pas répondu
Dès le lendemain, Alain Duhamel ferait à son compère écho dans sa chronique intitulée ce jeudi 17 avril «Qui va ­défendre l’Europe ?». Préjugeant les comportements de chaque parti face à une institution qui, si elle a, certes, du mal à exister, le doit d’abord et surtout à elle-même, l’auteur lui prédit d’abord «le supplice du pilori», de quoi évidemment «Marine Le Pen pavoisera, Jean-Luc Mélenchon s’enfiévrera». Toujours, dans la balance rhétorique de Duhamel, l’obsession de ces deux-là unis, au mépris de toute réalité programmatique, comme un couple (tel celui, symétrique, qu’il forme en l’occurrence avec Guetta)…
Et pour qu’il soit bien entendu que cette union de «populistes» et «démagogues» est de nature diabolique, le lexique autant que la syntaxe sera plus bas appelé à la rescousse : où «le message de l’UMP sera totalement cacophonique», où «les cris des souverainistes écraseront les propos trop sages et trop lisses des pro-européens», où «le PS sera muet», «les écologistes défendront l’Europe comme des adolescents brouillons» et «les centristes […] prêcheront stoïquement dans le vide», quid des deux Fronts, national et de gauche, également innommés parce qu’également innommables, et, partant, personnalisés à l’extrême (si j’ose dire) via leurs deux leaders ? La sentence est assénée comme un trait de hache : «Marine Le Pen aboiera, Jean-Luc Mélenchon éructera.» Vous ne vous attendiez pas à ce que ceux-là s’expriment autrement que comme des animaux, non ?
A la chute de Guetta, «l’Occident est impuissant», et à celle de Duhamel, «l’Europe a disparu de notre paysage». L’un ni l’autre n’a rien appris, mais il faut d’ores et déjà supposer que, de cela aussi, les «nonistes» avec les abstentionnistes du 25 mai devront faire repentance.
Pierre MARCELLE

Mauvais genre

Les forums d’enseignants se sont enflammés lors du débat sur le « mariage pour tous », comme il est désormais convenu d’appeler l’accès au mariage des homosexuels. Avec une certaine férocité, je dois dire. Sur Néoprofs, par exemple, un recensement complet de toutes les déclarations, amicales ou hostiles, à la réforme Taubira (la Garde des Sceaux, fortement critiquée par ailleurs par les gens de Justice pour son attentisme face à des réformes cruciales, ou son activisme dans des réformes laxistes, a acquis une sorte d’immunité morale en défendant le droit au mariage des homosexuels) occupe plusieurs pages. On n’a qu’à entrer dans le site, sans même en être membre, et taper les mots-clefs sur le moteur de recherche (http://www.neoprofs.org/search?search_keywords=mariage, http://www.neoprofs.org/search?search_keywords=genre, ou http://www.neoprofs.org/search?search_keywords=Taubira) pour trouver des dizaines d’entrées sur le sujet, suivies de dizaines de commentaires allant globalement tous dans le même sens — et dus, quand on y regarde de plus près, à une dizaine d’activistes de la Cause. Ainsi vont les lobbies, et le LGBT ne fait pas exception. Pedro Cordoba a expliqué fort bien, sur son blog, comment les mêmes activistes, très actifs à Bruxelles, ont obtenu gain de cause en faisant passer l’égalité femmes / hommes au second plan, et en promouvant, via les ABCD promulgués par le ministère, une théorie du genre qui doit tout à la queer theory, et rien à la réalité (http://pedrocordoba.blog.lemonde.fr/2014/04/17/abcd-lalphabet-de-la-discorde/)

À croire qu’il s’agissait d’une affaire d’Etat. Pendant ce temps, Peillon pouvait bien continuer à déglinguer l’Education nationale, l’administrateur principal de Néoprofs s’en foutait.

À chacun son bonheur, ses névroses et ses obsessions. Les orientations sexuelles des uns et des autres m’indiffèrent profondément. Tout comme celles des écrivains, quand elles n’ont pas de poids pour l’interprétation de leurs œuvres. Il y a bien peu de choses, dans les écrits d’Aragon par exemple, qui impliquent de connaître ses goûts, sincères ou non, déclarés ou non. Irène, peut-être — cette manie de décharger dans son pantalon dès qu’une femme le serre contre elle, bon prétexte pour arrêter là le duel avant qu’il ait commencé. Mais on n’étudie pas Irène en classe. Sinon, les poèmes à Elsa, tout vers de mirliton qu’ils soient, restent des poèmes d’amour standard que toutes les Bovary des deux ou trois sexes peuvent revendiquer, et Aurélien est une belle romance hétéro dans laquelle les homos intelligents (il y en a, j’en connais, et avec bonheur, mais ça frôle l’oxymore, ces temps-ci, vu l’âpreté des débats, et le déchaînement des passions, au mépris de toute logique) trouveront leur compte aussi bien que les hétéros. Quant à l’anecdote biographique (sa mère qui se faisait passer pour sa sœur), elle n’implique rien : pour la petite histoire, Jack Nicholson a connu exactement la même situation (et encore, sans être au courant de la vérité avant le décès de sa mère), et que je sache, il est un hétéro actif, et même frénétique (« Ça doit cacher quelque chose », grommelle immédiatement le lobby sus-cité). Et je sors de deux mois d’étude d’Un amour de Swann, où pas une fois les goûts de Proust n’ont été convoqués pour expliquer la liaison du personnage principal : il était plus productif d’invoquer René Girard et la triade amoureuse — ou Freud… S’il est un seul prof de Lettres homosexuel qui étudie Proust pour faire l’apologie de sa cause, il est… mauvais lecteur. Cambacérès avait le « petit défaut », comme on disait de son temps, et il a fortement inspiré le Code civil napoléonien, y compris sa répression de l’homosexualité, à une époque où il fallait prioritairement faire des enfants pour avoir des soldats. C’est qu’il était avant tout politique — et intelligent. Nous voici loin des glapissements actuels.
Cette loi Taubira est l’un de ces épiphénomènes qui seraient passés inaperçus en temps d’abondance, mais qui a polarisé les discours des uns et des autres parce que nous sommes en temps de crise. Le PS au pouvoir n’avait aucune proposition concrète à faire pour diminuer les 10 ou 12% de chômeurs : il a amusé la galerie pendant six mois avec une réforme « sociétale », comme on dit quand on n’a ni le cerveau ni les tripes pour faire des réformes économiques significatives — renoncer à la lutte imbécile contre l’inflation, par exemple, et pratiquer la politique de relance que conseillent tous les grands économistes (Krugman par exemple), à part ceux que consulte Hollande.
Réforme sociétale donc — et, en même temps, profonde erreur politique. Voilà près d’une siècle que la Gauche s’évertuait, avec des hauts et des bas, de renouer le dialogue avec le catholicisme français (avec le protestantisme, c’est fait depuis longtemps, mais ça reste marginal, n’en déplaise aux caciques du PS, du SGEN et du pédagogisme qui, de Jospin à Meirieu, en sortent massivement). C’était presque fait : on avait marginalisé Monseigneur Lefebvre et ses épigones, on avait cassé le lien autrefois automatique entre la Droite et le goupillon, Christine Boutin agitait ses petits bras dans son coin pour attirer les jeunes gens, rien n’y faisait : la Gauche mitterrandienne, en écrabouillant le PC, avait multiplié les signaux positifs en direction de ces chrétiens qui ne se résolvaient plus à être systématiquement réactionnaires, maintenant que le Grand Satan de la Place du Colonel Fabien en était réduit à vendre… la Place du Colonel Fabien.
À noter que l’UMP, en draguant les frénétiques qui se pâment en pensant à Christine Boutin, a ouvert la voie à un PS en panne d’idées, dépassé sur sa gauche, et qui a cru bon de flatter les habitués des clubs du Marais en croyant faire œuvre de politique générale.
Dès l’arrivée de la Gauche au pouvoir, j’ai d’ailleurs signalé à l’animateur principal de Néoprofs, »John », qu’il était imbécile d’imposer une loi qui ferait forcément débat là où un décret sur un PACS amélioré, conférant les mêmes droits que le mariage (en particulier sur la question du droit de succession) suffisait amplement. Sans doute est-ce la source de notre très récente inimitié, qui a conduit à mon interdiction du forum sous un prétexte si frivole que j’en ris encore : qui n’est pas avec moi est contre moi, a-t-on pensé là-bas. Quant à l’opportunité politique d’une telle réforme en ce moment, au risque de cristalliser dans l’opposition viscérale ces chrétiens presque récupérés, ces Musulmans que l’on croyait acquis, inutile d’en parler : Paris vaut bien une fesse. C’est Orphée qui se retourne au moment même où il était à deux doigts d’avoir sauvé Eurydice. Bye-bye my love, bye-bye 2017.
On a lâché la bride à la bête. La « manif pour tous », ce conglomérat de chapelles diverses, qui a vu défiler des groupes islamistes, des néo-nazis et la Fraternité de Saint Pie X et de Monseigneur Lefebvre réunis, a fourni un nouveau soubassement idéologique à une extrême-droite qui s’était fortement laïcisée, ces derniers temps (et qui, souvent pour des raisons personnelles tenant aux choix de vie de certains de ses membres éminents, était restée discrète sur la question). Le FN est désormais entré dans les mœurs, grâce à un quarteron d’activistes qui ont sincèrement cru que le sort de la France dépendait de leur passage éventuel devant monsieur le Maire — et, deux ans plus tard, devant le juge aux affaires familiales.
Ah oui, mais il y avait la question de l’adoption… Ma foi, cela aussi pouvait se régler en deux minutes sur un coin de table au ministère de la Famille : les contraintes françaises d’adoption sont archaïques, il est plus que temps de les libéraliser largement.
Ajoutons, pour les adeptes du tout sociétal, que cette loi stupide (parce que contre-productive) a fait oublier la question centrale, celle de l’égalité hommes / femmes, toujours pas réalisée, et dont aucune parité en trompe-l’œil ne saurait dissimuler les dysfonctionnements. Et elle a rejeté vers les calendes grecques des lois autrement plus urgentes, celle sur l’euthanasie, par exemple. Elle aurait peut-être fait hurler une petite poignée de jusqu’auboutistes de la vie à tout prix, mais elle n’aurait pas envoyé dans la rue des millions de personnes, parce que tous, nous avons eu dans nos familles, dans nos amis, des gens qui ont souffert jusqu’à la dernière extrémité — et encore récemment, parce que pendant qu’ils mouraient à tout petit feu et à grand fracas, les homos exultaient dans leur coin et comptaient, sur Néoprofs et ailleurs, les « avancées » de leur « cause ». Désormais, c’est trop tard : si l’on touche une nouvelle fois aux marottes des obsédés de la foi, on aura deux millions de gens dans la rue.
Quant aux dégâts sur les élèves, sommés de choisir et de se choisir une identité sexuelle, autant ne pas en parler.

Jean-Paul Brighelli

PS. Pour qui voudrait faire un peu de sociologie du milieu enseignant au regard du « mariage pour tous », voici l’essentiel des entrées sur le sujet. On y trouve pêle-mêle des considérations sur telle loi d’un Etat américain du Middle West, les gesticulations d’un maire dans une commune ignorée (la loi a permis à un nombre considérable de politiques inconnus de se faire connaître, en gesticulant sur le podium qu’elle leur a offert — à quelques mois des municipales dont Saint-John Bouche d’or déplore bien entendu le résultat), ou les affirmations grotesques de Patrick Menucci sur la responsabilité du mariage pour tous dans son échec magistral à Marseille.

http://www.neoprofs.org/t63066-mariage-pour-tous-quels-pays-l-autorisent-et-depuis-quand?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t73226-etats-unis-la-justice-invalide-l-interdiction-du-mariage-homosexuel-dans-le-michigan?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t72291-guides-par-franck-meyer-modem-14-maires-saisissent-la-cour-des-droits-de-l-homme-pour-que-leur-commune-puisse-refuser-le-mariage-a-tout-couple-de-meme-sexe?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t71835-vincent-peillon-hue-a-aix-en-provence-par-les-opposants-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t71853-mariage-homosexuel-chez-les-protestants-la-discussion-est-ouverte?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t70580-les-opposants-au-mariage-pour-tous-defileront-les-19-01-26-01-et-02-02-2014?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t70115-sondage-bva-fin-2013-78-des-sympathisants-de-droite-sont-encore-hostiles-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t70041-pour-les-francais-les-evenements-les-plus-marquants-de-l-annee-2013-sont-la-mort-de-nelson-mandela-et-le-vote-du-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t69700-usa-un-enseignant-homosexuel-licencie-apres-avoir-annonce-son-mariage-avec-son-compagnon?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t65976-florian-philippot-si-le-front-national-arrive-au-pouvoir-il-mettra-fin-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t69130-la-manif-pour-tous-tue-des-poules-a-paris-pour-lutter-contre-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68692-referendum-en-croatie-le-1er-decembre-2013-le-mariage-pour-tous-est-definitivement-interdit-par-la-constitution?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68363-christine-boutin-part-en-iran-pour-combattre-le-mariage-pour-tous-et-francois-hollande?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t67963-pour-defendre-les-rythmes-scolaires-francois-rebsamen-senateur-maire-ps-justifie-une-clause-de-conscience-pour-les-maires-opposes-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t66954-manifestation-anti-mariage-pour-tous-a-angers-taubira-tu-sens-mauvais-tes-jours-sont-comptes-une-banane-pour-la-guenon-video-p6?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t67478-mariton-cree-son-mouvement-droit-au-coeur-pour-pousser-le-futur-candidat-ump-entre-autres-a-l-abrogation-du-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t67250-australie-selon-un-groupe-chretien-les-incendies-en-nouvelle-galles-du-sud-sont-dus-au-projet-de-loi-sur-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t61151-a-arcangues-64-le-conseil-municipal-refuse-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t66647-2013-2014-des-manifestants-continuent-a-s-opposer-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t66527-mariage-pour-tous-pas-de-clause-de-conscience-pour-les-maires-homophobes?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t66159-mariage-pour-tous-le-tgi-de-chambery-fait-primer-la-loi-francaise-sur-les-conventions-bilaterales-la-parquet-fait-appel-puis-se-pouvoit-en-cassation?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t65606-david-cameron-regrette-d-avoir-defendu-et-fait-voter-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t65424-l-ex-president-republicain-george-h-w-bush-pere-a-ete-le-temoin-d-un-mariage-entre-deux-femmes?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t64810-couples-binationaux-le-mariage-n-est-pas-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t63959-le-site-de-f-fillon-croit-diffuser-son-discours-de-rentree-en-direct-et-diffuse-par-erreur-un-documentaire-favorable-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t59832-le-parlement-a-definitivement-adopte-la-loi-relative-au-mariage-pour-tous-23-avril-2013?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68086-eric-zemmour-justifie-les-remarques-racistes-contre-taubira-elle-est-attaquee-pour-sa-politique-ignoble-elle-a-fait-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68542-illinois-thomas-paprocki-eveque-de-springfield-exorcise-les-esprits-sales-pour-lutter-contre-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68606-vendee-pour-la-venue-de-valls-les-opposants-au-mariage-pour-tous-taguent-la-tombe-de-clemenceau?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t73721-pour-patrick-menucci-ps-le-mariage-pour-tous-a-contribue-a-sa-defaite?highlight=mariage

Deux ou trois choses que je sais de Finkielkraut

Le voici donc élu à l’Académie française — et ce ne fut pas sans mal, malgré le très beau score réussi au premier tour de vote (face à une concurrence qui, il est vrai, était un peu misérable). Une conjuration de cagots socialisants avait lancé une cabale comme seule une institution née au XVIIème siècle en a le secret : tout ce que la Gauche a d’amis et d’obligés s’était juré d’empêcher l’auteur de la Défaite de la pensée d’entrer sous la Coupole, comme on dit. La pensée unidimensionnelle et politiquement correcte (synonymes…) avait fait de Finkielkraut l’homme à abattre (« on n’abdique pas l’honneur d’être une cible », disait un garçon que j’aime beaucoup), depuis qu’avec l’Identité malheureuse (2013) un certain quotidien du soir — que l’on appelait jadis le « quotidien de référence », du temps de Beuve-Méry — game over !) l’a estampillé comme le clone de Renaud Camus, dont il revendique certes l’amitié sans pour autant entonner avec lui l’appel à la Marine.
Je ne me lancerai pas dans le panégyrique d’un homme dont les écrits parlent pour lui depuis quatre décennies — depuis le Nouveau désordre amoureux (1977) que je lisais de la main gauche tout en tenant les extraordinaires Fragments d’un discours amoureux de Barthes de la droite. C’était alors une époque de géants de la pensée littéraire — et Finkielkraut est avant tout un littéraire (c’est d’ailleurs l’agrégation de Lettres qu’il a réussie, et non celle de philosophie, comme le croient les lecteurs pressés, et rien de moins philosophe, au fond, qu’un littéraire) : voyez Ralentir mots-valises (1979) ou le Petit fictionnaire illustré (1981), qui donneront l’un et l’autre du grain à moudre aux artisans du Dictionnaire, lisez le Mécontemporain (1992), splendide étude sur Péguy, cet autre hussard noir de la République (je suis à peu près sûr que c’est ainsi que Finkielkraut s’imagine), feuilletez Un cœur intelligent (2009), où il donne toute sa mesure de lecteur — et un vrai bon lecteur devient automatiquement un admirable passeur, nous ne faisons rien d’autre en classe.
La classe, parlons-en. Finkielkraut défend bec et ongles, depuis toujours, l’Ecole de la République : voir Enseigner les Lettres aujourd’hui (2003), Entretiens sur la laïcité (2006) ou la Querelle de l’école (2009). J’en parle d’autant plus à l’aise que je crois bien qu’il ne me cite pas une fois : nous ne jouons pas dans la même cour, ni sur le même ton.
Et puis j’aime le sang, moi.
Reste son singulier regard sur le monde actuel. De la Défaite de la pensée (1987) à l’Identité malheureuse, en passant par Nous autres, modernes (2005), il a eu à cœur de pourfendre cette pensée unique qui par définition n’est pas une pensée du tout : celui qui pense pour de bon est toujours « ondoyant et divers », comme disait Montaigne.
C’est là que ses contempteurs ont cru trouver un angle d’attaque. L’absence de conformisme, depuis quelques années, est devenue impardonnable. Et le conformisme réside essentiellement dans les mots — pas dans la pensée, parce que justement il ne pense pas. Utilisez « race », « culture », « civilisation » ou « identité », et vous voilà identifié comme semi-nazi ou post-sarkozyste — les deux termes se valant dans le cerveau étroit des chroniqueurs du Monde (http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/10/23/alain-finkielkraut-une-deroute-francaise_3501717_3260.html).
Ce qui permet à Aude Ancelin, qui pourtant devrait lécher les pieds d’un homme qui lui a permis d’exister médiatiquement (il a bien voulu consentir à ce qu’elle serve de trait d’union, dans la Conversation — 2010 — entre lui et Alain Badiou, qui est à la philosophie ce que les trains blindés étaient à Trotsky), de glaner un point Godwin dès la première phrase de l’article immonde, suintant de jalousie basse et de conformisme visqueux, qu’elle consacre à Finkielkraut ce vendredi dans Marianne. Elle croit bon d’y opposer la pensée réactionnaire (forcément réactionnaire) du nouvel Académicien à celle de ce phare de la pensée qu’est Pierre Nora, qui à l’insu de son plein gré joue de plus en plus les idiots utiles du pan-islamisme.

C’est à peu près aussi intelligent que lorsqu’Askolovitch reproche aux amateurs de camembert au lait cru d’être pétainistes.
Je me réjouis donc que l’Académie ait salué en Finkielkraut un vrai héraut de la langue française : cette délectation à articuler les mots lui confère sa marque de fabrique sonore, sur France-Q et ailleurs. Et ma foi, les défenseurs et illustrateur de la langue française se font rares, ces temps-ci : c’est toujours par les mots qu’une civilisation s’effondre.

Jean-Paul Brighelli

Eloge de la Censure

Frédéric Taddei (charmant garçon, qui contrairement à tant d’autres ne se donne pas la peine de montrer qu’il est intelligent, pour mieux offrir à ses invités une chance de prouver qu’ils le sont) m’a invité vendredi dernier à son émission Ce soir ou jamais (http://pluzz.francetv.fr/videos/ce_soir_ou_jamais.html). Thème du jour, « l’hypersexualisation » de nos sociétés, et particulièrement la déferlante pornographique. Contexte : le projet de loi européen visant à interdire la diffusion massive d’images pornographiques. Finalement repoussé, comme on pouvait s’en douter, il y aurait trop d’argent à perdre, neserait-ce que pour les labos pharmaceutiques, qui surfent en douce sur la pornographie pour vendre du Viagra, du Xanax, et autres joyeusetés assez peu érotiques.
Taddei avait invité toutes sortes de gens. Un psychanalyste concourant pour le diplôme de bobo en chef (Serge Tisseron), une députée italienne du Parti démocrate et de l’anorexie réunis (voir Légère comme un papillon, Grasset, 2012) — et, dans le genre ultra-fin, Bénédicte Martin, qui s’est fait connaître, à 25 ans, avec les nouvelles vaguement érotiques de Warm up, et a été épinglée par les robots imbéciles d’Apple pour son dernier ouvrage, la Femme, parce qu’on voyait en couverture une paire de seins (les mêmes censeurs automatiques ont également censuré, dans la foulée, Tchoupi part en pique-nique, parce qu’il y avait le mot « nique », n’est-ce pas…). Elle était venue avec son attachée de presse / éditrice, qui la cornaquait avec élégance et avait manifestement plus de talent qu’elle. Puis une seconde romancière, Katouar Harchi (l’Ampleur du saccage, 2011), un peu plus intelligente quand même, mais moins ostensiblement dénudée — un mauvais point dans la Société du spectacle ; un « écrivain et éditeur », Laurent de Sutter, dont je n’ai pas bien compris ce qu’il avait à dire, mais qui ne le disait pas mal ; Arthur H, le fils de qui vous savez, qui vient de sortir l’Or d’Eros, des textes érotiques classiques accompagnés en musique par Nicolas Repac (le titre m’évoque l’Or du temps, la maison d’édition créée par Régine Deforges dans les années 1960 pour éditer tout ce que n’aimaient pas le général de Gaulle et ses services — grâces lui soient rendues, salut à Franck au passage…). Enfin, Céline Tran — ex-Katsuni, ex-Katsumi, avec qui j’avais eu un dialogue un peu vif, par blogs interposés, lors de la sortie de la Société pornographique (Bourrin éditeur, 2012 — voir l’émission de Ruquier : http://www.dailymotion.com/video/xr50rp_brighelli-la-societe-porno-vs-polony-pulvar-litte-ruquier-260512-onpc_news).
Katsumi (restons-en au premier sobriquet, celui sous lequel elle s’est fait une réputation internationale) était à peu près la seule, avec moi, à savoir vraiment ce qu’était la pornographie et les dimensions exactes de la queue de Mr. Marcus : elle en a fort bien parlé, me piquant au passage une comparaison avec le fast-food qu’elle avait ramassée dans mon livre (ou dans son expérience). Bien sûr, le chœur des bobos s’est élevé contre ma proposition d’interdire carrément la pornographie du Net (les Chinois le font bien — « Longue vie au Président Mao ! » — « Heu… Vous êtes sûr ? »), ce qui m’a incité à en rajouter une couche et à demander carrément le retour de la censure — « Anastasie, l’ennui m’anesthésie », comme chantait François Béranger dans le Tango de l’ennui (https://www.youtube.com/watch?v=1sfPndr0Mos).
Evidemment, le tollé fut unanime…
Bon, évidemment, auteur moi-même de romans érotiques — sous des pseudos divers, mais essayez donc Florence Dugas, pour voir — qui n’y vont pas avec le dos de la cuiller, si je puis dire, et laissent les agaceries de Mlle Martin dans le rayon des fanfreluches, je n’exalte pas la censure (plus volontiers encore, l’auto-censure) au nom des ligues de vertu. Bien au contraire : je voudrais que cesse ce grand déferlement de pipes et de sodomies non nécessaires qu’on appelle la pornographie, afin de réhabiliter l’érotisme, cet art complexe et persistant — alors que la pornographie est insistante et unidimensionnelle.
Allons jusqu’au bout du propos : jamais le cinéma américain ne s’ets mieux porté que lorsque sévissait (de 1934 à 1966) le fameux Code Hays, du nom de cet avocat / sénateur à la face de rat et aux grandes oreilles (tiens, un alexandrin !) qui imposa ses « recommandations » de décence cinématographique. Pas de baiser de plus de trois secondes : eh bien, Hitchcock contourne le problème (et avec quelle maestria) dans les Enchaînés, en 1946 : Gregory Peck embrasse Ingrid Bergman en séquences de trois secondes enchaînées au fil d’un coup de téléphone, ce qui lui permet d’effectuer le plus long baiser (à l’époque) du cinéma — 2mn30. Le même Hitch montre une pénétration frontale, si je puis dire, à la fin de la Mort aux trousses (1959) — par train et tunnel interposés. Pas de couple non plus dans le même lit : dès 1934, Capra, dans New-York Miami, avait trouvé la solution, en filmant la chute des « murailles de Jéricho » — jamais vu une plus belle illustration d’un dépucelage.
Tout code de vertu génère automatiquement son contournement. Censurer, c’est donner libre cours à l’imagination. C’est vrai au niveau moral : The Celluloid Closet analyse en finesse la manière dont Hollywood a représenté l’homosexualité à des époques où il n’en était pas question — à voir en cinq morceaux sur http://www.dailymotion.com/video/x4ewly_the-celluloid-closet-1-5_shortfilms, que ce soit par des échanges parlants de regards dans Ben-Hur (si !) ou des caresses sur des colts dans la Rivière rouge.
C’est vrai aussi au niveau économique : les restrictions drastiques des subventions publiques au cinéma anglais sous l’ère Thatcher ont donné aux metteurs en scène et aux scénaristes des idées remarquables qui ont enfanté le plus grand cinéma social européen. Sans Thatcher et ses épigones, qu’auraient fait James Ivory, Neil Jordan, Richard Curtis, Mark Herman, Mike Leigh, Peter Greenaway, Peter Cattaneo — ou l’immense Ken Loach ? The Full Monty est un petit film fauché (4 millions de dollars de budget) qui engrangea 257 millions de dollars de bénéfices. Sans montrer le but d’un nichon ni l’arrondi d’une couille.
Ce soir, dimanche 6 avril, passe sur Arte l’Amant — gros succès de Jean-Jacques Annaud, mais échec artistique évident : coupez les scènes de cul, il reste un court-métrage. Que ne s’est-il contenté du court-métrage !
Alors oui, censurons ! Coupons les crédits ! L’imagination au puvoir ! Quand tous ces abrutis auront compris que Julien saisissant dans le noir (et dans le Rouge et le noir) la main de Mme de Rênal est la scène la plus torride de toute la littérature française, alors oui, peut-être y aura-t-il à nouveau un cinéma français.

Jean-Paul Brighelli