Marseille, Capitale européenne du Sport

Marseille veut donc être nommée Capitale européenne du sport en 2017, et n’a plus aujourd’hui qu’un adversaire dans la course à la désignation, Sofia. Comme depuis 2001 toutes les villes désignées ont été choisies en Europe de l’Ouest, le sort de la « capitale phocéenne », comme disent les journalistes, est suspendu au choix de 2016, annoncé le 5 novembre prochain — Prague ou Palerme. Si c’est Prague, conclut le Figaro, ce pourrait bien être Marseille l’année suivante.
Bonne idée. La désignation de Marseille comme Capitale européenne de la Culture avait quelque peu étonné — ici-même. Nous ne croulons pas sous les théâtres (quatre ou cinq en exploitation plus ou moins régulière, et le plus grand, la Criée, est en désamiantage depuis des mois, on ne l’avait laissé ouvert que pour bien figurer sur le tableau). Ce ne sont pas non plus les galeries d’art (quelques-unes) ni les cinémas (quatre ou cinq au total, les autres sont en périphérie) qui ont permis à la ville d’être élue : quand j’étais gosse, il y avait jusqu’à vingt salles sur la seule Canebière : il en reste une, le reste étant devenu entreprises de gros / demi-gros en direction du Maghreb. Marseille est la seule ville de France à n’avoir pas réhabilité son centre, et à voir sa bourgeoisie s’exiler sur de lointains villages — Cassis, par exemple.
Bref, la Capitale européenne de la Culture a surtout brillé par ses constructions opportunistes, réalisées avec l’argent de l’Europe.
Mais pour le Sport, c’est autre chose. Je ne peux qu’approuver.
Le Marseillais de base pratique de nombreux sports, sur une base quotidienne. Le tir, bien sûr — même si l’épreuve de flingage à la cible mouvante à 5 mètres à la kalachnikov n’est pas encore homologuée par les instances olympiques. La course aussi — surtout quand un individu patibulaire mais presque, comme disait Coluche, vous poursuit avec un rasoir à la main. La boxe enfin — une amie s’est fait agresser par deux individus qui lui ont proposé de leur faire une gâterie à 4 heures de l’après-midi en plein centre sous prétexte qu’elle portait un short — par 30° en fin d’été — et pas de voile. Ils l’ont bousculée, elle en a frappé un pour se dégager, ils l’ont rouée de coups (forcément hein, elle était peut-être impure), avec l’aide d’un passant qui lui a expliqué qu’elle avait insulté leur culture, et sous l’œil intéressé de trois flics locaux attablés à une terrasse toute proche : sollicités, ils ont expliqué qu’ils n’étaient pas là pour ça — ni pour rien d’ailleurs, le viol du code et des jeunes filles en fleur étant ici un sport local. La même aventure m’est arrivée il y a quelques jours, dans la queue d’un supermarché (nous manquons d’équipements, à Marseille, nous pratiquons donc le sport dans des endroits incongrus) où un autre patibulaire m’a proposé gentiment de m’arranger le nez d’un coup de tête — on est serviable, dans le Midi. Et l’année dernière, l’un de mes élèves de Maths Sup, gentil garçon qui venait d’une ville périphérique moins sportive, s’est fait braquer à dix heures du soir par deux individus de même farine, armés d’un couteau, en plein centre ville, à deux pas du commissariat central de Noailles, où ils devaient achever leur belote, et a dû les escorter chez lui afin qu’ils le délestent de son ordinateur, de son portable, et de ce qu’il avait d’argent liquide — 15 euros. Il a déménagé, du coup, et il est rentré chez lui — petit joueur ! Encore un qui n’avait pas intégré le Citius Altius Fortius Mortibus local. Il aurait au moins pu coller sa photo de lendemain d’agression sur le site ouvert tout exprès pour la candidature de la ville, où les vrais Marseillais survivants sont invités à déposer leurs témoignages sportifs..
Le Marseillais réel s’entraîne, afin d’être prêt. Jour et nuit des coureurs arpentent la Corniche, et déboulent au sprint sur le Vieux-Port. Ah, c’est beau, cette jeunesse aux muscles tendus, au visage ruisselant, les poings serrés sur le trousseau de clefs, arme opportuniste et efficace en cas d’agression.


Nous sommes si sollicités par les jeunes sportifs des Quartiers Nord que nous venons d’élire dans ce coin Stéphane Ravier (1),  l’un des deux sénateurs FN — avec des voix de droite et de gauche, nous ne sommes pas à parti pris, ici. D’ailleurs, la seule à avoir sauvé les meubles de la Gauche (d’extrême justesse) est Samia Ghali — les trois autres sénateurs PS se sont fait battre par des dissidents emmenés par Jean-Noël Guerini, exclu rue de Solferino mais plébiscité ici. La prochaine fois, les instances du PS réfléchiront à deux fois avant de s’en prendre à un parrain. On a le respect de la famille et des traditions, ici. Enfin, dans l’aventure, Patrick Menucci a disparu — il s’entraîne sans doute pour les prochaines épreuves, catégorie troisième mi-temps.
Alors oui, la Ville de Jean-Claude Gaudin mérite amplement d’être élue Capitale du Sport. «Nous avons privilégié la culture au cours des dernières années pour la préparation de l’année capitale européenne de la culture. Si nous sommes choisi capitale européenne du sport, la priorité sera donnée à la rénovation de nos stades, piscines et gymnases», commente Jean-Claude Gondard, directeur général des services de la mairie — et vrai maire de la ville. «Ce sont 200 millions d’euros qui y seront consacrés sur le milliard d’investissements prévus pour les six prochaines années». Et Jean-Claude Gaudin d’ajouter : «Ce serait bien que l’État aide la deuxième ville de France, car non seulement on nous réduit nos dotations mais on nous oblige à mettre en place ces nouveaux rythmes scolaires qui vont nous couter une fortune ! »
Comme je l’ai expliqué récemment sur France 3 Provence, il faut à Marseille 3500 animateurs pour se plier aux fantaisies gouvernementales sur les rythmes scolaires, et début septembre, il n’y en avait que 350 : c’est qu’il est difficile, ici, de trouver des jeunes qui aient à la fois un BAFA et un casier judiciaire vierge. Bah, on en fera des volontaires encadrants pour les festivités sportives.

Jean-Paul Brighelli

(1) Auquel on doit un trait d’esprit sélectionné (mais non retenu, c’est bien dommage) par le Club de l’humour politique. Interrogé l’année dernière sur l’avenir politique à Marseille de Bernard Tapie, Ravier a déclaré : « Le seul Tapie qui a de l’avenir ici, c’est le tapis de prière. »

Ecosse, Catalogne, Corse, Pays basque : même combat !

Les Ecossais ont donc majoritairement voté No au référendum sur l’indépendance : le contraire aurait été surprenant, vu le matraquage opéré non seulement par les Anglais, soudain inquiets de perdre le contrôle de la poule aux œufs d’or, mais globalement par le monde entier, soucieux de ne pas encourager un si vilain exemple. Pour l’Europe, particulièrement, malgré le pseudo-exemple allemand, qui serait à la source des recompositions de régions voulues par François Hollande, le type qui n’a jamais fait de géographie, et qui semble croire que le Bordelais lorgne sur le Limousin, l’Auvergne sur Rhône-Alpes et la Corse — ben la Corse, on n’y touche pas, on sait trop bien ce qui arrive aux bâtiments publics quand on les contrarie. Et puis pour l’économie mondialisée, ces histoires de région, cela sonne un peu archaïque. Dans l’optique des Nouveaux Maîtres — Alibaba et Goldmann-Sachs réunis —, la planisphère s’article autour de la Chine industrielle (production) en une très vaste périphérie regroupant le reste du monde (consommateurs). Bref, l’Empire du Milieu mérite à nouveau son nom.
« À titre personnel, oui, je suis heureuse, parce qu’on n’aime jamais voir les nations qui constituent l’Europe se déliter… », a dit Najat Vallaud-Belkacem sur les ondes de France-Info, en ouverture de son interview du 19 septembre. Ma foi, elle a presque touché du doigt l’essentiel de cette élection ratée — mais une occasion manquée ne peut manquer d’amener une nouvelle occasion plus réussie — en Catalogne par exemple. L’essentiel, c’est que les Etats sont morts, dans le Grand Projet Mondialisé. Le pur jacobin que je suis s’en émeut, mais il constate : « l’Etat, c’est moi », disait Louis XIV — et l’Etat, désormais, c’est Hollande. On mesure la déperdition de sens. Le soleil s’est couché.

Dans un livre qui vient de paraître (la France périphérique — Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion), le géographe Christophe Guilluy montre fort bien que la France est désormais une galaxie de malaises additionnés tournant autour des « villes mondialisées » que sont Paris et deux ou trois autres centres urbains. Ce qui, explique-t-il, entraîne des réactions, frictions, émeutes et vote FN dans des endroits fort éloignés des bastions historiques du lepénisme. Les cartes de la désindustrialisation et de la montée des extrêmes se superposent exactement. Et après les Bonnets rouges, précise-t-il, on peut s’attendre à d’autres jacqueries — au moment même où je lisais son analyse, les Bretons incendiaient le Centre des impôts de Morlaix. Et la Bretagne, pour tant, est fort éloignée de Hénin-Beaumont ou de Vitrolles. Mais voilà : ce sont désormais les périphéries qui flambent.
Eh bien, je vois la tentation indépendantiste de l’Ecosse, de la Catalogne ou du Pays basque comme des réactions périphériques au viol permanent opéré par la mondialisation. Ce ne sont pas des réactions contre les Etats — il n’y a plus d’Etat —, mais contre les abolisseurs de frontières, les importateurs de saloperies à deux balles, les financiers transnationaux, contre ceux qui trouvent que le McDo est meilleur que le haggis ou le figatelli, contre les appétits qui pompent du pétrole pour assouvir la City, ou qui exploitent Barcelone pour faire vivre Madrid.
En fait, soutenir les régions, aujourd’hui, a un sens exactement à l’opposé de ce qu’il a pu avoir en 1940-1944 — il faut être bête comme Askolovitch pour croire qu’exalter le vrai camembert normand est une manœuvre pétainiste. Soutenir les régions, c’est combattre l’uniformisation voulue par les oligarques du gouvernement mondial, et, plus près de nous, les valets de l’ultra-libéralisme qui ont fait de l’Europe le champ de manœuvres de leurs intérêts — les leurs, pas les nôtres.

Jean-Paul Brighelli

Enarchie et dépendances

« Ils ont fait Sciences- Po, passé ou non un concours de l’administration, regardé autour d’eux… Et finalement trouvé un poste d’attaché parlementaire ou un job dans une collectivité et, pour les plus chanceux ou les plus habiles, dans un « Cabinet ». »
Ainsi parle, sur son blog, Michèle Delaunay, l’ancien ministre délégué chargé des personnes âgées et de l’autonomie dans le gouvernement Ayrault, et élue de Bordeaux. À partir de cette phrase initiale, elle développe une longue métaphore filée sur le « virus », qui se développe en « maladie » : « Grand air, bobine sur le journal après l’avoir eue sur de grandes affiches, ils sont quelqu’un, c’est à dire déjà plus tout-à-fait eux-mêmes. »
« Ils », ce sont les professionnels de la politique, ceux qui ont enchaîné Sciences-Po, l’ENA (parfois même, ainsi qu’on le sait grâce à Najat Vallaud-Belkacem, avoir réussi l’ENA n’est pas une obligation) et une élection locale — conseiller régional / municipal / général, l’un n’exclut pas l’autre. « Milieux un tantinet confinés », dit Michèle Delaunay. « Le danger maximum vient avec le succès dans une élection où l’on a été parachuté, voire même que l’on a sélectionnée sur la carte si on a eu la chance d’être dans les instances du Parti, d’avoir un mentor de grand renom ou de grand pouvoir, d’être choisi par un qui ne voulait/pouvait pas se représenter. » À Lyon, par exemple.
De profession réelle, note l’ancienne dermatologue-cancérologue du CHU de Bordeaux, pas de traces. La politique est une drogue forte, et l’on sait bien que les vrais drogués ne font rien à part chercher la prochaine fumette ou la prochaine pilule (les injections, comme chacun sait, ne sont plus très mode).
Comme le note finement l’ancienne ministre, les politiques qui viennent d’un milieu « modeste », comme on dit, sont plus longtemps que les purs héritiers porteurs sains du virus — jusqu’au moment où ils basculent, et passent dans la sphère des nantis, dans « l’entre-soi ».
Le peuple, pendant ce temps, s’étonne qu’ils soient si loin du monde réel — celui où le pain quotidien se fait hebdomadaire, comme disait Prévert. Celui où l’on se fiche que les maisons de retraite soient gay-friendly (une marotte de l’ancienne ministre, le gouvernement Ayrault ne savait plus quoi faire pour marquer son obédience au lobby LGBT) ou équipées de chambres doubles afin que les pensionnaires vivent confortablement leurs amours sénescentes, tout simplement parce qu’au tarif des maisons de retraite, on n’a pas les moyens d’y mettre mamie, et l’on sait bien que l’on finira soi-même dans l’un de ces mouroirs dont parle Jacques Chauviré dans l’admirable Passage des émigrants.
Comment est-ce possible ? « Entrés tôt dans le tunnel, ils n’en sont jamais ressortis. » Ils y sont entrés bébés — on a besoin de jeunes, n’est-ce pas… Il n’est jamais trop tôt pour mal faire. La jeunesse aussi est un naufrage.
Le problème, c’est que ces jeunes gens n’ont aucune expérience dans l’art de ne pas arriver à payer ses factures, la technique de la queue à Pôle Emploi, les mille et une recettes de pommes de terre / riz / spaghettis / couscous, le robusta du matin et la Kro du soir. Ils s’étonnent d’ailleurs que les pauvres soient gros. Ils ne savent rien de la misère réelle — ni même de la difficulté à boucler le mois, les loyers étant ce qu’ils sont. Ils ont des voitures de fonction, et comme Giscard en 1974 ou NKM en 2013, ils ignorent ce que coûte un ticket de métro — et ils n’ont pas la prestance de Chirac sautant par dessus les portillons de la RATP.

Que l’on mette deux heures, retards compris, pour aller d’un chez soi banlieusard à un bureau parisien leur paraît exotique.
Quand ils sont ministres de l’Education, on leur prépare leurs visites dans les établissements « sensibles », transformés pour l’occasion en villages Potemkine. J’ai eu l’occasion de conseiller à un ancien ministre d’y aller à l’improviste : eh bien, c’est impossible, paraît-il. Ils risqueraient de se frotter par accident à la réalité du terrain. Sarkozy imposait, lors de ses visites dans ces zones à grand risque qu’on appelle globalement la province, un glacis de 200 mètres pour ne pas être importuné par les cris des manifestants. À Saint-Lô, en janvier 2009, le préfet de la Manche y a laissé sa place.

Et je ne suis pas bien sûr qu’au gré de ses visites ministérielles dans les maisons de retraite, Michèle Delaunay ait été confrontée à la réalité des asiles de vieillards, les douches hebdomadaires, les personnels débordés, parfois violents, la mise systématique sous camisole chimique, les repas concentrationnaires. Mais justement, le fait qu’elle ait longtemps pratiqué la médecine a pu l’aider à voir à travers les guirlandes et les discours apprêtés — « alors, papy, content ? »

Mais qui aidera Najat Vallaud-Belkacem à comprendre ce qu’est une vraie ZEP ? Certainement pas les énarques de la rue de Grenelle — gentils, pas bêtes, déphasés.

Je ne suis pas assez fin historien pour savoir quand a commencé ce décalage entre les politiques et la réalité. Peut-être avant la création de l’ENA. Peut-être est-ce inhérent à l’exercice même du pouvoir : le personnel du Premier Empire, à partir de 1807-1808, ne sait plus rien de ce qui se passe en France — et l’empereur non plus. C’est ainsi que l’on finit par perdre des batailles.
Jean-Paul Brighelli
PS. Je regardais hier la prestation de Manuel Valls devant les députés. Un discours de politique générale plein de ces anaphores qu’adorent, depuis Guaino, les « plumes » de l’Elysée ou de Matignon. Sans grand intérêt. Puis, en réponse aux réactions des chefs de groupe parlementaires (my God, est-il possible d’être Christian Jacob ?), on a vu soudain un autre Valls, plus spontané, parlant sans papier cette fois, éloquent souvent, persuasif presque. Et j’ai eu comme un bref sentiment de pitié pour ce type finalement assez doué et que Hollande entraîne dans les abysses. Casse-toi, Manuel, sinon c’est cuit pour toi en 2017 ! Run, Manuel, run ! Véte !

9,53

On dirait une erreur sur le calibre de la balle — 9,53 mm, cela n’existe pas.
Mais ça mériterait d’exister — juste histoire de vérifier la puissance de pénétration et les dégâts à la sortie que pourrait faire un 9,53 dans le crâne du type qui a déposé à Pôle Emploi la petite annonce suivante :

Numéro de l’offre – 019RTKF ; Offre actualisée le 08/09/2014
Professeur / Professeure de mathématiques

Métier du ROME K2107 – Enseignement général du second degré

Description de l’offre : Vous serez chargé d’assurer les cours de mathématiques auprès de collégiens.
Poste est à pourvoir rapidement.

Entreprise : COLLEGE CHARLES FRANCOIS DAUBIGNY
Lieu de travail : 95 – AUVERS-SUR-OISE

Type de contrat : Contrat à durée déterminée – 12 Mois

Nature d’offre : Contrat travail

Expérience : Expérience exigée de 1 An(s)

Formation
Niveau : Bac+3, Bac+4 ou équivalent Exigé
Domaine : Mathématiques
Diplôme demandé : licence

Niveau : Bac+5 et plus ou équivalent Exigé
Domaine : Mathématiques
Diplôme demandé : master

Permis : B – Véhicule léger Souhaité

Connaissances bureautiques
Traitement de texte : Utilisation normale
Tableur : Utilisation normale

Qualification : Employé qualifié
Salaire indicatif : Horaire de 9.53 Euros

Durée hebdomadaire de travail : 18H Horaires normaux

Taille de l’entreprise : 20 à 49 salariés

Secteur d’activité : Enseignement secondaire général

Pourquoi diable pensé-je à la déclaration de Raymond-la-Science, tête pensante de la Bande à Bonnot, aux policiers qui l’arrêtaient : « Vous faites une bonne affaire ! Ma tête vaut cent mille francs, chacune des vôtres sept centimes et demi. Oui, c’est le prix exact d’une balle de browning ! »
Qu’on se rassure, ce n’est pas réservé aux profs de maths. En Lettres, on y a droit aussi. Pour quelques heures seulement par semaine — juste assez pour faire disparaître des statistiques du chômage le masochiste qui va choisir de travailler 4h1/2 par semaine.
Les réactions des enseignants sont modérément enthousiastes.

Calculons. Sur la base de 9,53 € de l’heure, et pour 18 heures hebdomadaires (le service normal d’un prof certifié), cela fait 686 € par mois. Byzance !
En fait, c’est un peu moins de la moitié d’un titulaire officiel du CAPES, qui commence aux alentours de 1600 € mensuels. Et c’est le rêve des futurs recruteurs : plutôt que de trop payer des titulaires, autant embaucher à moitié prix, et un peu moins, des gens montés à Bac + 5, désireux de se frotter à la réalité de l’enseignement — chic ! Tous intérimaires !
Nous en parlions il y a un mois ici même

Inutile de s’appesantir sur ce que l’on peut s’acheter avec cette manne inespérée — 686 € par mois. Mais en vérité, étudiants de toutes farines, je vous le dis : c’est moins que le tarif ordinaire d’une femme de ménage (aux alentours de 11€), et c’est infiniment moins que ce que gagne une pute. Les matheux sollicités par Pôle Emploi savent probablement compter — enfin, on l’espère. La conclusion va de soi : il vaut mieux se faire enculer pour de bon que de l’être métaphoriquement par les affameurs qui nous gouvernent. Parce qu’à ce compte, les profs aussi bientôt seront sans-dents.

Jean-Paul Brighelli

Quand on n’a que l’amour…

Nous nous sommes longtemps demandé ce qu’elle pouvait bien lui trouver. La réponse arrive enfin : c’était une ordure, et cela ne manque pas de fascination, une ordure. Il se moquait des pauvres en s’efforçant quand même de glaner leurs voix. Il préférait le caviar aux lentilles — alors même que Ducasse, au Plaza Athénée, mélange les deux en ce moment. Il aimait les grands restaurants, les hôtels de luxe, il avait toujours eu de l’argent, il payait l’impôt sur la fortune, le plus étonnant, c’est que tant de gogos aient voté pour lui en croyant qu’il était de gauche.
Non qu’on doive absolument être gueux pour être de gauche. Mais il est nécessaire, au moins, d’aimer les plus humbles (la Droite classique, celle qui se goberge au Fouquet’s, aime les moins humbles et ne s’en cache pas). D’adopter une politique qui apaise leurs souffrances — alors que tout ce qui s’est mis en place depuis deux ans vise essentiellement à… les abréger.
Donc, elle l’aimait — jusqu’à ce qu’il se montre non seulement odieux, mais goujat. Une femme aimante peut passer sur bien des défauts (et même, parfois, vous pardonner vos qualités), mais jamais elle ne supportera une humiliation (sauf demande expresse, mais c’est une autre histoire, et de toute façon, dans les couples SM, c’est toujours le / la maso qui domine). « Casse-toi, pauv’ conne », lui a-t-il jeté, via l’AFP, ce qui est encore moins classe que par SMS.
Alors, mutatis mutandis, l’amour s’est inversé. Pour avoir vécu cela moi-même, je connais le processus sur le bout des doigts : tout ce que l’on trouvait charmant se révèle répugnant. L’homme à qui l’on a fait feuille de rose des années durant pue soudain du cul, si je puis dire.
(Cette prose est insoutenable de vulgarité : je serais vous, j’irais voir ailleurs).
Les types dans son genre aiment bien dominer leurs partenaires. Surtout quand ils se croient très intelligents. Ce qui peut les amener à sous-estimer la malheureuse élue, à ne pas prendre en compte ses talents particuliers (son aptitude à écrire en français, par exemple). Les liaisons fatales entre hommes politiques et femmes de médias ne peuvent finir autrement : celui des deux qui sait écrire — elle, en général — racontera forcément, à un moment ou un autre, ce qui s’est passé dans l’intimité : « Ce type, il pue. »
À noter qu’au pire, la belle répudiée s’adressera à un nègre : j’en connais qui auraient plaisir à expliquer au peuple quel jean-foutre réside chez la Pompadour.
Ce qui m’étonne, c’est que la presse s’étonne — et même condamne le procédé. Bande d’hypocrites qui se délectent des détails d’un livre dont ils affirment hautement qu’ils ne le liront jamais !
Les différents obsédés qui ont occupé ce poste ont toujours eu l’élégance d’être aimés des femmes qu’ils abandonnaient — ou, mieux, dont ils avaient l’adresse de se faire abandonner. Ni le joueur d’accordéon, qui avait des accidents de voiture en rentrant au petit matin, ni le Florentin aux dents limées, ni le Grand Cavaleur (on a tout su de ses conquêtes quand son chauffeur a écrit ses mémoires, mais peu lui chalait), ni le petit nerveux. Il a fallu attendre Culbuto pour que soit révélée l’intimité peu ragoûtante d’un type qui se prend pour un séducteur parce qu’il a du ventre et du pouvoir.
À vrai dire, tout ce fatras médiatique permet de cacher la vraie merde du chat : le chômage qui grimpe et les pauvres qui ont de moins en moins les moyens de s’offrir un dentier, les patrons qui font péter les roteuses à l’université d’été du MEDEF quand le ministre de gauche leur dit qu’il les aime, l’Education nationale dans le rouge foncé, et l’alignement de la politique étrangère sur ce que l’OTAN a de plus bête (quelqu’un a-t-il entendu parler de la vie sexuelle de Poutine ? Non — ni de celle d’Obama : les Grands de ce monde, s’ils forniquent, le font discrètement). Sans compter les impôts qui grimpent, la déflation qui est là et dont nous ne tirons rien, parce que les prix peuvent bien baisser, quand il n’y a plus de sous, hein…
Et Marine Le Pen qui se déclare prête…
Alors, le rideau de fumée des débordements sexuels de l’odieux personnage qui nous gouverne, et qui a fait de la fonction présidentielle une caricature d’autorité, nous nous en fichons.
Nous sommes peut-être pauvres mais nous, on nous aime.

Jean-Paul Brighelli

Le grand retour du mariage bourgeois

Il m’arrive d’avoir de mauvaises lectures. Coincé samedi dernier sur un quai de gare lointain, avec comme seule perspective trois heures de train pour rentrer chez moi, et plus rien à lire, j’ai acheté le Monde.
En couverture du Supplément tout en couleurs sur papier quasi glacé, deux hommes en costard rose, décapités par la photo, s’étreignent virilement, tandis qu’une main de femme, en contrebas, tient une coupe où surnage un zeste de citron vert. Très joli, très artistique. Titre : « Conformiste, bourgeois, romantique Le mariage gay épouse les traditions ».
À l’intérieur, un reportage pas trop cassant de Raphaëlle Bacqué (à qui on doit un récit très circonstancié de la disparition de François de Grossouvre, le Dernier mort de Mitterrand, Grasset, 2010 — très bien écrit, très informé, mais que la famille a fort contesté, persuadée qu’elle est que ce suicide n’en était pas un) sur quelques mariages homosexuels célébrés cette année dans le meilleur milieu — les bobos parlent aux bobos (le Monde, hein…).
Cela m’a toutefois mieux permis de comprendre mes réticences envers le « mariage gay » — outre le fait que c’était l’une de ces réformes « sociétales » qui ne mangent pas de pain, en cette époque où tant de gens en manquent (mais voilà, infléchir la politique d’Angela Merkel, c’est une autre paire de manches).
J’ai eu dix fois l’occasion de demander à des amis homos ce qu’ils pouvaient bien trouver attirant dans l’idée de mariage. Etendre intelligemment le PACS, à la bonne heure, autant ne pas se trouver dépourvu face aux impôts et aux droits de succession. Mais le mariage ! Mais les enfants !
Certes, j’ai donné dans l’un et dans l’autre — et j’ai payé pour voir, si je puis dire. Mais les bêtises des uns ne servent décidément jamais aux autres.
L’article de Raphaëlle Bacqué est une succession d’anecdotes roses d’une mièvrerie sidérante — le « romantisme » du titre doit être entendu dans le sens d’une surenchère, d’un déluge rose frisant le mauvais goût. À croire que les gays présentés ici (et le sous-entendu général de l’article, c’est qu’ils sont emblématiques) rêvent de vivre (et même d’outrepasser) le mariage bourgeois dans toute son horreur. Et de reconstituer à cette occasion un lien familial illusoire — ce n’est pas parce que l’on entrechoque ses coupes que l’on se porte dans son cœur, mais ces noces sont apparemment l’occasion de faire accepter aux grands-parents ce qu’ils savaient déjà.
« La famille » — programme de préparation à Sciences-Po cette année. Je crois que le premier texte que je ferai sera celui de Sartre, dans les Mots : « Il n’y a pas de bon père, c’est la règle ; qu’on n’en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri. Faire des enfants, rien de mieux; en avoir, quelle iniquité ! » — et la suite.
Que des gens raisonnables, et qui se veulent de gauche, en arrivent à célébrer une union dans les termes mêmes des conventions les plus étroitement bourgeoises me sidère. Nous avons vécu la révolution sexuelle des années 60-70 en récusant de toutes nos forces le mariage bourgeois, en célébrant l’union libre, comme disait Breton. « Jouissons sans entraves », clamions-nous. L’idée de passer devant le maire nous paraissait d’une absurdité totale. Toute convention était bonne à détruire.
Mais au bout de la révolution, nous voici de retour au point de départ. Voici les retrouvailles avec les conformismes les plus étroits : temps de crise probablement, on se replie sur les valeurs traditionnelles, on finit par croire que Cinquante nuances de gris est d’une audace folle. Et on fait des enfants, par tous les moyens. Des mômes que nous écraserons, comme dit Sartre, ou qui nous haïrons — ou les deux. Faire des enfants ! Autant avoir un petit chat, au moins, il attrape des souris. Par quelle perversion en est-on arrivé là ? « Familles, je vous hais ! » s’exclamait Gide — et ça date. Nous voici à l’autre bout du bout, en train de revendiquer la famille bourgeoise dans toute son horreur, quitte à en connaître l’aboutissement ultime, juge des affaires familiales et avocat en prime.
Ce qui me choque le plus, dans les récits de Bacqué, c’est la surenchère de conformisme affiché : on veut à toute force « faire comme ». Mais enfin, en quoi ce paroxysme bourgeois dégoulinant est-il un modèle ? En deux décennies, nous sommes passés de l’amour libre à l’amour entravé, on n’arrête pas le progrès. Passés des expériences multi-polaires à la fidélité imposée. Et célébrée avec emphase. Les mariages gays de Bacqué semblent des caricatures d’aspiration à la norme bourgeoise la plus éculée — tout comme certaines folles jouent à être plus féminines que les femmes les plus femmes.

Ce souci de respectabilité m’effraie un peu : les homos que je connaissais dans les années 70 se souciaient surtout de faire des fêtes galantes dans des lieux improbables en choquant le bourgeois. Ceux d’aujourd’hui aspirent visiblement à se tenir la main sur leur canapé Roche & Bobois en regardant les Feux de l’amour à la télé. Ou le foot. Cette civilisation (ou ce qu’il en reste) prend de la gîte.

Le dernier mariage auquel j’ai assisté, début août — un mariage hétéro, mais qu’est-ce que ça change ? — a fini en jeux stupides et en beuveries obligées — et encore, c’étaient des amis que j’aime : bref, je suis parti tôt, préférant garder d’eux une image antérieure à ce déchaînement de conformisme. Vivre hors mariage a toujours été pour moi un pré-requis (je me suis laissé aller une fois, et en catimini, à passer devant le maire, pour des raisons économiques — mal m’en a pris : la liberté m’aurait coûté moins cher). Que des homos qui avaient la chance a priori de ne pas entrer dans les codes revendiquent si fortement le droit de faire les mêmes bêtises que les autres m’accable.

Jean-Paul Brighelli