L’ère du vide et le temps du trop-plein

Gilles Lipovetsky a fait le tour de la question dès 1983, lorsqu’il a publié l’Ere du vide (Gallimard, et maintenant en Folio Essais). Ces « Essais sur l’individualisme contemporain » démontraient jusqu’à la nausée ce que les temps post-modernes mettaient en place de narcissisme satisfait, de désengagement politique, d’hédonisme à petites doses, d’indifférence dans la recherche de la différence — cette différence obligée, sous-tendue par la mode, que Lipovetsky a analysée plus tard dans l’Empire de l’éphémère. Bref, de vacuité assumée.
Entendons-nous : l’individualisme a eu ses héros, ses grands fauves — à l’ère baroque par exemple —, son côté aristocratique, Primus inter pares. Le Grand Condé. Le narcissisme, lui, était à l’origine tragique — une cruelle blague des dieux, où le jeune homme insensible s’abîmait dans sa propre contemplation, où l’Ego magnifié — « inépuisable Moi », disait très bien Valéry —, quelles que fussent ses faiblesses et ses névroses, atteignait des sommets — voir Malaparte ou Hugo.
Mais il s’agit aujourd’hui d’un ego satisfait de sa médiocrité, d’un narcissisme du minable habillé par Zara. D’une indifférence aux autres (attention, pas tous les autres : l’homo festivus, comme dirait plus tard Muray, se satisfait aussi en petits groupes — « moi et mes amis ») qui explique la perte de sens civique ou de désintérêt pour la res publica — et du coup, analyse finement Lipovetsky, se contente de satisfactions écologiques, d’engagements parcellaires, contre les fourrures ou la retenue d’eau de Sivens, d’éclatement consenti de l’Etat au profit d’une dilution régionale ou municipale. On a vu émerger des discours sidérants sur la démocratie de proximité, qui ont justifié tous les errements — le communautarisme béat, les fêtes de quartier, les « équipes pédagogiques au centre du projet éducatif », et j’en passe. Bref, une atomisation du sens civique. L’homme a cessé d’être un animal social. Le postmodernisme est un post-aristotélisme.
Symbole de ces temps déconfits, le « selfie » — « ego-portrait », disent très bien les cousins québécois. Ce qui caractérise une vraie photo, c’est l’absence du photographe, qui s’inscrit en creux dans l’image. Ici, c’est l’inverse, le photographe est la photo. C’est, dans l’instantané (et cette génération vide fonctionne dans l’instant qui est si beau — no future, souvenez-vous, et aucun projet), l’équivalent de ce qu’est l’auto-fiction pour le roman : on n’écrit plus qu’avec son nombril.
Au reste, cette dictature du vide satisfait (et se satisfait) amplement du libéralisme, qui n’est pas une idéologie, comme je le rappelais il y a peu, mais une offre pressante de produits non indispensables, donc nécessaires, dans cette inversion des valeurs à laquelle nous amène le souci permanent de la satisfaction d’un ego de petite taille.

Le problème, c’est que les mille gadgets de la civilisation avancée, et même un peu blette, ne suffisent pas à combler le désir. Et qu’au niveau du désir, toute béance est un gouffre. Il faut être sacrément épicurien pour se contenter de l’immanence. Ce n’est pas donné au premier imbécile qui passe.

Ce que Lipovetsky n’a donc pas vu (et loin de moi l’idée de m’en gausser : son livre rassemble des articles écrits en amont et en aval de 1980, il est déjà prescient, on ne va pas lui reprocher de ne pas avoir été visionnaire), c’est que la nature a décidément horreur du vide, et que cette faille ouverte par la rupture avec toute idéologie (disons que Mai 68 a été le dernier coup d’éclat des idéologies, et en même temps le starter de l’individualisme béat contemporain) demanderait un jour ou l’autre à être comblée.
L’Islam s’est révélé être un magnifique compensateur de vacuité. Ces existences en miettes, faites d’instants successifs, sans but ni âme, ne demandaient qu’à se remplir d’une idéologie cohérente — et je ne reprocherai jamais à l’Islam son manque de cohérence. Un certain catholicisme ultra, on l’a vu ces derniers temps, ne manque pas de charme non plus, mais il n’offre pas les absolues certitudes de l’Islam — et son ambition hégémonique. Il y a beau temps que le catholicisme n’est plus expansionniste. Le judaïsme, replié a priori sur un seul peuple élu, ne l’a jamais été (que le gouvernement israélien soit ponctuellement impérialiste est une autre histoire). L’Islam, sous la forme en particulier de l’Etat islamique, a vocation à s’étendre. C’est la théorie des dominos du Moyen-Orient : d’abord l’Irak ou la Syrie, les monarchies périphériques suivront, le pétrole donnera des moyens de pression considérables, et les béats occidentaux ouvriront la porte, déjà pas mal déglinguée. Le djihad remplit mieux les consciences malheureuses de gosses sans futur structuré (en particulier au cœur de ces institutions au jour le jour que sont les centres pénitentiaires) que la société du spectacle — sans compter qu’il fournit aussi le spectacle. Evidemment, les engagés sur le front combattant doivent apprendre à se délester des petits agréments sans réelle importance de la civilisation du vide — les consoles de jeux, par exemple. Mais qui hésiterait, parmi ces jeunes à cervelle creuse, à remplacer le portable par un sabre ou une kalach ? Le djihad, comme autrefois les croisades, c’est l’éternité à la portée des caniches, comme aurait dit Céline.
L’ère du vide est le produit du libéralisme avancé — qui a cru intelligent d’éliminer les idéologies, sous prétexte que l’idéologie en chef, le marxisme, pouvait le menacer. Mais l’islamisme aussi résulte de ce creux aménagé par les épiciers : quand on vire les marchands du temps, reste le temple.

Jean-Paul Brighelli

PS. Remarquable interview de Natacha Polony sur le libéralisme, la Gauche, la Droite, toute cette merde, quoi :

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/12/26/31003-20141226ARTFIG00304-natacha-polony-le-ps-est-desormais-liberal-sans-aucune-ambiguite.php

 

English porn

Lorsque j’ai sorti la Société pornographique, il y a un peu plus de deux ans, j’ai proposé de couper complètement l’accès à toute la pornographie sur le Web — une proposition qui m’a valu l’inimitié passagère de Katsumi (pardon : Katsuni, désormais), star de cette industrie — l’une des rares à être passée du bon côté du miroir aux alouettes : pour une porn star de sauvée, combien de détruites — voir l’exquise Karen Lancaume ? Pour une pseudo-liberté (se gaver de porno sur écran, au lieu de passer à l’acte), combien de gosses (et de moins gosses) détruits à vie dans leur conception de l’amour, ramené à une gymnastique conçue pour le seul plaisir de la caméra ? Combien de passages à l’acte induits par des « modèles » fabriqués par une industrie sans complexes ni limites ? Je racontais dans ce livre cette agression sur le parvis de Lyon-Part-Dieu, en pleine après-midi, d’une douzaines de petits adolescents sur deux filles filmées pendant qu’elles accomplissaient les actes auxquels on les forçait — et on voudrait faire croire que le porno diminue la tendance au viol, alors qu’il n’est qu’exhibition de violence : voir ce que produit la Russie et l’ensemble des ex-pays de l’Est dans le genre…
Bref, on ne m’accusera pas de laxisme pro-porn. Autant l’érotisme est une noble cause (et l’érotisme, c’est le livre, c’est l’imaginaire, c’est l’amour dans ce qu’il a de plus débridé, alors que la pornographie est sans cesse contrainte), autant la pornographie ne vaut pas la corde pour la pendre. Un certain nombre de grands pays libéraux (la Chine, par exemple) bloquent toute diffusion pornographique. C’est dire que les dégâts engendrés par la pornographie sont jugés supérieurs aux avantages économiques (considérables — près de 200 milliards de dollars en 2010 au plan mondial) qu’on en tire… Aucune autre considération n’alarmerait des capitalistes — chinois ou monomatopaïstes…

Enter Great Britain. Des inventeurs du puritanisme et du libéralisme, à quoi pouvions-nous nous attendre ?
À ça — je traduis pour les grandes incompétences qui fréquentent Bonnet d’Âne :
« La pornographie produite au Royaume-Uni a été censurée en douce aujourd’hui par un amendement à la loi de 2003 sur la Communication, et les mesures décidées semblent cibler particulièrement le plaisir féminin. Les nouvelles régulations requièrent que la VoD en ligne adhère désormais aux mêmes règles que les DVD vendues en sex shop, décidées par le BBFC (British Board of Film Censors).
« Décidant arbitrairement ce qui est du sexe sympa et ce qui n’en est pas, le Bureau, statuant sur ce qui n’est pas acceptable en matière de sexe, a décidé de bannir de la production britannique de pornographie les pratiques suivantes : fessée, coups de canne, flagellation agressive, pénétration par un quelconque objet associé à la notion de violence (?), tout abus physique ou verbal (même si consensuel), l’urolagnie, la mise en scène de prétendus mineurs, les contraintes physiques, les femmes-fontaines, l’étranglement, le fait de s’assoir sur le visage de quelqu’un, et le fist — les trois dernières pratiques entrant dans la catégorie des actes menaçant potentiellement la vie. »
Le Board est bien sympa de ne pas nous ramener aux temps victoriens, aux chemises de nuit trouées et à la position du missionnaire obligatoire. La Grande-Bretagne des fétichistes et autres dominatrices en frémit dans ses fondements.
C’est étrange, cette volonté de brider l’économie de la pornographie en passant par la bande — par les pratiques plutôt que par la diffusion. Un peu comme le porno japonais s’autorisant du shibari compliqué, du bukkake géant et autres fantaisies débridées pourvu que les producteurs floutent le poil (une obsession dont les Japonais eux-mêmes, qui jadis produisirent les admirables estampes d’Utamaro et de quelques autres, ignorent l’origine). Etrange, mais significatif. On contrôle les pratiques, mais on laisse le marché libre de diffuser — le marché étranger en particulier, soit 99% de la pornographie diffusée en Angleterre ou ailleurs (l’industrie anglaise du porno compte vraiment pour du beurre, et pas celui du Dernier tango).
Admettons pour la beauté de l’analyse que l’on interdise des pratiques courantes entre adultes consentants (que Gauge ou Lupa Fuentes passent dans leurs premiers films pour des mineures ne concerne que l’imaginaire des consommateurs, pas les producteurs). Etonnons-nous quand même que Fessée et Canne, si typiques de siècles d’éducation à l’anglaise (voir l’admirable collection Orties blanches du début du XXème siècle, et les romans écrits sous pseudonymes par Pierre Mac Orlan, entre autres), soient sur la liste. Quant aux pénétrations par des « objets » violents (et moi qui croyais que la violence était dans l’individu, pas dans l’objet en soi !), cela m’ouvre des abîmes de perplexité. Une banane ou une courgette sont-elles des objets violents ? Et un plug en forme de sapin de Noël ? Une colonne Vendôme miniature ? À partir de quelle taille un gode entre-t-il dans la catégorie ? Le Board devrait nous éclairer. Cette liste manque de précision.
Ce qui m’échappe complètement, c’est la présence dans la liste des femmes-fontaines (en anglais, female ejaculation ou squirting — autant que cette Note serve à l’apprentissage de l’association des anglicistes amateurs authentiques — AAAAA). Les censeurs confondraient-ils le produit des glandes de Skene avec celui de la vessie ? Et quand bien même ? Il est des gens qui boivent systématiquement leur propre urine, et affirment en tirer des bienfaits innombrables en reminéralisation matinale (sachez-le, ce sont les Allemands qui sont en Europe les grands amateurs de ces pratiques). Non, l’interdiction des femmes-fontaines vise tout bonnement le plaisir féminin, qui a intérêt, apparemment, à rester discret et intériorisé.
Pendant ce temps, la douche de sperme reste légale en Angleterre, l’éjaculation faciale aussi, le plaisir masculin peut continuer à s’extérioriser…
Le Board, dans sa grande furie moralisatrice, devrait aller plus loin. Interdire par exemple la Sodomy (selon les lois de plusieurs états américains — l’Utah, par exemple —, cette dénomination biblique inclut également la fellation et tout ce qui ne vise pas à se reproduire), qui n’est pas toujours précédée d’un lavement énergique — enema, in english, il y a des sites spécialisés… Interdisons la double pénétration (qui vaut bien un fist, reconnaissons-le, quand elle se situe sur le même orifice — et il y en a des triples), et même la masturbation, qui d’après Larousse induit toutes sortes de maladies abominables.
Encore un effort, membres (?) du Board : interdisez ces pratiques dans les chambres à coucher du royaume. Nous sommes depuis quelques mois, en Angleterre, dans une série de scandales pédophiles mettant en cause des personnalités diverses. Ça, c’est la réalité. Mais nos voisins se soucient de ce que l’on inclut ou non dans des fictions. À moins que l’intention soit justement de déborder sur la réalité, et de contrôler ce qui se fait ou non en vérité.
Si les membres du Board, et le reste de la société anglaise, reine comprise, mettaient sur la table de nuit le déroulé complet de leurs pratiques…
Sainte hypocrisie anglo-saxonne ! Ils interdisent sur les écrans des pratiques courantes dans le SM, mais engrangent les bénéfices de Fifty shades of Grey. Cravache ici, mais pas de fouet là. Ils viennent tout juste (il y a une dizaine d’années) de renoncer au caning dans les public schools (les Etats-Unis n’ont banni les châtiments corporels que dans 31 états — dans les 19 autres on peut y pratiquer la fessée à grands coups de paddle — que la main surtout ne touche pas les fesses !), et ils s’offusquent de pratiques entre adultes consentants, qu’ils s’agissent ou non de prestations rémunérées. Mais ils ne s’attaquent pas au marché lui-même dans son ensemble ; contrairement à ce que j’entends çà et là, c’est très facile d’interdire aux serveurs de diffuser de la pornographie : il suffit d’élever la voix, la Chine sait très bien le faire.
Je ne dois pas être un vrai libéral. J’admets dans l’intimité privée toutes sortes de pratiques, pourvu qu’elles n’impliquent pas des mineurs — au sens que ce mot a en France — et soient librement consenties. Mais je suis prêt à interdire la totalité de la pornographie sur Internet, parce qu’elle détruit les consommateurs, surtout les jeunes, et que couper les vivres à des pornographes m’indiffère profondément. Je suis un grand amateur de littérature érotique — après tout, j’en ai écrit —, parce que la littérature est une porte sur l’imaginaire, sur une activité réelle (alors que la pornographie sur écran réclame par nature une totale passivité). Et il ne me viendrait pas à l’idée de critiquer ce que fait tel ou tel, que je le sache ou non. Je trouve immonde que Closer, ou quelque autre publication-poubelle, dévoile la vie privée de qui que ce soit — membre ou non du FN. On peut faire ce que l’on veut chez soi — y compris s’enivrer de vertu, comme disait Baudelaire. Mais pas dans des médias qui ont sur les gosses des influences néfastes.
Quant à interdire telle ou telle pratique… Cela fait des millénaires que l’on essaie — avec des insuccès constants, quelles que soient les peines encourues, et elles étaient parfois atroces. Le Board doit manquer de culture — au fond, une fois encore, tout est là.

Jean-Paul Brighelli

Pour un djihad sexuel

Qu’ils s’appellent Maxime Hauchard ou Tartempion, les djihadistes français, plus d’un millier à ce jour, font parler d’eux — les uns en coupant des têtes, d’autres en appelant François Hollande à se convertir à l’Islam, les uns et les autres en laissant pousser leur barbe et leurs cheveux.
Cette histoire de barbe me turlupine. Syndrome de Samson : « Du côté de la barbe est la toute-puissance », dit l’un des personnages les plus bornés de Molière. Les sportifs évitent de se raser avant un match, la plupart pensant que cela leur faire perdre de l’influx. Nombre d’hommes préfèrent écorcher l’épiderme délicat de leurs partenaires, plutôt que de transformer leurs joues en pistes d’atterrissage à bisous, de peur sans doute d’être moins performant : la râpe ou le Viagra. Le Prophète aurait-il comploté la ruine de Gillette ? Les talibans, du temps où ils contrôlaient l’Afghanistan, exécutaient parfois des compatriotes qui s’obstinaient à rester imberbes, sous prétexte qu’ils étaient d’origine asiate et dépourvus de ce système pileux qui donne l’air si ouvert et intelligent. C’est qu’une barbe naissante ou fournie a toujours été le symbole de l’insurrection. En 1973, quelque part sur les plages désertes de Belle-Ile-en-mer en plein hiver, un révolté post-soixante-huitard exhibait barbe et cheveux longs — en sus, un splendide manteau afghan qui passerait aujourd’hui pour un signe de ralliement aux fous de Dieu. Sans doute pensait-il entraîner le capitaliste Wilkinson sur la pente fatale de la faillite…
Par charité, taisons son nom.

Soyons sérieux.
« Déficit d’idéal », dit la presse-qui-sait et qui tente de commencer à comprendre les raisons du tourisme tortionnaire. Ce n’est pas bien neuf. Les plus de 60 ans et ceux qui ont fait des études se rappelleront ce slogan de 1968 : « Nous ne voulons pas d’un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre la certitude de mourir d’ennui ». Je me rappelle en avoir tiré, lors d’une discussion de groupe, la conclusion que le capitalisme allait rapidement crever d’un déficit idéologique — j’étais mao, à l’époque, et pour un mao, ce n’est pas le facteur économique qui est déterminant, mais le facteur idéologique. Un monde qui n’avait à nous proposer que des variations sur la mode (coupe droite ou pattes d’éph ?) ou la multiplication des chaînes de télévision ne pouvait durer bien longtemps.
Contre toute attente, l’Histoire ne fut pas aussi immédiate que notre désir, et le turbo-libéralisme inventa les radios libres, la consommation effrénée d’objets de plus en plus programmés pour mourir précocement, la multiplications des petits pains de McDo, des écrans couleurs, plats, plasma, Bernard Tapie, Bernard Arnault, François Hollande, et j’en oublie.
Eh bien, ça ne marche pas — pas pour tout le monde. Surtout quand on n’a pas les moyens de s’offrir les derniers gadgets à la mode. On fait un peu de délinquance, autre voie vers la félicité consommatrice, mais c’est moyennement satisfaisant. Reste la décapitation d’êtres humains, très tendance. Sans compter que la guerre est un champ d’exploration illimité pour tous les détraqués. Elle est quand même un meilleur laboratoire pour les tueurs en série que la paix telle que nous l’offre la société de surconsommation.
Entendons-nous : ce n’est pas en leur offrant plus de gadgets, plus d’émissions débiles que nous convaincrons les candidats au martyre de rester dans leurs foyers. C’est une loi immuable de l’offre et de la demande : si l’offre est inférieure la demande, une frustration s’installe. Or, l’offre est limitée, puisqu’elle est marchande, et la demande infinie, puisqu’elle est imaginaire. On ne comble pas un déficit idéologique (il serait temps de s’apercevoir que le libéralisme n’est pas une idéologie) avec des biens de consommation, aussi nombreux soient-ils.
Alors ? Comment convaincre les candidats à la mort brutale ou au viol légal (parce qu’il y a des filles aussi parmi ces illuminés) que nous avons ici de quoi satisfaire leurs aspirations à l’infini ?

Il y a déjà eu, en France, des périodes où sévissaient des chapes de plomb. Les trente dernières années de Louis XIV, par exemple. Le catholicisme étroit et meurtrier de Mme de Maintenon écrasait la France. Certains — les Protestants, par exemple — émigrèrent, et s’enquirent d’un supplément d’âme en Hollande, où ils rencontrèrent le capitalisme naissant. D’autres résistèrent de l’intérieur, dans les salons, dans les alcôves, dans les « petites maisons » où se tramaient des orgies libératrices. Et tout ce libertinage conduisit à la liberté de penser — et, 80 ans plus tard, à la liberté tout court. Les rigueurs du robespierrisme plus tard engendrèrent les Incroyables et les Merveilleuses, et la dernière guerre produisit les zazous. Toute rigueur génère son contraire.

En vérité, frères et sœurs tentés par le jihad, en vérité je vous le dis : au lieu de vous lancer dans des périples hasardeux au bout desquels vous finirez mal, défoncez-vous ici les uns les autres ! Aimez-vous les uns sur les autres ! Les uns dans les autres ! Nous sommes dans des temps de crise et d’ordre moral : osez les combinaisons érotiques les plus échevelées, épuisez-vous d’amour, et réfléchissez, ce faisant — au beau milieu d’une combinaison frénétique avec une ou plusieurs créatures : le sexe vaut mieux que la religion, la petite mort vaut mieux que l’agonie réelle. Emmanchez-vous tous ensemble, prosternez-vous afin de faciliter l’accès, agenouillez-vous pour oser des papouilles, buvez un coup de rouge dans les intervalles (je me méfie spontanément de ces sectes qui méprisent l’alcool — surtout quand il est bon), le sarget de gruaud-larose se vend en se moment 35,50 € le magnum (« une aubaine », dit Perico Legasse dans le dernier Marianne), jamais le paquet de capotes pré-lubrifiées n’a été si bon marché… Et vous verrez : avec le sexe, le savoir et la vérité entrent tout seuls, même dans des cervelles étroites. « Je te sodomise, donc tu es », disait Socrate à Alcibiade — ou le contraire, je t’aime, tu même. On sait depuis longtemps « comment l’esprit vient aux filles » : mais il vient aux garçons par le même canal. Plutôt qu’un été en Syrie, tricotez-vous un second « summer of love ». Faites l’amour, pas le jihad. Un massacre ne vaut pas une orgie. Pourquoi diable rajouter « de Dieu » à « amour », qui se suffit à soi-même ?
Tout libre penseur que je sois, je ne vous oblige même pas à cesser de croire — il en est chez qui la permanence d’une foi sincère au milieu d’ébats sophistiqués procure des sensations supplémentaires, nées d’un délicieux frisson de culpabilité. Le paradis n’est pas ailleurs : il est ici et maintenant. Et plutôt que de compter sur Allah pour vous procurer, au terme d’une ordalie douloureuse, je ne sais combien de vierges dans un paradis problématique, réfléchissez à cette évidence : des vierges des deux sexes, vous en avez ici pléthore. Et sans voile : au moins, on peut choisir en toute connaissance de cause.
Cette préférence pour les vierges m’est d’ailleurs éminemment suspecte. Comme s’ils craignaient la concurrence et la comparaison. Je te choisis vierge, au moins, tu ne sauras jamais à quel point je m’y prends comme un manche. Les jeunes jihadistes auraient-ils le sexe difficile — ou honteux ? Allez, « la honte de l’amour est comme sa douleur : on ne l’éprouve qu’une fois » — c’est dans les Liaisons dangereuses, qui valent bien tous les bréviaires du monde.
Et s’il vous plaît, rasez-vous — vous allez mettre Bic sur la paille…
Sur ce, Joyeux Noël !

Jean-Paul Brighelli

Zemmour un jour, Zemmour toujours

Ce que l’Histoire nous apprend, c’est que la démocratie athénienne, qui ne brillait pas toujours pour son intelligence, comme nombre de démocraties, ostracisa l’un après l’autre tous les grands citoyens qui l’avaient sauvée, en diverses circonstances. Elle nous apprend aussi que c’est néanmoins de Thémistocle, ostracisé en 471, que l’on se souvient. De Thémistocle, et non de Cimon qui le fit exiler ; et que l’on se rappelle Cimon, et non Ephialtès, qui l’avait fait bannir à son tour. « Car on n’abdique pas l’honneur d’être une cible ».
Mais qui, dans la classe politique, s’intéresse encore à l’Histoire ?
Pas les dirigeants-croupion d’i-Télé, qui viennent d’ostraciser Eric Zemmour — si bien que l’on parle partout de l’auteur du Suicide français, et pas du tout de Cécilia Ragueneau (qui ça ?) ni de Cécile Pigalle (heu…).
Pour ceux qui auraient raté un épisode, résumé sur Causeur — erreurs de traduction comprises, puisque tout est parti d’une interview au Corriere della Sera que Mélenchon a interprétée à sa manière. Et analyse convaincante de Jérôme Béglé.

Je ne suis pas d’accord à 100% avec ce qu’écrit Zemmour. Ce n’est pas parce que c’est un ami que je vais jouer au béni-oui-oui. Mais même les horreurs, Eric les dit avec talent (bon, d’accord, de temps en temps, à force d’essayer de se faire haïr du plus grand nombre possible d’imbéciles, il se fait détester aussi par des gens décents, abusés par sa rhétorique), ce qui n’est pas à la portée du premier journaliste venu.
Il a le même palmarès académique que Najat Vallaud-Belkacem (Sciences-Po, et deux échecs à l’ENA), et douze mille fois plus de talent. Ce n’est pas lui qui éclaterait de rire au nez et à la barbe de 850 000 enseignants en s’exclamant : « On ne fait pas ce métier pour de l’argent ! » Je l’ai toujours vu défendre l’Ecole de la République, sans laquelle le petit Juif qui n’était pas « fils de » et traînait ses culottes courtes à Drançy ou à Château-Rouge ne serait pas ce qu’il est.
Alors, on me dira, il s’acharne sur les femmes — oui, mais c’est qu’il leur en veut fort, à toutes les viragos du féminisme tardif, de n’être pas à la hauteur des idoles qu’il a élevées en lui : il leur en veut au fond de trop les aimer — et pour les aimer, il les aime : il a même essayé de m’en souffler une, et à mon nez encore — qui est grand.
Domenach, son compère de toujours dans l’émission d’i-télé, déplore la mesure de la chaîne (plains-toi, Eric, te voici déchaîné…). Il pourrait ajouter qu’i-télé étant la succursale infos de Canal, et Canal n’ayant rien à refuser au PS, tout cela fleure bon le règlement de comptes — qui fait long feu : jamais on n’a tant parlé d’Eric que depuis qu’il se retrouve interdit de débat.
Ne pleurons pas trop : il lui reste Paris-Première, le Figaro, RTL, et j’en oublie sans doute. Depuis qu’on n’en veut plus, tout le monde le désire.
Le plus grotesque, c’est que cette mesure, qui fait la joie de tous ceux qui cherchent absolument à faire progresser le FN dans les sondages (ceux qui le font exprès, mais plus encore ceux qui ne le font pas exprès — SOS Racisme par exemple.
Parce que vouloir à toute force virer Zemmour (ou d’autres, comme votre serviteur) sous prétexte qu’il appuie le FN (ce qui est fondamentalement faux) ou qu’il exalte Pétain (vous imaginez un Juif pied-noir penser du bien du Maréchal-nous-voilà ?), c’est faire le jeu du FN et des nostalgiques de tous les Ordres nouveaux. Tout comme démanteler l’Ecole, sous prétexte de « progrès » pédagogique, c’est aussi faire le jeu des extrémistes. Le Collectif Racine a cette semaine adressé une lettre ouverte sans grand intérêt à Natacha Polony qui s’était fait attaquer au burin par le végétarien de chez Ruquier. Il aurait mieux fait d’écrire à Philippe Meirieu, ne serait)-ce que pour le remercier : l’entreprise de démolition lancée après la loi Jospin en 1989, les IUFM triomphants, l’apprentissage du français dans les modes d’emploi des appareils ménagers, ça oui, ça a favorisé la montée des exaspérations périphériques ! Pas Zemmour, qui n’a jamais voté FN — ni EELV, figurez-vous : il n’est pas adepte des totalitarismes, et il y a un totalitarisme de la pensée bobo comme il y a — en puissance — un totalitarisme d’une extrême-droite qu’une Gauche hantée de libéralisme et d’euro-béatitude a fini de décomplexer.
À noter que Domenach déplore l’exil forcé de son ami et adversaire de toujours. Et Cohn-Bendit, qui a plus de ruse politique dans son petit doigt que Meirieu dans toute sa personne, défend Zemmour. Il se rappelle sans doute qu’expulsé par la porte en 1968 il était rentré par la fenêtre. Aucun régime ne gagne à flinguer les trublions, qui font leurs choux gras de toutes les intimidations qu’on leur oppose. Nous sommes tous des Juifs allemands et accessoirement pieds-noirs.
Allez, Eric, ne t’en fais pas. On te hait cette fois bien plus que tu ne l’as rêvé dans tes espoirs les plus fous. Attends deux ans : tu auras toute latitude — et tu ne t’en priveras pas — pour attaquer les nouveaux maîtres de la pensée unique. Parce qu’après le déluge de niaiseries contentes d’elles-mêmes que sont les discours de Gôche actuels, il y aura des déluges d’idées reçues made in Café du Commerce. Les polémistes ont encore de beaux jours devant eux. On peut bien tenter de les faire taire, mais on aura toujours besoin d’eux, tant la Bêtise, elle, persiste.

Jean-Paul Brighelli

C’est en lisant qu’on devient liseron

Les spécialistes des sciences cognitives peuvent sauter le premier paragraphe. Pour les autres, je vais faire court.
Depuis les années 1940 s’est progressivement développée une Théorie de l’esprit, évoquée souvent sous son acronyme anglais aisément mémorisable, ToM (pour Theory of Mind). Ladite théorie (comme souvent dans les sciences cognitives) formalise un ensemble de constats opérés depuis des siècles, particulièrement en littérature, et qui visent à décrire la capacité de l’esprit à prévoir les pensées de l’Autre, particulièrement quand elles diffèrent des siennes. L’empathie n’est qu’une tout petit bout de cette capacité, en ce qu’elle ne concerne que les émotions, alors que la Théorie de l’Esprit couvre l’ensemble du champ intellectuel. Les tout petits enfants, jusqu’à deux ans, sont incapables de comprendre que l’Autre pense différemment. Puis ils s’y mettent peu à peu. Tout cela relève globalement du champ de la Communication. L’un des intérêts majeurs de ladite théorie est d’analyser les comportements de ceux qui se révèlent incapables de lire dans l’esprit de l’Autre — autistes, schizophrènes, dépressifs et alcooliques majeurs, entre autres.
Evidemment, les écrivains n’ont pas attendu Gregory Bateson, Jean Piaget et Simon Baron-Cohen pour avoir l’intuition du processus et en tirer des applications littéraires innombrables. Mais c’est globalement le cas de l’ensemble du champ psychologique : j’ai un léger doute sur la capacité de Piaget à mieux comprendre l’esprit humain que, mettons, Stendhal, et ce n’est pas par hasard si le cher Pierre Bayard a écrit un lumineux Maupassant, juste avant Freud (Editions de Minuit, 1994) où il démontre, avec son humour habituel, que la rencontre (possible, mais non avérée) de l’auteur du Horla et du père de la psychanalyste sur les bancs de l’amphithéâtre où Charcot donnait ses leçons, et qu’ils fréquentèrent l’un et l’autre, n’est pas une vue de l’esprit : les experts modernes en cognitivisme ont formalisé les portes ouvertes par de grands artistes. Ce que je dis des écrivains de talent est également vrai des peintres : Füssli, cent ans avant Freud, n’avait pas besoin d’avoir lu l’Interprétation des rêves, publié un siècle plus tard, pour peindre ses Cauchemars.
Tout cela pour dire…
Des cognitivistes américains viennent de sortir une étude dont le New York Times se fait l’écho, dans laquelle ils démontrent que la lecture de Tchékov, et plus globalement de n’importe quel écrivain majeur de fiction, avant une conversation (mettons, un entretien d’embauche) ouvre l’esprit à la perception des pensées de l’Autre. Ce que ne parviennent pas à faire des auteurs populaires de best-sellers, ni des auteurs d’essais, même de bon niveau. Si vous postulez pour un emploi de commis-charcutier, lisez trois pages de Zola avant d’affronter votre futur employeur. Si vous ambitionnez d’entrer dans à la Poste, lavez-vous l’esprit, au préalable, avec Voltaire. Et le futur comptable a tout intérêt à lire Swift ou Dostoïevski avant tout entretien.
À vrai dire, les amateurs de belles-lettres ne seront pas étonnés, et trouveront même que ces chercheurs américains viennent de découvrir la lune. Au début des Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil raconte qu’elle a lu successivement un chapitre du Sopha (de Crébillon), une lettre d’Héloïse (celle d’Abélard, ou, plus probablement, celle de Rousseau) et deux contes de La Fontaine « pour recorder les différents tons que je voulais prendre », ajoute-t-elle. Le tout pour « rendre heureux » son amant du moment. Résumons : Le Sopha pour le brillant de la conversation, Héloïse pour la tendresse, La Fontaine pour le grivois. Le total donne assez envie de connaître la dame.
Je conseille d’ailleurs aux cognitivistes de lire la Nuit et le moment de ce même Crébillon (ici, si vous ne l’avez pas), escrime d’un homme et d’une femme qui se cherchent, se devinent, pénètrent chacun l’esprit de l’autre, le tout afin de vérifier si leur projet (probablement partagé dès le début) de coucher ensemble était ou non une bonne idée, et si chacun méritait l’Autre.

La séduction, c’est bien cette entreprise de lecture à travers le front rebaptisée « Théorie de l’esprit ». Que des Américains aient eu à cœur de prouver que la bonne littérature mène au lit ou à l’embauche me paraît un signe encourageant : encore un siècle ou deux, et ces gens-là entreront dans la civilisation.

Jean-Paul Brighelli

1. Merci à Cadichon qui m’a mis sur la piste de l’article.

2. L’iconographie provient de mes éditions personnelles (et rares) de Laclos et de Crébillon. C’est cela aussi, un beau livre.

Bibliothèques

Coup sur coup, je viens d’hériter de deux grandes bibliothèques, splendides, en bois plein, fort pratiques, mieux adaptées à des livres que les rayonnages préfabriqués proposés par telle grande marque suédoise…
« Hériter » n’est pas exactement le mot : deux vieillards sont morts — c’est leur rôle —, et leurs héritiers, ne sachant que faire de leurs livres et de ce qui les contenait (ah, les gueux !), m’ont proposé de récupérer bouquins et rayonnages.
Pour être honnête, je n’étais pas leur premier choix : ils ont commencé par contacter Emmaüs — qui n’en a pas voulu. Les livres, ils croulent dessous, ils n’en ont que faire, et les bibliothèques, voyez-vous, c’est lourd à porter (ô combien !), ça prend de la place — et surtout, personne n’en veut.
J’ai donc eu le privilège d’embarquer  les livres et les meubles. Parce que « bibliothèque » est, comme « bureau », un remarquable exemple de transfert contenant / contenu. C’est à la fois le meuble, l’immeuble, et les livres qu’ils contiennent. Gratuitement : un livre, voyez-vous, ça ne vaut rien. Ou ça n’a pas de prix.
J’en ai fait mes choux gras.

Ai-je tort de voir dans cette désaffection des livres jetés à la rue un signe calamiteux des temps présents et à venir ? On nous propose des « liseuses » qui dématérialisent les livres. Nous sommes assaillis d’écrans, Internet nous offre des millions de livres sur un plateau, mais surtout, plus personne ne lit.
Si, bien sûr : un petit carré résiste encore et toujours aux envahisseurs barbares, gens de télévision, ministres de l’Inculture, contemporains perpétuellement pressés qui croient que s’habiller en Zadig & Voltaire leur donnera de la culture, hommes politiques dont le discours personnel, quand leurs nègres ne les leur soufflent pas, se réduit à trois invectives. Mais les temps sont menaçants : la dystopie bradburyenne n’est plus une fiction, mais ça ne se passe pas comme l’avait imaginé l’auteur de Fahrenheit 451. On ne brûle pas les livres : on s’en passe. On ne détruit plus les bibliothèques (lire à ce sujet le remarquable ouvrage de Lucien X. Polastron, Livres en feu, opportunément réédité par Folio : l’auteur y répertorie toutes les bibliothèques incendiées par bêtise — parfois — ou par conviction religieuse — souvent. On en sort effaré). On les jette.
Déjà on a supprimé du lectorat potentiel tous ces gosses auxquels on n’a pas appris à lire — ou à qui, quand bien même on leur aurait enseigné le déchiffrage, on n’a pas donné le goût des livres, l’amour de l’odeur du papier, le grain sous le doigt, le geste mécanique et sensuel pour porter son doigt à ses lèvres avant de tourner la page. Puis on a imposé cette culture des écrans devant lesquels nous sommes résolument passifs, alors qu’un livre impose une participation active. J’ai expliqué il y a deux ans, dans la Société pornographique, tout l’écart qui sépare un livre érotique (« L’orgueil qu’elle mit à résister et à se taire ne dura pas longtemps… ») d’un quelconque film pornographique où tout nous est imposé. Un livre offre au lecteur intelligent un choix perpétuel.
Un vrai livre, bien sûr — pas le gloubi-boulga imprimé dont on nous gave. Les libraires — une profession en grand péril, et qu’il faut soutenir de son mieux, au lieu de commander ses bouquins sur tel site marchand qui vous offre indistinctement des sex-toys, de l’électronique ou des poupées Barbie, et des « liseuses », qui ne sont malheureusement pas des lectrices — ont d’ailleurs exprimé avec humour l’obligation qui leur est faite de vendre des merdes afin d’attirer le chaland vers des ouvrages plus précieux.

J’ai donc récupéré en six mois deux fois trois mètres linéaires de bibliothèque sur deux mètres de haut — de quoi ranger 20% de mes livres. Cela me tient chaud, moi, les bouquins. J’ai rangé à nouveau tous ces bouquins lus et souvent relus. Caressés. Cornés. Surlignés. Portant des traces de mes passions et de mes coups de cœur. En creux, ils racontent mon histoire. Ils disent qui je fus. Qui je suis.

Mais déjà — un effet de l’âge, sans doute — je m’interroge. Que deviendront ces livres si merveilleusement aimés quand je disparaîtrai ? Mes héritiers n’en ont que faire, je le sais bien. Il serait sage de les distribuer aux amis avant ma mort. Qu’ils les lisent en pensant à moi — puis, si le livre est bon, qu’ils les lisent sans plus penser à moi. Là où je serai, ça me sera bien égal, au fond — mais je me réjouis par avance des perles et pépites qu’ils dénicheront dans le millier d’ouvrages de tous ordres que je mettrai à disposition de leur avidité intellectuelle. Alors, à l’annonce de ma disparition, précipitez-vous, et emportez ce qu’il vous plaira.
Les livres, et ce qu’il restera dans ma cave, que lesdits héritiers seraient bien capables de vendre aux enchères, au lieu de le boire à ma santé. Un bon livre et un bon vin — et, pas trop loin, une présence dont on caresse la cuisse en lisant. Le bonheur, au fond, c’est simple comme un livre feuilleté — effeuillé. Ouvrir un livre est au fond d’une indécence voluptueuse.
Oui, je vous invite à la plus fabuleuse orgie qui soit — et dont on sort ragaillardi, au lieu d’en être épuisé. Grow your penis, promettent les annonces mensongères de l’industrie pornographique. Eh bien, la lecture vous accroît démesurément. Et je plains ceux qui m’ont donné ces bibliothèques, et qui n’ont même pas pensé qu’ils se privaient ainsi de la plus suave des jouissances — toujours recommencée.

Tour de cochon

À Sargé-Lès-Le Mans, dans la Sarthe, il n’y aura donc plus de menu de substitution à partir du 1er janvier les jours où l’on servira du porc. Le maire, pas tout à fait franc du collier, joue un tour de cochon aux Musulmans de sa commune.
Les cons, ça ose tout, c’est même à ça… Avant de prendre des décisions qui font enfin parler de lui, cet édile aurait pu songer qu’il allait faire les beaux jours de l’Obs, et donner du grain à moudre aux abrutis de la FCPE, qui se sont empressés de confondre sauté de porc au miel (c’était le menu quand la télé y est allé faire son reportage) et accompagnatrices voilées lors des sorties scolaires. Ou que d’autres confondraient la laïcité à tout crin des pseudo-laïques qui interdisent les crèches (voir ce que j’en ai dit sur LePoint.fr) et celle des extrême-droitiers qui imposent le cochon. Marine Le Pen s’est un peu pris les pieds dans le plat de charcuterie fine.
Entendons-nous : j’adore le porc sous toutes ses formes, et je me damnerais pour un petit salé aux lentilles ou du travers au miel. Ou pour un filet mignon simplement rôti à cœur. Ou… Bref, dans le cochon, tout est bon : je ne vais tout de même pas renier le prizuttu et le figatelli.
80% des écoles proposant un service de cantine sont alimentées en repas collectifs par de grandes centrales qui leur fournissent indifféremment du cochon ou des menus de substitution, qui existent aussi les jours où l’on propose une autre viande que le cochon, ou du poisson, vu qu’il y a toujours eu des végétariens. Après tout, des goûts et des couleurs alimentaires… Même si je trouve que les végétariens ne savent pas ce qu’ils manquent, et que les végétaliens purs sont cinglés. En l’occurrence, dans la Sarthe, le cochon endosse malgré lui les choix idéologiques du maire — comme au temps des soupe au lard offertes par une certaine extrême-droite aux SDF non-Musulmans.
Ou non-Juifs (curieusement, ils ont disparu du radar médiatique). Quand j’étais gosse, à Marseille, la question des Musulmans ne se posait pas — des Musulmans, en classe, je n’ai pas souvenir d’en avoir croisé. Des Séfarades oui, qu’ils viennent de rentrer d’Algérie durant l’exode Pieds-Noirs ou non. Ils ne mangeaient pas de porc, soit : personne n’a jamais fait de réflexion, ça passait comme une lettre à la poste. Et ça passe toujours, pourvu que l’on s’en donne la peine.
D’aucuns invoquent le « vivre-ensemble » pour justifier leur choix du cochon. C’est que dans les cantines, apparemment, les Musulmans désormais se regroupent à des tables particulières : le communautarisme gagne de jour en jour, et on laisse faire. À la question du cochon se superpose désormais celle du hallal — et là, il y a une limite, parce que ce n’est plus affaire de goût (ou de pseudo-allergie, le prétexte communément invoqué par les familles musulmanes pour expliquer leur refus de telle ou telle viande), mais de superstition (même effet lorsque des gosses mettent à la poubelle des bonbons suspects de contenir de la gélatine de porc — tout comme les enveloppes de gélules médicales). Des élèves de prépas en voyage, l’année dernière, refusaient même de manger des légumes, parce qu’ils étaient susceptibles d’avoir touché une viande non hallal : là, on est dans le grand n’importe quoi. McDo a intelligemment laissé entendre que sa viande hachée était hallal, sans avoir jamais communiqué à ce sujet : très fort, d’un point de vue commercial ! Jusqu’à ce que des clients musulmans posent directement la question, qui a quelque peu embarrassé McDo Maroc. On ne gagne jamais à opter pour le silence.
Alors, essayons d’être clair. Un menu de substitution n’est pas une offense à la laïcité. C’est affaire de goût (par parenthèse, j’ai rencontré des instits qui m’ont raconté avoir fait manger du cochon à des petits Musulmans qui s’en régalaient dans le dos de leurs mères — ce sont toujours les mères qui imposent les interdits, tout comme en Afrique, et parfois ici, ce sont elles qui font exciser leurs filles : aliénation, quand tu nous tiens…). La viande hallal, c’est autre chose : c’est du communautarisme, et ça, ce n’est pas la République. Mais il est évident que les revendications des unes et des autres sont autant de pions avancés dans l’instauration d’une société française éclatée en sous-groupes, où ce n’est plus affaire de goûts mais d’intolérance. Je suis assez ouvert pour respecter les goûts de mes invités, quand je leur fais à manger : si j’étais maire, j’en ferais autant. D’aucuns n’aiment pas le porc, d’autres ne supportent pas l’agneau ou le mouton — ou le gluten, ce qui m’offenserait presque, dieu des pâtes que je suis. Soit.
J’ai évoqué plusieurs fois sur ce blog l’excellent ouvrage de Pierre Birnbaum, la République et le cochon, où l’auteur raconte le long apprentissage du porc républicain par des Juifs désireux de s’intégrer — et ils étaient fort désireux de le faire, jusqu’à ce qu’Hitler et Laval les reconstitue en communauté. La perspective s’est renversée aujourd’hui : les Musulmans — dans leur frange extrémiste au moins, et l’extrémisme commence aux interdits alimentaires — ont-ils envie de s’intégrer, ou d’exister parallèlement à la République, avant de la dominer ?

Question rhétorique…

En attendant, le maire de Sargé-lès-Le Mans est un imbécile, qui est parvenu à faire parler de lui — tiens, j’ai même omis de citer son nom, je l’ai déjà oublié. La République se fiche pas mal de ce que vous mangez, et la laïcité résistera à la non-absorption d’un sauté de porc à l’ananas (frais, l’ananas pré-cuit le cochon et vous épargne 30% de temps de cuisson). En revanche, elle ne tiendra pas longtemps sous les assauts des imbéciles, et là, leur nom est légion.

Jean-Paul Brighelli

Communautarismes

Je n’ai pas vu Exhibit B (faut-il dire l’exposition ? la pièce ? le montage ? les tableaux d’une exposition ?) du Sud-Africain Brett Bailey, qui après Avignon en 2013 se retrouve ces derniers jours au théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, puis au 104, à Paris. J’l’ai pas vu, j’l’ai pas lu, mais j’en ai entendu parler — par le Canard enchaîné de ce mercredi et par Marianne tout fraîchement sorti(e) dans les kiosques.
De quoi s’agit-il ? De saynètes successives (le public se balade d’un tableau vivant à un autre) exposant les horreurs de la colonisation, qui n’a pas eu, c’est le moins que l’on puisse dire, que des effets positifs. « Chaque tableau rappelle une horreur, un crime colonial » : un esclave qui porte une muselière, sous le titre « l’Âge d’or néerlandais », ou un homme assis, un panier sur les genoux, plein de mains coupées, sous le titre « l’Offrande » — « les mains de villageois congolais qui ne récoltaient pas le caoutchouc assez vite » : lire sur le sujet le remarquable Albert Ier, roi des Belges de Jacques Willequet.
Bref, rien que du politiquement correct.
Eh bien, pas même, à en croire les ayatollahs de l’anti-racisme. Après Londres, où quelques abrutis se sont émus du spectacle de la Vénus hottentote comme en ses plus beaux jours d’exposition coloniale, c’est à Paris que des énergumènes ont forcé la porte du théâtre — au point que Jean-Luc Porquet, l’honorable correspondant du Canard, n’a pu entrer à Gérard-Philipe que sous escorte policière. « Zoo humain », disent les khmers noirs.
C’est que Brett Bailey est Blanc — quel culot, être blanc et parler des Noirs ! À ce titre, il faut récuser Montesquieu et son « esclavage des nègres » — déjà que de francs crétins parlent sur Wikipedia du « racisme » de Voltaire, qui pourtant dans Candide condamne sans réserve l’esclavage de son temps…
Faut-il rappeler que les grands westerns pro-indiens (Soldat bleu, ou Little Big Man, ou la Flèche brisée, ou les Cheyennes — on n’en finirait pas) ont tous été filmés par des réalisateurs blancs et d’extraction européenne — et pas par des Sioux ni des Apaches ? Que Nuit et brouillard n’a pas été monté par un Juif — n’en déplaise à Lanzmann, qui croit lui aussi avoir un monopole de la Shoah parce qu’il a popularisé le terme ? Ou que les Liaisons dangereuses, sans doute le plus grand texte féministe jamais publié, a été écrit par un homme, un vrai, équipé en conséquence ?
Comment ? Il avait des couilles et il parlait des femmes ? Horreur ! Horreur ! Horreur !

Jack Dion dans Marianne tire de cette affaire la conclusion qui s’impose : « Seuls les Noirs peuvent parler aux Noirs ; seuls les gays peuvent parler aux gays ; seuls les Corses peuvent parler des Corses… »
(Parenthèse : Colomba est écrit par un pinzuttu, Astérix en Corse aussi, et ce sont deux sommets de l’insularité. Quoi qu’en disent parfois des autonomistes plus cons que nature…)
« … C’est la négation de l’approche universaliste qui veut que les êtres humains, nonobstant leurs différences, soient égaux entre eux. C’est le comble de l’enfermement communautariste à l’anglo-saxonne où l’on est défini non par ce que l’on est mais par ses origines, qu’elles soient ethniques, raciales ou religieuses. »

« Communauté » : j’ai tendance à hurler chaque fois qu’un présentateur de journal télévisé — chaque jour, en fait — use de ce mot pour désigner les Juifs, les Musulmans ou les Zoulous. D’autant qu’à chaque fois, c’est de Français qu’il s’agit. On peut très bien avoir des racines et s’en moquer : j’attends avec une certaine impatience qu’il y ait un humour musulman aussi torride que l’humour juif — mais les Israélites, comme on disait autrefois, ont quelques longueurs d’avance —, parce que ce sera la preuve par neuf qu’il n’y aura plus de « communauté » musulmane, mais des Français à option musulmane, tout comme d’autres ont choisi l’option libre-penseur. Ce qui n’est pas tout à fait pareil.
J’avais il y a deux ans une élève maghrébine et lesbienne : à quelle communauté appartenait-elle ? Les femmes ? Les gouines ? Les Musulmans ? Ma foi, à aucune — elle était française, et ses goûts la regardaient. La Révolution a aboli les ghettos, mais il se trouve à nouveau des crétins pour les reconstruire, et s’y enfermer.
Allez, pour la route, une blague que la « communauté » africaine ou maghrébine pourrait revendiquer — quand ils en seront à avoir de l’humour.

Un type était au Paradis, et depuis si longtemps qu’il commençait à s’y ennuyer ferme. Au Paradis, on chante des cantiques, ad majorem dei gloriam — mais le « Dio vi salvi Regina » à tout bout d’éternité, ça gonfle rapidement. Il va donc voir Saint Pierre, lui explique que bon, rien de personnel, mais enfin, comment c’est, en bas — en Enfer ? « Pas de problème, dit le saint, je peux te faire une permission d’une semaine. » « C’est vrai, je peux ? » « Mais oui ! »
Notre homme s’engage donc dans une descente sans fin, arrive devant le portail bien connu au-dessus duquel Dante a écrit « Voi ch’entrate, lasciate ogni speranza », il frappe d’un index timide…
… Et la porte s’ouvre, et il est happé par les mains avides d’une quinzaine de houris admirablement roulées, qui une semaine durant, une semaine dupont, se vautrent avec lui dans un océan de délices.
Au bout de huit jours, il remonte — et c’est long. « Alleluhia forever » — là, cette fois, il n’en peut plus. Il retourne voir Saint Pierre : « Ecoutez… Ce n’est pas que je m’ennuie… mais est-ce que je peux résilier le bail ? » « Pas de problème : signe ici », dit le divin portier.
Il signe, et descend l’escalier, cette fois, à toute allure. Il frappe à la porte de l’Enfer — qui s’ouvre, et il est happé par des diables qui le jettent dans l’huile bouillante et la poix fondue et le harcèlent de leurs fourches…
Alors il se récrie, le malheureux. Il récrimine. Si bien qu’une ombre gigantesque apparaît, et que Satan en personne s’enquiert : « Eh bien, qu’as-tu à protester ? » « Mais… Je suis venu il y a tout juste huit jours, et ce n’étaient que caresses et voluptés… » « Eh bien, dit le Diable en ricanant, maintenant, tu sais la différence entre un touriste et un immigré. »

Mais ai-je bien le droit de raconter cette blague, moi qui ne suis plus immigré depuis déjà trois générations ?

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Liliam Thuram (le footballeur guadeloupéen à lunettes, ex-membre du Haut Conseil à l’Intégration auquel participait mon ami Alain Seksig, et qui dirige actuellement une Fondation Education contre le racisme, et Agnès Tricoire, de la Ligue des Droits de l’homme, se sont exprimés très favorablement sur Exhibit B. Cela leur a valu une volée de bois vert d’un certain Claude Ribbe, auteur, réalisateur, agrégé de philosophie et pauvre cloche, qui lance à Thuram : « Moi, je suis agrégé, lui, il est footballeur » qui est ‘argument le plus nul que l’on puisse formuler. Mais bon, il écrit dans Mediapart

Naguima

Etes-vous en forme — mais alors, vraiment en forme ? Pas dépressifs pour un brin ? Vous êtes sûr ? Pas de 9mm à portée de main ? Pas de mélancolie qui traîne ? Parfait. Vous êtes donc apte à lire ce que je veux écrire sur Naguima, le dernier film de la réalisatrice Zhanna Issabayeva. C’est sublime (et je pèse mes mots), mais vous n’en sortez pas indemne.
De toute façon, c’est sorti dans huit salles en France — dont le Variétés à Marseille, si ! Pendant ce temps, Hunger Games se prélasse. Il en est même pour regarder la télévision.
Ce monde m’énerve.

Bref, il vous reste la bande-annonce

Connaissez-vous le Kazakhstan ? Et Almaty, sa principale et riante cité, sise dans une plaine, ô ma plaine, absolument rase et sans espoir ? C’est là que les Soviétiques menaient leurs expériences nucléaires — avec 5,7 habitants au km2, on les comprend. Et son président, le doux, l’ineffable Noursoultan Nazarbaïev, régulièrement réélu avec 95% des voix — stalinien un jour, stalinien toujours — depuis 1990 ? Cancer de la prostate en phase terminale, dit-on : il n’y aura donc pas que des nouvelles noires dans cette chronique.
Du Kazakhstan, j’ai entendu parler il y a quelques années, lorsque je fréquentais Patrick Maugein, un magnat du pétrole qui y développait des intérêts. D’ailleurs, dans Naguima, on croise régulièrement des pipe-lines. Dans la steppe, c’est même tout ce que l’on croise — et quelques autobus déglingués. Liges droites, angles aigus, croisements, désert et logements de fortune, prostitution, désespoir. Kazakhstan mon amour.
Et, vers la fin, une héroïne (le mot est rigoureusement impropre, mais je n’en ai pas d’autre) qui marche sur une route droite, en portant un bébé dans les bras. Si vous croyez y lire un quelconque espoir, c’est une erreur. La bande-annonce ne vous dit pas ce qui arrive au bébé, et je ne vous le dirai pas, de peur de gâcher votre déplaisir.

Née en 1968 à Almaty, diplômée de la faculté de journalisme de l’Université Kazakh, Issabayeva a donc passé l’essentiel de sa vie sous domination soviétique, puis sous domination soviétisante. J’en connais qui en seraient heureux. Pas elle. Son film (qui a reçu le Lotus d’or du dernier festival du film asiatique de Deauville) est une pure merveille de neurasthénie. Et davantage même : lorsque vous prenez le temps de lire les critiques, bien rares sont ceux qui n’expriment pas un mouvement d’horreur. Au Kazakhstan, la Mongole n’est pas fière.
L’héroïne, donc, Naguima (Dina Tukubayeva, extraordinaire actrice, qui est arrivée à se faire une peau de pauvre, pustules comprises), parle peu — à qui parlerait-elle ? Le film parle très peu — les myopes qui ont oublié leur lunettes apprécieront de ne pas se crever les yeux à déchiffrer les sous-titres. Sa sœur d’adoption est enceinte jusqu’aux yeux — je vous rassure, ça se passera mal. Sa copine est une pute russe. Son employeur est une brute — il a cependant quinze secondes d’humanité, et je ne saurais trop louer Aidar Mukhametzhanov de parvenir, en quinze secondes, en un plan fixe, à effacer le masque d’un Gengis Khan épicier qu’il s’est composé et à laisser monter en surface quelque chose qui ressemble à une très brève empathie. Noursoultan Nazarbaïev aime s’entourer de stars étrangères, bien payées pour figurer à ses côtés. Ma foi, il a pourtant tout ce qu’il faut chez lui de gens de grand talent.

Plans fixes, d’ailleurs, tout au long du film — à deux exceptions près. Plans sublimes composés de lignes qui barrent tout espoir. Peu de mouvements, mais en vérité, on ne s’ennuie pas un instant (et j’ai l’ennui facile) tout au long des 77 mn du film. Pur bonheur de malheur.
Je ne suis pas bien sûr d’aller à Almaty pour mes prochaines vacances — c’est filmé durant l’été, ou ce qui y ressemble, en ce moment, il doit déjà y avoir un mètre de neige et faire un peu frisquet, mais même en été, dans le cœur de ces personnages, il fait un froid glacial. Orphelinats, abandon, recherche de la mère (qui la repoussera, on s’en doute : à ce que dit la cinéaste, l’idée du film lui est venue en apprenant que nombre d’orphelins cherchaient à savoir qui étaient leurs parents — comme ici, et je prédis à ceux qui ici font les mêmes recherches un avenir de même farine. Exploitation, sexploitation, solitude renforcée, camions qui passent, propriétaires qui se paient sur la bête, violence sans violence — la pire, peut-être —, naturalisme sans effets — nous ne sommes pas chez Zola, qui en aurait fait des tonnes, nous sommes dans l’au-delà de la misère et du misérabilisme.
Les acteurs auraient bien voulu, paraît-il, laisser parler leur savoir-faire et y mettre un peu de lyrisme, quelques larmes, bref, faire les acteurs. Issabayeva a au contraire exigé d’eux qu’ils gardent tout en dedans : c’est prodigieux de travail — prodigieux aussi de composition des plans, d’éclairages glauques, de bande-son — hors dialogues — d’une qualité remarquable, et, à la fin, comme dit une critique de Variety, « music is until the finale, when the traditional stringed instrument used virtually weeps » — ai-je tort d’entendre dans la phrase de Maggie Lee l’écho de « While my guitar gently weeps », ce merveilleux titre des Beatles, l’un des rares entièrement composées par George Harrison — une autre chanson pour les soirs de mélancolie accélérée…
Bref, je ne sais pas où vous êtes, amis lecteurs, ni si vous êtes près de l’une des huit salles qui diffusent le film en France — avant même sa sortie au Kazakhstan, je sens que Nazarbaïev ne va pas aimer du tout. Moi, en tout cas, j’ai adoré — et comme de toutes les amours violentes, j’ai du mal à m’en remettre.

Jean-Paul Brighelli