Troisième guerre mondiale

« Islamofascisme ! », disent les uns (Valls, Estrosi, etc.). « Nazislamisme ! », clament les autres (Ivan Rioufol, évoquant la figure du grand mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini, grand copain d’Hitler dans les années 1930-40). « Amalgame ! » beuglent les bien-pensants — ceux qui voient dans toute critique de l’Islam la preuve d’une islamophobie galopante. Ma foi (si je puis dire…), dans ce cas précis, ils n’ont peut-être pas tort. Fascisme et nazisme étaient des mouvements originaux, que l’on n’aurait pas appelé « néo-bonapartisme » sans une grave distorsion de l’Histoire — de même que le Coup d’Etat permanent de Mitterrand à propos de De Gaulle était de la bonne polémique mais de la mauvaise Histoire. L’islamisme est une trouvaille moderne.
À la rigueur, le seul mouvement d’époques antérieures avec lequel on pourrait le comparer, ce sont les croisades. La vraie union du sabre et du goupillon. Sous le signe du croissant et non plus celui de la croix. Des croissantades, en quelque sorte.
Mais voilà : la chrétienté a renoncé aux croisades depuis celle des Albigeois, et ça date. L’Espagne elle-même a renoncé à l’Inquisition en 1834. L’Eglise a renoncé aux interférences massives entre l’éternel et le temporel. Qu’elle ait eu tort ou raison d’agir ainsi, d’un point de vue commercial, est une autre histoire. Que Vatican II ait dissous les conditions même de la Foi, terreur et pitié, peut-être — mais ce n’est pas mon problème, chacun se suicide comme il veut. Et si, au lieu de lancer une nouvelle Contre-Réforme, on préfère passer les cours de catéchisme à faire dessiner des Mickeys en croix, grand bien leur fasse.
L’Islam fondamentaliste, wahhabite, salafiste, celui des Frères Musulmans, de l’Etat islamique, Boko Haram et Al-Quaeda n’aime pas les petits dessins, lui. Il n’a pas le temps (d’ailleurs, comme je l’ai déjà souligné ici, le temps ne fait pas partie de son univers : l’Islam œuvre dans l’éternité des certitudes inoxydables). Il conquiert le monde. Il est un totalitarisme. C’est là le seul terme générique que nous pouvons décemment utiliser.
Entendons-nous : la liste susdite des grands nauséabonds ne fait pas grand monde en proportion — 10 à 15% des Musulmans, estiment les divers services secrets —, mais cela regroupe tout de même quelques centaines de millions de siphonnés dans le monde. De quoi empêcher Caroline Fourest de dormir. Elle et les illuminés du sécularisme qui avaient, dès 2006, signé un Manifeste contre le nouveau totalitarisme. Des Musulmans, pur la plupart. Ils ont tous plus ou moins depuis cette époque des fatwas suspendues au-dessus de la tête.
2006 ! Comme l’a écrit avec force Mezri Haddad, ancien ambassadeur de Tunisie en France, dans un article remarquable, tout était prévisible. Depuis longtemps : « Ecrit, pas par la main d’Allah dont les islamo-fascistes ont souillé jusqu’à la magnificence et rabaissé la majesté, mais par trente années de laxisme, d’angélisme et de conformisme malséant au pays de Voltaire. Écrit par les concessions aux tenants de l’islam identitaire, holistique et totalitaire, au nom de la démocratie et de la tolérance républicaine. De la question du voile islamique au massacre tragique de Charlie Hebdo, en passant par l’affaire Redeker ou la conférence du pape Benoît XVI à Ratisbonne, que de chemin parcouru dans la capitulation, l’altération de la laïcité et la subversion de la démocratie. Que de reculs des Lumières face à l’obscurantisme! Que de coups portés au modèle de civilisation occidentale devant la barbarie islamiste! »
Recul des Lumières : ce n’est pas une guerre, au sens que l’on donne ordinairement au terme, où deux (ou plusieurs) adversaires clairement identifiés s’affrontent dans un espace géographique plus ou moins délimité. Pas même un conflit de civilisations, n’en déplaise aux lecteurs de Samuel Huntington. C’est un conflit de cultures. L’Encyclopédisme contre le Coran. La philosophie contre la Foi. Les Lumières contre la nuit.

Christian Estrosi, avec sa « troisième guerre mondiale », doit bien avoir aussi une petite idée régionale derrière la tête, en venant chasser sur les terres du FN (mais est-ce être FN que de dire la vérité ? On se souvient de Tartuffe : « C’est être libertin que d’avoir de bons yeux »). Certes, la Côte d’Azur (qui en l’occurrence commence à Perpignan) n’est pas Paris, ville fictive que les ministres croient être la France. Certes, sortir à Marseille est une expérience ethnique particulière. Certes, arrivant récemment de la capitale, j’ai entendu l’un de mes compagnons de train sortir son portable boulevard d’Athènes (au bas des escaliers de la gare Saint-Charles) et appeler un de ses copains restés là-haut bien à l’abri : « Incroyable ! Zemmour a raison ! Le grand remplacement, ici, il a commencé… »
Ça me rappelle une blague locale. Des gabelous de la brigade maritime interceptent une barque avec quatre Nord-Africains à bord, ramant vers Marseille. « Que faites-vous ? » « Nous venons envahir l’Europe. » Hurlement s de rire des douaniers. « À quatre ? Vous n’avez pas peur… » « Ah, mais nous, nous sommes l’arrière-garde. Le reste de l’armée a déjà débarqué… »
Foin de plaisanteries : les 350 000 Musulmans marseillais sont très majoritairement français, et n’ont aucune envie réelle de retourner au bled (un lieu proche de l’Enfer, où l’on n’a pas toujours une prise pour recharger son smartphone ou sa playstation) ou d’en importer les pratiques barbares — à commencer par la langue, qu’ils ignorent pour la plupart allègrement, surtout l’arabe classique du Coran. Alors, parler de « cinquième colonne » est un grossier abus de langage. La référence aux Allemands infiltrés avant la dernière guerre (y en eut-il tant que ça ?) est même inadéquate : nous exportons des terroristes, nous, en ce moment, bien plus que nous n’en importons. Du produit Made in France. Cervelles garanties vides. La politique des ZEP s’en est chargée depuis vingt ans.

À noter que le mot « guerre » n’a pas été inventé par Estrosi. Il y a deux mois, après les attentats parisiens, Umberto Eco avait averti : « Siamo in guerra. L’ISIS è il nuovo fascismo. » Mais là encore, le démon de l’analogie avec le nazisme avait frappé.
Il faut remonter un peu plus en arrière pour trouver une analyse un peu sérieuse sous la plume d’un intellectuel. Arturo Perez-Reverte, qui a vu de près la guerre de Bosnie (il y était correspondant) n’a aucun doute sur la nature de la guerre en cours : « Es la guerre santa, idiotas ! ». Et de préciser : « . Y no necesito forzar la imaginación, pues durante parte de mi vida habité ese territorio. Costumbres, métodos, manera de ejercer la violencia. Todo me es familiar. Todo se repite, como se repite la Historia desde los tiempos de los turcos, Constantinopla y las Cruzadas. Incluso desde las Termópilas. Como se repitió en aquel Irán, donde los incautos de allí y los imbéciles de aquí aplaudían la caída del Sha y la llegada del libertador Jomeini y sus ayatollás. Como se repitió en el babeo indiscriminado ante las diversas primaveras árabes, que al final -sorpresa para los idiotas profesionales- resultaron ser preludios de muy negros inviernos. Inviernos que son de esperar, por otra parte, cuando las palabras libertad y democracia, conceptos occidentales que nuestra ignorancia nos hace creer exportables en frío, por las buenas, fiadas a la bondad del corazón humano, acaban siendo administradas por curas, imanes, sacerdotes o como queramos llamarlos, fanáticos con turbante o sin él, que tarde o temprano hacen verdad de nuevo, entre sus también fanáticos feligreses, lo que escribió el barón Holbach en el siglo XVIII: «Cuando los hombres creen no temer más que a su dios, no se detienen en general ante nada». Porque es la Yihad, idiotas. Es la guerra santa. »
Mes lecteurs étant gens de grande culture, je n’ai pas besoin de traduire. Mais comme passent aussi ici des individus de culture incertaine, et même des profs d’Histoire d’Aggiornamento, autant penser à eux :
« Je n’ai pas besoin de forcer mon imagination, parce que pendant une partie de ma vie, j’ai habité ce territoire. Habitudes, méthodes, manière d’exercer la violence. Tout m’est familier. Tout se répète comme se répète l’Histoire, depuis le temps des Turcs, Constantinople et les Croisades. Y compris depuis les Thermopyles. Comme elle s’est répétée dans cet Iran, où les imprudents de là-bas et les imbéciles d’ici applaudissaient la chute du Shah et l’arrivée du libérateur Khomeiny et ses ayatollahs. Comme elle s’est répétée dans un empressement sans discernement avant les différents printemps arabes, qui, au final –surprise pour les idiots professionnels – eurent pour résultat d’être les préludes de très noirs hivers. Hivers qui sont à attendre, par ailleurs, quand les mots liberté et démocratie, concepts occidentaux que notre ignorance nous fait croire exportables au froid, pour le meilleur, confiants en la bonté du cœur humain, finissent par être gérés par des curés, des imams, des prêtres comme nous aimons les appeler, fanatiques avec ou sans turbans, qui tôt ou tard font de nouveau la vérité, au milieu de leurs paroissiens aussi fanatiques, ce qu’écrivait le baron d’Holbach au XVIIIème siècle : « Quand les hommes ne croient avoir à craindre que leur dieu, ils ne s’arrêtent communément sur rien ». Parce que c’est le Jihad, idiots. C’est la guerre sainte. »
J’aime que le meilleur écrivain espagnol contemporain cite d’Holbach. Des Lumières persiste donc quelque chose — cette « clique holbachique » que vomissait Rousseau — tout se recoupe. À nous de continuer à en porter la flamme au sein même de l’obscurité — et de l’obscurantisme.

Jean-Paul Brighelli

PS. Cette adresse (« Es la guerre santa, idiotas ! ») me rappelle, allez savoir pourquoi, un article au vitriol adressé en 2009 par ce même Perez Reverte aux autorités pédagogoles d’Espagne, et qui commençait de même par « Permitidme tutearos, imbéciles » — l’union de l’insulte appropriée et d’un mot français immortel. À lire absolument, parce que comme le souligne l’auteur du Peintre des batailles, de l’évidement des cervelles enfantines au départ pour le djihad, il n’y a que le frémissement d’une paupière de moineau.

Antiraciste ta mère !

Ainsi donc, Valls s’émeut du racisme ambiant, et nous promet des cours d’antiracisme. Il a même débloqué pour cela 100 millions d’euros sur trois ans. Il y a des associations qui vont se gaver.
Baudrillard, avec l’humour qui le caractérisait, opéra jadis un rapprochement significatif entre SOS Baleines et SOS Racisme, l’un et l’autre ayant syntaxiquement (quand on la malmène, la langue se venge) la mission de sauver qui les baleines, qui le racisme.
Parce que l’antiracisme ne se décrète pas. Et il ne se prêche pas — on sait même à quel point le catéchisme anti-Shoah, répété trois ou quatre fois dans une scolarité, a eu des effets pervers dans certaines populations intellectuellement un peu fragiles. L’antiracisme ne peut naître que de l’apprentissage des Lumières. Mais les Lumières sont désormais optionnelles en classe de Cinquième. Et j’apprends incidemment, sous la plume des profs d’Histoire fidèles d’Aggiornamento et de Neoprofs réunis, qu’il serait bon de les remettre en perspective, voire de faire l’impasse sur ce mouvement, comme le suggèrent les nouveaux programmes : n’ont-elles pas alimenté les mythes républicains qui, de la Révolution à la IIIème République en passant par l’Empire et Toussaint Louverture, ont justifié la colonisation, hou les vilains…
Imaginons donc un enseignement — nous y sommes — qui ferait d’un côté dans l’antiracisme explicite, et de l’autre rayerait Diderot et Voltaire des programmes (on garde Rousseau pour les raisons pédagogiques/pédagogistes expliquées la semaine dernière). Que croyez-vous qu’il arrivera ? C’est notre civilisation qui crèvera.

À écouter le Camp du Bien parler d’antiracisme, il s’agit presque exclusivement de racisme anti-immigrés — Noirs ou Maghrébins. Blacks et Beurs. Bougnoules de tous les pays — curieusement, les Niakoués sont exclus du grand jeu.

(Précision à l’usage des imbéciles, qui heureusement ne hantent pas ce blog, mais s’y réfèrent parfois en déformant mes propos : j’use de ces termes dans le même esprit que Prévert lorsqu’il parle des Polacks et des Boumians dans son poème « Etranges étrangers »… Ou que l’inusable sergent Hartmann au début de Full Metal Jacket… Ou que Dutronc dans « l’Hymne à l’amour »— ça, c’est de la dérision ! — qui commence par de jolies litanies :
« Bougnoule, Niakoué, Raton, Youpin,
Crouillat, Gringo, Rasta, Ricain,
Polac, Yougo, Chinetoque, Pékin… »
Fin de la parenthèse spécial connards).

Oui, lorsqu’on dit « antiracisme », chez les Khmers pédagos, comme disait jadis Laurent Lafforgue, on sous-entend le racisme dont sont victimes aujourd’hui les Musulmans (on garde parfois l’option « Juifs », mais pas toujours, et rarement pour souligner que le Grand Mufti de Jérusalem applaudissait la politique hitlérienne, et qu’il a fait des émules parmi ses coreligionnaires). Rien sur le racisme anti-Blancs des Beurs et des Blacks, rien sur le racisme entre Noirs et Arabes (que développe très bien un article signé Balla Fofana édité sur l’un des blogs de Libé). Voire le racisme inter-Africains : depuis quinze ans, les Noirs musulmans massacrent les Noirs chrétiens ou animistes avec une constance admirable, de l’Ethiopie au Nigeria en passant par le Soudan ou le Kenya. Quant au racisme à l’œuvre entre Tutsis et Hutus (la « radio des collines » exhortaient à se débarrasser des cafards, un mot qui sonne un peu comme « cafre », le terme par lequel les suprématistes sud-africains désignaient les Noirs, au temps de l’apartheid), on le noie dans la responsabilité supposée de l’armée française. Pourtant les tueries inter-ethniques africaines ne sont pas forcément le résultat du colonialisme — et peut-être parfois celui de la décolonisation. Voir en Casamance.
C’est si vrai, au quotidien, que les 100 000 Comoriens installés à Marseille se gardent bien de se mêler de trop près aux 250 000 Musulmans d’origine maghrébine de la ville. Chacun chez soi, et les mosquées seront bien gardées. Dieu est amour. Et s’il est de bon ton pour un jeune Beur de sortir avec une Céfran hâtivement qualifiée de Gauloise (« tiens, fume ! »), il tolère mal que sa sœur en fasse autant avec un Souchien, comme ils disent élégamment : que le mot existe en dit long sur la tolérance des uns et des autres.
Spécifions pour ceux qui ne connaissent de la « cité phocéenne » que le Stade vélodrome et les sous-performances de l’OM : le « Marseillais de souche » est un composé de tous les peuples de Méditerranée, il a en lui de l’Italien, de l’Espagnol, du Catalan, de l’Arabe forcément (ceux du XVIIIème siècle), sans compter des apports de sang radicalement exogène et parfois même parisien. Quant au Beur de service, il ignore la plupart du temps, les programmes d’Histoire étant ce qu’ils sont, qu’il a très peu de sang arabe (si tant est que cela signifie quelque chose) et beaucoup de sang turc, les Ottomans ayant contrôlé l’Afrique du Nord des siècles durant. Sans compter les Berbères, les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Espagnols et tutti quanti.
Mais si la Beurette susdite sort avec un kahlouche, alors là, pas de quartier ! Touche pas à ma sœur, tu vas la salir. Et toi, tu vas me faire le plaisir de porter un voile, désormais, sinon on va croire que ma sœur est une salope.
Le problème, c’est l’incroyable ignorance de tous ces pauvres gens. L’Education nationale ayant renoncé à la fois à prendre le taureau par les cornes et à transmettre des savoirs cohérents depuis bientôt trois décennies, et Vallaud-Bekacem ayant décidé d’en rajouter une coche avec les Nouveaux Programmes de son Nouveau Collège, je prédis des frictions nouvelles, d’autres cimetières profanées, des églises, des synagogues et des mosquées incendiées, quelques meurtres aussi, l’art de la kalachnikov faisant chaque jour des progrès. Pas tout à fait la Troisième guerre mondiale, mais quelque chose qui ressemblera assez à une guerre civile.
Que suggérer ? Des infusions de Montesquieu et de Voltaire, du Traité de la Tolérance à Mahomet, mais aussi des pages de Condillac ou de Condorcet, des dialogues de Diderot, des mathématiques selon d’Alembert (bon, pas tout de suite, le fameux théorème n’est pas du niveau collège, mais réorganisons l’étude des maths de façon à arriver à d’Alembert — et au-delà), du libertinage selon Laclos et Sade, qui a écrit des choses percutantes « contre l’Etre suprême », et quelques preuves sur la non-existence de Dieu au gré du curé Meslier ou de d’Holbach… Allez, bon prince et dans un grand mouvement de respect pour l’autonomie professorale, je laisserai les plus pédagos insérer un peu de Rousseau dans cette anthologie de l’anti-bêtise — pour faire la tare.
Il se trouve que des anthologies existent — celles sur lesquelles travaillaient encore les élèves au début des années 1980, avant que la grande déferlante de crétinisme appliquée n’emporte tout sur son passage, et ne laisse, face à face, que des communautés effarés de bêtise et de haine.

Jean-Paul Brighelli

Le collège 0.0 est arrivé !

C’est un complot de vieux. Tous les vieux chevaux de retour du pédagogisme. Frackowiak n’est plus disponible, mais il reste Zakhartchouk-chouk. Il est à la retraite, mais peu importe : ils n’ont pas eu l’occasion, qu’ils guettaient fiévreusement, de sévir en 2007 (l’année même où Zakhartchouk a été admis agrégé sur liste d’aptitude, forcément en fonction de ses talents), quand Ségolène a été renvoyée en Charentes. Ils ont fait le forcing auprès de Peillon, qui les tenait un peu en bride. Hamon n’est pas resté assez longtemps. Vallaud-Blekacem était une proie idéale : elle n’y connaît rien, mais alors, rien . Pas plus que Fillon à qui les mêmes avaient refilé, en 2004, le « socle de compétences », cette abomination, cette égalisation par le bas dont le collège nouveau n’est jamais que le véhicule.
Les membres du Conseil Supérieur des programmes, c’est tout un poème. Un président, Michel Lussault, dans lequel la présidente de la Société des Agrégés, Blanche Lochmann, voit « le triomphe des vieilles lunes déconnectées du terrain » et « la revanche du pédagogisme ». Des politiques pré-convaincus ou minoritaires (selon leur appartenance politique), des universitaires versés dans les Sciences de l’éducation, une sociologue ami de Dubet — dis-moi qui tu fréquentes… —, bref, une coalition de bras cassés. Stanislas Dehaene, qui est à peu près le seul type sérieux de la bande, a dû se sentir seul.
Mais cela n’est encore rien. Ce qui a compté, ce sont les personnalités invitées à témoigner auprès de ladite commission pour en infléchir les travaux. Qui se ressemble…
Prenez Laurence de Cock, par exemple. Aggiornamento, le site qui pourrit l’enseignement de l’histoire, c’est elle. Elle m’aime d’amour — j’avais même eu l’occasion de répondre ici-même à sa flamme. Elle se félicite des nouveaux programmes : en Cinquième, l’étude de l’Islam est obligatoire, celle de la chrétienté médiévale puis de la France humaniste est laissée à l’appréciation des enseignants : sûr que s’ils écoutent la cheftaine, ils ne dépasseront jamais l’Hégire et l’invasion de l’Espagne. J’ai eu l’occasion de développer cela sur LePoint.fr. En Sixième, les gosses se refarciront les temps préhistoriques — pour bien leur enfoncer dans le crâne que la France est une terre d’immigration. Même si parler d’immigration au Pléistocène inférieur est un abus de langage. Mais qui leur expliquera qu’ils sont nuls ? Ils se croient infaillibles : ils sont de gauche, ils sont le camp du Bien. Ils sont les idiots utiles — et parfois, peut-être, les salauds utiles.
Zakhartchouk donc a « participé activement et de façon passionnante », dit-il, à cette entreprise de décervelage. Sans se rendre compte que ceux qui pâtiront vraiment de l’expérience, des EPI et autres « sujets d’étude » transdisciplinaires, ce sont ceux qu’il croyait défendre — les petits, les obscurs, les sans grade, les oubliés des ZEP (ou ce qu’il en reste). Pâquerette Pellerin dit de son côté que la vraie culture n’est pas celle de Voltaire ou Racine, tous dinosaures blancs, mâles et décédés (et chrétiens de formation). Non, la culture c’est la culture vivante. Au même moment Valls et Vallaud (qui ne se quittent plus, parole, depuis qu’ils ont visité ensemble un lycée Potemkine à Marseille, et parlent d’une même voix) exaltent le collège Debbouze, les matchs d’impro et les stand up. Rose Pellerin a fait chorus. La France est sauvée. Il n’y a que le magazine Challenges à poser la question : à quoi joue la Gauche avec l’école ?
Elle joue au con, mes bons amis. Emmanuel Davidenkoff, qui a cette semaine perdu une occasion de se taire et a tenté de m’allumer dans l’Express, ce qui m’a obligé à lui répondre, avait jadis écrit un livre sur les errements de la Gauche avec les profs. Si une seule voix enseignante se porte sur ces malappris en 2017, c’est à désespérer des chers collègues.
Oui, Zakartchouk, la Gauche te fait cocu sans même que tu t’en aperçoives. Le nouveau collège ouvre toutes grandes les portes du privé à tous ceux qui ne voudront pas se plier aux étranges diktats des idéologues dans ton genre — et aux enfants des ministres, ceux du moins qui ne sont pas scolarisés dans l’un des grands lycées parisiens. Des établissements où l’on n’appliquera pas ta putain de réforme, sois tranquille. Tu crois te battre pour le peuple, et tu l’enfonces. Bravo.
J’ai rencontré Anne Coffinier il y a cinq jours : elle exultait. Sa Fondation pour l’Ecole croule sous les demandes. Les subsides privés lui arrivent à flots. Ajoutez à cela qu’une bonne part du budget des collèges sera désormais gérée localement et on comprend ce qui se joue : la fin annoncée du jacobinisme, id est de la République. Les pédagos sont girondins, depuis toujours. Ils triomphent : désormais ce seront les maires, les président s de Régions ou de Conseils généraux qui recruteront, qui décideront, et qui probablement, à terme, réécriront les programmes. Chez moi, au choix, Christian Estrosi ou Marion Maréchal. Très excitant.
En tout cas, pour le moment, ce n’est pas avec ces programmes que les 18% d’analphabètes repasseront du bon côté de la lecture. Ils verront même probablement leurs effectifs s’accroître, avec ces pédagogies venues du froid. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est qu’ils ne s’ennuient plus en cours.

Jean-Paul Brighelli

Rousseau et le selfie

En 1968, René Etiemble, grand mandarin s’il en fut, prof de Lettres d’un immense talent et d’un ego surmultiplié, entra dans son amphithéâtre sorbonnard pour faire cours. Ses étudiants, d’abord à mi-voix, puis en crescendo magistral, le chahutèrent gentiment en scandant « Moi-Je / Je-Moi » — ad libitum.
On s’en moquait à l’époque. Nous en sommes pourtant aujourd’hui à un moment curieux de l’Histoire où nos contemporains, surtout s’ils sont dépourvus du moindre talent, s’aiment à la folie et immortalisent dès que possible leur image. Ils cueillent l’instant au bout de leurs portables. Et ils le partagent aussitôt sur les ré »seaux sociaux, persuadés que l’image de leur plaisir intéressera forcément la planète entière.
Analyse d’une subversion.

On croit ordinairement que le selfie a été inventé à l’orée des années 2000, quand les téléphones portables se sont dotés d’un fonction Photo susceptible d’immortaliser nos beuveries, nos insubmersibles amitiés éphémères, et nos rencontres avec des hommes remarquables — Marc Lévy, Anna Gavalda, François Hollande ou Nadine Morano. L’industrie, jamais en retard dans la fabrication d’instruments dispensables, a même inventé une canne d’adaptation, afin de prendre du champ et d’éviter d’avoir, sur le cliché, le nez en patate qui caractérise la plupart de ces gros plans si gracieux.
Erreur trop commune. Le selfie a été inventé par Rousseau dans les années 1760, quand il a commencé la rédaction des Confessions. Ecoutez plutôt :
« Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de sa nature. Et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent… »
Et cetera.
S’ensuivent plusieurs centaines de pages qui sont autant de variations sur l’ego-portrait — ainsi les Québécois, qui parlent français, eux, ont-ils baptisé ce que les Français, qui parlent la langue de l’occupant, appellent selfie.
Moi. Moi que j’aime. Moi lisant avec mon père les livres de ma mère. Moi allongé sur les genoux de Mlle Lambercier, le cul à l’air, rougi d’une fessée experte, et l’érection indubitable (je soupçonne Rousseau d’avoir fréquenté, comme il dit, tous les galetas des sixièmes étages et toutes les putes de Paris sans retrouver exactement la sensation première de cette raclée fondatrice qui fut sa madeleine à lui). Moi cassant des peignes ou cueillant des cerises. Moi, penaud, membres `ballants, assis sur le lit où la petite Zulietta pensait me posséder et ne trouva qu’un jeune homme déconfit par son téton borgne. Moi vilipendant tout ce que Paris, donc l’Europe, comptait de belles intelligences… Moi, moi encore, moi partout.
Bien sûr, de Rembrandt à Van Gogh, il y a eu avant et après le philosophe de Genève quelques sublimes spécialistes de l’auto-portrait. Mais la peinture suppose un travail, une réinterprétation — elle fait œuvre. Le selfie, c’est le culte hédoniste de l’instant présent.

Le mépris de la culture, qui ouvre aujourd’hui la voie à tous les jihads de substitution, a commencé là, avec Rousseau. Comme commencé avec le lui le grand soupçon porté sur les livres. L’horreur des Fables de La Fontaine. La certitude que le jeune Emile était né bon, et qu’une sinistre conspiration de maîtres lucides et de précepteurs éclairés, désireux de remodeler son Moi d’enfant sauvage, s’échinait à briser sa spontanéité sublime, et sa capacité à construire seul ses propres savoirs.
Disons-le tout net : Emile, comme tous les jeunes vauriens, est né barbare. « Cet âge est sans pitié », dit justement La Fontaine. L’exécration de Rousseau pour le fabuliste est l’une des clés de cette dissolution de la culture dont nos pédagogues modernes ont fait l’alpha et l’oméga de leurs « sciences de l’éducation ».
Barbares, oui. Ne parlant ni le grec, ni le latin — ni le français. Le barbare balbutie tant qu’il n’est pas passé par l’étape du b-a-ba. La lente acquisition des mots et de la grammaire. La civilisation, c’est d’abord une syntaxe. Au commencement est le Verbe, dit Jean : avant le Verbe, et sans les mots, c’est le chaos.
Et si on en reste au chaos dans les cervelles fraîches, n’importe quel idéologue, n’importe quel croyant s’offrira à le mettre en ordre.

Selfie, disais-je. Le narcissisme, dont on constate chaque jour les ravages, n’est pas une culture — il en est même la réfutation. Le repliement sur soi, l’égocentrisme érigé en pensée (et dans le libéralisme moderne, simultanément, en dépense) sont l’inverse d’une culture, qui suppose, par définition, les autres. « Rien de plus soi que de se nourrir d’autrui — le lion est fait de mouton assimilé », dit Valéry. Sans autrui, pas de langage ; sans passé, pas de pensée. Retour à l’âge de pierre.
Au Panthéon, les tombes de Voltaire et de Rousseau se font logiquement face : ils sont inconciliables après la ort, comme ils le furent de leur vivant. À l’un les Lumières, l’intelligence sceptique (pléonasme !), et l’infini combat contre l’Infâme — superstition, intolérance, fanatisme, autant d’entrée du Dictionnaire philosophique. À l’autre la tentation de la nuit.

Les enfants de Rousseau tiennent à bout de bras le smartphone avec lequel ils gravent dans la cellule de l’appareil — parfait substitut des neurones qui leur manquent — leur bêtise à front de taureau, et le néant de leur conscience. Ils sont obstinément consommateurs, trouvant sans doute que c’est un mot qui commence bien. Contents d’eux mêmes. Avides de respect — et le respect, qui est mise en avant de soi, n’est pas la politesse, qui est considération de l’autre. Arrogants par excès de crétinisme : le crétin, qui ignore tout, et ne le sait même pas, croit être la mesure de toute chose. Ils accumulent les signes extérieurs du Moi, persuadés qu’avoir, c’est être.
Rappelez-vous Pinocchio : il leur pousse des oreilles d’ânes, le braiement leur tient lieu de parole. Ou l’éructation. Ou la prière en boucle. Un dieu guerrier et sanguinaire n’a aucun mal à les prendre en charge, et à leur faire croire qu’ils n’ont pas besoin de livres, ni de pensée, ni de mesure. C’est dans le vide que s’installent les plus mortelles certitudes.

Jean-Paul Brighelli

Les bas-fonds

Je sors d’une splendide expo sise au Petit Palais sur « les Bas-fonds du baroque — la Rome du vice et de la misère ». Soixante-dix tableaux d’artistes présents à Rome entre 1600 et 1650, au plus fort de l’esthétique caravagesque — mais pas seulement : des Français venus se frotter aux grands modèles, et qui menèrent là une vie de débauche désargentée (Simon Vouet, Claude Lorrain, Valentin de Boulogne), des Italiens bien sûr, comme Bartolomeo Manfredi, ou des Flamands et des Espagnols de passage, tels Van Laer ou Ribera. Comme dit fort bien le texte de présentation de l’expo, « non plus la Rome du Beau idéal, mais celle d’après nature ». On y apprend en particulier (enfin, moi j’y ai appris — mais mon ignorance est insondable) l’existence de confréries de francs buveurs et noceurs — les Bentvueghels — dont les fêtes, pour ce qui en est représenté, ne devaient pas être tristes. Les confréries bachiques sont légion, et il est significatif que les peintres baroques présentés ici (souvent ces Bamboccianti, les bambocheurs, dont Van Laer était le plus digne représentant) optent pour Dionysos contre Apollon. Le dieu du Cosmos (contre Dionysos, dieu du Chaos) triomphera surtout dans la deuxième moitié du siècle. Poussin — présent à Rome à la même époque, mais qui n’a voulu y voir que l’ordre antique et les canons officiels du Beau — postule Apollon au centre de sa célèbre Inspiration du poète, que Lagarde & Michard mirent en couverture de leur XVIIème siècle, choisissant d’occulter tout le baroque, ou presque. Comme dit le Poète, la lumière « suppose d’ombre une morne moitié ». L’exposition du Petit Palais, c’est la part nocturne du « Grand siècle » — et l’on sort de là en se demandant si l’abus idéologique de soleil, à partir de 1661, n’est pas une escroquerie : musiciens fauchés, buveurs illustres, tricheurs, malandrins (maintes toiles sont consacrées aux sanglants bandits romains), prostituées souvent mineures et gitons dénudés, mages et cartomanciennes, c’est l’envers de l’aristocratie. L’Europe d’en bas. Les gens de peu. Voir le Mendiant de Ribera, que le peintre exploitera plus tard pour en tirer son Archimède, passant du réalisme à l’Idée, ou plutôt montrant que l’idéal est empreint de misère.
Œuvre emblématique, le tableau d’Anton Goubau, Artistes qui dessinent d’après l’antique et artistes à la taverne, met en scène cette opposition d’Apollon (et des Muses très comme il faut) et de Dionysos et des épaves vautrées dans la vinasse, dans un décor soigneusement antique… Humour du peintre réaliste qui sait ce qu’on lui demande (de l’Idéal ! De l’Idéal !) mais qui y glisse un fragment de sa vie réelle. Idem pour Le Lorrain, dont on connaît les couchers de soleil splendides sur marines de convention, mais dont on ignore la Vue de Rome avec la Trinité-des-Monts (l’église archi-célèbre au dessus de la Piazza di Spagna, sur les escaliers de laquelle posent tous les touristes en goguette) — avec au premier plan en bas à droite, une scène de prostitution où la maquerelle vend au client des gamines pas même nubiles. Dans le même genre, le Paysage de ruines avec scène pastorale — en fait, le berger pisse contre un monument romain antique — de Cornelis van Poelenburgh.
C’était à l’époque où Ferrante Pallavicino publiait la Rhétorique des putains — ce qui lui valut, en 1644, à 29 ans, après 56 jours de torture, d’être décapité à Avignon sur ordre du pape : les bas-fonds sont aussi une prise de risque.
L’orgie vineuse de Dionysos est souvent un prétexte pour exposer de l’éphèbe très dénudé : voir le Jeune Bacchus du Pseudo-Salini. Voir surtout le Jeune homme nu sur un lit avec un chat (si ! Il a osé !) de Giovanni Lanfranco. C’est autrement plus beau, dans le genre hormosessuel, comme disait Zazie, que les chromos dérisoires de Pierre et Gilles.
Un artiste somme toute classique comme Simon Vouet est tout aussi capable de représenter un Jeune homme aux figues, qui fait la figue de la main droite — geste obscène s’il en est — tout en tenant deux figues (que tient-il donc, en fait ?) de la gauche.
Tout cela pour dire…

Gorki avait écrit les Bas-fonds — et j’ai souvenir d’une belle mise en scène, en 1972 (je venais d’arriver à Paris) de Robert Hossein où je découvris jacques Weber. Je vis plus tard le film de Renoir (1936), plus tard encore celui de Kurosawa (1957 — et Toshiro Mifune, déjà). Le peuple d’en bas surgissait en littérature et au cinéma — comme les mots du bas-ventre avaient jailli sous Rabelais, faisant la figue, pour quelques siècles, au vocabulaire poli et policé de la « belle » littérature : les livres aussi sont partagés entre Apollon et Dionysos.
Mais de ce peuple-là, que reste-t-il aujourd’hui ? Les magazines nous proposent tous des images sur papier glacé, les photographes ne s’intéressent plus à l’envers du décor (alors qu’en 1929-1934, Dorothea Lange, entre autres, avait su fixer sur son reflex les images de la Grande dépression), et les politiques préfèrent ignorer qu’il y a un autre peuple que celui des bobos.
Ah, mais j’oubliais, on a réduit depuis peu la « fracture sociale »… On l’a tellement réduite que la plèbe s’est inventé des amours tumultueuses (et tueuses est bien le terme) avec Jean-Marie l’ineffable, à la grande consternation des bien-pensants. Et on le lui reproche ! Peut-être devrait-on s’intéresser à la France d’en bas — encore faudrait-il qu’il y ait encore en France des artistes, et des politiques dignes de ce nom. Mais ce n’est pas en interdisant d’image les réprouvés, les chômeurs, les ivrognes, les putes d’occasion et de fins de mois, qu’on les effacera du paysage. J’ai même dans l’idée qu’à force d’être ignorée, la marge reviendra un jour en pleine page.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le catalogue est parfait, d’érudition et de reproduction.

Le marché du bonheur

« Le bonheur est une idée neuve en Europe », dit Saint-Just début mars 1794. Idée révolutionnaire, qui méritait un développement. Mais l’ange de la révolution n’a plus eu le loisir d’expliquer son point de vue. Quatre mois plus tard, une conjuration d’extrémistes corrompus et de républicains tiédasses l’allongeait sous la bascule à Charlot. Fin provisoire du bonheur en Europe. Les Romantiques, qui naquirent tous entre 1798 et 1812, n’ont guère entretenu la flamme. Ils auraient plutôt une certaine complaisance à la mélancolie…

(Accélération du film. Deux siècles de capitalisme et deux guerres mondiales plus tard, sans compter quelques crises économiques majeures — dont la dernière…)

Dans le dernier numéro de Marianne, cette semaine, article fascinant et bien écrit de Julie Rambal sur « le Marketing du burn-out » — beaucoup de mots anglais en un seul titre, mais c’est exprès, le bonheur est une idée (enfin, un produit plutôt) qui nous arrive d’outre-Atlantique. Ils s’y connaissent, là-bas, en bonheur, disent-ils…
On y apprend qu’il existe un marché du bonheur — non seulement en termes d’édition (des dizaines d’ouvrages sur le Bonheur pratique, qui se vendent par centaines de milliers) mais en produits dérivés : bracelet à faire passer d’un poignet à l’autre à chaque fois que vous râlez, jus de fenouil / concombre / céleri / cresson (les Grecs pensaient déjà que la salade amollissait, si vous voyez ce que je veux dire : chez tous ces spécialistes, il y a quelque part l’idée de déviriliser, désexualiser, le bonheur est à ce prix, et les pilules magiques ont pour commun effet de saper le désir, dont chacun sait qu’il est source d’insatisfactions — parle pour toi, hé, minable !), cahiers de coloriages pour adultes, tapis de relaxation, cours de chakras pour savoir quels points du crâne tapoter pour s’apaiser (si !), et cours de philosophie positive (mais pas celui d’Auguste Comte).
Côté livres, de Comment être heureux et le rester (Sonja Lyubomirsky) à la Force de l’optimisme (Martin Seligman) en passant par l’Attali de l’année (Devenir soi), il y en a pour tous les goûts. Et pour ceux qui répugnent à tenir un livre-papier, vous avez même des blogs consacrés à l’Objectif Bonheur, même que vous retrouvez la tenancière dudit blog sur la Vie chaque semaine, heureux veinards ! Vous vous abreuverez de pensée crypto-catho en vous abreuvant de Coca — parce que Coca-Cola a lui aussi lancé son Observatoire du bonheur. Serait-ce au fond une entreprise mercantile ? Ciel ! Quel soupçon !

Mais c’est que je n’ai aucune intention d’être moins ronchon, moins grognon, moins patachon ! Ni moins agressif ! J’ai envie de m’insurger, de distribuer des claques, de flatter le cul des juments — ou des pouliches, c’est plus mon rayon —, d’exploser les islamistes en vol (et si possible pas le contraire), de mettre une tête au carré aux ministres de la Chose Publique et de la rue de Grenelle réunies, et d’être assez malheureux pour avoir l’inspiration : parce que de la même façon que les peuples heureux n’ont pas d’histoire, les écrivains heureux n’en font pas.
Souvenir ancien d’une discussion surprise entre quelques élèves de BTS, il y a des années — en 2001 pour être exact. Elles avaient vu, la veille, Amélie Poulain, cette purge dont je ne suis jamais arrivé, en plusieurs tentatives, à dépasser le premier quart d’heure. « C’est bien ? » demandai-je innocemment en me glissant dans la conversation. Et l’une de ces jeunes pouffiasses, plus fine qu’il n’y paraissait, de me lancer : « C’est un film sur le bonheur, vous ne pouvez pas comprendre… »
Eh bien non, je l’avoue. Ma ligne de force, c’est Kierkegaard et le Traité du désespoir, ou Cioran et les Syllogismes de l’amertume et autres gaudrioles revigorantes. Et Ultima necat, le Journal de Philippe Muray, qui vient de sortir. Si le suicide est la face sombre de la lucidité, le désespoir en est la face éclairée.
Sans compter que la lucidité (« la blessure la plus proche du soleil », disait Char) donne de l’humour. Le bonheur, non. Le Camp du Bien est d’un sérieux inexpugnable. C’est sans doute ce qui lui permet de voter Hollande sans rire.

C’est l’histoire du scaphandrier qui, au fond de l’eau, reçoit du navire de surface le message suivant : « Remonte vite, on coule… »
C’est la blague qui me soutient depuis trente ans. Le plus drôle, c’est que je n’ai pour ainsi dire jamais rencontré un élève que ça fasse rire. Ils sont encore dans l’utopie du bien-être.

Je ne suis pas du genre à me bourrer d’anxiolytiques — +18,2%, nous apprend l’article de Marianne, depuis les attentats de janvier dernier. Ma foi, au lieu de se gaver de béquilles chimiques, ils feraient mieux d’apprendre à tirer — ce que fait, paraît-il, la France qui ne se résigne pas. Le bonheur (ou plutôt, l’obsession du bonheur, ce qui n’est pas tout à fait la même chose) est un truc de bobos. Aux tarifs que pratiquent les gourous de la positive attitude, sûr que les prolos ne peuvent pas s’offrir la béatitude tous les jours. Ils ont d’ailleurs autre chose à faire — chercher du boulot, par exemple. La déprime que soignent les apprentis-sorciers de l’arnaque est une affaire de gavés. Un souci d’oisifs. Les pauvres en sont encore au hashisch — de plus en plus, paraît-il.
D’autant que le désir, qui génère le manque et donc la débauche, débouche régulièrement sur la douce satiété (ah, ce saint-émilion quel bonheur…) et même sur l’au-delà de l’extase — le septième ciel, par exemple. Alors certes, je salue très bas Epicure et Sénèque, qui conseillent de renoncer au désir pour ne pas être malheureux. Mais tant qu’à vivre jusqu’à en mourir, autant le faire sur le mode passionnel, on s’ennuie moins qu’avec du jus de fenouil.
Dernier point. La mélancolie est la grande affaire des gens de lettres. Sans mélancolie, pas d’écriture — pas de lecture non plus. Mais bon, peut-être les déprimés que cerne l’article de l’hebdomadaire ne lisent-ils pas non plus. Sinon, ils apporteraient leur pierre au Précis de décomposition ou au Bréviaire des vaincus. Ou ils passeraient sur Bonnet d’Âne.

Jean-Paul Brighelli