El pueblo unido jamás será vencido

Bref rappel des faits.

Yann Moix : « Qu’est-ce que vous appelez le peuple, Michel Onfray ? Ça veut rien dire, le mot peuple… »
Michel Onfray : « Ah, si vous ne savez pas, c’est votre affaire… Je trouve assez symptomatique que vous ayez besoin qu’on définisse un mot comme celui-ci… Vous l’avez tellement oublié… Le peuple, c’est ce sur quoi s’exerce le pouvoir. C’est-à-dire que ce n’est pas vous, parce que vous, vous l’exercez, le pouvoir… »

« Le peuple old school », surenchérit Léa Salamé, tout étonnée d’avoir entendu cette expression dans la bouche d’Onfray. Elle n’a pas lu Machiavel — on ne s’en étonnera pas. Elle ignore la distinction qu’opère le Florentin entre le popolo grasso », les gros, les gras, les puissants, et le popolo minuto — les petits, les obscurs, les sans grade. Elle n’a pas lu non plus Michelet (on ne s’en — etc.), qui dans le Peuple justement, explique que c’est le plus grand nombre, opposé aux classes supérieures, dirigeantes, — les favorisés.
Elle n’a pas lu non plus Rousseau (on ne… etc.), le premier à dégager la notion de « peuple souverain » — nous avons perdu aujourd’hui le sentiment de la puissance de cet oxymore énoncé en des temps monarchiques. Et comme le souligne Natacha Polony dans une excellente chronique parue dans le Figaro ce week-end, « le crime de Michel Onfray, de Jacques Sapir ou de quelques autres porte un nom : souverainisme. »
Le souverainisme, c’est le refus de cette puissance et de cette morgue assénées d’en haut. Le refus du traité de Maastricht, le refus de cet étalage des appétits que l’on appelle aujourd’hui Europe, le refus de l’humiliation de la Grèce, le refus de cet humanisme de façade qui parle avec des trémolos des « migrants » pour mieux ignorer les souffrances au jour le jour du peuple ici présent, le refus du mépris parisien de la « France périphérique », le refus du cirque médiatique où s’agitent des journalistes qui pérorent avec autorité sur tout ce qu’ils ne connaissent pas. Le refus aussi bien de la dégringolade de l’Ecole, pensée par des gens qui ne veulent surtout pas que le peuple pense — on ne sait jamais, il pourrait s’apercevoir que le libéralisme débridé, ou la mondialisation version Goldmann Sachs, ne sont ni souhaitables, ni fatals.
Alors, qui est le pouvoir ? « Tous ceux, répond Polony, qui sous couvert d’expertise et de gouvernance, ont réinventé l’oligarchie censitaire. Les mêmes d’ailleurs, qui ont, des années durant, orchestré la destruction de l’école et interdit aux futurs citoyens tout espoir d’émancipation intellectuelle. »
Le paradoxe (mais ce n’est est déjà plus un), c’est que ce soit le Figaro qui héberge cette tribune. Et qu’au même moment ce soit Libé qui ouvre la chasse à l’Onfray. Libé où Laurent Joffrin (tiens, encore un homme de pouvoir — où est le temps où je défendais ce journal les armes à la main ?) voit Onfray sur « la pente glissante du souverainisme ». Onfray – Dupont-Aignan, même combat.

Mais oui — quand on y pense. Parce que dans « peuple souverain », il n’y a pas forcément « populisme » — le gros mot avec lequel tous ces sycophantes tentent de désamorcer la critique qui pourrait les renvoyer à la rue — ou à la lanterne.

Oui, Polony a raison : ça les effraie rudement. Ils savent que si le peuple se soulève, ils seront pendus — eux les premiers. Eux, les faiseurs d’opinion, les chantres du libéralisme fatal, les panégyristes de Hollande ou de la réforme du collège — parce que la dernière trouvaille de Vallaud-Belkacem pour réduire le peuple est une arme de destruction massive. Participer à la manifestation du 10 octobre est une nécessité vitale — et peu importe qui y sera, il faut oser désormais l’alliance de tous les souverainismes pour chasser cette caste au pouvoir — et la pendre. Comment disait Quilapayun déjà ? « El pueblo unido jamás será vencido ».

C’était en juillet 1973. Deux mois plus tard, le 11 septembre, le libéralisme allait montrer au Chili de quoi il était capable lorsque s’exprimait la souveraineté populaire. Un libéralisme qui n’avait pas encore la tête de Laurent Joffrin, ni le rictus fatal de Yann Moix, ou la mâchoire pendante de Léa Salamé, comme dit B. Guillard dans un éditorial bien senti. Il avait celle de Pinochet, leur grand-papa à tous.

Allez, le jour se lève, il est temps d’aller boire un petit noir sur le quai de Rive-Neuve — au Café de la Marine (mais non, ce n’est pas une déclaration d’amour à la patronne du FN !). Il fait beau, ça rougeoie vaguement à l’est. Comme disait Quilapayun à la fin de la chanson,

« La luz de un rojo amanecer
anuncia ya la vida que vendrá. »

Jean-Paul Brighelli

Youth, de Paolo Sorrentino

Allez, courez-y : c’est magnifique.
Cela dit, de quoi ça parle ?
« I retired », dit Michael Caine, compositeur anglais, encore sollicité par l’émissaire de la Reine pour diriger ces Simple songs qu’avait si bien autrefois interprétées son épouse, désormais réfugiée à Venise derrière un Alzheimer définitif. Harvey Keitel, cinéaste sur le retour, n’entend pas encore prendre sa retraite, il prépare son « film-testament » — sauf que la star qu’il a formée cinquante ans avant (Jane Fonda, merveilleusement grimée en Jane Fonda non botoxée) vient lui signifier qu’elle se « retire », elle aussi, du projet — elle va se consacrer à la télé, il n’est qu’un pitoyable vieillard, bref, il n’a plus rien de valable à dire…
« To retire », ou « prendre sa retraite ». En italien, « andare in pensione » — mais « jubilarse » en espagnol, où la retraite est « jubilación », ce qui est quand même plus optimiste que les images militaires de défaite (en français) ou de coïtus interruptus — en anglais.
C’est un film, comme son titre l’indique, sur la jeunesse éternelle : tous les personnages — sans exception je crois, même les plus fugaces — sont filmés et présentés avec un grand amour. Dans l’hôtel suisse où tout se passe, un décor à la Henry James, la moindre masseuse, la première Miss Univers qui passe (voir l’affiche ci-dessus), ont toujours quelque chose qui vous surprend, et vous fait espérer de la vie. Parce qu’enfin, c’est cela, l’intérêt : la vie. La surprise. Rachel Weis, époustouflante, plaquée par le fils de Harvey Keitel pour une chanteuse clone de Madonna sous prétexte qu’elle serait une meilleure affaire au lit (ce qui reste encore à prouver, après tout, Rachel Weis est, au privé, madame Daniel James Craig Bond), rebondira entre les mains d’un alpiniste qui la suspend dans le vide en dépit de son vertige. Caine consentira à retourner briller devant la reine. Keitel préfère en finir — bon, chacun sa façon de rester jeune. Voir la bande-annonce.
Libé, sous la plume de Clémentine Gallo, n’a pas du tout aimé : « Il y a quelque chose de pourri dans ce cinéma de papi, sinistre radotage gériatrique et chant du cygne frappé de sénilité précoce ». On pardonne difficilement à Sorrentino d’avoir décroché un Oscar, il y a deux ans, avec la Grande Bellezza, qui était effectivement un chef d’œuvre (et ça m’a à la fois enthousiasmé, à l’époque, et désespéré, parce qu’il a gagné contre Alabama Monroe, qui était aussi un film remarquable). Et là encore l’humour domine cette arrière-saison. Un sosie (j’ai failli m’y tromper) de Maradona exécute, malgré son ventre énorme, un éblouissant numéro de jonglage cum pedibus avec une balle de tennis. Un couple de vieux qui n’ont apparemment rien à se dire fornique allègrement au pied des sapins, au grand ébahissement de nos deux apprentis-séniles réfugiés derrière un arbre et leurs problèmes de prostate. Et la masseuse (même pas perverse) de Michael Caine mime inlassablement une danse calquée sur un dessin animé.
Ne pas renoncer. Ne pas déposer les armes. Ne pas « prendre sa retraite ».
Jubiler, oui.
Pendant le film, deux images sont remontées de ma mythologie personnelle. Ronsard d’abord, qui à 54 ans, sourd, déplumé, probablement édenté, se débrouille pour tomber amoureux d’Hélène de Surgères, et pour écrire :

« Et or’ que je deusse estre affranchi du harnois,

Mon Colonnel m’envoye, à grand coups de carquois,

Rassiéger Ilion pour conquérir Hélène. »

Son « colonel », c’est l’Amour, Ilion, c’est l’autre nom de Troie, et Hélène, c’est toutes les Hélènes, celles pour lesquelles nous nous battrons jusqu’au dernier souffle.
Et second pan de mon bestiaire intime, Ambrose Bierce. Il avait tout connu, la Guerre de Sécession, le journalisme de l’Ouest sauvage, tous les métiers des Rocheuses des années 1880, il était célèbre pour ses écrits fantastiques ou sarcastiques (essayez le Dictionnaire du diable, si vous ne l’avez pas lu), il avait une rente de situation à Los Angeles, dans la presse — quand, à 71 ans, il reprend son stetson et son colt, selle son cheval et part pour disparaître dans la révolution de Pancho Villa. Disparaît pour de bon : Carlos Fuentes a imaginé, dans le Vieux gringo, ce qu’il aurait pu advenir de lui — superbe film de Luis Puenzo en 1989 avec Gregory Peck et, comme on se retrouve, Jane Fonda, visible ici.Il n’y a pas de retraite qui tienne, tant qu’il reste une fille à aimer, une révolution à faire ou un livre à écrire. Et la jeunesse est là, toujours, à portée de main. La fontaine de jouvence est en nous, inépuisable, tant qu’on y croit, tant qu’on y boit. Et Ronsard, tout édenté qu’il fût — il y en a d’autres —, avait bien raison de boire à celle d’Hélène. Jubilation !

Ah oui, j’oubliais. Quand nos octogénaires, dans leur bassin chauffé (voir l’affiche du film) voient entrer dans l’eau une fille superbe, l’un demande à l’autre : « Qui est-ce ? » Et l’autre répond : « C’est Dieu ». Ma foi, oui, je suis moi aussi le croyant de cette divinité-là.

Jean-Paul Brighelli

Deuxième et Troisième Guerres Mondiales

Les Nouveaux programmes de collège sont donc sortis du chapeau de Mme Vallaud-Belkacem.
Je les analyserai en détail peut-être plus tard, mais en les lisant, un point m’a alerté.
Page 301 des programmes, rubrique Histoire / Géographie du « cycle 4 » (Cinquième / Troisième), on peut lire : « La Deuxième Guerre mondiale, une guerre d’anéantissement ».
Soit (c’est l’hypothèse optimiste) les rédacteurs desdits programmes n’écrivent pas un français réellement exquis — et ignorent la différence entre Seconde et Deuxième. Soit ils ont une info qu’il est urgent de partager.
Parce que « Deuxième Guerre mondiale » en suppose une Troisième.

Vous allez me dire : « Mais nous y sommes ! »
D’autant que ce n’est pas vous qui le dites — ni moi. C’est Manuel Valls (« Nous ne pouvons pas perdre la guerre de civilisation contre le terrorisme » — et je suis assez d’accord sur ce singulier : nous sommes la civilisation, et l’islamisme, c’est l’absence de civilisation). Avant lui, c’était Umberto Eco en Italie (« Nous sommes en guerre jusqu’au cou »), ou Perez Réverte en Espagne, dans un texte réellement saisissant (« Es la guerra santa, idiotas ! »).
Oui, la troisième guerre mondiale a bien commencé, et les programmes de l’hilote suprême, Michel Lussault, petit télégraphiste de Najat Vallaud-Blekacem et commandant en chef de la Commission Supérieure des Programmes, ont raison d’écrire que 39-45 était « la deuxième ». Parce que la Troisième est là.

Reste à savoir comment la gagner.
Nous avons commencé par la perdre, en suivant l’aberrante ligne politique de Laurent Fabius et Pédalo Ier, qui visait à faire de l’élimination de Bachar el Assad la priorité. Ces grands naïfs ont cru à l’intox de « l’opposition » syrienne : c’était du tout-cuit, et il n’était pas nécessaire d’écouter Poutine qui avait dès 2012 son propre plan pour éliminer le tyranneau syrien, comme l’a révélé récemment l’ex-président finlandais, Martti Ahtisaari. Puis nous avons continué à la perdre, en envoyant des avions survoler les positions de l’Etat islamique, ce qui doit certainement terroriser des fanatiques bourrés de captagon. Puis nous avons persisté à la perdre en envoyant au sol une centaine de rebelles formés à grand prix (500 millions de $ quand même) par les USA, qui se sont fait découper en tranches fines.
Et nous insistons pour la perdre en laissant entrer n’importe qui n’importe comment en Europe — y compris des djihadistes d’exportation tout prêts à faire leur jonction avec nos jihadistes intérieurs — et en ne comprenant pas que les 10% de musulmans intégristes (au moins : ce sont les chiffres minimaux proposés par les services secrets, les études sérieuses dès 2013 étaient autrement alarmistes) fourniront les bases arrière du terrorisme. Carton plein.

On ne gagne pas une guerre avec des drones — ça aide, mais ça ne fait pas tout. On ne gagne pas une guerre avec de bonnes paroles lénifiantes — dire « Daech » pour ne pas prononcer le mot « islamique », par exemple. Une guerre se gagne sur le terrain. Bombardements massifs, sans chercher à cibler, éventuellement en utilisant des armes non conventionnelles, éradication puis nettoyage au sol. Il n’y a de bon jihadiste qu’un jihadiste mort. Après tout, ils en pensent autant de nous.

Jean-Paul Brighelli

Je ne saurais trop recommander la lecture d’un roman récent, fort bien écrit (un peu trop, même : l’usage de la 1ère personne y crée un effet d’irréalité alors que la cadre se veut étroitement réaliste), passé un peu inaperçu : le Français, de Julien Suaudeau (Robert Laffont). On y voit un jeune Normand aux yeux bleus, un peu paumé, mal intégré, éducation médiocre, s’incorporer peu à peu, presque malgré lui, à la mouvance djihadiste, et se spécialiser dans les décapitations de prisonniers occidentaux — jusqu’à ce qu’il soit récupéré par les Américains et torturé pour le reste de sa vie, dans un no man’s land juridique qui ressemble assez à l’Enfer médiéval.

Les Salons auxquels vous avez échappé

C’était mardi dernier, chez la Mère Buonavista, l’une des meilleures pizzerias de Marseille — à Castellane. Je devisais avec Françoise Guichard, collègue chère et présidente de Reconstruire l’école — un slogan que nous partageons tous, sauf avec les gens du PS qui se le sont annexés afin de ne pas le mettre en pratique. Après avoir discuté avec l’un des serveurs des mérites de la charcuterie de montagne qu’il achetait à la Porta d’Ampugnani, nous devisâmes donc, au-dessus d’une « royale » de bonne tenue, du Salon de la femme musulmane qui venait de se tenir à Pontoise, et dont une conseillère municipale PS, Céline Pina, a dit tout le bien qu’elle en pensait. « Imaginez donc, me dit Françoise G***, ce que la presse du Camp du Bien (le Monde, Libé, Médiapart et j’en passe) aurait dit s’il s’était tenu un Salon de la femme catholique ! Les sarcasmes, les photos malveillantes de premières communiantes perpétuelles, les plaisanteries légèrement pesantes sur le look « Manif pour tous », et j’en passe… »
– Ecrivez-le, dis-je. Je le passerai sur Bonnet d’Âne.
Et donc…

 

Le week-end dernier se tenait au parc des expositions de Sainte-Mère de Mère le Salon de la femme catholique. Son slogan, « mettre la femme à l’honneur », belle intention. Notre reporter, animé d’un noble zèle, s’est donc rendu sur place pour y jeter un coup d’œil.
Dans le public, des cathos apparemment « normaux », je veux dire : ni Christine Boutin ni l’abbé Pierre. Le dress-code, si l’on excepte le perfecto du Père Gilbert, n’est pas exactement rock and roll, juste clean sans ostentation, et l’on observe même de jolies jeunes filles élégamment minijupées au rouge à lèvres appétissant, plusieurs charismatiques à l’air babacool égarées sous leur grand poncho et quelques bonnes sœurs en croquenots.
La journée débute avec le show culinaire de Mary Alacock, animatrice du blog « Cuisine catholique », qui réalise en direct et sous les applaudissements sa célèbre recette du « Blueberry Pie for the Most Holy Name of the Blessed Virgin Mary ».
Chez les exposants, aucun signe ostentatoire d’intégrisme. De banals stands de parfums (encens religieux, parfums d’ambiance du sanctuaire de Lisieux…), d’artisanat monastique, (on recommandera les madeleines pur beurre venues encore toutes tièdes du Carmel de Luçon) ou de vêtements : comment assortir gants et serre-tête, jupe-culotte ou portefeuille, au-dessus ou au-dessous du genou, mi-bas ou chaussettes, mocassins, bottillons ou richelieus, confectionnez vous-même votre chapelet – telles sont les tendances en cette rentrée.
Retenons enfin, entre plusieurs conférences d’un intérêt inégal : « Ne plus se reproduire comme des lapins », « Divorcé-e-s : répulsion ou communion », « Banc d’essai des mouvements de scoutisme », « Marthe et Marie, doit-on choisir ? », « Mon chien ira-t-il au Paradis ? », « Chanter juste depuis Vatican II, le défi », et « Comment pécher sans concevoir », par Sœur Pélagie de la Charrette, spécialiste de la méthode Ogino.
Le week-end dernier se tenait au parc des expositions de Dieulefion sur Lignit le Salon de la femme protestante. Son slogan, « mettre la femme à l’honneur », très belle intention. Notre reporter, un peu las mais toujours animé d’un noble zèle, s’est donc rendu en pays parpaillot pour y jeter un coup d’œil.
Les plus matinaux ont pu commencer par un temps de recueillement dans la tente des communautés, où quelques pasteurs dynamiques organisaient un culte d’accueil. Puis plusieurs études bibliques étaient proposées avant que ne commencent les conférences proprement dites. Dans le public, des protestants apparemment « normaux », entre Lionel Jospin et ministre anglican. Le dress-code n’est pas exactement rock and roll – il n’est pas exactement quoi que ce soit, d’ailleurs, mais se caractérise, à quelques exceptions près, par une simplicité confinant parfois à l’absence de look.
La journée se poursuit avec le show culinaire d’Abigaël Durand, animatrice du blog « Cuisine protestante », qui réalise en direct et sous les applaudissements sa célèbre recette de « soupe de lentilles à la mode de Rachel ».
Chez les exposants, aucun signe ostentatoire d’intégrisme. Peu de place pour les marchands du temple, on s’en doute, à l’exception notable de plusieurs viticulteurs d’Ardèche et de Drôme aux trognes généreuses (dégustation à volonté), et quelques stands à usage pratique : « Comment ne pas décorer votre temple », « Le repas de paroisse, quinze erreurs à éviter », «Louons le Seigneur sans claquer des mains à contretemps », « Banc d’essai des associations de scoutisme », « Confectionner soi-même une croix huguenote », « Cuisiner le picodon ».
Retenons enfin, entre plusieurs conférences d’un intérêt inégal : « Le Saint-Esprit c’est simple », par le Pasteur Vedel-Azaïs (dont on rappellera à ce sujet l’indispensable « Que sais-je » en onze volumes, malheureusement épuisé – le Que-sais-je, pas le Pasteur), « Pasteure, pastourelle ou pasteur, la femme est-elle l’avenir du protestantisme ? », « Ecole du dimanche, Le catéchumène ou le Saint-Esprit au centre du projet ? », « Faut-il bénir un mariage gay ? », sans oublier « Chantons juste lors des fêtes œcuméniques, ou : laissons détoner les cathos ».
Le week-end dernier se tenait au parc des expositions d’Anserelles le Salon de la femme juive. Son slogan, « mettre la femme à l’honneur », très très belle intention. Notre reporter, de plus en plus fatigué (les vins de la Drôme sont traîtres) mais toujours animé d’un noble zèle, s’est donc rendu sur site pour y jeter un coup d’œil.
Les plus matinaux avaient pu commencer, après la prière du matin, par une séance de réveil musculaire animée par de charmantes et dynamiques spécialistes du Krav-maga et de l’Abir – puis plusieurs études sur la Torah étaient proposées avant que ne débutent les conférences proprement dites.
Dans le public, des juifs apparemment « normaux » : quelques Loubavitch ou « La Vérité si je mens », certes, des perruques un peu, des chapeaux aussi, du blingbling parfois. Le dress-code n’est pas exactement rock and roll, et si l’on observe bien quelques gourmettes dorées et des magen David de 5 centimètres de hauteur, le look se caractérise globalement par un sympathique et pagailleux mélange des modes et des registres.
La journée se poursuit avec le show culinaire de Belinda Koplan, célèbre animatrice du blog « Cuisine juive », qui réalise en direct et sous les applaudissements sa célèbre recette du « pain aux œufs et raisins secs », suivi d’un débat passionné sur l’utilité et la taille des raisins dans la préparation.
Chez les exposants, aucun signe ostentatoire d’intégrisme. De banals stands d’épices, de conserves et de vins kasher, de fleur d’oranger, de sirop d’orgeat et de boukha. Les sandwiches au thon sont dévalisés.
Retenons enfin plusieurs conférences d’un intérêt théorique et pratique inégal : « Entretenez le Shtraïmel de votre époux », « Les matriarches dans la Bible », « La cuisine juive au régime minceur », « Les boulettes, avec ou sans cumin ?», « Mon fils, comment couper le cordon », « Sexualité et plaisir dans le judaïsme », « Quelle contraception selon le Talmud », « Raoul Journo, sa vie, son œuvre », sans oublier « Banc d’essai des psychanalystes » et « Pas de carottes dans les légumes du couscous ».
Le week-end dernier se tenait au parc des expositions de Pontoise le Salon musulman du Val d’Oise. Son slogan, « mettre la femme à l’honneur », très très très belle intention. Notre reporter, animé d’un noble zèle bien qu’extrêmement las (le vin kasher, c’est du brutal), s’est donc rendu sur place pour y jeter un coup d’œil.
Dans le public, des musulmans apparemment « normaux » : pas de burqa à la talibane, et même deux ou trois chevelures au vent. Le dress-code masculin est plus strict : crâne rasé, barbe et biceps. Chez les exposants, aucun signe ostentatoire d’intégrisme. De banals stands de parfums, de « bonbons sans gélatine animale » ou de vêtements : comment choisir sa djellaba, ce qui manque un peu de variété en attendant le défilé de mode traditionnelle musulmane, où les hidjabistas vont trouver de quoi concilier chic et pudeur : car « dans l’islam, la femme est un diamant ».
La journée a bien débuté avec le cooking-show de Madame Choumicha, célèbre animatrice de la télévision marocaine (cheveux découverts, sourire éclatant et look moderne), qui a réalisé, en direct et sous les applaudissements, ses recettes préférées, avant de se poursuivre par toute une série de conférences et communications, dont «Les solutions pour un couple harmonieux », par Rachid Habou Houdeyfa, imam controversé de la mosquée de Brest, « La valorisation de la femme en islam » ( causerie interrompue par l’irruption non moins controversée des Femen au moment où l’on glosait sur l’utilité de battre son épouse ), « La femme, éducatrice au grand mérite », et « L’éducation des enfants, entre théorie et réalité ». Que les orateurs aient été en général des hommes ne doit bien entendu pas être sur-interprété. Un hasard, voilà tout.
Si l’on peut regretter l’absence de la musique et des arts en général, le coin « livres » propose plusieurs ouvrages sur la sexualité en islam, avec plein de conseils pratiques sur les positions sexuelles, (pas très kamasutresques au demeurant… ô belle Schéhérazade, qu’en aurais-tu pensé ?), et le best-seller du salon, Le Vrai visage de Muhammad, de Noureddine Aoussat, sapé marketing-costume-cravate qui, tout en citant Voltaire et prônant le dialogue et l’ouverture, sans approuver les attentats, renvoie de fait dos à dos dessinateurs de Charlie et terroristes djihadistes.

Françoise Guichard

Dernière minute et là on ne rit plus :
Céline Pina, conseillère régionale PS d’Ile de France dont nous évoquions plus haut l’adhésion hésitante à cette dernière manifestation pas du tout communautariste ni intégriste, est menacée d’exclusion du parti par le premier fédéral du Val d’Oise, Rachid Temal, pour avoir protesté contre la tenue d’un de ces quatre salons. Cela permettrait sans doute au parti de François Hollande, selon le plan ourdi si intelligemment par Terra Nova, d’accroître son audience auprès de la « communauté » musulmane, et de compenser ainsi la désaffection des profs, des policiers, des notaires, des commerçants, des paysans, des classes moyennes, des ex-ouvriers (ex, car l’industrie française a définitivement été bradée à des dépeceurs) et des Petites Sœurs des Pauvres débordées par l’explosion du nombre de pauvres.

Jean-Paul Brighelli

Mea Culpa, Mea Magnissima Culpa

Je me suis procuré, par des voies presque délictueuses, le brouillon d’une lettre que Najat Vallaud-Belkacem projette d’adresser à tous les instituteurs de France, de Navarre et d’Outremer — et qu’elle leur adressera sûrement, dès qu’elle l’aura lue ici…

« Chers maîtres et maîtresses d’école,

« Vous l’avouerai-je ? Quand j’ai été nommée ministre de l’Education nationale, je ne connaissais rien de l’Ecole. Rien que ce que j’y avais appris. Je m’en suis donc remise à des conseillers qui pour les uns étaient des gestionnaires et n’en savaient pas davantage, et qui pour les autres étaient des idéologues bornés — mais comment aurais-je su que les gourous du SGEN qui m’étaient recommandés ne représentaient qu’eux-mêmes et leurs lubies ? Un ministre n’est en général choisi que pour son incompétence et son sourire — deux qualités qui ne me font pas défaut. Je suis fière d’appartenir à un gouvernement qui s’appuie sur des vrais principes — par exemple le principe de Peter.
« D’où des expérimentations qui en ont surpris plus d’un, comme cette réforme du collège qui apparemment n’était ni faite ni à faire. J’aurais dû restaurer l’Ecole des années 1980, celle qui a permis à la petite maghrébine déshéritée — au sens bourdieusien, bien sûr, après tout j’ai fait Sciences-Po — que j’étais de devenir… ce que je suis devenue : une surdouée de la langue de bois et des contre-vérités souriantes.
« Tout cela pour vous dire, chers professeurs des écoles…
« Un tout récent rapport écrit par deux femmes (j’en suis heureuse !), Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, m’a ouvert les yeux sur les décisions que l’on me fait prendre depuis bientôt deux ans. J’étais chez le coiffeur quand je l’ai parcouru — sinon, on m’en aurait fait une note de synthèse édulcorante. J’en avais lu le compte-rendu dans le Monde des Livres fin août — et le lendemain, Natacha Polony, la journaliste que l’on aime haïr, en parlait avec cette ironie benoite qu’elle affectionne et qui nous exaspère tous. Un article de Libé, l’autre journal officiel de la démocratie PS, en résume ainsi les conclusions : »Des méthodes dites progressistes, censées lutter contre les inégalités sociales, les renforcent au contraire. » Et cette semaine, Eric Conan, le journaliste que l’on aime détester, en remet une couche dans Marianne.
« Ciel ! On m’aurait trompée à l’insu de mon plein gré ?

« Il s’agit bien sûr de méthodes de lecture.
« Que disent ces deux chercheuses qui ont appuyé leur étude sur une expérimentation sérieuse, trois ans durant ?
« Que les méthodes modernes, celles par lesquelles on a appris à lire à ces 17% d’illettrés de Sixième qui forment l’essentiel des 140 000 gosses balancés à la rue fin Troisième, sont « génératrices d’échecs massifs ». Et qu’elles désavantagent particulièrement les élèves qui comme moi ou Jean-Paul Brighelli, le chroniqueur que l’on aime abhorrer, sont d’origine populaire. Ces deux dames ont finalement recouru, avec succès, à des méthodes utilisées dans les années 1930, au déchiffrage patient, au b-a-ba, et au travail — répéter, apprendre, et répéter encore. Stupéfiant, non ?
« Cela, à vrai dire, je l’avais bien entendu dans la bouche des pseudo-zintellectuels qui tirent à boulets rouges sur mes réformes. Et je n’en croyais rien. Mais là, ces deux chercheuses (des femmes, c’est merveilleux !) enfoncent le clou là où ça fait mal (mais peut-être un clou fait-il toujours mal ?). « L’évitement du travail scolaire », écrivent-elles, « renforce les inégalités ». C’est à n’y pas croire : quand on ne fait pas travailler les élèves, ils n’apprennent rien ! Sidérant ! Et la « pédagogie de la réussite », si bien vendue par Meirieu, Dubet, Establet and co., en abaissant les attentes, produit des catastrophes. Si !
« On m’a vendu — comme à mes prédécesseurs — l’idée que « l’activité de déchiffrage des syllabes » avait sur les élèves le même effet que le travail à la chaîne sur les prolétaires. Et qu’il fallait s’obstiner et éventuellement livrer les innombrables victimes des méthodes « progressistes » aux « professionnels de la psychologie de l’échec scolaire ». C’est au moins ça d’acquis : nous avons fourni aux orthophonistes une clientèle captive inépuisable.
« Et elles en rajoutent, ces chipies : « Le progressisme, disent-elles, n’est pas toujours associé à ce qui fait progresser les élèves mais à ce qui a été construit et imposé comme « pédagogiquement de gauche » ».
« Ça me rappelle la critique de Philippe Tournier, qui dirige le SNPDEN, le principal syndicat des chefs d’établissements, à propos de ma réforme du collège : « On prend des décisions sur la base de croyances de manière purement idéologique ».
Mais si c’est vrai, c’est grave ! Que m’a-t-on fait signer ? Je n’ai pas envie qu’aux législatives de 2017, à Villeurbanne, je retrouve mes bulletins barrés d’un « Réforme du collège » rageur !

« Que faire ? Imposer aux ESPE l’apprentissage systématique des méthodes explicites, c’est-à-dire alpha-syllabiques ? Acheter en masse les livres écrits par le GRIP — et qui font merveille, paraît-il ? Pendre par les pieds tous les pédagogues de malheur qui m’ont donné leurs vessies comme lanternes ?
« Ah, c’est compliqué, la vie d’un ministre !
« Tiens, je retourne chez le coiffeur — c’est encore là que je pense le mieux. »

PS. Heu… On me dit que « magnissima » culpa, cela ne se dit pas. « Maxima », me dit l’une de mes conseillères, qui a fait une khâgne et Normale Sup par dessus le marché. Mais que voulez-vous, je ne connais pas grand-chose au latin — c’est d’ailleurs pour ça que je l’interdis pratiquement aux autres. »

Pcc : Jean-Paul Brighelli

Sandrine Garcia et Anne-Claudine Oller, Réapprendre à lire, Seuil, 2015.

Du flou et de l’enfumage

Vous rappelez-vous David Hamilton ? Il photographiait des nymphettes nimbées de flou, dans les années 60-70. À son exemple nous déposions pieusement un peu de vapeur fugace sur nos objectifs pour auréoler nos photos d’un brouillard qui gommait les aspérités et les éventuelles vergetures…
François Hollande, qui a peu ou prou mon âge, a-t-il rêvé lui aussi, dans sa chambre d’adolescent, à ces créatures improbables (Hamilton prétendait qu’il les lui fallait vierges, sinon l’aura naturelle disparaissait) punaisées contre son mur ? En tout cas il est passé maître dans le flou et l’enfumage. Et quand des journalistes se la jouent à l’américaine et ne se satisfont pas de ce gommage des contours, de cette absence radicale de précision, ça l’agace — ça l’énerve même. Du coup, même en raccourcissant l’exercice, il n’évite pas l’ennui. Le nôtre, et, visiblement, le sien.
La dernière conférence de presse de Moi-Président a été une très jolie démonstration d’art hamiltonien. Des imprécisions partout, du non-dit en filigrane. Des réductions d’impôts financées par des « économies » — sur quoi ? Et pour qui — apparemment, pour ceux qui déjà ne paient pas d’impôt sur le revenu, les classes moyennes attendront la semaine des quatre jeudis… En attendant, on ne touche pas à la TVA, le plus injuste de tous les impôts — mais celui qui fait rentrer le plus de pépettes — ni à la CSG/CRDS : bricolage et racolage sont les deux mamelles de la politique hollandiste. Une réforme du code du travail mais sans toucher à l’essentiel — pourquoi diable l’engager ? Peut-être une réforme du mode de scrutin — mais ce n’est pas sûr. Quant au chômage… Le jour même paraissait un sondage qui était dans toutes les têtes (et forcément dans la sienne) qui l’éliminait du second tour des présidentielles dans tous les cas de figures. Alors, Lui-candidat ? «La baisse du chômage est « une exigence morale » — pour les réalisations pratiques, on verra plus tard. Et pour le pacte de responsabilité, dont on attend toujours les mirifiques résultats, on verra plus tard s’il faut le réviser. Gouverner, c’est lanterner.
Ah, mais quand même, on essaiera de ratifier la charte européenne sur les langues régionales. Ça, c’est présidentiel. Et on engagera la réforme du Conseil supérieur de la magistrature, dont tout le monde se fiche.
Restait les questions internationales. Nos avions vont survoler la Syrie : sûr que ça dissuadera Daech de dynamiter d’autres temples à Palmyre, et de décapiter d’autres populations antagonistes. Parce qu’il n’est pas question d’aider Bachar, toujours qualifié de nœud du problème — hier encore sur i-télé par cet immense stratège qu’est Bernard-Henri Lévy, l’homme grâce à qui la Libye a été rendue à la paix et à l’harmonie : à ceci près que si Bachar saute, l’Etat islamique se fera un plaisir de massacrer deux à trois millions d’alaouites, et deux millions de chrétiens. On survole — c’est tout un symbole. On accueille 24 000 réfugiés sur deux ans (quantitativement, ce n’est rien, juste de quoi faire pousser des cris d’orfraie à une opposition pas bien droite dans ses bottes), on adhère aux quotas sans le dire, on reste fidèle à son état de marionnette de Merkel, et surtout, surtout, on n’ira pas suggérer aux monarchies arabes d’accueillir des réfugiés chassés par un Etat islamique qu’elles financent. Faudrait pas les dissuader de nous acheter de coûteux joujoux.
Et on organisera des conférences internationales — ça, on adore. Sur le climat, encore qu’il y ait « des risques d’échec ». Enfumons, ilk en restera toujours quelque chose — sur la photo. Sur l’Ukraine, où tout se passe bien, comme chacun sait, ce qui devrait permettre de lever les sanctions contre la Russie et à Poutine d’acheter à nouveau du cochon français, ou sur les migrants. Ça laissera à jean Raspail (avez-vous lu le Camp des saints ?) le temps d’avoir totalement raison. Ça me rappelle les débats sur le sexe des anges pendant que les Turcs assiégeaient Constantinople.
Et pour finir on donne rendez-vous avec un petit ton narquois : « Je vous dis à la prochaine conférence pour d’autres questions qui peuvent ressembler à celles qui ont été posées aujourd’hui. » Mais dis-moi, coco, si ça ne te plaît pas, rien ne t’empêche de démissionner — ou en tout cas de ne pas tenter de revenir en 2017.

PQ

Codicille à la Note sur « Faut-il quitter Marseille » ?

Je viens de recevoir d’une amie, institutrice remplaçante à Marseille, le message suivant :

« Dis, je reviens sur la question que tu posais il y a quelques temps… Sans aller jusqu’à quitter Marseille, je crois que les Marseillais pourraient se révolter une fois de temps en temps. Vendredi, je suis allée travailler dans une école à côté du métro Bougainville. Je réceptionne le matériel apporté par les parents et, parmi le lot de fournitures habituelles, je vois des rouleaux de papier toilette… Du coup, je demande à l’ATSEM pourquoi c’est sur la liste des fournitures. En maternelle, il y a toujours des instits qui arrivent à faire des projets en arts visuels avec du PQ ou des clous rouillés. Je croyais naïvement que c’était ce genre de truc. Eh bien non, c’était bel et bien pour que les gamins puissent se torcher. La Mairie de Marseille fournit le papier toilette en quantité insuffisante. Si on me demandait, à moi, d’amener ça à l’école de mes gamines, je pense que je râlerais un peu. Faut pas déconner quand même. Je veux bien entendre que Marseille n’est pas une ville aussi riche que Bordeaux mais y a quand même bien quelques impôts locaux qui rentrent, non ? Y a pas que des fraudeurs dans cette ville, quand même. Je m’étonne une fois de plus, comme avec le bordel de l’organisation du périscolaire l’année dernière, que les gens ne bronchent pas. Ca me dépasse. »

Bougainville, c’est au bout de la ligne de métro — vers le début de la rue Saint-Antoine, à l’orée des Quartiers Nord. Allez, parions que les écoles du VIIIème arrondissement, entre Paradis, Prado et Pointe-Rouge, sont mieux achalandés en objets de première nécessité.
Rogner sur le PQ, voilà une économie louable. Je voulais saluer ici l’édile qui en a eu l’idée. Et le recommander à Emmanuel Macron. Au prix du double épaisseur (et je gagerais que le papier fourni est de qualité primitive, en papier pelure, le genre qui vous colle aux ongles, si je puis dire), demander aux parents des presque 7 millions d’élèves français de fournir le papier toilette ferait gagner à l’Etat des millions d’euros qui partent chaque année dans les égouts.
Déjà qu’on leur fait acheter d’impressionnantes quantités de matériels divers — six tubes de colle par exemple dès la rentrée ! Je ne sais pas ce qu’ils vont coller, en CP ? mais ça va coller. Des crayons, des feutres, des gommes — comme s’il en pleuvait. Les supermarchés ont des centaines de mètres linéaires de fournitures — rayons dévastés dès le 5 septembre.
Vous allez me dire, mais il y a la prime de rentrée… Oui : autant savoir qu’elle sert à acheter du PQ. Quand vous avez deux ou trois enfants scolarisés — là où les mères tentent de conquérir Marseille avec leurs ventres —, la quantité de papier à fournir est impressionnante.
Pendant ce temps, je parierais presque que les toilettes de Jean-Claude Gaudin sont largement équipées en papier de triple épaisseur, doux à l’anus délicat du maire. Allez, un bon geste, Jean-Claude : divertis un pourcentage de ton PQ personnel vers les écoles de la ville — sinon, bien que les Marseillais soient effectivement très patients, comme tous les Français d’ailleurs, ils risquent de t’emmerder.
Et de t’envoyer chier.

Jean-Paul Brighelli

PS. ET des écoles, on a a bien besoin. Parce que l’illettrisme gagne :

Voici venu le temps des sapiosexuels

Fini, l’époque d’Une ravissante idiote, du Repos du guerrier, de « Sois belle et tais-toi ». Voici venu le temps des sapiosexuels. De « sapiens » comme l’homo du même nom. Celles et ceux qui aiment avant tout les cerveaux. Celles et ceux que les neurones séduisent prioritairement, avant de regarder la courbe des fesses.
Bonnetdane, jamais en retard d’un sacrifice, a lu pour vous le Figaro Madame. Mylène Bertaux y expliquait il y a peu que certains sites de rencontres (OkCupif, que je ne connaissais pas, j’avoue — je ne dois pas avoir le temps de faire des rencontres) ont créé une rubrique « sapiosexuel », « case à cocher à part entière dans les critères de sélection, à côté de « pansexuel » (?) et « homoflexible » (? again). »
Et c’est dans ces dénominations barbares qu’est réellement la nouveauté (parce que franchement, qui pourrait revendiquer son amour des cruches ?). Comme dit la journaliste : « Si l’attirance pour l’intelligence existe depuis toujours, elle se voit soudain nommée et exaltée par l’hyper segmentation de la sexualité. »
Il y a là de quoi s’inquiéter. Un individu normal ne fragmente pas sa sexualité en tranches fines. Homo / Hétéro / Bi, déjà, et ça suffit. Toute segmentation supplémentaire devient une plongée dans des spécialisations qui n’ont rien à voir avec l’érotisme — et tout avec la pornographie, qui dans ses « catégories » sait fort bien classer DP, BBW, BBC, BDSM, et que sais-je. Avec cette catégorisation, on devient un Ouvrier Spécialisé du sexe. Chaque spécialité renvoie à un organe, ou une position. De l’amour, pas de nouvelles. Du cerveau, pas davantage.
Ce qui est passé aux pertes et profits, dans cette segmentation, c’est le langage, et la séduction. Tout l’héritage de l’amour courtois comme du libertinage. En fait, tout l’héritage. La segmentation moderne fait table rase de quelques millénaires d’apprentissage de l’Autre.
Je ne suis pas « sapiosexuel » — pas plus que je n’afficherais de préférence pour les blondes (« plus chaudes que les brunes — voir Brunes », écrit Flaubert) ou les cougars — ou je ne sais quel segment mis à l’étalage dans les rayons du supermarché sexuel. J’aime, nous aimons des personnes entières, avec leurs qualités (variables) et leurs défauts (idem). Se servir dans un rayon pré-segmenté, c’est choisir de n’avoir aucune surprise. Un produit industriel, toujours le même. Qualité assurée, vite consommé — et il ne reste plus qu’à refaire ses courses.
Au début de Roméo et Juliette, le héros est passé faire ses courses, et il a choisi Rosaline, un produit de qualité. Puis à l’occasion du fameux bal chez les Capulet, il rencontre Juliette — et c’est autre chose. J’imagine de même qu’Abélard avait d’autres élèves qu’Héloïse — mais voilà, Héloïse, c’était autre chose (et leur correspondance en atteste, le malheureux Abélard n’est devenu « sapiosexuel » qu’à son corps défendant, si je puis dire). C’était une personne qui ne ressemblait à personne. L’Autre.
Je ne sais pas quelles sont vos histoires d’amour préférées — non, pas dans la vie réelle, mais dans la fiction. J’aime particulièrement un roman de Graham Greene, The end of the affair (1951), porté deux fois à l’écran, avec Deborah Kerr en 1955, et avec Julianne Moore il y a déjà quinze ou seize ans, avec une musique épouvantablement ravissante de Michael Nyman. Il ne serait pas venu à l’idée du héros-romancier de se qualifier de « sapiosexuel » ou d’afficher par voie de petites annonces une préférence pour les MILF mariées et vaguement rousses (« Plus chaudes que les blondes ou les brunes » — Flaubert again). Il aime (et il hait — ce sont les premiers mots du roman, « This is a diary of hate ») une personne entière — qui l’aime en retour d’une façon absolue, et mystique finalement. En vérité je vous le dis, moi, la fin de ce film, je ne peux pas. Qu’aurait-il coché comme case dans un site de rencontres ? « Romancier cherche femme mariée catholique avec aspirations à la sainteté… » ? On imagine le ridicule de la situation.
Pensez à celle ou celui que vous aimez le mieux — ce qui ne signifie pas que vous l’aimez bien, ça, c’est encore une autre paire de manches. Pensez à la petite annonce improbable qui vous aurait amené(e) à elle ou à lui.
Mais pendant ce temps, ce monde moderne segmente le marché de l’amour, et de ce qui est au fond à chaque fois une expérience inédite et singulière, fait un produit semi-industriel.
Je me sens de moins en moins moderne.

Jean-Paul Brighelli