Fora Basta ! Basta Fora !

Les îles sont des organismes plus sensibles que les continents, parce que ce sont des espaces confinés, limités. Des siècles durant, la Corse a tenté — en vain d’ailleurs — de se protéger de toutes les invasions, Shardanes, Grecs, Romains, Arabes (aux VIIIème-IXème siècles), Italiens divers, Français enfin — sans oublier les touristes : de sacrés mélanges génétiques ! En témoignent les tours génoises construites au XVIème siècle pour signaler l’arrivée des barbaresques, qui venaient opérer des razzias sur l’île. En témoignent la rareté des ports, et la façon dont les villages sont systématiquement planqués derrière les premières collines. En témoignent les plasticages de clubs de vacances et de résidences secondaires dans les années flamboyantes de l’indépendantisme.
En témoignent enfin tous les sigles du refus : I Francesi Fora — raccourci en un graf énigmatique pour les pinzuti, IFF. A droga basta — une succursale anti-drogue et pratiquement anti-immigrés de certains partis indépendantistes dans les années 1990. Et maintenant, Arabi fora. Pff…
Fora, c’est « dehors ». Comme si le corps îlien se défendait contre des espèces invasives — toujours en vain. Parce que des Français, des Arabes et de la drogue, on en trouve ici autant qu’ailleurs.
Oui, en vain. En fait, les Corses se sont construits une identité en empruntant à tous les envahisseurs — à commencer par le Maure de leur drapeau, ou le vieux toscan qui sert de base à la langue corse.
Alors, ce ne sont pas quelques poignées de manifestants (600 personnes, c’est 1% d’Ajaccio) qui y changeront quoi que ce soit. D’ailleurs, ce n’est pas nouveau. En 1985, une ancienne résistante et ancienne déportée, Noëlle Francescini, avait fondé Avà basta, le premier mouvement anti-raciste corse — peu suspect de boboïsme, comme on ne disait pas encore, ni de complicité avec l’Etat français.
La Corse serait-elle alors le laboratoire de ce qui pourrait se passer ailleurs ? Ma foi, le FN n’a pas fait 10% au second tour des Régionales, le PS dépasse difficilement 3%, les Radicaux de Gauche (qui ça ?) qui partout ailleurs tiennent leurs congrès dans des cabines téléphoniques tiennent presque le haut du pavé, et les Autonomico-Indépendantistes sont arrivés en tête — alors que la Bretagne a oublié depuis longtemps le FLB et se vautre dans les draps de Le Drian.
Ce qui en revanche est commun à l’île et au continent, c’est le chômage des jeunes, l’absence de structures économiques vivaces, à part dans l’industrie très saisonnière et de plus en plus courte du tourisme, c’est l’éternel retour des mêmes têtes en haut de l’exécutif, membres délégués de clans inamovibles. Les Autonomistes ne sont pas arrivés en tête par hasard, ils sont implantés depuis longtemps, Gilles Simeoni, fils d’Edmond, a conquis la mairie de Bastia sans jouer aucun refrain anti-immigration ; n’empêche qu’une partie du vote qui s’est reporté sur lui ou sur Talamoni (et il y aurait à en dire sur Talamoni) est aussi un vote d’exaspération — cette exaspération nationale que le gouvernement ne veut pas entendre, l’exaspération de la France « périphérique » — et la Corse, puissamment excentrée, est très périphérique — tout comme les Antilles, qui lui disputent chaque année le record du nombre d’assassinats jamais résolus.
Alors aucun coup de menton et aucun coup de gueule ne résoudront rien dans l’île. Ce qu’il faut, c’est donner du travail, donner des raisons de rester au pays avec d’autres perspectives que de faire des cartons sur les copains, former inlassablement à l’école, au collège, au lycée. La création de l’université de Corse, dans les années 1980 (et c’est quelqu’un que je connais bien qui y a consacré son énergie) s’est faite contre le souhait de la classe politique traditionnelle, qui au même moment soutenait un collectif baptisé Francia qui se plaisait à interdire les concerts de I Muvrini, à Cargèse et ailleurs (ça, c’est un trait caractéristique des Corses : ils ont une longue mémoire, et le culte des morts). Mais qui nous débarrassera de ces politiques-là, adeptes de ce qu’on appelle a pulitichella, la politique politicienne et magouilleuse ?
En tout cas, le gouvernement ferait bien de se méfier, et de trouver les responsables des agressions de pompiers — vénérés, dans une île qui s’embrase en chaque fin d’été. Sinon, qui peut prédire ce qui se passera, dans un pays où il y a au moins autant d’armes à feu que d’habitants, et où les jeunes sont élevés dans la religion du « calibre » ?
Mais peut-être faudrait-il leur rappeler que Pascal Paoli, qu’ils adorent mais connaissent mal, était avant tout un homme des Lumières… Une question d’éducation, tout ça.

Jean-Paul Brighelli

Défense et illustration du Père Noël

Plus ça va, plus je hais les économistes.
Déjà que je haïssais les sociologues (1)… Que va-t-il rester debout de cette discipline bâtarde, à force de se vouloir attrape-tout, baptisée SES — Sciences Economiques et Sociales ?
Sciences mon cul ! aurait dit Zazie. Déjà qu’elle en disait autant quand elle entendait parler de « Sciences de l’Education »…

Pourquoi tant de haine ? me direz-vous. On va vers Noël…
Justement. Noël ! Parlons-en !
Enfin, ce n’est pas moi qui en parle. C’est, dans le New York Times, Arthur C. Brooks, président de American Enterprise Institute, un think tank comme on dit là-bas (et malheureusement ici aussi) proche du patronat américain, soutenant une politique aussi peu interventionniste que possible — bref, proche également des Républicains. Il a d’ailleurs été l’un des artisans du programme économique mis en place sous Bush. Ce qui ne signifie pas que la Brookings Institution, proche des Démocrates, soit d’émanation gauchisante…
Que dit ce distingué ultra-libéral ?
Dans un article intitulé « Looking for the Perfect Gift ? Social Science Can Help » dont les anglicistes pourront s’infliger la lecture (les autres, don’t panic, je vais en traduire l’essentiel), notre fervent partisan donne ses conseils avisés en matière de cadeaux de Noël : « Pour les économistes, dit-il, le cadeau parfait est vraiment simple : du fric. Et sachez qu’ils sont sidérés que l’on puisse offrir quoi que ce soit d’autre. »
Et d’expliquer que toute une littérature spécialisée déplore le poids mort de Noël dans l’économie. En substance, « la prestigieuse American Economic Review évalue la perte (en termes d’injection financière dans l’économie réelle) occasionnée par les cadeaux de Noël — toujours imparfaits — entre 10 et 33% par rapport à ce que rapporterait l’insertion directe du montant équivalent ». Bref, offrez du cash à vos enfants, même petits — à ceci près que Mr Brooks, suggérant cette idée à son épouse, s’entendit répondre : « Tu peux aussi commencer à alimenter un fonds pour payer un avocat ». Ah, un économiste affligée d’une épouse qui croit au Père Noël, quelle plaie ! Ah, un pays où les enfants traumatisés attaquent leurs parents en justice, quel rêve…
S’ensuit une démonstration, basée sur une expérimentation comme seuls des profs de SES peuvent l’imaginer, prouvant que l’adéquation (rarissime) du cadeau à la personne se traduit par une perte du retour sur investissement — y compris en termes d’affection.
Parenthèse : une autre étude a prouvé que la perte est moins sensible pour les cadeaux achetés par les femmes, qui sont toujours plus près de l’adéquation Cadeau / Désir que les hommes. Albertine ne fait pas les courses de Noël par hasard : elle sait mieux que Marcel ce qu’il faut acheter pour contenter les économistes.
By the way, comme dirait le sieur Brooks, un bon tiers des cadeaux sont revendus immédiatement sur e-Bay ou le Bon coin. Avec une ristourne équivalente à la dépréciation signalée plus haut — entre 10 et 30%. C’est la preuve par neuf qu’un don de liquide sera plus profitable à l’économie réelle, puisque ces reventes ne concernent qu’une économie parallèle qui empêche les nouveaux acquéreurs d’acheter au prix fort.

Je méprise à mort les parents qui choisissent de donner du fric à leurs enfants pour Noël. C’est un peu facile. Parce qu’on n’offre pas seulement un objet : on offre de l’amour, et que ça, Mr Brooks, c’est invaluable, comme vous diriez dans la langue d’Adam Smith.
Je caricature un peu, parce que Mr Brooks, saisi in fine (ça, c’est la langue de la culture) par l’esprit de Noël, note : « Essayez de donner aux gens ce qui a de la valeur pour eux, mais si vous vous plantez, ce n’est pas bien grave pour les gens qui vous aiment réellement. Avant tout, donnez de vous-même… »
Et de citer Ralph Waldo Emerson, qui écrivait : « Les bagues et les bijoux ne sont pas des cadeaux, mais des excuses. Le seul vrai cadeau est un morceau de toi. Tu dois saigner pour moi. Le poète offre son poème, le berger son agneau, le fermier son maïs, le mineur un joyau, le marin, du corail et des coquillages, le peintre son tableau et la jeune fille, le mouchoir qu’elle a brodé. » Daudet a écrit un conte abominablement remarquable sur le sujet — « la Légende de l’homme à la cervelle d’or ». Marcel, en vérité je te le dis, on n’achète pas Albertine avec une paire de Louboutin. Ecris-lui plutôt la Recherche du temps perdu.

De quoi revaloriser tous les cadeaux de fêtes des mères et des pères — boîtes de camembert réactualisées ou objets inidentifiables en pâte à sel.
Allez, bons derniers achats — et pensez qu’à chaque cadeau inutile mais joyeux, voulu avec amour, emballé avec soin, non seulement c’est vous que vous offrez, mais qu’en sus, vous contribuez à planter le système.

Jean-Paul Brighelli

(1) Le Point a cru bon de réserver cet article pour ses abonnés. Mais comme je ne recule devant aucun sacrifice, vous le trouverez en Note à la suite de cette chronique.

Star Wars, menace fantôme et fantôme d’un film

À qui s’étonnerait de mon intérêt pour un blockbuster au succès annoncé, je rappellerai que ce n’est pas la première fois que j’évoque la série sur Bonnet d’Âne — et j’ai réutilisé cet article, quelque peu remanié, dans Voltaire ou le Jihad, qui vient de sortir. J’ai eu la curiosité de voir ce que Disney avait laissé d’idéologie dans une série qui évoqua jadis la guerre froide ou la montée des fanatismes.
Ah la la…
Je préfère prévenir loyalement mes lecteurs que je vais révéler des éléments-clés de l’intrigue (le mot est un peu fort). Mais comme on a tout compris dans les 10 premières minutes, ce n’est pas bien grave : au complexe d’Œdipe (Freud) se superpose cette fois un complexe d’Electre (Jung). Rien d’autre. Mais alors, rien.

On sait que le film de J.J. Abrams (qui ça ? Ah, l’immortel réalisateur de Mission impossible 3 et du reboot de Star Trek) est une pure production Disney, qui a racheté fort cher à George Lucas la « franchise » de la série. Fort bien. Encore fallait-il tuer le Père : eh bien, c’est fait — littéralement.
Mais ce n’est pas parce que les enfants s’autonomisent qu’ils valent quelque chose.
Ce qui frappe dès le début, et qui confine au comique durant tout le film, c’est la nullité des deux acteurs principaux — les petits jeunes. Même les robots ont plus de personnalité qu’eux. On respire enfin quand réapparaît Harrison Ford, qui à 73 ans reste crédible en homme d’action. Tout comme Peter Mayhew (qui ça ? Mais si ! L’acteur qui est dans la peau de Chewbacca, la grande créature poilue — le même acteur depuis les années 80, lui aussi est un jeune vieillard). Daisy Ridley (23 ans, toutes ses dents, pas une once de talent, mais bon, il fallait une femme au nom de la parité), John Boyega (23 ans — etc. — mais bon, il fallait un Noir au nom de la discrimination positive), ou leurs homologues de l’autre bord, Oscar Isaac ou Adam Driver, sont d’une nullité sidéralement sidérante. On en arrive à trouver du talent à Carrie Fisher (de retour avec une coiffure à peine moins alambiquée qu’en 1977) et à guetter le retour de Mark Hamill — qui apparaît in fine, forcément, il faut bien que Luke Skywalker ressuscite pour l’épisode VIII et que Daisy Ridley se passe son Electre.

Le problème, c’est que Harrison Ford meurt — l’Œdipe est là —, et qu’il ne sera donc pas présent dans les épisodes à venir. Où il ne restera que des petits jeunes très politiquement corrects : grand moment, quand un sous-fifre lance à Carrie Fisher « Mon général.… heu… pardon… ma générale ». C’est un film sponsorisé par Anne Hidalgo et Najat Belkacem ou quoi ? Une « générale », en français, c’est l’épouse d’un général.
Mais qu’attendre d’autre de Disney, l’entreprise au service des jeunes décérébrés — l’idée même que le Libéralisme avancé se fait des jeunes ? Du coup, il y a deux films en un : l’un destiné aux adolescents des années 1970-80, enfants du baby-boom, et l’autre aux bambins d’aujourd’hui, les enfants de McDo et de CocaCola.
Bien sûr, les deux plans existaient déjà dans les films « historiques » de George Lucas. Mark Hamill, Carrie Fisher ou Harrison Ford (déjà brillant quatre ans auparavant dans American Graffiti, en partance proche pour Apocalypse now) parlaient à la génération montante, Peter Cushing ou Alec Guinness aux grands anciens d’Hollywood et de la Hammer. Mais l’arrière-plan idéologique faisait tenir ensemble les deux morceaux de la dialectique.
Cette fois, c’est juste un collage — et ça se sent. Lawrence Kasdan, qui co-écrivait les scenarii de Lucas (et qui a réalisé de très jolis films « pour adultes », voir la Fièvre au corps, en 1981, où Katleen Turner séduisait William Hurt pour le pire et pour le pire), a été requis pour assurer la moitié « mûre », et J.J. Abrams se charge de l’entertainment. Et se libère au passage de son Œdipe personnel, car il est bien évident que Han Solo tué par son fils, c’est Lucas descendu par Abrams. Un peu de mise en abyme ne saurait nuire.

Encore un film sur le conflit des générations, direz-vous… Mais ce n’est pas Spectre, qui fonctionne sur un schéma identique, comme je le racontais récemment : ici, ce sont les bambins qui gagnent, à notre grand désarroi — et c’est tout ce qu’il reste d’idéologie dans ce film qui ne prend pas le risque de suggérer que les forces du Mal parlent arabe.
Cela dit, le divertissement est de qualité, les vols de vaisseaux conformes à l’esthétique Top Gun (« Mission accomplie, on rentre à la maison », dit le chef d’escadrille dans un mouvement de menton digne d’un Bush post-Irak), la suite se devine, le lancement est gigantesque et les entrées en salle suivront (encore que je l’ai vu dans une grande salle où trente personnes, et pas une de plus, cajolaient leur ennui). Bref, c’est un joli spectacle pour les fêtes. Mais décevant — encore que les fans absolus y trouvent apparemment leur compte, me disent-ils. C’est un antalgique de qualité pour se vider la tête : attendez peut-être le lendemain des fêtes, quand vous serez gavés, afin d’avoir au moins un bon prétexte pour vous assoupir chaque fois qu’entrent en scène les deux insupportables héros.

Jean-Paul Brighelli, du côté obscur de la Force.

Laïcité à l’université : Bisounours is back !

L’Observatoire de la laïcité, le « machin » dirigé par Jean-Louis Bianco, après une pleine année d’auditions diverses de responsables bien-pensants et de syndicats ejusdem farinae, a rendu son avis sur les menaces pesant sur la laïcité à l’université.
Je résume : il n’y a pas de menace. Ni réelle, ni fantôme.
Après un long rappel historique de la loi de 1905, le rapport conclut :

« La plupart des auditionnés ont rappelé le caractère « isolé »5, « marginal »6 et « sporadique »7 des incidents impliquant la question plus globale du fait religieux au sein de l’enseignement supérieur public. Il est apparu que dans chacun des cas mentionnés, une issue a pu être trouvée par le dialogue ou en faisant référence au règlement intérieur (…) Les auditions et les réponses aux questionnaires ont ainsi révélé une situation globale respectueuse de la laïcité (…) La plupart des auditionnés ont, en revanche, souligné et critiqué le traitement médiatique des rares incidents existants : « Cette question a surgi dans la sphère publique à l’occasion d’incidents sporadiques mais fortement médiatisés dans un registre du fait divers à sensation et avec une iconographie qui présente les évènements de façon stéréotypée. » »

Dégagez, il n’y a rien à voir.
Ça valait le coup de s’interroger. Vraiment.
L’Observatoire a ainsi demandé son avis qualifié au Président de la Conférence des Présidents — Jean-Loup Salzmann, le type qui essaie depuis deux ans de dégommer Samuel Mayol à Paris-XIII et traite de billevesées l’emprise constatée par une commission indépendante des intégristes sur cette fac. Il fera un super-recteur de super-région tout à fait convenable.

Le Comité Laïcité République, par la plume de Jean Glavany (député PS des Hautes-Pyrénées), Patrick Kessel (ex-Grand Maître du Grand Orient) et Françoise Laborde (sénatrice PRG de Haute-Garonne), a réagi immédiatement à cette coulée de lubrifiant.

« Nous devons constater que, si l’avis de l’Observatoire prétend le contraire, ce dernier a consulté le Président des Universités mais en aucune sorte les professeurs et ceux qui auraient pu témoigner de situations dégradées dans les établissements où ils travaillent. C’est le cas en particulier, de Samuel Mayol, Président de l’IUT de St Denis. Il en résulte que les difficultés rencontrées sont minimisées. »

Et de se référer au constat beaucoup plus alarmant réalisé dès 2013 par le Haut Conseil à l’Intégration (dissous depuis par Jean-Marc Ayrault dans une splendide illustration de la vieille technique de la poussière sous le tapis). Il aurait aussi bien pu citer un (bon) article du Monde sur le sujet, où un simple journaliste sans les normes moyens du « machin » gouvernemental, dressait en mars dernier un constat tout aussi accablant — et accablé.
Et de conclure :
« Le déni n’est pas la réponse appropriée face à la nouvelle poussée de l’extrême droite qui se nourrit des dégâts occasionnés par les communautarismes, dégâts que ressentent les citoyens sur le terrain avec le sentiment d’être abandonnés. »
Mais, chers amis du Comité, le déni est la parade universelle de ce gouvernement. Que conclut Cambadélis de Régionales marquées par la montée du vote FN et le rejet de la politique gouvernementale ? Un tweet enthousiaste le résume :

C’est comme dans le Malade imaginaire : « Le déni, le déni, vous dis-je… » La politique de « refondation de l’école » a valu au PS des centaines de milliers de votes nuls — ou franchement hostiles — de la part de centaines de milliers d’enseignants, y compris dans des régions stratégiques comme l’Ile-de-France. La politique macronienne lui a valu des millions de voix déplacées sur la droite la plus extrême. Quant aux régions, ma foi, ils ont payé pour voir. Mais rue de Solférino, tout va très bien, madame la marquise.

Soyons sérieux. La loi de 1905 prononçait la séparation de l’église (catholique, essentiellement) et de l’Etat. De l’Islam, à l’époque, pas de nouvelles.
Mais face à une religion expansionniste, colonisatrice, impérialiste, sûre d’elle et dominatrice, et génératrice d’horreurs, face à un extrémisme qui en a fait une machine de guerre, peut-être faudrait-il toiletter la loi, répondre par la guerre à la guerre, et cesser de… se voiler la face. Je me fiche pas mal de ce que les gens pensent ou de ce à quoi ils croient — en leur for intérieur, et chez eux. Il en est de la religion comme des pratiques sexuelles — ça ne devrait jamais intervenir dans l’espace public. Ou alors, c’est que l’on tient à faire du prosélytisme — et ça, c’est interdit, ou ça devrait l’être.

Jean-Paul Brighelli

Manuel Valls appelle Christian Estrosi

Valls a félicité Bertrand et Estrosi (la presse).

– Christian Estrosi ?
– Ouais ? Céki ?
– Ici Manuel Valls… le premier ministre…
– Ah ouais…
– Je voulais vous féliciter pour cette brillante élection… Dix points d’écart sur le FN ! Quel magnifique sursaut républicain ! Vous allez diriger une grande, une belle région… Et sans aucune opposition socialiste…
– Ah ? Ah ouais… Ouais, je suis content… Qu’est-ce que je lui ai mis, à l’autre dinde ! Dans l’cul la balayette !
– J’ai appelé aussi Xavier Bertrand pour le féliciter d’avoir brillamment battu Marine Le Pen…
– Qui ? Ah oui, Bertrand… Il doit être content, lui aussi, ce connard…
– J’imagine qu’il va y avoir une réunion du bureau exécutif des Républicains…
– Qui ? Les Républicains ? Ah ouais, l’UMP… C’est Sarko qui doit être content…
– Certainement. Un vrai républicain. Assurez-le du soutien sans faille du président de la République pour 2017…
– Ah ? Ouais, j’ui dirai… Mais la grande bringue va péter un câble…
– La grande bringue ? NKM ?
(Rires)
– Vous pouvez compter sur les militants socialistes pour voter pour Sarkozy lors de la primaire.
– Ah ouais ? Le PS va voter pour nous ? Encore ?
– Oui… Vous savez bien que Juppé, hein, Juppé…
– Ah ouais, Juppé !
(Rires)
– Et au second tour de la présidentielle, vous vous souviendrez de nos accords, hein… Les voix de Bayrou — parce qu’il va se présenter, Bayrou, si c’est Sarkozy —, elles se reporteront automatiquement. Mais il nous faudra les vôtres — celles de tous les vrais républicains !
– Les Républicains ? Ah, ouais… Mais aux législatives…
– Cela va de soi… Sarkozy premier ministre, ça me laisse à moi toutes mes chances pour 2022. C’est là que je prendrai Najat comme Premier ministre.
– Qui ça ? Ah, ouais, la fille qui a fait gagner Valérie Pécresse en Ile-de-France (1)… Super ! Moi, vous savez, en 2022… Mais dites, M’sieur l’Premier, et le FN ? Parce que dans le Sud, le FN… Et dans le Nord aussi ! Et partout, d’ailleurs… En 2017, j’veux bien… Mais en 2022… Boum ! Avant, peut-être ! Boum !
– En nombre de voix, il plafonne quand même, le FN ! Le plafond de verre, hein…
– Quoi, le plafond des Verts ? Les Verts, c’est sûr qu’ils votent pas bleu marine !
(Rires)
– Et puis, un plafond, ça doit faire mal, quand on le cogne ! Plus mal qu’une barrière de Grand Prix ! Ce gadin que je me suis pris à Jarama en 76 ! Mais sous la pluie, hein…
(Rires)

– Remarquez… Hier aussi il pleuvait sur le Midi… Elections pluvieuses, élections heureuses, hein…
– Heu… Oui… Enfin, je voulais vous rappeler tout ça… Nous avons voté pour vous… Vous voterez Hollande au second tour, n’est-ce pas…
– Heu… Ouais… Je me vois bien ministre de l’Intérieur d’un gouvernement Sarko… Même si Ciotti en rêve… Putain, ce mec, j’y ai fait sa carrière ! Et il compte encore que je  lui laisse Nice en 2020… J’vais pousser Rudy Salles, tiens !
– L’éternelle histoire du chien qui mord la main de son maître ! Bon, toutes mes félicitations à nouveau. Vous avez une belle région à administrer. Moi, je m’occupe de la France. À nous deux, le libéralisme n’aura pas trop à se plaindre !

Pcc. Jean-Paul Brighelli

 

(1° Valérie Pécresse l’a emporté de 60 000 voix dans une région peuplée de 12 millions d’habitants — et de 90 000 profs, dont un certain nombre ont renâclé à mettre dans l’urne un bulletin appuyant un parti qui a inventé la réforme du collège. Si demain Bartolone — l’homme qui a fait de Pécresse la représentante de la « race blanche », ne l’oublions jamais — est aussi dégommé du Perchoir, il saura à qui dire merci.

La Valls des responsables — suite du précédent

Perico Legasse ne se contente pas d’être un éminent critique gastronomique et un spécialiste de tout ce qui se boit de bon (excellente revue de quelques whiskies souvent ignorés dans le dernier numéro de Marianne). Il a aussi une tête politique.
À Manuel Valls qui menace le pays d’une guerre civile, en cas d’élection du FN à la tête d’une région, et a fortiori à la tête du pays (mais Valls ne voit pas que si le FN reste à la porte des Régions, il enfoncera bien plus aisément celle de l’Elysée), il répond avec une fougue de jeune homme (d’ailleurs, c’est un éternel jeune homme — j’en connais d’autres — toujours susceptible d’indignations et d’enthousiasmes juvéniles) que les responsables d’une éventuelle insurrection ne sont pas à chercher à l’extrême-droite, mais bien à gauche (et à droite), dans cette bi-polarisation dont la France est en train de crever.
Pour vous mettre en appétit de lecture, je recopie juste le début de sa diatribe :

« Un peu facile de crier au loup pour sauver les meubles et de prédire le pire pour remonter dans les sondages. Faire peur, en appeler à la panique nationale, quitte à mentir un peu et à trahir beaucoup, pour détourner la colère populaire, c’est la base même du fascisme. Quelle est la politique qui peut aujourd’hui conduire à la guerre civile? Qui est au pouvoir depuis 40 ans en général et 4 ans en particulier et nous a conduit à la situation actuelle? Qui s’est essuyé les pieds sur le référendum de 2005 quand 55% des Français avaient voté non à un traité constitutionnel mettant l’Europe sous l’emprise de Goldman Sachs et des marchés financiers dirigés depuis Wall Street? Qui a réduit l’école de la République à une machine à fabriquer des analphabètes? Qui… »

And so on. L’anaphore est impeccable, le clou est enfoncé dans le mur. Si seulement il pouvait être enfoncé dans la tête des élites auto-proclamées qui cherchent par tous les moyens à se maintenir au pouvoir — eux ou leurs alliés « républicains », blanc bonnet bonnet blanc…
Nous sommes effectivement à deux doigts d’une guerre civile qui doublera la guerre que nous a déclarée l’islamisme — que le gouvernement et le président en particulier s’obstinent à ne pas nommer. Parce que le désir ne suffit pas à fomenter une révolution ; la frustration, oui.
Et combattre par des manœuvres d’appareil un FN qui se dégonflerait peut-être, aux yeux des électeurs, si on lui abandonnait quelques parcelles de pouvoir, c’est offrir à ce même FN tout le pouvoir à moyen terme.
Les électeurs du FN ne sont pas des fascistes — ni, aux Etats-Unis, ceux de Donald Trump (actuellement plébiscité par 30% des électeurs républicains, qui le mettent loin devant ses concurrents). Simplement les uns et les autres n’en peuvent plus du « politiquement correct » qui sévit des deux côtés de l’Atlantique. Just fed up ! Alors ils se saisissent du premier histrion décomplexé qui a compris que dire tout haut ce que pensent tout bas le café du Commerce et les rednecks de toutes origines sera électoralement payant. Il est piquant qu’en France, ce soit Marion Maréchal qui se soit attribué ce privilège — bien plus que sa tante, qui joue plutôt la carte de la compétence affichée, et très au-delà de ce que dirait Florian Philippot : le partage des rôles, dans ce parti, est flagrant. Le refoulé (l’ombre imputrescible du grand ancêtre), c’est Marion. Le changement, c’est Marine. La pensée structurante, c’est Florian. Les autres sont des seconds couteaux, des histrions, des nostalgiques, ou ce que vous voulez : piétaille qui a vocation à être éliminée, comme les SA l’ont été avant eux en fin juin 1934.
Du coup, il est un peu vain de se demander ce qu’un FN arrivé aux affaires garderait de ses intentions : pas grand-chose, forcément. Le discours sur l’immigration, par exemple, ne résisterait pas cinq minutes, d’autant qu’une foule d’immigrés de première génération votent pour le FN — par suspicion légitime des dernières vagues de migrants incontrôlés. À Marseille, Ravier a été élu — seul élu FN dans la ville — dans le XIIIème arrondissement, qui n’est pas particulièrement fréquenté par la « race blanche », comme dirait Claude Bartolone, l’homme qui éructe plus vite que son ombre (franchement, si un seul électeur sincèrement de gauche vote pour un type pareil en Ile-de-France, c’est qu’il ne vaut pas plus cher). Quant au discours sur l’euro, les faits sont têtus, et ce n’est pas en sortant prématurément du système que l’on transformera l’Europe des financiers en Europe des peuples.
Enfin, l’élection de représentants du FN (qui seront de toute façon présents, même s’ils ne gagnent pas) va transformer un système bipolaire en système tripolaire. Trois verrous au lieu d’un seul : ce n’est pas demain que les partis réellement d’opposition (qu’il s’agisse de Debout la France ou du Front de Gauche, étouffés par le carcan de la loi électorale française) parviendront à se faire entendre, alors qu’ils sont porteurs (l’un et l’autre, et pourquoi pas ensemble) d’un vrai projet correspondant aux attentes profondes du pays.

Jean-Paul Brighelli

Le tango des cocus

Franchement, être au PS, en ce moment, c’est difficile.
J’en connais qui ont voté Hollande en 2012, parce qu’ils ont cru que son ennemi, c’était la finance. Quelques Macronneries plus tard, ils en sont revenus — ou plutôt, ils n’en sont pas revenus. De même, ils ont cru — dans l’enseignement surtout — que Vincent Peillon, qui se préparait depuis des années à être ministre de l’Education, sortirait de son chapeau une grande réforme qui reviendrait sur les horreurs de la loi Jospin de sinistre mémoire — l’élève au centre, le constructivisme, les pédagos au pouvoir, etc.. Quelques belkassineries plus tard, il leur reste leurs yeux pour pleurer. Restaient les Régionales : les voici sommés de voter pour le Parti Républicain. Embrassons-nous, Folleville ! Sarko for ever !
Pauvres gens ! On a tenté de les rassurer en inventant un « front républicain » de texture composite et d’intentions obscures — quoi qu’ils disent. Démonstration.

J’ai au lycée Thiers, à Marseille, une classe qui prépare activement le concours des Sciences-Po de province. Au programme des IEP, cette année, l’Ecole (bon, ça va, je raconte, en toute objectivité, l’apocalypse molle des quarante dernières années, et particulièrement des vingt dernières, ça les fait beaucoup rire — jaune —, d’autant qu’ils éprouvent dans leur chair de cancres sympathiques à quel point on les a pris pour des crétins tout au fil de leur formation) et la Démocratie : et là, j’ai un peu de mal à leur vendre la notion de Front républicain.
D’autant que nous sommes partis de Montesquieu, pour qui la Démocratie, déjà, est une perversion de la République. Alors quand ils voient le déni de démocratie organisé par un parti dont toute la philosophie consiste à barrer la route — en prévision de 2017 — d’un FN qui rassemble au moins 30% des voix, les bras leur en tombent.
« Mais M’sieur, si le FN n’est pas républicain, pourquoi ne pas l’interdire ? » Oui, pourquoi ? La question a été posée jeudi soir sur i-télé à Manuel Valls, qui a répondu à côté parce qu’il n’y a pas de réponse : ils ne sont pas républicains parce qu’ils ne sont pas nous, nous, nous sommes le Bien. Et Bartolone, qui vient d’accuser Valérie Pécresse de représenter « la race blanche » — kholossale finesse —, dans la plus pure obédience à la stratégie Terra Nova, est un « grand républicain » — dixit Valls. Il y a des jours où je suis fier d’être français.
Mais si les Frontistes sont républicains, puisqu’on ne les dissout pas, pourquoi leur interdire l’accès aux institutions vers lesquelles les pousse la vox populi ? Pourquoi donner le spectacle un peu sidérant et légèrement pornographique de cette collusion complice PS / LR, comme si les deux partis qui bipolarisent la vie politique depuis trois décennies répugnaient à faire de la place et choisissaient soudain de se rouler des pelles ? Ce « Front républicain », me disent-ils, ne serait-il pas par ailleurs un bon moyen de camoufler le bilan catastrophique de cinq années de sarkozysme et de quatre années — bientôt — de hollandisme ? Et ces 9 ou 10 ans, c’est presque toute notre vie, ajoutent-ils. Un truc pour ne pas parler des cadeaux faits aux banquiers, du léchage des bottes de Merkel, des disparités qui se creusent, des salaires qui stagnent, des migrants qui viennent prendre la place de leurs parents ex-immigrés, de la réforme du collège qui enverra leurs petits frères et sœurs encore plus sûrement dans le mur ?
De surcroît, ajoutent-ils, qu’est-ce que c’est que ces manières ? Ces partis se croient propriétaires des voix des électeurs ? Au moins, remarquent-ils, ni Mélenchon ni Dupont-Aignan, pour prendre deux opposés du spectre politique (et pas si éloignés que ça, en fait, but that’s an other story) ne donnent de consignes de vote : leurs électeurs, jugent-ils, sont adultes et savent quoi faire dans cette bipolarisation imposée qui tourne doucement au tripode, de façon à exclure ceux qui proposent autre chose que l’obéissance à Bruxelles pour les uns ou les propositions aberrantes pour les autres — parce que quand même, cette histoire de planning familial, quand on sait qu’il y a en France 200 000 avortements par an minimum, c’est un peu fort, non ? Quand je pense que la Provence disait récemment de Marion Maréchal qu’après un départ nunuche, il y a quelques années, elle avait appris vite…

Et puis ils sont inquiets.
« Si le FN est balayé par des alliances contre-nature, c’est nous — nous, les enfants d’immigrés, les musulmans boucs émissaires, nous, les petits, les obscurs, les sans-grade — qui allons payer les pots cassés, parce que c’est dans la rue que ça va éclater, et que les frontistes frustrés se vengeront… » Ils voient la France courir à l’émeute sous prétexte d’avoir préservé la démocratie par des manœuvres anti-démocratiques… Ma foi, ils ne sont pas les seuls.
Alors certes, ce sont juste des Régionales. Mais c’est évidemment une répétition de 2017 — Hollande élu au second tour face à Marine avec les voix piteusement enthousiastes de Républicains renvoyant l’ascenseur, et un PS repayant son dû en perdant les législatives dans la foulée de façon à ce que le chef de l’Etat, reconduit dans ses ors et ses fastes comme jadis Chirac, prenne Sarko comme premier ministre. Je reste persuadé qu’il y a un accord tacite sous ces désistements sidérants du PS en faveur de gens vilipendés et presque pendus encore la veille — ce n’est plus de la politique, c’est du candaulisme —, et que les jeux sont faits sur les deux prochaines années : ils devraient se méfier, ça va se passer dans la rue, et ce sera violent.

Jean-Paul Brighelli

« La femme voilée du métro »

J’achète peu Libé — sinon pour vérifier de temps à autre l’état réel de la bien-pensance telle qu’elle s’exprime dans le Camp du Bien. J’ai trop de souvenirs de guerre liés à ce journal, du temps où il était de gauche, qu’il résidait à Barbès et que nous le défendions contre les attaques de vrais fachos, pour supporter le brouillis infâme de libéralisme hollandais et de boboïtude branchée qu’il est devenu. Souvenir aussi d’un jour où, vers 1995, un ami qui demandait le Monde et Libé se vit répondre par le kiosquier : « Ah, la grande Pravda et la petite Pravda » — et comme il avait raison, cet homme !
Bref, je l’ai acheté hier mardi, sur le conseil affectueux d’une amie qui venait de le lire.
En page 27, sous la rubrique Ré / jouissances — joli en-tête —, un article de Luc Le Vaillant, que j’avais identifié il y a deux ans parce qu’il était l’un des rares, dans cette Gauche désormais parée de toutes les vertus ecclésiastiques, à défendre DSK et à imaginer à Pimprenelle une vie libertine avec un gigolo d’occasion, ce qui avait exaspéré les chiennes de garde du féminisme à géométrie variable.
L’article s’intitule « La femme voilée du métro », et fait le buzz, comme on dit dans la France qui a choisi l’onomatopée insectoïde comme mode d’expression : accusations mêlées de misogynie — péché mortel dans un pays où il est désormais interdit d’aimer les femmes — et d’islamophobie — autre tare indéniable dans un pays où, comme on le sait, tous les Musulmans sont nos amis et le communautarisme une bonne idée.

Je ne suis pas un grand amateur du style de Luc Le Vaillant — « un peu pudding, un peu meringue, un peu chantilly », disait un journaliste ami de Stratégies ; et Philippe Lançon, chroniqueur à Charlie et à Libé : «Son style a un côté débordant, humide, un peu sexe, qui exaspère les puritains. Lui, rien ne l’agace plus que les pisse-froid, les peine-à-jouir.» C’est tout à fait ça. Echantillon :
« La femme en noir est debout au coin d’une rame et n’attend personne. Elle a la puissance de celles qui aimantent à parité l’attention et la répulsion, la fascination et la détestation. Impavide, immobile, elle tient serrées les paranoïas ambiantes et calcifie les fantasmes destructeurs. Elle se retrouve encagée dans un grillage d’affects réprobateurs et de désirs ambivalents. Le tout lui fait un bouclier protecteur et un podium de pole-dance pour un strip-tease mystique terrorisant.
« Elle porte une abaya couleur corbeau. La tenue traîne jusqu’au sol et balaie la poussière des anxiétés alentour. Les mains sont gantées et on ne saura jamais si les paumes sont moites. Cette autre soutane monothéiste lui fait la cuisse évasive, la fesse envasée, les seins restreints. Les cheveux sont distraits à la concupiscence des abominables pervers de l’Occident décadent. Ceux-ci ne rêvant, paraît-il, que de dénuder ce corps réservé à un seigneur et maître, réel ou spirituel, qui tient ses pouvoirs d’accaparement du Dieu unique à la féroce jalousie. »

Bref, Luc Le Vaillant, ou son doppelganger fantasmé, a donc rencontré une femme voilée dans le métro. Et il en a dit ce que pensent actuellement tous les gens raisonnables :
« Je me dis que j’exagère, et toute la rame avec moi, de mettre en garde à vue le libre arbitre d’une pauvre petite croyante qui ne fait de mal à personne en suivant les chemins qui ne mènent pas à Rome. Sauf qu’il y a peu de chances que la demoiselle fête les 110 ans de la loi de 1905 dont elle ferait plutôt des confettis. Elle peut toujours arguer d’une pratique piétiste qui ne fait pas de mal à une mouche, je ne peux m’empêcher de la voir comme une compagne de route des lapideurs de couples adultères et des coupeurs de mains voleuses. Tant qu’elle ne rafale pas les terrasses à la kalach, elle peut penser ce qu’elle veut, croire aux bobards qui la réjouissent et s’habiller à sa guise mais j’aimerais juste qu’elle évite de me prendre pour une buse. Arborer ces emblèmes sinistres revient à balancer un bloc d’abîme fondamentaliste sur l’égalité homme-femme, sur les libertés publiques et sur l’émancipation de l’individu. Ce qui est son droit le plus strict, même si je le juge inique.
« Le métro continue sa route. A la station Saint-Germain-des-Prés, j’implore Simone de Beauvoir de faire entendre raison aux asservies volontaires. A Saint-Sulpice, le flip revient et je me raconte que la femme voilée est en cheville avec le conducteur salafiste et que mon supplice en sous-sol est pour bientôt. A Saint-Placide, quand se finit la théorie des saints protecteurs si peu laïcards, mon naturel paisible pète un plomb et j’écartèle les portes pour sauter à quai alors que je suis censé ne descendre qu’à la prochaine. Ma couardise laissant la femme-fantôme continuer à couvert sous le tunnel, immobile et tout de noir vêtue. »
Le spécialiste de Sade que je fus apprécie au passage la référence discrète au merveilleux livre d’Annie Le Brun sur le Divin marquis (Soudain un bloc d’abîme, Sade — Jean-Jacques Pauvert 1986, mais aussi en Folio depuis l’année dernière). Et le défenseur féroce de la laïcité que je suis fait chorus avec ce sentiment d’étrange étrangeté dégagé par ce vêtement de deuil et de fanatisme textile.
Une collègue me racontait tout récemment comment, confrontée dans le métro à un fantôme en burka — pour ne pas déclencher d’émeutes, les flics ont désormais l’ordre de ne plus intervenir, à Marseille, quand au mépris de la loi des femmes grillagées occupent les rues —, elle avait vu toute la rame se regrouper à l’autre bout, et finalement descendre à l’arrêt suivant : après tout, on ne sait pas ce que les islamistes trimballent sous leurs défroques — on ne sait même pas si ce sont des femmes.

Mais ce qui est drôle, c’est que cet article tout naturel, quelles que soient mes réserves sur son style, a provoqué une révolution à Libé (c’est bien la première fois depuis longtemps que ce journal bien-pensant flirte avec la révolution, dont il fut jadis l’un des chantres). À en croire les Inrocks, autre totem de la branchitude, un journaliste anonyme du quotidien s’exclame : « Chez nous c’est la war room. On réfléchit à la réponse à apporter. La grande majorité des journalistes sont scandalisés. On a l’impression de faire 50 pas en arrière avec un texte comme ça, surtout après avoir fait des doubles et des doubles pages sur l’islamophobie, encore pas plus tard que la semaine dernière. »
Et les gardiens du temple et de la mosquée réunis de se répandre en tweets rageurs pour fustiger le racisme de Le Vaillant :

Au-delà de la liberté d’expression des journalistes (mais apparemment le délit de blasphème est en voie de réintroduction à Libé), ce que raconte Luc Le Vaillant est le quotidien de milliers de Français confrontés chaque jour aux croyances médiévales des salafistes, fondamentalistes et autres littéralistes — comme dit Tariq Ramadan dans un entretien que nous eûmes ensemble et qui est publié ce mois-ci dans la Revue des deux mondes. Le quotidien aussi de milliers de femmes confinées par le fanatisme et l’ignorance derrière des voiles — dont je ne reconnais l’importance que lorsqu’on les ôte, comme jadis Salomé.
Quant à la condamnation à la géhenne de Luc Le Vaillant par ses pairs et paires (féminisons gaiement !), aucune importance. Cher Luc, vous vous rappelez sans doute ce que dit Molière dans Tartuffe : « C’est être libertin que d’avoir de bons yeux ». Et ma foi, libertins nous sommes sans doute — des esprits libres qui jamais n’accepteront que d’autres êtres libres soient confinés derrière des murs — de béton ou de toile.

Jean-Paul Brighelli

Le déni

Homme politique, franchement, je ne pourrais pas. Pas comme ça. Pas comme eux.
Le PS vient de se prendre la pire raclée de son histoire. Le PR s’est révélé incapable d’en profiter. Le Front de Gauche rêve, de loin, de très loin, d’être un Podemos à la française. Les Ecolos sont dans les choux. Quant aux « petits partis », ils restent petits, parce qu’en état d’urgence, les votes vont vers les gros effectifs. Dommage.
Le FN tire les marrons du feu. Logique. « On n’a pas tout essayé », disent les désespérés de la France périphérique. Et ce ne sont pas seulement les scrogneugneus hors d’âge qui ont voté pour lui. Non : les jeunes aussi ont massivement apporté leurs voix au FN. La désespérance aussi est un parti politique.
Même si le plus grand parti de France est l’abstention — mais on s’en aperçoit un peu tard, dans un système qui a toujours refusé de comptabiliser les votes blancs, de peur que les hommes politiques (les femmes aussi, et on en connaît qui ne sont pas piquées des vers) ne réalisent à quel point ils sont démonétisés.

Assez intelligemment, ni Marine Le Pen ni Florian Philippot n’ont particulièrement pavoisé dimanche soir. Contents — on le serait à moins — mais conscients que l’establishment va s’insurger. Comment ? Le FN ? Et nous ? Et nos places ? Nos prébendes ? Nos bénéfices sur la collecte d’ordures ? Nos petites habitudes ? Nos petits arrangements ?
Pas une fois — et je me suis imposé l’écoute attentive des uns et des autres — le PS ou le PR n’ont mis en cause leur politique. Pas un seul pour dire : « Si les Français votent massivement contre nous, c’est que nous menons une politique nulle, niaise et nocive ».
Il faut dire que les principaux responsables de cette déroute, à commencer par le Premier ministre, sont restés loin des micros — et pourtant, ce n’est pas leur genre. Pimprenelle n’est pas venue s’excuser d’une mauvaise réforme du collège qui a dressé nombre d’enseignants de gauche contre la Gauche — ou ce qu’il en reste, des bourgeois parlant à gauche en tâtant leur portefeuille à droite. Emmanuel Macron n’a pas paru pour fustiger son néo-libéralisme qui fait les affaires des banquiers en remplissant leurs poches avec nos sous. Laurent Fabius ne s’est pas montré pour s’excuser d’une politique moyen-orientale aberrante. Et le capitaine en chef n’a rien dit sur son obédience européenne qui a fait de lui le toutou de « la chancelière » — ah, la chancelière !
De l’autre côté, Sarkozy ne doute de rien, Jean-Luc Mélenchon ne rompra pas avec le PC, qui drague le PS pour quelques places dans des mairies de seconde zone, les Verts s’obstineront dans la défense des plantes vertes — leurs semblables, leurs frères.
Non, ils n’ont rien dit, alors qu’ils auraient dû venir corde au cou comme des bourgeois de Calais (où par parenthèse Marine Le Pen est presque à 50% — y aurait-il une exaspération locale ? La politique migratoire ne serait-elle pas du goût des Calaisiens ? Ah, que de questions…) demander pardon au peuple de la politique aberrante qu’ils mènent depuis des années — eux, et leurs prédécesseurs, renvoyés pareillement dans les cordes.
Le PS, réuni à Matignon autour de Valls, a dû se féliciter du bouillon bu par Sarkozy et ses amis. Les Régionales, ils s’en tapent : comment rester en place en 2017 ? Ah, nos places !

Fin septembre, j’ai interviewé Florian Philippot dans Le Point.fr sur la politique d’Education du FN. En préambule à cette discussion, j’écrivais : « On m’a beaucoup déconseillé d’offrir une tribune à Florian Philippot, c’est-à-dire au FN. Des démocrates convaincus pensent légitime d’ignorer un parti qui rassemble, sondage après sondage, au moins 30 % des Français. Ce n’est pas ma façon de penser. Qu’il soit par ailleurs bien entendu que publier ses réponses à des questions qui se posent effectivement n’est ni un acte d’allégeance ni un appel du pied. » 30% ! Une poignée d’illuminés m’ont sommé de dire d’où je tirais ce chiffre fantaisiste…
Et aujourd’hui, ils le demandent encore ? Le FN est à 30% ! « Le FN est le premier parti de France, a dit dimanche soir Marine Le Pen, alors qu’il est à peine représenté au Parlement ». C’est vrai, et c’est sans doute ce que les démocrates qui ont la bouche pleine de « barrage républicain » appellent la démocratie — ou la république. C’est qu’ils entendent y rester, au Parlement ! C’est confortable !
Ils vont finir par me dégoûter de la démocratie.

Et surtout, ils vont dézinguer la République. « Front républicain ! » Mais si la semaine prochaine le FN, arrivé en tête dans la plupart des régions, est renvoyé dans les cordes de façon à ce que les nantis restent à leurs postes comme des morpions dans des poils pubiens ; si dans un an et demi avec des scores encore améliorés le FN est réduit à la portion congrue à l’Assemblée, après avoir été l’épouvantail qui permettra la réélection de Hollande — eh bien ça se passera dans la rue.
Nous sommes quelques-uns, et un peu plus même, à sentir monter l’émeute. Quand la démocratie se caractérise par le déni de démocratie, le peuple choisit toujours la rue — ils devraient réviser leurs cours d’Histoire, les uns et les autres. Et d’un gouvernement né d’une insurrection ou d’une réaction à l’insurrection, on peut tout craindre — y compris l’élimination de la République.
Ce déni de démocratie est le produit du déni de réalité : rien de la politique menée depuis quinze ans ne convient à la France — sinon des réformes « sociales » cosmétiques, celles qui ne coûtent rien. Ah, mais si on adopte une autre politique, on va se faire taper sur les doigts par tata Merkel ! Ma foi, on pourrait aussi se passer de marâtre. Sinon, on se passera de démocratie — et ce serait bien dommage.

Jean-Paul Brighelli

Du Beau, du Bon et du pneu

Je ne sais pas comment interpréter la dernière trouvaille de Pirelli pour son calendrier, tiré chaque année à 20 000 exemplaires et distribué — jamais vendu — à des VIP divers et variés — plutôt d’hiver, en ce mois de décembre.
D’habitude, le calendrier Pirelli, tel que l’ont résumé récemment les éditions Taschen, c’est Kate Moss
ou Tatiana Zavialova
ou Christy Turlington

On aime ou on n’aime pas, c’est l’idée que Pirelli se fait de l’excellence, celle qu’il a vendue depuis 50 ans que le calendrier existe : de jolies filles photographiées plus ou moins dans le simple appareil d’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil par des photographes célèbres, de Mario Sorrenti à Richard Avedon.
Sans vouloir envoyer trop loin le bouchon, c’est une conception de la beauté qui remonte à l’antiquité grecque, quand on jugeait que le Beau parfait était nécessairement le Bon idéal — καλὸς κἀγαθός, disaient Xénophon et ses copains. La crase de καλὸς καὶ ἀγαθός — ou, au féminin (plus rare), καλή κἀγαθή, ont dû dire les membres de l’Aréopage quand son avocat a eu la bonne idée de dénuder Phrynè.
Une perfection évoque forcément toutes les autres, y compris celle du dessin de vos pneus.

Exeunt cette année les super-modèles. On est passé chez Pirelli à la pure esthétique platonicienne, telle qu’elle est exprimée dans le Banquet : on commence par aimer les beaux objets, puis l’essence du Beau, et on atteint « le terme suprême de l’amour » quand on finit par comprendre que l’essentiel est « une certaine beauté qui par nature est merveilleuse, celle-là même, Socrate, qui était le but de tous ses efforts jusque là, une beauté qui tout d’abord est éternelle, qui ne connaît ni la naissance ni la mort, ni la croissance ni le déclin ». En un mot, l’esprit. C’est ainsi qu’Alcibiade peut aimer Socrate, dont on sait qu’il n’était pas exactement un modèle d’Apollon — mais dieux, que son âme était belle…
Cette année donc, nous raconte le New York Times, ce sont des cerveaux que la photographe (pas un hasard si Pirelli s’est adressé à une femme) Annie Leibovitz a immortalisés pour le calendrier. Des femmes célèbres à d’autres titres que leur physique. « Quand Melody Hobson, président, à 46 ans, d’Ariel Investments, une firme de gestion de fonds basée à Chicago et valant 10 milliards de dollars, a reçu le coup de fil, elle l’a dit à son mari, le cinéaste George Lucas, qui a levé le sourcil en lui lançant : « Sais-tu au moins de quoi il s’agit ? » »
Donc, on nous propose cette année, outre Melody Hobson,
Yoko Ono
Patti Smith
Ou Shirin Neshat, une photographe et vidéaste iranienne

On y trouve aussi Serena Williams — afin, dit-on, de décomplexer toutes celles qui n’entrent pas dans un 34.
Et Amy Schumer, actrice fort prisée outre-Atlantique, auteur d’un court-métrage hilarant où des actrices largement quadragénaires (Patricia Arquette, Tina Fey) ou quinquagénaire (Julia Louis-Dreyfus) fêtent ensemble — avec elle, qui est de la génération suivante — The last Fuckable Day, étant entendu qu’au-delà d’un certain âge, Hollywood ne vous juge plus baisable. Après tout, quel préjugé permet à des quinquas, sexas et au-delà masculins de jouer encore les tombeurs, quand leurs homologues féminines sont priées de se cantonner aux rôles de grands-mères ?
On ne m’enlèvera pas de l’idée que cela tient inconsciemment à la capacité reproductrice… C’est un peu archaïque, non ?

Allons un peu plus loin. Imaginons qu’au lieu d’exhiber des femmes, le calendrier Pirelli ait exhibé des hommes — comme le fait le calendrier des Dieux du stade. Vous n’allez pas me dire que vous préféreriez ça ou ça

voire ça

quelles que soient les qualités de Sartre ou de Poincaré, à ça

ou ça — ou encore ça…

D’un point de vue marketing, en tout cas, c’est très bien joué — on n’a jamais autant parlé d’un calendrier Pirelli : on avait fini par s’habituer à la douzaine de top-modèles qui exhibaient chaque année leur plastique impeccable.
Parfait. Rien à redire. Si toutes les femmes du présent gouvernement Hollande avaient aussi un cerveau, cela ne me gênerait en rien qu’elles soient aux postes qu’elles occupent — et même à tous les postes. Mais un sourire ne remplacera jamais la compétence.

Tout de même… Je me dis en même temps que ce choix de Pirelli est typique d’un retour du puritanisme, dénoncé ici-même. J’aurais sans doute préféré que conformément à l’idéal grec, Pirelli nous propose des femmes — ou des hommes — d’exception à tous les sens du terme. Parce que le calendrier 2016 accrédite l’idée qu’il n’est décidément guère possible d’être un cerveau sublime dans une enveloppe sublime.
Mais bon, s’il faut choisir, nous choisirons les femmes que nous aimons, quels que soient leur âge ou leurs mensurations — parce qu’elles sont à jamais belles pour nous, et que c’est bien tout ce qui importe.

Jean-Paul Brighelli