Les petits calculs d’un petit président

Je ne crois pas un seul instant que la publication des confidences de Hollande soit une erreur — imputée, selon les sources, au président lui-même, qui aurait commis l’imprudence de se confier, ou à l’éditeur, pressé de publier un livre théoriquement programmé pour l’après-présidentielles, sur le modèle du Verbatim d’Attali-Mitterrand. On ne se confie pas par erreur pendant plus de soixante entretiens à deux journalistes dûment convoqués — sans compter que l’ensemble a été forcément relu, par le principal intéressé d’abord, et sans doute par le service juridique de Stock, qui s’est forcément penché sur un livre qui dit beaucoup de mal de beaucoup de gens. Lire la suite

De l’Histoire contrefactuelle et autres uchronies

Les vacances servent au moins à ça : combler notre abyssal retard de lectures.
Pour moi, sur ces deux premiers jours, ce fut donc Pour une histoire des possibles, de Quentin Deluermoz (Maître de conf’ à Paris-XIII) et Pierre Singaravélou (Professeur à Paris-I), paru au Seuil un peu plus tôt dans l’année.
Mauvais titre, qui d’un côté ne dit pas grand-chose, et de l’autre n’a pas le côté accrocheur qui lui attirerait un public autre que celui des spécialistes. Ni le titre, ni la couverture, énigmatique pour les non-initiés. Je parierais que ça n’a pas été un grand succès. Dommage.
Le sous-titre (mais il n’apparaît que sur la page de garde) est plus explicite : « Analyses contrefactuelles et futurs non advenus ». Quelqu’un au Seuil n’a pas fait son boulot. Lire la suite

Libéralisme, individualisme, communautarisme

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais rien dit, et j’disais rien. D’ailleurs, ça ne me disait rien. Arthur Ganate regardait son bock vide comme si ça pouvait faire revenir la Kro qu’il venait de siffler. Jours tranquilles à Clichy.
L’patron du rade a mis la radio. « Laisse béton », chantait Renaud. « T’as un blouson, mecton, l’est pas bidon… » La chanson avait déjà cinq ou six ans, elle venait de relancer le verlan. « J’vais acheter un Chevignon », m’a dit Arthur Ganate, désespérant de voir la bière remonter dans sa chope… Il s’est levé et la nuit de la Place Clichy l’a englouti.

Chevignon est créé en 1979, mais c’est Guy Azoulay qui quatre ou cinq ans plus tard lance le blouson « cuir vieilli » qui fait décoller la marque et lance l’ère du racket, à l’école. Au moment même où Mitterrand trahissait le socialisme, auquel il n’avait jamais cru, et d’opérer un virage sur l’aile vers le libéralisme. Ça ne me paraissait pas important, ce que j’avais sur le dos. J’étais déjà trop vieux. Mais ça commençait — les marques, la sape. Les gosses nikés des pieds à la tête. Les insignes et les logos cousus sur le cuir pseudo-aviateur — personnalisation uniforme. La fringue dans Paris rachetait doucement les vieilles épiceries. Dix ans auparavant, Michel Clouscard, relayé bientôt par Alain Soral, avait inventé le mot « bobo », bourgeois bohème, que Camille Peugny a magnifiquement défini en 2010 : « « Une personne qui a des revenus sans qu’ils soient faramineux, plutôt diplômée, qui profite des opportunités culturelles et vote à gauche ».

Vote à gauche ? Mais ni gauche, ni droite. Le Marché.
Faut être ignare comme peuvent l’être les Inrocks pour croire que bobo a été inventé en 2000 par le journaliste américain David Brooks — hein, forcément un Américain, tout vient des States ! C’était bien plus ancien. Brétécher parlait déjà de « bourgeois bohème » dans les Frustrés, en 1977. Clouscard, c’est 1973.
Ça a commencé là, entre les deux chocs pétroliers. Le libéralisme s’est adapté. Il a réinventé l’individualisme, que le capitalisme classique ne détestait pas, c’était une valeur entrepreneuriale, mais il n’avait pas eu l’idée d’en faire une valeur marchande. Du sujet à l’objet. Il fallait les libertaires des années 68 pour lui donner de nouvelles idées. Ceux qui ne sont pas devenus pédadémagogues sont allés dans la pub. Et les bobos sont entrés dans Paris.
Ça a rampé doucement tout au long des années 80. Tout pour ma gueule. Et le communautarisme a suivi, parce que le communautarisme, ce n’est jamais que de l’individualisme collectif. Et Chevignon a popularisé la doudoune, devenue très vite l’emblème du rappeur frileux.
On peut décrypter la société française (et plus largement occidentale) à la lumière de ce paradigme : l’invention de l’individu conforme, la négation de l’individu réel. Non pas le citoyen de la révolution, pas le dandy de la restauration, pas le décadent fin de siècle et fin de Moi. Non : tous pareils, mais persuadés qu’ils sont tous libres d’adopter les mêmes marques que leur copain. De Stendhal à Edouard Louis, de l’égotisme à l’égocentrisme.
Le clou fut C’est mon choix. 1999-2004. Fin de partie. On ne se rappelle pas, mais l’émission fut si populaire qu’en 2003 le sculpteur Daniel Druet a représenté son animatrice en Marianne. Si ! Penser qu’il y a peut-être des mairies où de jeunes imbéciles se marient sous les traits empâtés d’Evelyne Thomas, Marianne de l’audiovisuel-roi et du con / sommateur.… Lire la suite

La face crashée de Marine Le Pen

Le 8 octobre dernier, Riss et Richard Malka, respectivement dessinateur et co-scénariste (avec Saïd Mahrane) de la Face crashée de Marine Le Pen (Grasset), étaient invités sur le plateau d’On n’est pas couché.

Je n’ai pas la télévision, je n’ai donc pas suivi le débat dans son jus — mais il y a le replay pour les mauvais téléspectateurs. C’est une amie — grâces lui soient rendues — qui m’a signalé le fait : Vanessa Burgraff, nouvelle présentatrice dont j’ignorais tout et qui, lorsqu’on la mettra sur orbite, n’a pas fini d’tourner, a lancé à deux reprises à Riss et à Malka qui n’en pouvaient mais : « Ce qui m’a gênée, moi, c’est que vous la rendez très très sympathique… » — ajoutant, pour faire bonne mesure : « Ce n’est pas une facho dans le livre, c’est une républicaine ». Ben oui.

Le mot intelligentsia, pour désigner le bassin de grenouilles parisien et ses relais médiatiques, est certainement exagéré, puisqu’il prend racine dans « intelligence ». Que disait donc cette accorte jeune femme qui est blonde aussi à l’intérieur de sa tête ? « Vous l’avez rendue humaine » — « mais elle appartient à l’humanité, que je sache », a répondu Riss, passablement éberlué.

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Blowin’ in the wind

– Vous avez une idée ? demanda le président de séance.
– J’avais pensé à Adonis, dit l’un des membres de l’honorable assemblée.
– Je connais mal, avoua le président.
– Ah, c’est très beau ! Ecoutez plutôt :

Mes désirs
C’est de rester l’étranger rebelle,
Et d’affranchir les mots de l’esclavage des mots.

Il avait récité en français.
– Je croyais qu’il était arabe, ce… comment dites-vous déjà ? Ali Ahmad Saïd Esber !
– Un nom imprononçable ! dit un autre.
– Et puis… Un Syrien ! dit un autre.
– Il est libanais, précisa le premier. Il écrit aussi en arabe.
– Mais il vit en France à présent…
– Ah non ! Pas un Français ! Ça suffit, les Français ! Le dernier, c’était il y a deux ans !
– Un Syrien, ces temps-ci, ce serait un signal fort, reprit le premier.
– Ou très faible, dit le président. Et puis… On l’a raté depuis dix ans. Il a 86 ans… Place à la jeunesse !
– Convenons de ne pas prendre un auteur de plus de… je ne sais pas, moi… 75 ans ?
– Oui, un jeune ! dit une voix, sans que l’on sache si la réflexion était ou non ironique.
– Et Adonis écrit le plus souvent en français, renchérit le francophobe, qui avait été traumatisé par Patrick Modiano. Ça commence à bien faire, les Français ! Il faut faire tourner… Lire la suite

Trissotine

J’aurais dû me méfier : les Inrocks en avaient dit du bien. « Un pur régal qui se savoure d’un bout à l’autre de la pièce où se joue tambour battant l’antique bras de fer entre nature et culture, la guerre des sexes et la lutte acharnée des femmes pour échapper à leur relégation domestique en revendiquant leur émancipation intellectuelle. » Couleurs acidulées, décor hideux années 60 — l’adolescence de Macha Makeïeff, qui a exactement le même âge que moi. Une transposition qui ne veut pas dire grand-chose, les femmes des années 1960 avaient largement accès à la culture, et on célébrait alors Françoise Sagan plutôt que l’abbé Cotin — le modèle de ce Trissotin, trois fois Cotin et trois fois sot, qui donna effectivement un temps son nom à la pièce, au témoignage de Mme de Sévigné, entre autres.

J’aurais dû me défier : les mises en scène de Macha Makeïeff, nommée à la Criée de Marseille par Frédéric Mitterrand en 2011 avec la bénédiction de Jean-Claude Gaudin jolie collusion, ne m’ont jamais emballé, et les spectacles des Deschiens, qu’elle inventa jadis avec Jérôme Deschamps, sont au mieux du café-théâtre. Elle fait d’ailleurs jouer son fils, Arthur Deschamps, dans le rôle du valet. Ce n’est pas un problème en soi — Molière recyclait ses femmes dans ses pièces, et en 1672 c’était son épouse infidèle qui jouait Henriette.
J’aurais dû me renseigner : ce Trissotin-les Femmes savantes avait été créé pour les Nuits de Fourvières, en juin 2015, enregistré par la télévision d’Etat et était disponible sur YouTube. Mais on vit à Marseille dans un tel état de manque que la moindre manifestation culturelle fait événement. Et puis, la Criée, c’est à dix mètres de chez moi. Sans compter que je guette sans cesse des spectacles que je pourrais conseiller à mes élèves — je ne suis pas le seul, la salle était pleine de lycéens raisonnablement chahuteurs, et qui firent bon accueil à la pièce, dans laquelle ils ont probablement vu une pochade à identification maximale : les jeunes acteurs sont à leur image, nuls et pétulants. La jeunesse aussi est un naufrage. Jamais entendu des vers articulés avec cette lourdeur — protase-climax-apodose, un hémistiche montant, un hémistiche descendant, au mépris des rejets et des enjambements. C’était peut-être pire au XVIIème, mais de l’eau a coulé sous les ponts de la Comédie française.
Les vieux (pardon, Vincent Winterhalter, parfait Chrysale magnifiquement pleutre ! Pardon, Marie-Armelle Deguy, splendide Philaminte et harpie ménagère !) s’en tirent mieux.
Mais ce ne sont pas les vieux que l’on voit d’abord. La pièce, malgré son titre, est confiée aux jeunes. Etrange erreur, ou signe inquiétant de nos temps de jeunisme.

À la petite aube une bande de jeunes imbéciles rentrent de boîte, encore pleins de gin fizz et de MD. Une mini-jupe, deux bottes Courrèges. Le sommet, c’est Henriette, qui se change toutes les trois minutes, et dont l’univers se circonscrit visiblement à ce qui fait le souci des jeunes écervelées contemporaines : la robe de Machin et le sac de Trucmuche.
Bon. Pourquoi pas ? Les jeunes gens n’étaient pas forcément plus intelligents en 1672 (j’ai toujours un petit serrement de cœur quand je vois les Femmes savantes, où Molière, épuisé, commençait à cracher ses poumons avant de mourir sur la scène du Malade imaginaire l’année suivante), et ils étaient tout aussi obsédés par la mode en cours à la Cour.
Que Bélise soit jouée par un homme, c’est moins compréhensible. Certes, en 1672, c’était bien un comédien, Hubert, qui jouait Philaminte : cela faisait sens, dans la mesure où l’épouse de Chrysale porte la culotte — et cela permettait de la pré-ridiculiser. Mais Bélise, cette évaporée de la galanterie ?
Je n’avais rien compris. Les Femmes savantes, mes bons amis, est une pièce LGBT. La servante, Martine, serre Henriette de près, et Trissotin est joué par Geoffroy Rondeau déguisé en Conchita Wurst. Jugez plutôt : Lire la suite

La Crise sans fin

J’errais autour de la Bastille. J’avais une heure à tuer avant de prendre le train.
Je suis entré à la Belle Lurette, 26 rue Saint-Antoine. J’aime beaucoup cette librairie : on y prend en deux minutes le pouls exact du boboïsme — et plus particulièrement celui du Marais, qui en est l’émanation suprême. Les notices manuscrites, résumant l’avis toujours enthousiaste du libraire, accrochées à certains livres, flattent ce que le Parisien branché a de plus personnel — sa dose élevée de moraline, comme disait Frédéric N***, son appartenance à l’espèce Homo Festivus, comme disait Philippe M***, et sa totale déconnexion de la France périphérique, comme disait Christophe G***.
Coincé entre trois piles de succès présumés de la rentrée, il y avait quelques minces exemplaires de la Crise sans fin – Essai sur l’expérience moderne du temps, paru initialement en 2012 et qui vient de sortir en poche (Essais Points Seuil).

J’ai travaillé en 1986 avec son auteur, Myriam Revault d’Allonnes. Nous nous étions partagé le programme Lettres d’HEC portant sur le Langage, à elle le côté philo, à moi le versant littéraire et linguistique. Chez Belin — rue Férou, où habitait Athos. Trente ans ! C’était hier. Elle était alors prof de prépas à Lakanal, elle allait entrer au Collège international de philosophie, elle a depuis été associée au Centre de Recherches politiques de Sciences-Po et à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. C’était ¬— et c’est toujours, sans doute — un petit bout de femme à l’intelligence étincelante et aux yeux bleu cobalt. Contact perdu — ainsi va le monde. Lire la suite