Cinquième set

(Ce qui suit est prioritairement destiné à mes élèves de classes préparatoires — mais je n’empêche pas les gens de bien de commenter mes divagations).Dans le monde du tennis, Roger Federer est « Mister Nice Guy ». Toujours le sourire, toujours un mot aimable — il a même l’habitude de prendre des nouvelles de ses adversaires blessés. Et bon père de famille avec ça ! Gentleman Roger !
L’avez-vous observé dimanche matin (heure de chez nous) dans sa finale contre Nadal ? Totalement concentré, il avait un masque de guerrier qui ne souhaite rien tant que la mort de son adversaire (souvenir d’une interview de Bjorn Borg, le glaçon suédois, avouant que sur le court, il aurait voulu que ses balles fussent de vraies balles et que son adversaire mourût). Lire la suite

Polanski et le chœur des demi-vierges

Elles ont eu non sa peau (mais elles aimeraient bien), mais au moins la peau de sa nomination comme président des prochains César. L’un des plus grands cinéastes aujourd’hui vivants, le metteur en scène de Cul-de-sac, Rosemary’s baby, Chinatown, Tess, The Ghost Writer et j’en passe, est tricard aux yeux d’une bande de pseudo-féministes qui cherchent à faire parler d’elles en accablant les autres, faute de créer quoi que ce soit qui arrive à la cheville des œuvres du Polonais maudit.
Polanski est demandé depuis les années 1970 par un procureur californien avide de publicité pour une affaire qualifiée de viol où une fille mineure a été offerte par sa mère, et avec son consentement, à un cinéaste adulte. Ciel ! Et la fille en question n’a jamais voulu porter plainte, et correspond toujours avec son séducteur. En France, il n’est accusé de rien du tout. Quand bien même, il y aurait belle lurette que tout cela serait tombé sous le coup de la prescription. Lire la suite

Méritocratie, Oligarchie et Populisme

Il y a quelques jours, le New York Times a publié un intelligent article sur « The rise and fall of European meritocraty ». Ivan Krastev y dresse un parallèle entre l’effondrement (si seulement c’était vrai !) des pseudo-élites auto-proclamées mondialisées et la montée des populismes, notant que « l’élite méritocratique est une élite mercenaire, qui n’est pas sans rapport avec la façon dont les clubs de foot les plus compétitifs s’échangent les meilleurs joueurs ». Et de préciser que « les banquiers hollandais heureux vont à Londres, pendant que les bureaucrates allemands compétents occupent Bruxelles ». Ces gens-là n’ont pas de frontières, ils n’ont plus de nation.
D’où l’incompréhension desdits banquiers londoniens d’adoption lorsque le peuple anglais a voté le Brexit. Not in my name ! se sont-ils exclamés ! D’où l’ahurissement des bureaucrates bruxellois devant les votes eurosceptiques, qu’ils ont contournés grâce à la complicité active d’autres bureaucrates associés à quelques politiques intéressés. D’où la sidération des médias à l’élection de Trump ! Ce tout petit monde, comme dirait David Lodge, va de stupéfaction en stupéfaction. Vite, s’inventer un pare-feu !
Un parti populiste pourrait briller aux prochaines élections ? Vite, inventez-moi un petit Macron, puisque Hollande ne peut plus fournir.Les fonds ne manquent pas à Emmanuel Macron pour monter des meetings. On y vend aux foules un bonheur parfaitement imaginaire. Parce que l’Europe telle qu’elle s’est construite, l’Europe de la finance, de la City et de Goldmann Sachs — parlez-en aux Grecs, de Goldmann Sachs —, cette Europe qui choisit de parler anglais — non pas la langue de Shakespeare, mais celle des épiciers du Stock Exchange —, cette Europe-là n’a rien à voir avec le bonheur. Au moins, pour européen qu’il soit, François Fillon ne promet que du sang, de la sueur et des larmes.

Le bonheur, ce ne sont pas ces tomates standardisées, dépourvues de goût, mais conformes à un idéal européen décidé à Bruxelles, où d’ailleurs on n’en cultive pas. Ni ces normes alimentaires qui nous empêchent de manger des fromages non pasteurisés et du lait frais non UHT. Le bonheur, ce ne sont pas ces écoles où l’on enseigne le français tel qu’il se parle mal — baragouinez, mes enfants, Bruxelles s’occupe du reste. Un sabir dans lequel se dissolvent peu à peu les langues nationales, mais qui satisfait les « compétences » édictées par le Protocole de Lisbonne. La façon dont Emmanuel Macron a cru bon de parler anglais devant un parterre franco-allemand en dit long sur le globish commun à ces gens-là — et de Florian Philippot à Bruno Le Maire, je sais gré à quelques politiques d’avoir exprimé leur indignation devant la trahison linguistique de ce jeune homme pressé qui mérite amplement le grand prix de la Carpette anglaise.
Ces chroniques sont écrites en français — et celles et ceux qui les commentent veillent à s’exprimer aussi en (bon) français. C’est une politesse que nous nous devons les uns aux autres ; mais ce qui allait de soi il y a onze ans, quand j’ai commencé Bonnet d’âne, est devenu un acte de résistance. Parler français, c’est s’opposer à cette mondialisation qui après avoir détruit notre industrie et notre agriculture, prétend détruire les nations. Insensiblement, je suis passé d’analyses exclusivement consacrées à l’Ecole à des réflexions sur l’ensemble des faits culturels, parce que le combat, face à une menace tous azimuts, est désormais global.

Comment ? Vous vous insurgez contre la méritocratie, vous qui ne cessez de prêcher l’élitisme bien compris ? Vous qui pestez contre l’égalitarisme instauré par un système pédagogique à la dérive ? Allons donc !
Il faut d’abord s’occuper de bien nommer les choses. Le mot méritocratie fut inventé en 1958 par le sociologue et homme politique anglais Michaël Young, dans une fiction dystopique intitulée The Rise of the meritocracy. L’auteur y stigmatisait un (futur) système où des élites auto-proclamées s’arrogeaient le droit de décréter qui était ou non méritant (en fait, elles-mêmes), et rejetaient dans l’ombre, la misère sociale et la culpabilité tous ceux qui n’avaient pu s’insérer dans leur corps, et qui le pouvaient d’autant moins que lesdites élites vivaient en système autarcique et en auto-reproduction. Et il prédisait une insurrection populaire contre la méritocratie en 2033 — alors que c’est en 2016-2017 que ça se passe.
Le fait d’avoir fabriqué le mot en combinant une racine grecque (kratos, le pouvoir) à une racine latine montrait assez, dans l’esprit de Young, à quel point le concept était monstrueux — en un mot, bureaucratique, un mot fabriqué selon la même linguistique frankensteinienne. Rien n’y a fait : la classe politique (à commencer par le parti travailliste, auquel Young avait appartenu) a revendiqué la méritocratie, et l’inventeur du terme a dû batailler ferme contre Tony Blair, objet de son exécration, qui s’auto-justifiait en se réclamant d’un système méritocratique qui pérennisait le pouvoir des mêmes. Lisez sa diatribe, elle est lumineuse.

Il y a une sacrée différence entre méritocratie et élitisme. La méritocratie est une oligarchie qui feint d’être là par pur mérite, alors qu’elle n’y est que par reproduction. L’élitisme consiste au contraire à pousser chacun au plus haut de ses capacités — particulièrement les plus jeunes. Quelles que soient leurs origines. J’ai voué ma vie à cette tâche.
Les sociologues de l’éducation ont constamment joué, dans leurs écrits, sur l’ambiguïté de la méritocratie, qui à l’origine est très près de ce que Bourdieu appelait « reproduction », et dont ils font quand ça les arrange un synonyme d’élitisme. D’où la tentation égalitariste imposée à l’école par des politiques qui eux-mêmes s’accommodent fort bien d’une société méritocratique dans la mesure où elle les conforte dans leurs fonctions. En fait, la méritocratie tue le mérite. Elle installe une noblesse d’Etat pérennisée. Elle est une oligarchie — pas même une aristocratie. Ce n’est ni le gouvernement des meilleurs, ni a fortiori celui des plus méritants, c’est la confiscation du pouvoir par quelques tyranneaux camouflés en grands argentiers (Wolgang Schaüble par exemple), en ex-gauchistes réinfiltrés par la CIA (Manuel Barroso) ou en jeunes loups « en marche ». C’est 1788 : on se crispe sur ses privilèges, on fonce dans le mur.
D’où la tentation populiste. Celle du coup de balai. Du « plus jamais ça, plus jamais ceux-là ». Du présent faisons table rase. Ce que les méritocrates appellent populisme dans les feuilles de choux qu’ils se sont achetées (le Monde par exemple) n’est jamais que l’exaspération du peuple.
Les partis qui prêchent la grande lessive n’ont pas forcément les cadres de substitution ? Sans doute. Mais il peut en être en 2017 comme en 1789 : en quelques semaines ont surgi les hommes qui firent la révolution. Qui avait entendu parler de Danton, de Saint-Just ou de Robespierre (ou de Bonaparte, ou de la plupart des généraux de la Révolution, tous issus du peuple), avant que le peuple n’envoie les aristos à la lanterne et le roi — nous arrivons tout doucement au 21 janvier — à l’échafaud ? En 1940, qui connaissait De Gaulle avant le 18 juin, en dehors de quelques cercles militaires restreints ? Il en est des grands esprits comme de la foudre — l’instant d’avant, ils n’étaient pas là. L’instant d’après…

Jean-Paul Brighelli

Paul Lombard

Paul Lombard, qui vient de mourir, était devenu un ami — ou pas loin. J’avais été chargé de l’aider à écrire ce qui devait être son testament — un livre qui a été écrit jusqu’au bout, et que de sérieux ennuis de santé, en 2011, l’empêchèrent d’amener au stade éditorial, puisqu’il ne pouvait plus le défendre.
Je tiens, en hommage à un « ténor du barreau », comme dit la Presse, et à un homme de cœur, comme je dirais moi-même, à vous en livrer une page.

Fifi n’était peut-être pas très maligne, mais c’était une créature voluptueuse, et elle aimait les hommes — elle les aimait beaucoup. Jusqu’au jour — en 1942-43 — où elle rencontra Otto (ou Fritz, ou Wolfgang, bref, un soldat allemand). Coup de foudre trans-national. Du jour au lendemain, Fifi fut fidèle. Elle accoucha même, neuf mois plus tard, d’un joli bébé blond comme son père — une rareté, à Marseille, à cette époque.
Puis vint la Libération. Tous les résistants de la onzième heure émergèrent pour libérer une ville qui l’était déjà. Et, pire encore, leurs vertueuses épouses se mirent de la partie.
On alla chercher Fifi chez elle (Otto avait été déplacé sur le front russe, elle était sans nouvelles, elle était dans les affres et ne pensait à rien d’autre), on la traîna dehors, et avec la délicatesse que l’on imagine, on la tondit.
Ce n’était pas encore assez. On l’amena à la Plaine (un quartier qui, comme son nom ne l’indique pas, domine la Canebière et le lycée Thiers où j’étais lycéen), et on se proposa de la faire baiser par l’âne qui baladait les enfants. « Puisqu’elle avait baisé avec un Allemand, elle pouvait bien baiser avec une bête… »

On avait déjà déshabillé Fifi, on l’installa sous l’animal, qui, terrorisé, menaçait de l’écraser, on commençait à exciter manuellement la bête, pour la mettre en état, quand Louis Rossi, un vrai résistant celui-là, porte-flingue de Defferre qui venait de prendre d’assaut le Petit Provençal, journal collaborationniste, fendit la foule, tua l’âne d’un coup de revolver, et pointant son arme sur la foule :
– Le premier qui bronche, dit-il, je l’abats.
Il releva Fifi, la couvrit de son blouson, la ramena chez elle.
Elle est restée prostrée un certain temps. Puis elle alla récupérer son môme, qu’elle avait confié à une voisine. Ensemble, ils se rendirent sur un pont qui, au bout de la rue de la Croix, permettait de gagner Saint-Victor, et, enjambant la rambarde, elle se précipita avec son enfant trente mètres plus bas, sur la voie ferrée qui, à l’époque, passait là. On eut du mal à séparer les deux cadavres.

Vingt-cinq ans plus tard, on n’avait rien appris. Gabrielle Russier aima l’un de ses élèves, fut condamnée en juillet 1969 à 12 mois de prison, une peine déjà lourde, surtout quand on pense que 1968 était passé par là, que Christian R*** avait presque 18 ans au moment des faits, et qu’il avait fallu une bonne année pour que ses parents, profs à la fac d’Aix l’un et l’autre, se décident à porter plainte.
La condamnation était amnistiée par la toute récente élection de Georges Pompidou. Le procureur fit appel a minima, et demanda 13 mois non amnistiables. Un mois plus tard, poussée à bout, Gabrielle se suicidait.
L’avocat de Gabrielle, Raymond Guy, était alors tout jeune, et ne géra pas l’affaire au mieux. Grisoli (chez qui il avait été stagiaire, au tout début de sa carrière), partie civile, protesta même contre l’appel, puisque le souhait des parents était de récupérer leur fils, ce qui était fait. Mais le chœur des pleureuses de l’Université et de la magistrature se déchaîna. « Un professeur n’a pas à supplanter l’autorité familiale », tonna le procureur général, Marcel Caleb. « Elle s’est suicidée pour ne pas se présenter en appel », se moqua le procureur Paul Tirel. « Une fleur maladive qui a pourri d’amour », renchérit le substitut Jean Testut.
Quant au juge d’instruction, Bernard Palanque, l’affaire ouvrit chez lui un abîme, et il finit par divorcer. Ainsi finissent les moralistes.
Trois semaines plus tard, Pompidou fut interrogé sur l’affaire, au cours d’une conférence de presse demeurée célèbre. Il jeta sur l’assistance un long regard empreint tout à la fois de dédain, de chagrin et de pitié, camouflé sous ses lourdes paupières, et récita, sans papier, le célèbre poème d’Eluard :
« Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut la victime raisonnable
Au regard d’enfant perdue
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés »

Poème écrit justement par Eluard — à qui on ne pouvait rien reprocher, en fait de Résistance — en l’honneur de toutes ces femmes à qui des mégères firent sentir le poids de leur vertu.

À propos d’Eluard justement… Lombard avait chez lui, parmi une foule d’œuvres qui témoignaient d’un goût exquis et éclectique, une splendide édition manuscrite du « Liberté » d’Eluard, colorisée et illustrée par un ami du poète. Eh bien, Paul, sur cette page électronique qui durera moins qu’un dessin de Max Ernst, j’écris ton nom.

Jean-Paul Brighelli

Nocturnal Animals

C’était le 4 janvier. Je me suis laissé entraîner — et puis j’avais vu le précédent film de Tom Ford, A Single Man, où Colin Firth était magnifique (comme dans Genius) et Julianne Moore désespérée (comme dans The Hours).
Vers la quatrième ou cinquième minute, j’ai eu un sentiment de déjà-vu — ou plus exactement de déjà-lu. « J’ai la mémoire qui flanche / J’m’souviens plus très bien… » Oui, j’avais lu ça — mais ça ne s’appelait pas Nocturnal animals, c’était intitulé Tony et Susan, c’était signé Austin Wright,  ça a paru au Seuil il y a vingt ans — un bail, et tant de polars depuis ont coulé sous le pont Mirabeau… Et dans mon souvenir, c’était un très bon roman.
Je suis rentré, je l’ai cherché en vain — livre prêté, livre volé. Je n’ai pas voulu en parler avant de l’avoir relu — le temps de me le procurer sur un site de soldes…
C’est un très bon livre. Mais en le relisant, je me suis souvenu que je l’avais déjà trouvé très bon deux fois — en 1995, puis dix ans après. Par un effet de concernement, comme dit Starobinski.

C’était vers 2004. Un que je connais avait une grande passion de midlife crisis (à vrai dire, depuis l’âge de quinze ans — et il en a plus de soixante aujourd’hui — il a été en permanence en midlife crisis, à voir le nombre de passions horizontales qui ont nourri sa vie et son imaginaire), pour une créature bien sous tous rapports, enseignante comme lui, et quelque peu plus jeune — disons vingt ans d’écart, pas de quoi se retourner dans la rue. Un an de bonheur au bout des doigts. Il allait abandonner pour elle sa femme et ses enfants quand elle lui signifia qu’il n’était pas assez riche pour elle — pas assez pour lui assurer un train de vie adéquat. Et qu’il lui fallait bien (elle venait sans doute de recevoir je ne sais quel message biologique qui lui conseillait d’abandonner l’amour par derrière, comme chante GieDré) qu’elle se mît en quête d’un géniteur adéquat, susceptible d’offrir à sa future progéniture le nid douillet et parisien qu’elle convoitait… Ainsi se termina l’histoire — ou pas tout à fait : piqué au vif, mon ami écrivit dans le mois qui suivit un livre qui eut un écho considérable, et des ventes confortables. Et il le lui envoya, dédicacé, mortel.

C’est tout le sujet de Tony and Susan / Nocturnal Animals. Susan est mariée depuis vingt ans à un chirurgien qui la trompe un peu mais qui a la surface financière adéquate pour que ça passe. Dans le film, elle a un côté Desperate Housewife — Amy Adams, sublime, a teint ses cheveux en acajou pour renforcer l’écho avec Marcia Cross. Elle s’occupe d’une galerie d’art moderne (ne ratez pas le début, c’est fascinant de monstruosité) qui périclite. Et elle reçoit par la poste le tapuscrit d’un livre qui va sortir, écrit et envoyé par son ancien mari, Edward — et de surcroît il le lui a dédié. Vingt ans auparavant, il se voulait écrivain, il comptait sur elle pour qu’elle fût sa première et meilleure critique, et elle n’a rien su lui dire d’autre que « C’est trop plein de toi, ces histoires »…
Oui, mais, objecte-t-il, on n’écrit au fond qu’avec soi. Il lui a demandé d’être patiente, qu’il finirait bien par… Elle a préféré le quitter, d’autant que le prochain frappait déjà à la porte, si je puis dire. Et qu’il avait une surface économique plus confortable. On ne dit pas assez que tant de belles histoires d’amour meurent d’impératifs financiers.
Ce qu’il lui a envoyé — Nocturnal Animals — est pour un œil naïf enfin détaché de lui. Un thriller parfaitement angoissant, dont je ne vais pas vous raconter les péripéties. Tom Ford, matois, a eu la bonne idée de faire jouer par le même acteur — Jake Gyllenhaal, parfait — à la fois le rôle de l’ex, réanimé dans le souvenir de Susan en quelques flash-backs significatifs (elle l’a quitté parce qu’il ne gagnait pas assez d’argent, et qu’au fond, elle reproduisait les préjugés texans hérités de sa mère) et le rôle du père de famille de la fiction, à qui il arrive quelques pépins notoires.
Evidemment, le récit (fictif) est tout imbibé de l’ancienne relation. Le roman d’origine s’appelle Tony et Susan parce qu’il mélange la Susan du niveau I, le niveau réel, avec le Tony du niveau II — soi-disant fictionnel. Qu’il suggère un couple impossible et néanmoins réalisé — quant à savoir s’ils pourraient se retrouver dans la réalité, savoir si Edward viendra au rendez-vous qu’elle finit par lui donner, quand elle a achevé le livre…
Tom Ford est paraît-il heureux en ménage. Mais il dit dans ce film quelque chose de magnifique à son partenaire d’aujourd’hui — « heureusement que tu as pensé que j’avais du talent, et il m’en a fallu pour remonter Gucci (après tout, Ford est surtout un créateur de mode) et Saint-Laurent, il m’en a fallu pour résister aux attaques des féministes hystériques qui trouvaient que je déshabillais trop les modèles dans mes pubs » — par exempleC’est un film sur la vengeance : tu n’as pas cru en moi, je t’envoie ce livre à la figure, et je te renvoie à ta solitude et à ton impuissance et aux infidélités misérables de ton mari et à tes enfants — bobonne !
Le film, Lion d’argent à Venise, a été très bien reçu par la critique. En France, quelques-uns ont parfaitement compris — et quelques autres sont passés à côté. Mais bon, Télérama… Jetez un œil sur la bande-annonce, qui vous en dit juste assez. C’est un film nocturne, admirablement photographié par un grand chef opérateur — Seamus McGarvey, qui avait aussi filmé The Hours, que j’évoquais plus haut. Il n’y a pas de hasard.
Et même si vous n’écrivez pas, même si vous n’avez pas de vengeance en cours, même si votre femme et votre fille n’ont pas été violées par trois voyous sur les routes de Pennsylvanie ou d’ailleurs, même si vous n’aimez pas les thrillers glacés, courez-y — c’est une pure merveille.

Jean-Paul Brighelli

Rats de bibliothèque et petites souris

La Bibliothèque nationale vient de retrouver un lot de cartes de lecteurs célèbres, aujourd’hui disparus — il ne reste d’eux que ce qu’ils ont écrit, ou produit, ou vécu, et le souvenir de leurs lectures, dont malheureusement il manque le détail.
Mais on peut toujours les reconstituer. D’autant que les dates inscrites sur les cartons jaunis donnent à penser qu’ils se sont fréquentés — au moins dans l’espace commun, sous les lampes toujours insuffisantes de la Bibliothèque de la rue Richelieu. Qu’ils ont communié au moins dans l’amour des livres, où ils venaient trouver de quoi en écrire, tant il est vrai que le lion est fait de mouton assimilé. Ils parlaient bien des langues, mais ils étaient tous francophones de cœur — à une époque où le français représentait encore quelque chose, autre chose que ce à quoi les imbéciles qui écrivent les programmes, rue de Grenelle, voudraient le réduire.
Il y avait même parmi eux des migrants — on disait « émigré », à l’époque. Pas même « immigrés ». Des gens venus d’ailleurs, comme Stefan Zweig, austro-hongrois, Hannah (avec deux « n ») Arendt, prussienne, ou Natalie (sans « h » à l’origine) Sarraute, « née Tcherniak » à Ivanovo-Voznessensk, de nationalité russe.
Peu de Parisiens pur jus là-dedans. Bachelard est né à Bar-sur-Aube, Breton à Tichebray — mais tous deux sont morts à Paris.

 

 

Seul Césaire, dans cette liste, est né à Basse-Terre et mort à Fort-de-France — Martinique un jour, Martinique toujours. C’est même là que j’avais eu l’honneur (si !) de le rencontrer. J’étais beau comme un soleil !Zweig a quitté l’Autriche en 1934 — mais sa carte de lecteur est de l’année 1932 : il venait déjà chercher à Paris une liberté qu’Hitler, qui se préparait à l’époque aux élections de 1933, ne risquait pas de lui procurer, lui dont les œuvres seront jetées au bûcher pour célébrer l’arrivée des nazis au pouvoir. En 1932, avait-il déjà le pressentiment qu’il mourrait dix ans plus tard au Brésil, main dans la main avec Lotte, sa secrétaire et désormais amante depuis qu’au début des années 1930, justement, sa relation avec son épouse se dissolvait fatalement ? Paris, loin de Friderike… Il n’écrivait plus de fiction, à cette époque — il s’intéressait à Erasme. La BN devait lui procurer tout ce qu’il fallait sur le Maître de Rotterdam.
A-t-il rencontré là André Breton, qui y avait été mis en carte dès 1931, et qui commençait sans doute à lire les textes qu’il aura l’idée de rassembler en 1935 et qui figureront cinq ans plus tard, juste avant son départ pour l’Amérique, dans l’Anthologie de l’humour noir ? L’un des mouvements les plus fréquents, dans les bibliothèques, consiste à jeter un regard, au passage, sur ce que lisent les autres — particulièrement quand ils se lèvent, laissant leurs livres ouverts, pour aller aux toilettes ou fumer une cigarette. Qu’est-ce que Zweig, grand polyglotte devant l’Eternel, pouvait penser de ce jeune trentenaire à la chevelure soigneusement rejetée en arrière qui accumulait sur sa table Swift, Sade, ou Thomas de Quincey ? « Des lectures curieuses, vraiment… » Souvenir — que me veux-tu ? — de la jeune fille qui lisait sagement l’Histoire de Juliette à la Bibliothèque Nationale, un jour, dans les années 1970…
Parce qu’il y avait à l’époque un Enfer — les livres qui y étaient exilés sont encore référencés ENF. Sade était en enfer — et sur la table de Breton. La jeune Nathalie Tcherniak épouse Sarraute (depuis 1925) y lisait peut-être Flaubert, qui alimenta vingt ans plus tard l’Ere du soupçon. Breton n’en parle pas — le « hasard objectif » des surréalistes, qui lui fit rencontrer Nadja dix ans auparavant, venait de l’associer à Jacqueline Lamba, ex-prof de français, danseuse au ballet aquatique du Coliseum, piscine transformée en music-hall. Breton a sans doute cru rencontrer Mélusine, il en a tiré l’Amour fou — et, après leur arrivée aux Etats-Unis, un certain nombre de déconvenues, quand elle le quittera en 1942 pour David Hare.
En 1936, autre rencontre possible, celle d’Aimé Césaire et d’Hannah Arendt. Le chantre de la négritude y venait probablement avec Senghor, alors tout jeune agrégé de grammaire, qui rentrait régulièrement à Paris — il avait été nommé au lycée Descartes, à Tours : arrivée à Montparnasse, direction Clignancourt — et changement à Châtelet pour descendre deux stations plus loin, au Palais-Royal — la station où se sont peut-être croisées dans l’escalier toutes ces belles intelligences.
En tout cas, les uns et les autres, tous nés au tournant du siècle (que s’est-il passé dans le ciel pour que vers 1895-1900 éclosent en Europe tant de génies, de Breton et Céline à Sartre ou Sarraute — épuisant le réservoir durablement ?) n’ont pas manqué de repérer la barbe de Bachelard, descendant presque jusque sur la table où le philosophe s’usait les yeux à décrypter la légende d’Empédocle et les textes de Novalis — qu’il utilisera dans la Psychanalyse du feu en 1938. Les surréalistes faisaient grand cas de Novalis — j’entends d’ici Breton pester parce que le professeur de l’université de Dijon lui aura piqué les Hymnes à la nuit… Quoique… Bachelard lisait l’allemand, et Breton, qui fut toujours nul en langues étrangères, devait pratiquer la traduction de 1833 de Xavier Marmier.
Dijon / Gare de Lyon — et là, c’est direct jusqu’au Palais-Royal. Cette ligne 1, avec ses voitures vertes (en seconde) ou rouges (en première) faisait un bruit infernal. Bachelard entendait-il le fracas des roues d’acier réverbéré par les voûtes noires où fugacement se lisait la « réclame » du Bo-du Bon-Dubonnet…
Dans un roman tout à fait angoissant, la Maison des damnés, Richard Matheson brode sur « l’énergie résiduelle », ce concept bien pratique, quand on écrit des contes fantastiques, selon lequel les grandes passions ont laissé dans les murs qui les ont abritées une source d’énergie susceptible de se revivifier de temps à autre. Imaginez-vous ce que ces grandes intelligences et ces puissants délires ont laissé de vitalité potentiellement active entre les murs de la Bibliothèque nationale ? Ah, si les idées pouvaient ressortir des murs…
C’est fini aujourd’hui. La consultation des ouvrages les plus rares se fait en ligne. Il n’y a plus d’Enfer — sinon sur le Web Sombre. Et maintenant que tout est informatisé, à la bibliothèque François Mitterrand qui domine la Seine et nos amours, faut-il qu’il m’en souvienne, que restera-t-il de nous, lecteurs itinérants, quand un crash aura anéanti la mémoire de notre passage ?

Jean-Paul Brighelli

Bienvenue dans le pire des mondes

Le 23 ou 24 novembre dernier, j’ai acheté le Monde — je me souviens à peu près de la date, parce que l’événement est tellement rare qu’il fait tache : je n’ai pas trop à cœur de financer l’un des journaux officiels (avec Libé) de la mondialisation décomplexée.
Gaïdz Minassian y étalait sa bêtise et sa collaboration à la pensée unique dans une critique du livre tout frais sorti, signé du Comité Orwell, Bienvenue dans le pire des mondes (chez Plon, qui a cru vendeur de mettre Natacha Polony sur la couverture : du coup, elle est l’invité préférentielle, et même quand elle est à l’antenne avec Jean-Michel Quatrepoint, c’est elle que Ruquier fait parler, alors même qu’elle n’a pas, dit-elle, « écrit les meilleures parties du livre »).

Le Comité Orwell est composé de journalistes de tendance souverainiste — entendons qu’ils revendiquent la souveraineté de la pensée, au service de la souveraineté de la France.
(Et déjà, j’ai bien conscience de ce qu’a d’incongru une telle phrase, à une époque où parler de « la France » est une offense à la diversité, aux communautés, aux indigènes de la République et au libre droit des individus à cracher à la figure de Marianne — et à choisir la servitude volontaire).
Ils ont souvent côtoyé, justement, Marianne — le magazine, du temps où il n’était pas patronné par cette cornegidouille de Renaud Dély, qui y a ramené tout ce que l’Obs, où il sévissait auparavant, a de boboïsme vendu. Tant pis pour les amis que j’y ai encore, et qui font le gros dos en attendant que…
Le Comité Orwell, qui compte donc quelques belles intelligences, a rassemblé ses idées en un corps de doctrine, et balaye en 200 pages serrées les questions d’éducation (louanges à un livre qui explique benoîtement aux politiques aveugles que c’est la pierre fondamentale, et que Najat Vallaud-Belkacem est le bon petit soldat de l’apocalypse molle dans laquelle nous entraîne le « soft totalitarisme » — c’est le sous-titre de l’ouvrage — mis en place par la mondialisation, l’Europe bruxelloise, et l’empire américain), d’économie — analyse tout à fait lumineuse —, la démocratie, « nouvel habit de la tyrannie », et de « l’art de dissoudre les peuples » dès qu’ils ne votent pas comme vous voulez.

Revue de détail.

Orwell est convoqué — c’est bien la moindre des choses — dès les premières lignes : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ». C’est que le radical de liberté a été pas mal galvaudé ces derniers temps, comme s’amuse à le faire (c’est un ouvrage très bien écrit, par des gens cultivés à l’ancienne, autant en profiter) la troisième phrase du livre : « Face à une idéologie dominante « libérale-libertaire », qui fait du libre-échange mondialisé un horizon indépassable et du primat de l’individu sur tout projet commun la condition de l’émancipation… »
Disons tout de suite que c’est là la ligne de force du livre : l’atomisation du bien commun en appétits individuels, l’exaltation de l’individu afin de mieux l’asservir à ces appétits qui ne sont plus même les siens, mais ceux des firmes qui les concoctent et les leur vendent, et la combinatoire létale du néo-libéralisme (rien à voir avec le libéralisme tel qu’on le trouve par exemple chez Stendhal, où c’est essentiellement un refus de la monarchie constipée de la restauration : le néolibéralisme est « un modèle de libre-échange total et global »), et de cette pensée libertaire, nourrie de déconstruction, de « relativisme culturel » et de pédagogisme, qui s’est infiltrée dans ce qui fut jadis la Gauche et qui est aujourd’hui l’idiot utile de la dissolution nationale et du communautarisme (un gouvernement sensé commencerait par dissoudre le Parti des Indigènes de la république, dont le livre souligne assez qu’il tient un discours raciste). De la vraie liberté, plus de nouvelles. D’où « le sentiment que, par bien des aspects, nous ne sommes plus tout à fait dans ce qu’on peut appeler un régime démocratique ». Bref, la liberté, c’est l’esclavage — mais qui a lu 1984 était au courant.
Comment ? Vous n’êtes pas pour l’ouverture ? Vous êtes donc pour la fermeture ? Le repli sur soi ? Le pouvoir a le pouvoir de manipuler les mots, il a tout ce qu’il faut de journalistes aux ordres et d’intellectuels auto-proclamés pour ça. Et ceux d’en face, ceux qui ne lèchent pas les cols de chemise de Bernard-Henry Levy, ne sauraient être que des « pseudo-z-intellectuels », comme dit l’autre.

Pourquoi « soft totalitarisme » ? Par extension sémantique du « soft power » qui a pris le pouvoir dans notre monde sans guerre (sans guerre chez nous, quoique…) en diffusant un modèle culturel unique afin de mieux vendre un système économique unique. La grande réconciliation de Marx et de Gramsci. Le « It’s the economy, stupid » de Bill Clinton nappé d’une sauce TF1 / M6, afin que vous ne réalisiez pas que ce que vous mangez vous mange. Et de convoquer cette fois Huxley : « Un état totalitaire vraiment efficient serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et de leur armée de directeurs aurait la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer — telle est la tâche assignée dans les Etats totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la Propagande, aux rédacteurs en chefs des journaux et aux maîtres d’école. » C’est dans le Meilleur des mondes, et ça date de 1932. Avant même que le Propagandaministerium donne sa pleine puissance. Le soft totalitarisme est la revanche de Goebbels. La Boétie, je t’entends ricaner dans ta tombe !
Bien sûr, c’est l’imminence de l’élection présidentielle qui a rendu urgentes la rédaction et la parution de ce livre. « Parce que la France ne peut se permettre de jouer une élection pour rien. Parce qu’elle est au bord de l’implosion, prise en tenailles entre le totalitarisme islamique et le soft totalitarisme dont la première caractéristique est qu’il ne se soucie nullement de cette barbarie qui n’entrave en rien sa progression. » Citoyen, si en avril prochain tu ne fais pas de ton bulletin de vote un pavé à lancer au visage de l’oligarchie qui ronronne aux manettes, il ne te restera plus qu’à te noyer dans le sirop d’oubli que te déversent le GAFA — Google / Apple / Facebook / Amazon — et Microsoft, qui n’entre pas dans l’acronyme, mais qui a su s’offrir l’Education Nationale française pour une poignée de cacahouètes.

« L’Ecole fut le lieu de baptême de la démocratie ; elle en sonnera le glas ».
L’accent mis sur l’oral (qui remonte quand même aux années 1960, sous la férule, à la DGESCO, d’un certain René Haby), la répudiation de toute culture autre que le fast food pour neurones atrophiés, et jusqu’à la réforme du collège et son cortège d’EPI, tout concourt à « la destruction des barrières culturelles freinant le déploiement généralisé du néolibéralisme et de son corollaire, la globalisation », et au « formatage des individus pour qu’ils adhèrent avec ferveur au modèle qui leur est proposé dans une insistance toute bienveillante ». Voilà comment en trois décennies ont a transformé en cancre un système éducatif qui fut le meilleur du monde — mais l’élitisme, c’est mal. L’éducation, rappelle les auteurs, fut jadis libérale — rien à voir avec les abus ultérieurs du terme : « Cette expression désigne une conception humaniste de la transmission des savoirs à travers l’étude des grandes disciplines » — voir la lettre de Gargantua à Pantagruel : « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. » Du XVIème au XIXème siècle, magnifique progression. Du XXème au XXIème siècle, remarquable régression. Voici que l’éducation, via les « compétences » imposées par la Stratégie de Lisbonne en 2000 (« les compétences sont la version moderne et technocratique des ces « savoir-faire » et « savoir-être » que des pédagogues bienveillants ont voulu substituer aux savoirs jugés élitistes et discriminants »), n’a plus pour but que de développer l’employabilité des futurs consommateurs — un mot qui commence mal. L’employabilité, mais pas l’emploi effectif. Dans le cauchemar climatisé des transhumanistes, l’espèce humaine se robotisera ou disparaîtra. Déjà Lactalis ne fabrique plus l’infâme truc plâtreux et pasteurisé appelé « camembert Président » qu’avec deux employés. Le reste, c’est le tour de main de la machine.
Et contrairement à ce que nous serinent la plupart des politiques, « la globalisation n’a pas oublié l’éducation, c’est même son terrain de jeux prioritaire ». Parce qu’il est de toute première urgence de fabriquer les citoyens modèles d’un monde où la volonté des multinationales s’est substituée déjà au pouvoir des Etats — et que c’est l’un des enjeux centraux des échéances à venir : soit vous votez pour des partis qui veulent restaurer l’Etat et la Nation, soit vous êtes morts en croyant être vivants.
La cible de choix de ses processus déstructurants, ce sont les classes moyennes, dont la lente émergence avait constitué l’histoire du XVIIIème au XXème siècle. Parce que c’est l’envie de culture, associée à l’envie de mieux-être de ces classes mouvantes qu’il faut éradiquer — et qui est le noyau dur de la résistance à la mondialisation. Se cultiver, c’est entrer dans le champ illimité du libre-arbitre. Déculturer le peuple, c’est ce à quoi se sont ingéniées toutes les politiques éducatives depuis trente ans ou quarante ans : le livre analyse en détail ces trois temps forts que furent la renonciation à la convertibilité du dollar en 1971, le tournant de la rigueur en 1983 et la célébration du bicentenaire en 1989, coïncidant avec les premières tergiversations sur le voile islamique et à trois mois près avec la chute de la maison Russie. La méritocratie permettait à quelques fractions du peuple d’accéder à l’élite — qui n’entend plus aujourd’hui laisser la moindre part de gâteau à des enfants exogènes à l’oligarchie dominante. Voter pour les mêmes, c’est se condamner, et condamner vos enfants, à stagner à tout jamais — en fait, à régresser sans cesse jusqu’à ce qu’un salaire universel minimum — les Romains faisaient déjà ça très bien dans les cirques où étaient célébrés les jeux du cirque et de TF1, avec distributions de blé afin de nourrir les (télé)spectateurs — leur permette de végéter sur les mages d’un système qui se goinfrera sur leur dos. On y est presque — la Finlande, ce modèle des anti-modèles qu’on nous sert depuis quinze ans que PISA décide de nos destinées, vient de s’y mettre.
J’avais pris une foule de notes supplémentaires — c’est un livre très dense, dont chaque phrase fait mouche et ouvre la pensée sur les abysses de la pensée dominante. Jamais Cassandre n’a parlé avec tant d’éloquence. Mais je vais en rester là — vous n’avez qu’à l’acheter, vous ne serez pas déçus.

Jean-Paul Brighelli