Marine à voile(s)

Grand scandale, disent les officiels libanais. Opération de com’, fulminent les journaux bien-pensants français. Marine Le Pen a refusé de se voiler pour rencontrer le mufti — sur lui « sottise et bénédiction », comme dit Voltaire. Walid Joumblatt éructe : « Une insulte envers le peuple libanais et le peuple syrien » ! C’est peut-être là la clé, comme le remarque au passage l’Orient le Jour : la présidente du FN a soutenu Assad dans sa guerre contre les islamistes, sans doute un crime originel dans l’Orient compliqué.

Il y a deux façons d’analyser le refus de MLP — l’une et l’autre au regard du proverbe fameux, « à Rome, fais comme les Romains ». Soit elle devait porter le voile pour se conformer aux coutumes locales — mais alors, elle est dans son droit lorsqu’elle condamne le port du voile en France, parce qu’il n’est pas dans les coutumes françaises d’arborer dans la rue des signes de superstition et de soumission. Soit elle a bien fait de ne pas le porter (et de Michelle Obama, en 2015, à Angela Merkel, en 2010, en passant par Madeleine Albright — en 1999 —, elle a un bon nombre d’illustres devancières qui, à chaque fois, ont été encensées par les mêmes bien-pensants français), parce qu’elle défend le droit pour les femmes de porter haut la tête, et alors il faut l’interdire en France, pays des Droits de l’homme et de l’égalité des sexes.
Dans tous les cas, il faut en finir avec ces femmes habillées de sacs, comme j’en croise tous les jours — ici, Porte d’Aix, à cinq heures du soir,Et là, rue d’Aubagne, à 11h du matin :Il y a deux jours, je sortais d’un brunch à l’Inter-Continental-Hôtel-Dieu de Marseille (Lionel Lévy, ex-chef d’Une table au Sud désormais aux fourneaux de l’Alcyone, s’y est montré un hôte prévenant), j’avais passé deux heures agréables avec des gens cultivés pourfendeurs d’islamisme et de political correctness, et en sortant, je suis tombé sur ça :J’en ai marre, du voile et des débats infinis sur la question. Marre d’en rencontrer à tous les coins de rues à Marseille, avec des petites filles voilées elles aussi de la tête aux pieds. Et pas qu’à Marseille : chaque fois que je croise une femme ainsi déguisée en sac, j’ai le cœur à l’envers. Marre que des députés de gauche, qui ont sucé le lait de Terra Nova, justifient cette mise à l’écart de la vie publique au nom de la liberté — et Benoît Hamon n’a pas été le dernier à se rallier à cette interprétation révoltante. Je n’ai pas participé à la primaire du PS (je n’ai pas qualité à défendre la social-démocratie molle qu’ils représentent tous si bien, après avoir éliminé Filoche), Manuel Valls portait sans doute l’héritage du hollandisme, mais il a au moins sur la laïcité une attitude constante et rigoureuse. Hamon, parce qu’il se veut de gauche (et cette prétention est l’un des aspects les plus répugnants de sa campagne), est prêt à dire n’importe quoi pour s’aligner sur les positions du NPA et du PIR (dont la LICRA demande enfin la dissolution, ce n’est pas trop tôt) et draguer quelques islamistes de plus ou de moins, qui, pense-t-il (et quelques autres avec lui) feront peut-être la différence dans les « quartiers » de Paris / Marseille / Lyon — ou Lille.
Je ne suis pas le seul à trouver que le voile islamique, ça suffit. Cet oripeau est d’ailleurs de plus en plus détourné, par exemple sous la forme chicOu sous la forme chocEt c’est tant mieux. Le seul voile tolérable, c’est justement celui qui joue sur la transparence et sur l’imminence de son envol. Le voile de Morgane, qui stupéfie le chef des voleurs dans l’histoire d’Ali-Baba Les sept voiles de Salomé, devant lesquels s’exorbita Hérode.Alors je n’ai pas d’intérêts particuliers dans la maison FN, je ne connais MLP que de façon superficielle, mais comment ne pas approuver, quelles que soient ses arrière-pensées politiques, son refus de se plier à la contrainte du fanatisme noir ?

Jean-Paul Brighelli

Présomption de culpabilité

Il y a quelques jours, dans le questionnaire que devait remplir une étudiante pour postuler à Kedge Business School, on demandait : « Quel est l’évènement majeur, de ces derniers mois, qui vous a marqué(e) ? »
Et la jeune fille, une Marseillaise issue, comme on dit, de l’immigration, de répondre : «Le viol du jeune Théo… » Empathie maximale. Sans doute s’y est-elle vue.
Il m’a fallu des trésors de diplomatie pour lui conseiller de prendre un autre exemple. Pour expliquer que les flics ont droit, comme les autres citoyens, à la présomption d’innocence — même si les faits sont clairement établis, ce qui n’est pas vraiment le cas. Et qu’en tout état de cause, même si le policier incriminé se révélait finalement coupable, il est quelque peu délicat de juger prématurément d’une affaire en cours d’instruction. C’est même carrément illégal.
Comme c’est une fille intelligente, elle a obtempéré. De bon cœur ? C’est une autre histoire.
D’autant que rien dans l’actualité ne l’engage à faire preuve de modération. Les temps sont au lynchage préventif — et Internet est un merveilleux champ de lapidation sans examen. Des « people » n’ont-ils pas écrit dans Libé une tribune exemplaire assimilant tout porteur d’uniforme à un violeur en puissance ? Le directeur général de la police nationale s’en est ému. Tous racistes ? Tous violeurs ? Allons donc ! Quand je les vois fermer les yeux sur les trafiquants de dope et de clopes du Marché des Capucins, ou renoncer à verbaliser une femme voilée des pieds à la tête, je les trouve même drôlement coulants — et globalement polis.

Au passage, qui sont ces « people » qui éructent dans Libé ? Des « gens », si je comprends bien l’anglais : quelle expertise ont-ils des affaires judiciaires ? Le fait d’appartenir à un tout petit monde artistico-littéraro-de gauche leur donne-t-il une quelconque autorité ? Nous vivons sous la dictature de la Pensée unique et du Camp du Bien…

Il fut un temps — en 68 — où le slogan était plus politique : Flics ! Fascistes ! Assassins ! Après tout, ils étaient au service d’un pouvoir (De Gaulle) qui ressemblait un peu à une monarchie.
Violeurs, ça vous a une autre gueule que fasciste. On est passé en quarante ans de l’épithète cérébrale à la dénomination libidinale. Le niveau baisse — en dessous de la ceinture.
Et les politiques ont embrayé avec volupté — voir Benoît Hamon, par exemple, qui condamne les « actes inadmissibles » des policiers — sans doute y était-il. Sauf François Fillon, qui en a profité pour proposer un abaissement de l’âge de la majorité pénale à 16 ans (il faudra en discuter avec les gardiens de prison, trop peu nombreux, trop peu formés), et Marine Le Pen, qui a déclaré que « par principe, elle soutient la police, sauf démonstration par la justice que des actes en violation de la loi aient pu être commis » : la présomption d’innocence n’est pas à géométrie variable. Tant qu’un délit (ou un crime, dans le cas d’un viol) n’est pas prouvé, tant que les faits n’ont pas été établis, il n’y a pas de raison de condamner préventivement. On peut plaisanter sur les conclusions provisoires de l’IGPN, mais elles sont justement provisoires.

D’autant qu’il n’y a pas de limite au pig-bashing, comme j’écrirais si je parlais anglais. Une semaine après Aulnay, voici que Mohamed K. affirme dans l’Obs qu’il a été passé à tabac par le même policier : et d’exhiber son visage tuméfié, ce qui a entraîné l’ouverture d’une seconde enquête. Allez, parions que d’ici peu, tout individu qui se sera fait casser la gueule incriminera un policier. Tous violeurs, tous assassins. Surtout quand on est bronzé. Pas tibulaire, mais presque, disait Coluche. Délit de sale gueule. Les belles âmes devraient de temps en temps sortir de Paris et visiter les « quartiers », comme on dit, pour voir à quoi ressemble l’aristocratie des ghettos. Ou s’intéresser aux statistiques des prisons françaises, telles qu’elles ont été rassemblées et commentées par le Washington Post — et analysées par le Monde pour les non-anglicistes. Ce n’est pas être raciste que de constater que la misère et la ghettoïsation produisent immanquablement les mêmes dérives — et que c’est sur le front des dérives qu’opèrent les flics. Pas à Paris VIIème (Matignon ou le Ministère de l’Education) ou VIIIème (Elysée et Place Beauvau) arrondissements, où la délinquance n’est pas tout à fait la même…

Les manifestants de 1968 voulaient changer le monde — mince, c’est raté ! Ceux d’aujourd’hui veulent juste casser du flic, et être sur le selfie : chacun fait avec les moyens de ses ambitions. Ils ont fait de leur mieux, ces derniers temps — mais le policier grièvement brûlé dans sa voiture en octobre a disparu des radars, d’autant que François Hollande n’est jamais allé le voir, celui-là. Alors qu’il s’est précipité au chevet de Théo et a déclaré que le jeune homme avait « réagi avec dignité et responsabilité ». Qui a dit « deux poids, deux mesures » ? Que pèsent les flics français, quantitativement parlant, face au public cible de Terra Nova ? Mais non, il ne peut pas y avoir de calculs aussi bas, surtout pas en période électorale !
Je sens que je vais me faire allumer, à tenir de pareils propos. Déjà, il y a quelques jours, expliquer que Roman Polanski n’avait jamais été inculpé de quoi que ce soit en France m’a valu une volée de bois vert. Mais vous savez quoi ? Frankly, I don’t give a damn, comme dit le beau Rhett à la jolie Scarlett.

Jean-Paul Brighelli

Silence

Sans vouloir remonter à Mathusalem, c’est-à-dire à mon adolescence, je dois au Masque et la Plume tant de joutes fécondes, de conseils avisés et de crises de rire que la quasi-unanimité pour assommer Silence, le dernier film de Martin Scorsese, m’a paru de mauvais aloi ou de mauvaise foi — si je puis dire… Alors même que je partageais, dans la même émission, nombre de réserves émises sur La La Land. Hé, les mecs, Scorsese ! Pas n’importe quel réalisateur à la gomme ! Pas Abdellatif Kechiche ! Pas James Foley ! Scorsese !
J’y suis donc allé — sans préjugés, comme vous voyez…Alors, c’est vrai : on commence par se dire que l’on est tombé dans un film sulpicien. Un addendum au martyrologe jésuite. Un commentaire à la béatification par Pie IX, en 1867, des 52 chrétiens massacrés à Nagasaki en 1622 — eux et leurs ouailles, y compris nombre d’enfants brûlés vif. Ou des « Seize martyrs », des dominicains massacrés dans la même ville entre 1633 et 1637 (l’époque à laquelle se situe le film) et canonisés, eux, par Jean-Paul II en 1997.
Dans le genre martyre, rien ne manque, et on se croirait dans quelque codicille à la Légende dorée. Ebouillantements, décapitations, bûchers, noyades, crucifixions… De quoi alimenter la délectation sanglante des bouffeurs de curés.

Mais que d’éminents critiques, dans l’émission susdite, reprochent à Scorsese de ne pas avoir signalé qu’à la même époque, en Occident et ailleurs, l’église catholique maniait l’Inquisition avec la même dextérité, quel intérêt ? Quel rapport avec le film ?« Le dernier film de Kurosawa », dit l’un des invités de l’émission, dans ce qui était apparemment un lapsus. C’est vrai : non seulement certaines images sortent de Ran ou de Dreams, mais une séquence entière (lorsque les villageois christianisés hésitent à résister, et préféreraient sans doute se soumettre aux diktats du shogun) rappelle invinciblement les Sept samouraïs, quand d’autres pleutres préféraient composer avec les bandits plutôt que de résister.
Mais plus qu’un rappel cinématographique, le film de Scorsese s’inspire de l’ukiyo-e, le « monde flottant », ce mouvement artistique de l’époque d’Edo (1603-1868) dont Hokusai ou Utamaro sont les représentants le plus connus en Occident. À la fois scènes de la vie ordinaires, paysans, courtisanes, moines ou soldats, et images de la nature japonaise, plages, bateaux, vagues, et Mont Fuji compris. Le film de Scorsese est esthétiquement un bonheur permanent. La présence de la nature, à travers les pluies innombrables, les pleines lunes, les huttes délabrées et les capelines de joncs tressés donne une indication précieuse sur le thème central du film — qui est certainement la foi, mais pas celle de la Manif pour tous : le catholicisme de Scorsese est celui de Pascal (« Le silence de ces espaces infinis m’effraie ») combiné au dépassement de Spinoza, le Deus sive natura, le moment où l’Etre suprême se dissout dans le Grand Tout.Et il s’y dissout parce que, conformément à ce qui se passe dans le catholicisme au XVIIème siècle, Dieu se tait et se terre. Le « silence » du titre, c’est cette absence au monde. Absconditus tacitusque. Caché et muet. Lucien Goldman en avait tiré une passionnante étude sur le Dieu racinien.

Deux moments dans ce film. Une première partie où les deux prêtres (Andrew Garfield, déjà en vedette dans Tu ne tueras point, et Adam Driver, tout droit sorti d’un tableau du Greco) envoyés à la recherche de leur ancien maître (Liam Neeson, toujours aussi imposant) tentent de fuir leur destin tout en s’occupant de leurs ouailles — les derniers chrétiens japonais survivants. L’un de ces Japonais est un traître systématique, presque drôle, hanté de culpabilité, qui réclame une confession fréquente et une fréquente communion — un thème typiquement jésuite. Scorsese s’appuie sur le roman le plus connu de Shusaku Endo (1923-1996), racontant la recherche par deux missionnaires d’un prêtre apostat bien réel, Cristóvão Ferreira, qui abjura le christianisme et s’installa confortablement dans le Japon des Tokugawa, entre 1630 et 1650. Le héros survivant du film en fera autant : il enfile un kimono, prend un nom japonais et même une femme, et s’intègre parfaitement. Qu’il garde au fond de lui sa foi originelle, dit le film, est son problème. Mais il renonce à tout prosélytisme.
Et c’est là le sous-entendu assez clair de Scorsese. La foi est un ressort intime, qui n’a pas à s’exhiber — ni à s’exporter là où on ne la veut pas. Le Japon a échappé au christianisme, il a échappé à l’islam — sans pour autant se refermer sur lui-même : que je sache, c’est l’une des premières puissances mondiales, et ses entreprises se sont fort bien adaptées à la globalisation tout en restant éminemment japonaises. Le taux actuel d’immigrés au Japon est de 1,5% de la population. Ce n’est pas là-bas qu’on verrait des voiles islamiques à chaque coin de rue — et symboliquement, le héros survivant rase sa barbe. C’est tout ce qu’on lui demande.

Le Japon a gardé sa culture — malgré l’ère Meiji. Il joue peut-être au base-ball, mais il est resté samouraï dans l’âme.
Je pensais à cela en sortant de la salle : Shinzo Abe, le très populaire premier ministre japonais, n’a jamais renié la culture de son pays — et ce faisant, comme le signalait le New York Times il y a deux jours, il a évité la vague « populiste » qui déferle un peu partout, et qui est une réaction à la trahison des élites auto-proclamées. Ce n’est pas lui qui lancerait, comme Emmanuel Macron à Lyon dimanche dernier : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France. Elle est diverse. »
Il n’y a eu que la droite pour s’en offusquer, tant sommes lobotomisés par les mondialistes qui nous gouvernent. Pétain prétendait que l’anti-France était un Juif bolchevique — c’était d’époque, et c’était grotesque. L’anti-France d’aujourd’hui a le sourire Gibbs.
Silence est un très beau film sur la façon intelligente et vigoureuse dont le Japon a refusé la greffe chrétienne, en produisant les anticorps (à prendre ici au sens littéral) adéquats. Et sur la manière dont il peut tolérer les croyances intimes — tant qu’elles ne s’affichent pas. C’est la tolérance à travers les supplices. Le pays du Soleil levant a rejeté à la mer (qui se charge de noyer les crucifiés, c’est très beau à voir, et d’un symbolisme significatif) tous ceux qui prétendaient lui enseigner une autre voie que la sienne propre. C’est bien pratique, parfois, d’être une île.Et ce disant, le film glisse avec sérénité dans une esthétique japonaise. Rien d’américain dans ces 161 mn de plans très étudiés qui m’ont évoqué Bashô et quelques autres :

« De temps en temps les nuages
Nous reposent
De tant regarder la lune. »

Jean-Paul Brighelli

La Résistible ascension d’Arturo Ui

J’y suis allé pour Philippe Torreton, piètre analyste politique mais très grand comédien, et à la fin, j’ai applaudi tous les acteurs, tous remarquables, quelles que soient parfois les pitreries lourdingues que leur impose le metteur en scène, Dominique Pitoiset. La nécessité par exemple de faire jouer l’Acteur (Gilles Fisseau) à poil pendant 15 minutes ne m’est pas apparue clairement — sinon parce que depuis quatre ou cinq ans, depuis qu’Olivier Py a joué à ça avec un Roi Lear lamentable, tout scénographe qui se respecte doit dénuder au moins un personnage. Le dernier épisode, c’était un Mariage de Figaro pathétique, mis en scène par Rémi Barché à la Criée, le mois dernier, où le Comte exhibait sa chipolatas étique et Chérubin ses œufs sur le plat.

Les spectateurs en tout cas ont beaucoup applaudi. Reste à savoir quoi. J’ai peur qu’ils aient surtout apprécié le miroir de connivence que leur tendait la mise en scène — des bobos marseillais pratiquant abondamment l’entre-soi, fiers de ne pas appartenir à la majorité qui dans cette ville votera MLP, et d’autant plus confortés dans leurs convictions électorales (Hamon ? Mélenchon ? Le NPA peut-être…) qu’ils sont sûrs que leur candidat ne sera pas qualifié pour le second tour. C’est un vote snob sans conséquence. Il ferait beau voir qu’ils élussent quelqu’un qui menât une vraie politique de gauche… Derrière les Communards de luxe se cachent toujours des Versaillais repus.

La pièce de Brecht est à l’origine (1941) une allégorie transposant dans le monde d’Al Capone l’ascension d’Hitler au pouvoir. Hervé Briaux, le Président, c’est Hindenburg ; Daniel Martin (Goebbel), c’est Goebbels, dont il affecte la claudication ; P.A. Chapuis (Rom), c’est Ernst Röhm, le chef des S.A. éliminé par les S.S. durant la Nuit les Longs Couteaux, qui conclut presque l’histoire. Dans la pièce originelle, un bateleur passe régulièrement le long du quatrième mur avec un panneau explicitant la correspondance entre la fable et l’Histoire.

Dominique Pitoiset s’est voulu plus malin que l’auteur et a déshistoricisé la pièce au maximum, « afin de mettre ses pas dans ceux de Brecht, dit le programme, et de s’attacher à distinguer non seulement Hitler derrière Ui, mais surtout, derrière Hitler, les mécanismes qui rendent possibles — y compris aujourd’hui — une telle prise de pouvoir ». Hello Trump, bonjour Marine. Ou quelque chose comme ça.
Une Ascension pavée de bonnes intentions, donc, mais à laquelle manquent une giclée de bon sens historique et un doigt d’analyse pour que le cocktail soit digeste.
En décontextualisant la pièce, on fait d’Hitler une figure ordinaire du tyran : c’est gommer un peu vite la spécificité de l’hitlérisme. Et le recours, au tout début, au « Va pensiero » de Nabucco (le chœur des Juifs en exil à Babylone) est bien tout ce qu’il reste du projet monstrueux du Führer. Le principe de la double historicité, explicité par Brecht dans la conclusion fameuse de la pièce (« Il est encore fécond, le ventre dont est sortie la bête immonde ») d’ailleurs supprimée pour une raison obscure, aurait suffi à un spectateur rmoyennement intelligent pour tisser des liens avec le présent, si nécessaire. À trop enfoncer le clou…
Quant à affirmer (c’est le final bleu-blanc-rouge de la mise en scène) que MLP est une dérivation d’Arturo Ui (et Rom, c’est Philippot ?), c’est rater ce qui, en 2017, en plein néo-libéralisme mondialisé, est la vraie tentation fasciste. Non pas tel ou telle candidat(e) de l‘ordre et de la nation (deux gros mots, comme chacun sait), mais justement les représentants si lisses de la barbarie douce (version Le Goff) et de la dérégulation mondialisée. Et croire qu’il vaut mieux une pseudo-démocratie aux ordres du « Consortium » (ainsi a été traduit par Dominique Pitoiset le « trust du chou-fleur » originel de Brecht) plutôt qu’un(e) patriote est une conviction d’une naïveté renversante.
La bande sonore, très étudiée dans son éclectisme, fournit une illustration éclatante de ce confusionnisme historique. La séquence Nabucco, projetée sur un écran, a été enregistrée le 12 mars 2011 à l’opéra de Rome, avec Riccardo Muti au pupitre profitant de l’occasion, en présence de Silvio Berlusconi, pour demander au public de résister — avec une pluie de tracts tombant du poulailler comme dans Senso. Puis alternent la Toccata et Fugue de Bach (c’est le côté allemand) ou les Carmina Burana de Orff (pour le côté teuton), et en fil conducteur le rock « métal industriel » du groupe Rammstein, vaguement suspect — à son corps défendant, autant que je sache — de sympathies néo-nazies. Avec une jolie séquence sur Bésame Mucho — que Consuelo Velazquez a composé en 1941, l’année même d’Arturo Ui. Clin d’œil qui ajoute à la confusion : la tyrannie n’est pas de toujours, elle n’est pas une tentation inhérente à l’homme, elle est le produit d’un contexte historique et économique. Hitler est sorti du traité de Versailles, Pol Pot de la guerre du Viet-nam, et Goldmann Sachs de la financiarisation mondialisée. Le fascisme actuel n’a pas le visage d’une blonde, mais celui d’un système. C’est d’ailleurs ce qui fait sa force, parce qu’il est plus simple de finir une pièce sur un Torreton éructant en silence que sur l’assimilation de la « bête immonde » à la mondialisation décomplexée qu’incarne aujourd’hui certains.

Jean-Paul Brighelli

Jusqu’au 10 février à Marseille, puis en tournée dans toute la France. Allez vous faire une idée.

Le point sur les présidentielles

Benoît Hamon est donc l’heureux élu primaire, Emmanuel Macron va, court, vole et nous gonfle, Fillon est dans les enquiquinements — que le Canard ait été abreuvé par le Ministère des Finances (mais non, pas par Sapin ! Il y a de tout aux Finances, et surtout pas des gauchistes ! Il y a même des sarkozystes…) ou par une « officine » au service de — de qui ? De Rachida Dati ?
Hmm…

Il y a trois mois, alors que nous ne savions pas si le Président de la république en titre irait ou non à l’abattoir, je disais ma certitude que Macron était le plan B de Hollande, dont l’objectif final est de faire triompher le néo-libéralisme (qu’il soit de droite ou de gauche n’a aucun sens en pratique) et d’annihiler le PS, refuge des Cambadélis et autres Bartolone — tous des petites pointures, si on en croit ce que racontait complaisamment le même Hollande aux deux journalistes invités à ses levers et à ses couchers. J’ajoutais que Mélenchon était le caillou dans la chaussure de ce même Hollande — le miroir impitoyable dans lequel il se reconnaît en homme de droite.
Il fallait donc grignoter le Parti de gauche, qui est le remords personnifié, la preuve vivante que le PS est de droite. D’où l’Opération Hamon, bien parti pour devancer Mélenchon, en donnant à tous les déçus du PS un prétexte pour voter encore une fois pour ce parti de gougnafiers. Cocus de 2012, à vos bulletins ! Il y a du candaulisme chez certains électeurs de gauche… On prostitue la république à un Macron en faisant semblant de soutenir Hamon. Bien joué.

Sans compter que Hamon, l’homme qui justifie le fait qu’il n’y ait pas de femmes visibles dans certains quartiers, est islamo-compatible — ce que n’était pas Valls, dont on peut critiquer bien des points, mais pas son engagement laïc. Avec Hamon, on chasse sur les terres du NPA et du PIR. L’islamo-gauchisme n’est qu’un prétexte : l’essentiel, c’est que la France en tant que nation disparaisse, que les Français en tant que peuple disparaissent, remplacés par une mosaïque de communautés qui se regarderont peut-être en chiens de faïence, qui se tireront peut-être dans le dos, de temps en temps, mais qui consommeront. Et c’est bien l’essentiel.

Soutenir Hamon, mais pas trop. Ce n’est pas lui, l’Elu. On le reçoit à l’Elysée, mais on s’abstient de le raccompagner sur le perron. C’est à ces petits détails que l’on mesure aujourd’hui les grands hommes.Sur la photo, il n’a pas l’air ravi, le ministriculus interruptus comme dit mon ami Antoine Desjardins (140 jours rue de Grenelle — il n’a même pas fait la rentrée, cette année-là !). Benoît, méfie-toi, cet escalier, il faudrait le monter au lieu de le descendre !
Hamon n’est donc qu’un écran de fumée. Le vrai candidat du PS, c’est Macron. L’homme de la loi Travail, d’Uber et compagnie. Un libéral, un vrai.Je ne dois pas fréquenter les bons cercles, mais depuis un mois, je n’ai absolument rencontré personne qui se dise prêt à voter Macron. Les sondages qui lui donnent aujourd’hui plus de 20% des intentions de vote seraient-ils manipulés par des médias complices ? Hypothèse absurde, bien entendu. Qu’importe que L’Express ou Libé, ou BFMTV et RMC, ce soit Patrick Drahi, à qui Macron a rendu un signalé service en lui permettant d’acquérir SFR. Que le Monde, ce soit Pierre Bergé qui vient de signaler son ralliement… Et j’en passe… Comme dit Polony dans le Figaro de ce matin 4 février : « L’élite financière a décidé de s’affranchir de ces politiques devenus inutiles et de faire le boulot directement.  »
Tiens, Causeur n’est pas dans le coup ? Faudra que je me renseigne…
En fait, l’Institut Montaigne avait deux fers au feu — Fillon et Macron. Fillon est dans les embarras ? On tire Macron du sac à malices. Si demain Fillon se remet en selle, ce sera coucouche panier.
Dans les deux cas, il s’agit de se débarrasser de Marine Le Pen, le cauchemar de la droite raisonnable et de la gauche de droite, toutes deux libérales jusqu’au bout des ongles. Marine Le Pen qui, si elle osait, finirait par annoncer que non, la France ne remboursera jamais sa kolossale dette, et que oui, les banques se sont assez gavées comme ça sur notre dos. Ce que chacun sait.
Le plus drôle, c’est que l’un des adversaires les plus convaincus de Macron, c’est Bayrou. Je l’ai rencontré cette semaine : il n’avait pas de mots assez durs pour le candidat du mondialisme et de l’Europe décomplexée. L’homme qui parle anglais aux allemands. L’homme qui ignore tout de la France, hors le trajet fluvial Bercy / Elysée. Qui ignore tout de l’école, sauf le lycée La Providence, noble institution jésuite d’Amiens, et la prépa d’Henri-IV, derrière le Panthéon. Un énarque assez malin pour avoir plu à Jacques Attali, qui depuis la mort de Mitterrand se cherche un roi à couronner. Pour avoir plu à Rothschild. À Alain Minc. Pour avoir plu à tout le monde…Sauf au reste de la France — la France qui n’est passée ni par la rue Saint-Guillaume ni par l’ENA, qui ne connaît de Bercy que les feuilles d’impôt du percepteur, qui ne « lève » pas des millions d’euros en se mettant « en marche », qui n’envoie pas ses enfants dans de grands lycées privés ou publics, qui se lève tôt en espérant avoir encore du boulot, et qui préférerait un CDI aux angoisses des CDD à répétition. La France qui en a jusque là des politichiens de garde du système bancaire — parce que cette France-là, ma France comme chantait Jean Ferrat, a peut-être un compte en banque, mais rien dessus. Ma France qui a le pain quotidien de plus en plus hebdomadaire. Ma France qui ne connaît que deux mots d’arabe — Allah akhbar, claironnés par tous les apprentis-terroristes, et encore aujourd’hui au Louvre. Ma France qui se prépare à l’émeute, demain — parce qu’elle ne voit plus d’autre issue.

Jean-Paul Brighelli