Du FN et de la peine de mort

« Rétablissement de la peine de mort ou instauration de la réclusion criminelle à perpétuité réelle », dit le programme du FN. Et de préciser : « L’alternative entre ces deux possibilités pour renforcer notre arsenal pénal sera proposée aux Français par référendum. La réclusion à perpétuité aurait un caractère définitif et irréversible, le criminel se trouverait sans possibilité de sortir un jour de prison. »
Soyons clair : je ne voterai jamais pour un parti qui inscrit le rétablissement de la peine de mort dans son programme. Aucun souci moral dans ce principe — mes relations avec le Camp du Bien sont lointaines, et la transposition dans la morale laïque du « Tu ne tueras point » biblique n’entretient avec la pure idéologie des Lumières que des rapports médiats. Non : mon souci premier est un souci d’efficacité — je ne vois pas d’autre raison à toute discussion juridique.
Au tournant des années 2000, je travaillais sur le marquis de Sade (il en sortit un livre que les sites d’occasion vous proposent pour pas cher, je vous laisse juges de la décision à prendre, d’autant que le récent bouquin d’Onfray sur le Divin Marquis n’est pas ce que sa plume a produit de plus intelligent). Que dit le promoteur — paraît-il — de la cruauté comme l’un des beaux-arts (et non du sadisme, qui fut inventé par Krafft-Ebing vers 1900 dans sa Psychopathia sexualis) de la peine de mort ? « Il n’y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu’il résulte évidemment de ce procédé qu’au lieu d’un homme de moins, en voilà tout d’un coup deux, et qu’il n’y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière ». Il fallait être sérieusement gonflé pour s’opposer à la peine de mort en pleine révolution, même si Robespierre, à l’origine au moins, était sur les mêmes positions. Le seigneur de Lacoste paya cette originalité de sa liberté, et ne dut la vie sauve qu’aux embarras administratifs de la Terreur.
Quant au Code pénal revisité par Sade, le lecteur curieux en trouvera l’essentiel dans la seconde partie de la lettre XXXV d’Aline et Valcour. Comme Beccaria, le premier à s’être opposé au XVIIIème siècle à la peine capitale, Sade veut un système pénal qui ne cherche pas à punir, mais à amender le coupable.
Et de la guillotine, ô fidèles lecteurs, on ne ressort pas réparé.
Pire : la peine de mort abîme aussi ceux qui y assistent — de près ou de loin. William Thackeray est un jour allé voir pendre un homme. Et le récit qu’il en a tiré, remarquable en tous points, est limpide : la joie des spectateurs n’a rien à voir avec une régénération morale, comme on disait volontiers à l’époque. En instituant le meurtre légal, la peine de mort ouvre la porte au meurtre illégal. La force de l’exemple, n’est-ce pas…
Sans compter que le coût d’une condamnation à mort, si je prends l’exemple de Etats-Unis, est proprement exorbitant. À moins que le FN n’envisage la décapitation au sabre ? Mais alors, qu’est-ce qui le distingue des barbares qui sévissent dans ces pays qui lui servent par ailleurs de repoussoir ? Aucune envie que la France prenne modèle sur l’Arabie saoudite — même si le recrutement de bourreaux ne poserait, sans doute, aucun problème…
Un cran plus loin : une perpétuité réelle ferait des hommes condamnés à ce genre de peine des fauves que les gardiens auraient bien du mal à mater : sans espoir, même lointain, qu’est-ce que le condamné a à perdre ?
Quant à un référendum sur la question… C’est tout à la gloire de Mitterrand et de Badinter d’avoir fait voter l’abolition, en septembre 1981, par l’Assemblée — et Chirac, parmi d’autres, a voté avec la Gauche, ce qui lui vaudra à jamais mon respect inoxydable. À leur gloire aussi d’avoir refusé un référendum : il est des moments où il faut faire passer les Lumières par-dessus la tête de la démocratie.

Voilà — je ne cherche pas à faire du lyrisme, comme Hugo dans la préface au Dernier jour d’un condamné. La peine de mort ne résout rien — elle aggrave les choses. Qu’un parti qui n’est pas dirigé par des imbéciles — comme dirait Sade — maintienne, pour garder le noyau dur des jusqu’auboutistes de l’extrême-droite, le rétablissement de ce crime inutile dans son arsenal de propositions me paraît un peu méprisable. Je sais bien qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Mais il y a tant de bonnes raisons de ne voter ni pour le PS ni pour la Droite classique que franchement, on n’a pas besoin d’agiter un chiffon rouge de sang pour attirer à soi les votes de la France périphérique.

Jean-Paul Brighelli