« Fleur » et couronnes : tombeau pour Eco

Fleur Pellerin, qu’on ne saurait me soupçonner d’avoir épargnée quand elle était ministre, mais qui est partie de la rue de Valois avec une classe folle, a tweeté, tôt ce matin, le plus joli des hommages abondamment versés sur la fosse déjà ouverte d’Umberto Eco :

Et comme elle lit manifestement Bonnetdane, elle a rendu hommage aussi à une chronique récente sur le livre de Laurent Binet, dont Eco était le héros suprême, l’écouilleur en chef, le grand manitou de l’intellect — elle lit donc depuis qu’elle n’est plus ministre :

Pendant ce temps, Sarko se fendait d’une réaction empesée et colorée d’une vilaine faute d’orthographe — il devrait m’embaucher comme « plume », tiens :

Je ne veux pas m’appesantir à un énième hommage — je me rappelle trop le « Tombeau d’Edgar Poe », où Mallarmé se moquait du monolithe que l’on venait de poser sur la tombe du génial Américain :
« Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur,
Que ce granit au moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du blasphème épars dans le futur. »

Et ma foi, Eco a passé sa vie à cela : contrarier les imbéciles (c’est la traduction en langage courant du dernier vers du cher Stéphane). Je lui dois l’une de mes premières émotions sémiologique, lorsque vers 13 ans je lus dans la revue Communications (n°8) son analyse de la « combinatoire narrative » de James Bond. Un linguiste (je découvrais à peu près le mot) qui donnait du sens à Ian Fleming et le prenait au sérieux ne pouvait être mauvais.
Plus tard, étudiant, j’ai accumulé les dettes à son égard — et voici que je ne pourrai jamais les rembourser. Il a été l’un des premiers à analyser la part que le lecteur apportait à l’œuvre, même la plus « fermée » (l’Œuvre ouverte, 1962, et Lector in fabula, 1979). À la même époque, je me livrais à des essais de parodies littéraires, que j’ai définitivement abandonnés quand a paru Pastiches et postiches (1963-1996, prolongé par Comment voyager avec un saumon, 1992-1998) : un grand esprit ouvre le vôtre, et en même temps il stérilise vos prétentions futiles à penser. Je recommande aux avides lecteurs sa parodie du début de Lolita — que je rappelle pour mémoire :
 » Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita.  »

Devenu sous la plume alerte de cet aimable barbu que l’on ne trouvait jamais autrement que souriant, « Nonita » (je rappelle qu’una nona, c’est une grand-mère — un « puma », dirait l’industrie pornographique) :

« Nonita. Fiore della mia adolescenza, angoscia delle mie notti. Potrò mai rivederti. Nonita. Nonita. Nonita. Tre sillabe, come una negazione fatta di dolcezza: No. Ni. Ta. Nonita che io possa ricordarti sinché la tua immagine non sarà tenebra e il tuo luogo sepolcro. »

Bien sûr, pas besoin de traduire — il écrivait en italien mais il parlait tant de langues que le français, l’anglais ou le latin transparaissent en palimpseste dans le moindre de ses écrits.

Il avait compris qu’il y a bien plus à dire de la laideur que de la beauté — mais il a publié quand même une Histoire de l’une et de l’autre qui forment l’un des plus beaux couples de livres jamais lancé sur le marché de l’art — disponibles en coffret, heureux veinards…

Et ce vieillard quelque peu libidineux illuminant sa trogne à la lumière de sa belle captive, ma foi, je serais bien tenté de l’y reconnaître.

Je m’aperçois que je ne parle pas de ses romans. Là aussi, c’était un plaisir de suivre, dans les déluges d’une érudition titanesque, le jeu qu’il entretenait avec la littérature (parce que si vous ne vous amusez pas en lisant / en écrivant, lancez-vous dans la culture des navets). Bien sûr, « Guillaume de Baskerville » dans le Nom de la rose, renvoie à Conan Doyle. Bien sûr, sa déduction sur le trajet qu’a emprunté la jument égarée de l’abbé, au début, est une allusion à l’enquête sur une chienne perdue dans Zadig. Mais dans la liste des livres de l’infernale bibliothèque de l’abbaye — sans doute le décor le plus piranésien / borgésien de toutes la littérature — se dissimule un De modo ridendo attribué à Alcofribas Nasier — le pseudonyme anagrammatique de François Rabelais pour Pantagruel. C’est à cette capacité virtuose à jouer avec la langue, les livres et la chronologie que l’on reconnaît le grand, le très grand écrivain.

Je ne veux pas lasser le lecteur en enfouissant prématurément le grand homme — d’autres s’en chargent depuis ce matin. Je me contenterai de reprendre cette magnifique formule de Lucien Jerphagnon (je crois) : « Il n’est pas mort, il fait semblant ».

Jean-Paul Brighelli