Latex

À quoi rêvent les jeunes filles ? Ma foi, il semble bien que les réponses ne soient plus aussi nunuches qu’à l’époque où Musset posait la question.

Dans le fatras de la rentrée littéraire, j’ai lu une douce bleuette intitulée Latex etc. — chez Plon. On croirait, tant le titre se susurre sur le bout de la langue comme un bonbon salé et autres dégustations de rapine, entendre la voix de Françoise Hardy disséquant le texte de Gainsbourg :

« Mon cœur de silex prend vite feu

Ton cœur de pyrex résiste au feu »…

Premier roman, roman de débutante, l’auteur (et non pas « l’auteure », explique-t-elle — un bon point pour elle) a vingt ans. Et comme Paul Nizan, elle ne laisserait personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.

Elle a vingt ans, mais elle possède déjà du métier quelques vieilles ficelles — le jeu, par exemple, entre auteur et héroïne, les ambiguïtés calculées entre fiction et réalité, les contre-pieds de la langue en lambeaux des « soirées », comme ils disent, et du bon usage des bibliothèques. Savoir si c’est bien à elle que sont arrivées ces aventures n’intéresse évidemment que les journalistes qui l’interviewent — mais alors, à écouter les quelques émissions où on l’a invitée, ça les intéresse, de savoir si, comme son héroïne, elle s’est prostituée à tout ce que le Comtat Venaissin compte de bourgeois opulents, prêts à payer cher leur livre de chair fraîche…

L’essentiel est ailleurs.

Il était donc une fois une élève de Terminale qui s’ennuyait ferme dans son lycée de C*** — ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas, c’est tout à côté d’Avignon, autant dire au Kamchatka. Pourquoi diable s’y ennuie-t-elle ? Parce qu’on ne fournit pas à sa toute jeune intelligence un aliment intellectuel susceptible de l’apaiser.

C’est là que le livre m’a accroché. L’air de rien, c’est un réquisitoire accablant contre l’Ecole d’aujourd’hui, qui à force de programmes au rabais et de pédagogies en solde n’intéresse plus les bons élèves — sans parvenir à accrocher les mauvais. À la Margaux du roman il faudrait bien autre chose que des dissertations rapides et des exos de math rédigés sur un genou juste avant que la cloche sonne pour étancher sa soif de connaissances. On est bon élève à peu de frais, dans ce système.

Une princesse sans divertissement ! Que vouliez-vous qu’il arrivât ? Toute pédagogie qui ne transmet pas grand-chose pousse les longues adolescentes sur les sophas de Crébillon. Lasse des conversations délibérément futiles, peu comblée par des garçons maladroits et alcooliques — ils le sont tous, apparemment, dans cette génération désenchantée —, elle saute sur l’occasion de se faire sauter contre rétribution.

Au départ, c’est un jeu, et une occasion de s’offrir des fanfreluches hors de portée des bourses paternelles, si je puis ainsi m’exprimer (le roman en son entier est un pied de nez à tous les post-freudiens maladroits qui pensent automatiquement qu’une adolescente déphasée cherche quelques pères de substitution). Non, celle-ci est en quête d’un divertissement à l’Ennui dont parlent Pascal et Moravia. Et accessoirement (mais justement, apprenons-nous, c’est l’accessoire qui fait tout le chic, dans une civilisation de l’Avoir et non plus de l’Etre) de quoi s’offrir tous les objets griffés qui comblent quelques instants le désir, avant de l’attiser. Tout, tout de suite. Toujours plus. Il y a dans ce livre un aspect American psycho qui devrait intéresser Beigbeder, qui dit tant de bien de Bret Easton Ellis dans son dernier livre (lire — rapidement — Premier bilan après l’apocalypse, qui vient de paraître chez Grasset). L’enfer des étiquettes ! Même le latex du titre est disséqué en marques, sous-marques, couleurs et parfums — il y a des capotes plus ou moins vintage

Evidemment, cela ne peut que mal finir. Trois pâles voyous, qui ont bien repéré cette grande fille qui jongle insolemment avec des billets mauves de 500 €, lui expliquent violemment qu’ils ont droit à leur part, et même à un peu plus. Elle s’en tire tout juste — par la littérature et l’entrée en hypokhâgne, à Marseille.

C’est même là que je l’ai connue.

Qu’ajouter — sinon que l’auteur jongle fort habilement avec le vocabulaire quelque peu limité de ses ami(e)s — encore que ces jeunes filles s’y entendent en impertinences — et les références littéraires les plus exquises, dans une langue qui flirte alors avec la préciosité… C’est un premier roman ? Eh bien, il est évident qu’il y en aura d’autres, maintenant qu’elle a changé d’univers. « On ne devrait jamais quitter Montauban », grommelait le Lino Ventura des Tontons flingueurs. Montauban peut-être — mais Cavaillon ?

Jean-Paul Brighelli