Le Bac Najat

Il y avait eu le Bac 1968, que l’on avait, paraît-il, un peu distribué, pour cause de contestation permanente et d’émeute rampante. Les lycées étaient tous fermés ou occupés depuis le début mai, la mansuétude pouvait se comprendre. L’année d’après, on reprenait les bonnes habitudes et des exigences réelles…
Il y eut, malgré lui, le Bac Chevènement — 80% de réussite, alors que le « Che » avait suggéré « 80% au niveau Bac », ce qui n’était pas du tout la même chose. Mais les pédagos qui avaient déjà mis la main sur la rue de Grenelle étaient plus savants — et lui extorquèrent, en sus, la reconnaissance d’un Bac Professionnel doué des mêmes avantages que le Bac général, c’est-à-dire ouvrant automatiquement sur le Supérieur. Ce qui permit dès lors à 97% de bacheliers professionnels d’aller se fracasser en fac (et plus de 50% du Bac général, répétons sans cesse cette preuve du génie grenellien).
Et il y aura le Bac Najat : « Cache-misère du système éducatif », dit dans le Figaro du 2 juillet Jean-Rémy Girard, qui est vice-président du SNALC. Un Bac où l’on « trafique les résultats pour qu’ils correspondent aux objectifs affichés en amont ». On se souvient que l’année dernière (2014), l’épreuve de mathématiques avait été notée 24 / 20 — un concept que bien des matheux seraient en peine de nous expliquer. Cette année, on a modifié le barème de l’épreuve de physique-chimie en cours de correction, au grand dam des spécialistes de la matière, qui ne furent jamais des foudres de guerre ni de contestation, mais qui cette fois sont montés sur leurs grands chevaux. On nous prend pour des crétins ! Ben oui.
En physique comme en Français, où l’on a vite appelé Laurent Gaudé à la rescousse pour expliquer que le Tigre bleu pouvait bien, après tout, être un animal mythique et pas un fleuve voisin de l’Euphrate, on a supprimé des dizaines d’heures (combien de fois devrons-nous répéter que la réforme du collège de Vallaud-Belkacem n’a pas d’autre objectif que de supprimer des postes en supprimant des heures, exactement comme la réforme Chatel du lycée avait eu pour objectif de supprimer des heures en supprimant des postes). De sorte que jamais l’écart n’a été aussi grand entre les attentes des programmes (et pourtant, pauvres programmes !) et le niveau effectif des bacheliers. N’empêche : pour cacher ce que tout le monde sait, les notes sont surgonflées, les moyennes artificielles, les résultats truqués. Et à l’arrivée (c’est-à-dire dès septembre), les néo-bacheliers échoueront en fac ou en prépas comme les baleines échouent sur la plage, ou ne s’en sortiront qu’avec des cours particuliers : depuis quinze ans, ces cours parallèles ont prospéré grâce aux manœuvres libertaro-libérales des pédagos. Peu après la loi Jospin s’est créé Acadomia. Aujourd’hui, cette pompe à fric roule sur l’or et a été brillamment introduite en Bourse. Merci, Meirieu !

Contre cette dégradation du Bac, une seule solution, que je préconise depuis longtemps et à laquelle Jacques Julliard s’est rallié dans le dernier numéro de Marianne : supprimer le Bac. En faire un Diplôme de fin d’études, et autoriser la totalité du Supérieur à recruter sur dossier, en tenant compte des deux dernières années de lycée. On économisera ainsi plus d’un milliard d’euros (le prix du Bac, près de 70 millions d’euros, augmenté du prix du redoublement des 12% qui échouent contre toute attente), on reconquerra définitivement le mois de juin, et on forcera les élèves à travailler vraiment. Après tout, près de 50% des formations supérieures recrutent déjà ainsi — des prépas aux BTS en passant par les IUT et les cursus dérogatoires des universités — il s’en crée chaque année, pour juguler la misère.

Oui, supprimons le Bac, donnons à chaque élève un certificat de bonne vie et mœurs scolaires, et passons à autre chose. Ils ont tué le Bac à force de tricheries, de combines, de statistiques foireuses, d’ambitions ministérielles répugnantes, et de mensonges accumulés. Supprimons le Bac : les Inspecteurs qui s’y échinent pour rien s’en réjouiront, et les chefs d’établissement, qui en suent d’angoisse, y gagneront en sérénité — sans parler des profs, dégagés d’obligations stupides (surveiller) ou esclavagistes (corriger en s’asseyant sur leurs convictions), ni des élèves, enfin déstressés pour de bon — et obligés de se mettre un peu au travail.

Jean-Paul Brighelli