Le CNESCO et la stratégie Colgate

Franchement, homme ou femme politique, moi, je ne pourrais pas.
Déjà, femme politique, je n’ai pas le physique. Ni le rictus ravageur. Trop de sarcasme dans le regard : il faut avoir la tête absolument vide pour oser l’un de ces sourires enjôleurs qui affichent amplement les quenottes et désarment les commentateurs.Et puis il faut savoir mentir. Tout le temps. Endormir l’électeur. Pimprenelle ou Nicolas. Le marchand de sable est passé. Bonne nuit les petits Français.
De temps en temps, bien sûr, quand par hasard un proviseur, — celui du lycée Turgot, par exemple — dit ce qu’il pense d’un algorithme qui envoie dans son établissement 75% de boursiers, on montre les dents — si je puis dire.Même Libé, le second journal officiel de la Hollandie, s’en offusque. N’ont pas encore réalisé que l’on vivait en fascisme rose.

Alors, quand un ministre reçoit le dernier rapport du CNESCO (Conseil national d’évaluation du système scolaire), absolument accablant quand on le lit bien, une condamnation sans appel de tout ce que la rue de Grenelle a commis de méfaits depuis 15 ans — et ça en fait, des forfaits —, il garde le sourire.

La vie en rose(s), comme on dit rue de Solférino. Tout va très bien, madame la marquise.Jugez plutôt. Le pays, qui est, disent les membres des vingt-deux équipes de la commission CNESCO, l’un des plus inégalitaires de l’OCDE, marqué par des inégalités sociales et migratoires fortes et croissantes, associées à un nombre très important d’élèves en grande difficulté scolaire, « doit en urgence réagir ». Il a besoin d’un « cadre politique consensuel autour d’orientations politiques réellement efficaces et clairement mises en œuvre ». Au-delà des clivages partisans, il doit ainsi « clarifier sa vision de la justice à l’école, rompre avec une logique de réformes à répétition (peu mises en œuvre dans les classes) et miser sur l’expertise des acteurs de terrain, rendre transparents les phénomènes d’inégalités de traitement ». Et changer sa logique du traitement de l’échec scolaire.
Et pour cela, il doit
– viser le long terme plutôt que l’effet d’annonce spectaculaire ;
– miser sur l’expertise pédagogique des enseignants plutôt que de leur imposer des réformes nées dans les crânes d’œufs d’archontes de la pédadémagogie (épinglés ces jours-ci par Carole Barjon dans son dernier ouvrage) ;
– mobiliser la prévention dès les pré-apprentissages (rien ne sert d’annoncer l’école dès trois ans, ce qui par parenthèse est déjà le cas pour 95% des élèves, mais se soucier de ce que l’on y enseignera — et comment) ;
– rompre avec les inégalités de traitement qui donnent davantage aux collèges parisiens, qui ont conservé l’intégralité de leurs classes bilangues et de leurs options latin, pendant que la France périphérique, comme d’habitude, crève ;
– évaluer aux étapes-clés de la scolarité aussi bien au niveau national que local, et non pas feindre de croire qu’obliger les instits à cocher des cases dans des grilles donnera à leurs élèves une vraie maîtrise de la lecture, de l’écriture, des sciences et du reste ;
– aider les familles qui n’y connaissent rien à utiliser les engins de mort que sont Affelnet et APB, et en particulier aider spécifiquement, comme nous le faisons au lycée Thiers à Marseille, les élèves défavorisés admis en formation sélective (ah bon, les internats d’excellence n’existent plus ? Et au nom du principe d’égalité imposé par le SE-UNSA, les moyens accordés à quelques élèves pour préparer les IEP sont désormais ventilés sur tous leurs camarades, ce qui permettra l’octroi d’une sucette de plus dans l’année) ;
– rendre plus équitable l’enseignement professionnel — Bruno Le Maire fait en ce moment des propositions intéressantes en ce sens ;
– et assurer des conditions matérielles suffisantes aux apprentissages pour les élèves les plus démunis.
Et que croyez-vous que fait alors un homme (ou une femme) politique accablé(e) par ces recommandations qui sont autant de gifles assenées à une politique incohérente, qui sous prétexte d’aider les plus démunis les enfonce chaque jour davantage ? Il / elle se félicite dudit rapport, tellement en phase avec sa politique.Même les pédagos les plus béni-oui-oui s’en étranglent, devant tant de culot. « Alors que ce rapport, écrit l’ami François Jarraud, démontre que « l’on donne moins à ceux qui ont moins », pour reprendre une formule utilisée, la réponse du ministère transforme un rapport très critique en déclaration de soutien. « Ce rapport est un réquisitoire contre dix ans de politiques de la droite et confirme les diagnostics posés dès 2013, par la loi de refondation de l’école, et les mesures prises depuis pour lutter contre les inégalités », écrit le ministère qui , d’ailleurs, « se félicite que le rapport souligne les « orientations positives encourageantes » de la refondation de l’école ». »
Si.Culot d’enfer. Stratégie Colgate. Le CNESCO sort le flingue à tirer la politique scolaire dans les coins — puisqu’après tout chaque recommandation correspond à une carence constatée ? Pas grave — au fond, il approuve. Les déshérités le sont chaque jour davantage ? Pas important — ceux qui votent pour nous sont les bobos pour lesquels Calamity Anne, comme dit Polony, réinvente chaque jour Paris : « L’avantage d’être toujours déjà du bon côté, écrit la chroniqueuse du Figaro, c’est que cela vous évite la fastidieuse tâche de convaincre. » Contre les évidences et le bien commun. Née espagnole ou marocaine, vous avez votre brevet de Bien. Et vous pouvez, à votre gré, provoquer des bouchons prometteurs de pollution — mais Paris-Plage fonctionnera toute l’année — ou enfoncer les pauvres dans leur misère sous prétexte que vous avez ripoliné le ghetto scolaire où ils sont condamnés à envoyer leurs enfants — pas les vôtres ! Alors que tant d’autres solutions s’offrent à vous. Par exemple les répartir dans des établissements de centre-ville huppés par exemple, comme cela se faisait autrefois. Et leur assurer un enseignement rigoureux basé sur la transmission des savoirs et la répétition, encore et encore, des règles d’accord du participe et des tables de multiplication.

On n’améliorera le sort des plus démunis — intellectuellement et socialement — qu’en haussant la barre. Qu’en rayant de la carte (scolaire) le collège unique. Qu’en offrant des remédiations, des géométries variables, des voies de dégagement et de passage. Qu’en dissociant enfin les établissements problématiques du lot général, et en décrétant qu’il faut au maximum 15 élèves par classe, avec de hautes exigences de discipline et de transmission.

Sinon, c’est du mépris.
Ah oui, mais il y a le sourire…Chez les primates inférieurs, montrer les dents est un signe d’agressivité. Chez Sapiens sapiens, c’est paraît-il un signe d’amabilité.
Est-ce bien sûr ?Jean-Paul Brighelli