Le temps des héros et le temps des zéros

21486644Confiteor, compañeros ! J’avoue : lorsque la semaine dernière je déclarais attendre, au terme de la dégradation de l’anacyclose en ochlocratie, l’arrivée d’un Messie politique, c’était un retour (et non une retombée, quoi qu’insinuent les mauvaises langues) en enfance. À l’époque des géants.

Mes parents avaient un électrophone, comme on disait alors, et peu de disques : je me suis donc repassé en boucle ceux dont je disposais — Armstrong jouant Fats Waller, par exemple All That Meat and No Potatoes, cette déploration devant une poitrine plate sur une dame bien en chair, et l’intégrale du Cyrano de Bergerac avec Daniel Sorano. Les gosses d’aujourd’hui trouvent tout cela sur Internet, et bien d’autres choses encore, si bien qu’ils ne les écoutent même pas.

À l’acte IV de Cyrano, le Comte de Guiche, qui a une dent de sa chienne contre les Gascons, les sélectionne pour une mission-suicide, comme on ne disait pas encore au XVIIe (ni au XIXe, d’ailleurs). « Je sais que vous aimez vous battre un contre cent / Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne… »
Ça m’avait frappé. L’enregistrement (qui depuis est sorti en vidéo) remonte à 1960. La même année que l’Alamo de John Wayne.290px-The_Alamo_1960_poster J’avais 7 ans — 8 peut-être quand j’ai vu et entendu tout cela, en tenant compte des décalages être sortie et acquisition. Ça m’a frappé — cette façon de mourir dans des combats perdus d’avance, parce que ce sont les seuls qui réclament vraiment du panache — et non d’abjectes manœuvres de cabinet ou de chambre à coucher.
Mon père, qui venait de rentrer de deux ans bien inutilement passés à courir après les fellaghas, a dû me raconter la bataille des Thermopyles à cette même période, m’emmener au cinéma voir le film de Rudolph Maté517lTkwV4YL._SY445_ et me faire découvrir la Chanson de Roland : une poignée de preux contre 500 000 Sarrazins. Bien sûr, c’est le schéma épique par excellence. Roland meurt au combat, Davy Crockett meurt au combat, et Cyrano, de son propre aveu, aurait dû mourir au combat, au lieu de se prendre une bûche sur la tête. Et c’est un schéma universel : les défenseurs d’Alamo se prenaient pour des Spartiates, tout comme les 170 Anglais qui à Rorke’s Drift ont résisté à 4000 Zoulous1280px-Alphonse_de_Neuville_-_The_defence_of_Rorke's_Drift_1879_-_Google_Art_ProjectEt je crois bien avoir vu le remarquable film de Cy Enfield à sa sortie, en 1964, avec Stanley Baker, repéré trois ans auparavant dans les Canons de Navarone — une poignée de saboteurs contre une armée d’Allemands, vous connaissez la suite.
Et j’ai retrouvé Roland non plus à Ronceveaux, mais chez Hugo, où dans « le Petit roi de Galice » il défait à lui seul une armée de malandrins.

Oui, Hugo, je sais, mais on m’excusera, je n’avais que huit ans. J’en profite pour balayer de la main les rires compatissants de psys amateurs, le héros, son père revenu de batailles perdues comme un Croisé vieilli sous le harnois…heimkehrender_kreuz-3e083e2 Et la compensation via les héros de papier et de toile… Bla-bla-bla… Quand je vois ce qu’est devenu aujourd’hui le géant qu’il était, ma foi, je m’excuse d’avoir cherché à le remplacer.

Je crois bien que toute cette geste héroïque m’a façonné. Rien d’exceptionnel. Sartre — fort admiré à la maison, au point que l’on m’a donné son prénom — raconte dans les Mots que sa formation, au fond, c’est Pardaillan, dont il a lu les aventures en temps réel, puisque le futur philosophe et le grand ferrailleur sont nés la même année (1905). Dans l’engagement du futur Sartre, bien malin qui démêlerait les influences respectives de Marx et de Michel Zévaco.

Et puis bien sûr les Trois mousquetaires. J’ai lu le roman de Dumas en cette même année de mes huit ans. Ça marque. « Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi, c’est-à-dire risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un ministre plus puissant que le roi lui-même, voilà ce qu’entrevit le jeune homme, et, disons-le à sa louange, il n’hésita point une seconde. » C’est dans le chapitre V.
Ajoutons, pour être complet, que l’on m’avait traîné, à 6 ou 7 ans, au théâtre du Pharo voir le Cid — avec Gérard Philipe. « Sais-tu bien qui je suis ? » « Oui, tout autre que moi / Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’effroi… » J’en ai gardé le goût des affrontements avec les grandes gueules, qu’elles soient voyous marseillais ou prêcheurs islamistes. Même si je déplore que l’époque n’en soit plus aux grands coups d’épée. Restent les coups de gueule — mais ça n’a pas le même goût. Le Petit Poucet aujourd’hui n’a plus que des nains en face de lui. « N’importe : je me bats, je me bats, je me bats… »

Alors, quand un lecteur tout récemment m’a demandé si je n’avais pas peur, de m’attaquer ainsi aux grandes inutilités de la République, qu’on les nomme Macron, Le Gendre, Darmanin ou Castaner (ajoutons pour être complet qu’il y a autant de nains à droite qu’à gauche — « je vois des nains partout », comme disait l’autre), insinuant (et il a raison) que c’étaient des gens à se venger par avance des insinuations d’incompétence qui suintent parfois de mes propos…
Petites gens, arrivés à une époque qui ne se rend pas compte qu’elle est épique — parce que rien de plus épique que la fin d’une civilisation. Les Barbares cette fois ne guettent pas de l’autre côté du Danube : ils sont déjà là, ils avancent en terrain conquis. Et plus loin, la Chine regarde l’Europe s’effondrer avec des yeux gourmands. Elle laissera l’Afrique faire le travail, puis elle raflera la mise.
Notre seule option, c’est de nous battre un contre cent, et même contre cent mille. De mourir en beauté comme le petit Bara250px-Mort_de_Bara_-_Jean-Joseph_Weerts un modèle républicain dont les instits ne parlent plus — une coïncidence sans doute. Ou comme les quatre truandsla-horde-sauvage à la fin de la Horde sauvage. « Let’s go » « Why not ? » Le western, le western vous dis-je ! Ce n’est pas parce que nous manquons aujourd’hui de géants qu’il ne faut pas se battre un contre cent — quitte à n’exterminer que des cloportes.

Jean-Paul Brighelli