Les féministes sont islamophobes — paraît-il…

J’ai travaillé dans les années 1970 avec des féministes, des vraies, qui militaient par exemple pour la liberté de l’avortement et de la contraception, ou l’égalité des salaires. La plupart d’entre elles — les « Gouines rouges », grand moment — étaient de coloration marxiste, et « l’opium du peuple » n’était pas leur tasse de thé : partant du principe que les religions monothéistes n’ont finalement été inventées que pour asservir la femme, elles considéraient leurs consœurs non libérées comme de pauvres esclaves. Comme dit la marquise de Merteuil dans la lettre LXXXI des Liaisons : « Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? »
C’était l’époque (1973) où Claude Alzon (c’est un homme — nos féministes modernes déjà le récuseraient) sortait chez Maspéro la Femme potiche et la femme bonniche — les deux destins auxquels la société mâle capitaliste — je résume — assigne les donzelles…
Je préfère ne pas imaginer ce que ces militantes auraient pensé des Musulmanes aliénées derrière leur voile par une conspiration de petits mecs si crispés sur leur pouvoir qu’ils préfèrent dissimuler la chair qui leur appartient — disent-ils — derrière des barrières. Le voile, c’est le mur du harem portatif. J’ai toujours eu un doute sur la sexualité de gens qui sont si peu sûrs d’eux qu’ils enferment leurs filles et leurs femmes ou les font garder par des eunuques. P’tits mecs !
« Aliénées » est vraiment le mot juste : on en fait des aliens. Des monstres. Des créatures de foire. Regardez ma femme, regardez ma sœur, comme elle est vertueuse. C’est l’expression majuscule du pouvoir mâle dans ce qu’il a de plus caricatural. Fondamentalistes de toutes les religions, unissez-vous — et encore une fois, utilisez les nanas pour exprimer votre obsession du contrôle.
Et qu’on ne vienne pas me dire que « c’est leur choix », comme chez Evelyne Thomas. On le leur serine depuis l’enfance : tu es impure quelques jours par moi, tu es inférieure par essence, et tu es une tentation luxurieuse pour tous ces types qui apparemment n’existent que dans l’esthétique du viol.

Mais voici que des féministes défendent désormais le voile ! Si ! Christine Delphy, qui n’est pourtant pas tombée de la dernière pluie (elle a 74 ans, et a participé à toutes les luttes du « féminisme matérialiste » — mais voilà : elle est sociologue), qui a jadis dénoncé dans l’Ennemi principal le travail non payé auquel le patriarcat oblige les femmes, vient de se fendre d’un article hallucinant dans le Guardian, dans lequel elle explique que les féministes devraient soutenir les femmes voilées, en butte à l’oppression… de l’Etat français, qui les empêche d’exprimer leur fanatisme et leurs superstitions dans les salles de classe. « La première loi ouvertement islamophobe a été votée en 2004, en interdisant l’école aux filles portant un voile, sur la certitude que les « signes religieux » sont contraires à la laïcité — le sécularisme politique », écrit-elle.
Au passage, on remarquera qu’elle est obligée de mettre le mot « laïcité » en italique : il n’y a pas d’équivalent anglais. C’est une spécificité française, et quiconque vit ici doit le savoir : la laïcité est au cœur de la loi républicaine — même si la Gauche l’a abandonnée en rase campagne, comme l’explique fort bien Elisabeth Badinter. Et la loi de 1905, sur laquelle s’appuient les petits chevaux de Troie de l’islamisme pour parader vêtues des signes ostensibles de leur soumission (au prophète, au mari, au grand frère — tous des symboles mâles), doit d’urgence être sérieusement toilettée : la totalité de l’espace public doit, très vite, être interdit de manifestations religieuses. Ou alors, on renonce à la citoyenneté, et à ce qui en découle. Les Carmélites s’enferment dans des couvents, fort bien, elles sont en accord avec leur foi. Elles ne viennent pas exhiber leurs cornettes sur la place publique.
Delphy va plus loin. « Comme Saïd Bouamama (1) l’a écrit en 2004, la version française de l’islamophobie, sous prétexte d’être un sécularisme politique, n’est qu’une tentative pour rendre le racisme respectable. » Et pire, d’après elle : « Les groupes féministes établis en France n’acceptent pas les femmes voilées dans leurs réunions. » Encore heureux !
Passons sur le fait que l’islam, apparemment, est confiné à certaines « races » (quid est ?). Mais qu’il puisse être question d’accueillir parmi des femmes libres et responsables des créatures qui sont des pions manipulées par des fondamentalistes animés de projets politiques de domination — à commencer par la domination de l’homme sur la femme —, c’est très fort.
Des féministes françaises n’ont d’ailleurs pas tardé à répondre vertement à notre virago — ah, c’est pas bô de vieillir ! Et d’une façon catégorique. Elles ne sont donc pas toutes devenues folles, et Rokhaya Diallo, qui s’est fabriqué une compétence, faute de mieux, en défendant les filles voilées — contre Fadela Amara, qui a pris position sans équivoque contre ce signe immonde de la domination des barbus — n’est pas forcément la voix de la majorité.
Il devient urgent d’interdire le voile sur tout l’espace public. Si elles ont envie de le porter chez elles, grand bien leur fasse — il y a des soumises, dans les jeux SM, qui portent des chaînes, et cela ne regarde personne. Mais qu’elles ne viennent pas sur la place publique afficher leur aliénation : depuis plus de deux cents ans que les femmes se battent pour être les égales des hommes, un tel retour en arrière est une injure inacceptable à la « cause des femmes », comme disait Gisèle Halimi, à qui on n’aurait pas fait avaler ça, tiens !

Jean-Paul Brighelli

(1) Autre sociologue, algérien de passeport, militant de gauche, proche du PC, rédacteur de Oumma.fr, le site fondamentaliste qui m’aime, il a protesté contre le soutien à Charlie en 2011, après un premier attentat, et a renvoyé aux « racistes » la responsabilité des tueries de janvier : « Si l’attentat contre Charlie Hebdo est condamnable, il est hors de question cependant d’oublier le rôle qu’a joué cet hebdomadaire dans la constitution du climat islamophobe d’aujourd’hui » — voir ici.. Pour l’anecdote, Bouamama a été soupçonné d’appuyer le discours de Dieudonné.