Les masques d’Emmanuel M.

« On avait fait, l’hiver précédent, plusieurs masques de cire de personnes de la cour, au naturel, qui les portaient sous d’autres masques, en sorte qu’en se démasquant on y était trompé en prenant le second masque pour le visage, et c’en était un véritable, tout différent, dessous ; on s’amusa fort à cette badinerie. » (Duc de Saint-Simon, Mémoires, , année 1704).Le bel Emmanuel regarda le miroir, qui réfléchit un court instant et choisit de lui renvoyer son image. Il était jeune, il était beau, il souriait avec désinvolture, il avait le verbe facile d’un télévangéliste américain.
Lentement, sans trop savoir ce qu’il faisait, Emmanuel porta la main à son menton, fouilla avec les ongles et arracha délicatement sa première peau.
Le miroir refléta ce qu’on lui proposait — l’image légèrement brouillée de Manuel Valls. La conscience d’Emmanuel, qui subsistait sous le masque, grimaça quelque peu — et le jeune homme se débarrassa prestement de l’apparence de l’ancien premier ministre…
… ce fut pour retrouver, successivement, le crâne chauve de Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense de Hollande, qui devint le crâne déplumé de Bernard Poignant, puis la bouche sans lèvres de Gérard Collomb, le maire PS de Lyon, puis le visage parcheminé de Bertrand Delanoë, puis les yeux fendus et la mèche en bataille de François Bayrou, puis…
Masque après masque, le jeune candidat n’en finissait plus d’arracher les multiples apparences qui lui avaient donné, au départ, une certaine densité. Peu à peu, ses traits s’affinaient, — bientôt il ne resterait qu’une ombre. Jacques Attali lui prêta un instant sa barbe mal taillée, Robert Hue son collier poivre et sel, Erik Orsenna sa moustache mélancolique, Pierre Bergé ses rides d’octogénaire — et toujours le PS tout entier défilait dans le miroir, chaque image laissant la place à une image toujours plus dérisoire. Pour certains, le masque n’était lui-même que le prête-nom d’un autre masque, dissimulé sus la dissimulation — ainsi Patrick Drahi feignait-il de s’appeler Bernard Mourad…
« Ciel, pensa Emmanuel, être François de Rugy — non, non ! Non, pas Douste-Blazy ! »

Quand enfin apparut le visage poupon de François H***, il sut que son calvaire d’écorché prenait fin. La marionnette laissait enfin apparaître le manipulateur…
… puis le manipulateur du manipulateur — et Emmanuel se désola quand même de porter les traits, un court instant, de Jean-Pierre Jouyet…
Mais le masque de Jouyet s’arracha à son tour. Dessous, ce furent les soutiens occultes, les grands argentiers, les manitous de Bruxelles, les visionnaires de la mondialisation, tout un collège de banquiers et d’industriels, d’hommes de médias,  vendeurs de peuples et de nations.
Et à la fin, à l’extrême fin, il n’y eut plus personne face au miroir — plus rien, et la grande glace se résigna à refléter un ectoplasme, une créature de fil de fer, un cintre susceptible de porter tant de masques…
… qui se rajoutèrent, les uns après les autres, jusqu’à reconstituer le bel Emmanuel, immobile et apeuré, et toujours souriant, face au miroir impavide. Mais il sentait ce creux en lui, cet ensemble vide occupé par tant d’apparences — les ectoplasmes de la rue de Solférino, où depuis 1983 se rencontrent tant de fantômes de ce qui fut jadis la Gauche et qui n’est plus que le néant. Las de partir eux-mêmes à la conquête du pouvoir, ils avaient décidé cette année de combattre par personne interposée : que personne ne s’en aperçût était désormais l’objet de leur stupéfaction réjouie.
Emmanuel essuya la buée qui était montée à son front.
La maquilleuse posa la dernière touche, en se demandant pourquoi son client s’était ainsi mis à transpirer pendant qu’elle le tartinait de fond de teint. Bah, il était jeune, il était beau, les caméras l’aimaient — c’était bien suffisant. « Voilà », dit-elle. Emmanuel se leva, et s’en alla retrouver les caméras. Le miroir se résigna facilement à ne plus refléter que le vide — ça ne le changeait guère.

Jean-Paul Brighelli

Nota. L’idée de cette chronique m’a été inspirée par un article plein d’intelligence de Natacha Polony dans le Figaro du 1er avril, où elle compare Emmanuel Macron à Dorian Gray, le personnage d’Oscar Wilde dont seul le portrait vieillit, tandis que l’original reste immuablement jeune. Grâces lui en soient rendues.