Les petits calculs d’un petit président

Je ne crois pas un seul instant que la publication des confidences de Hollande soit une erreur — imputée, selon les sources, au président lui-même, qui aurait commis l’imprudence de se confier, ou à l’éditeur, pressé de publier un livre théoriquement programmé pour l’après-présidentielles, sur le modèle du Verbatim d’Attali-Mitterrand. On ne se confie pas par erreur pendant plus de soixante entretiens à deux journalistes dûment convoqués — sans compter que l’ensemble a été forcément relu, par le principal intéressé d’abord, et sans doute par le service juridique de Stock, qui s’est forcément penché sur un livre qui dit beaucoup de mal de beaucoup de gens.
Par ailleurs, quand on connaît un peu les processus éditoriaux, le temps incompressible entre la dernière remise de manuscrit et l’impression / distribution, la nécessaire programmation auprès de l’imprimeur, qui n’a pas que ça à faire, on comprend que la parution à l’automne 2016 était nécessairement programmée, et de longue date.

Enfin, comme le rappelle Eric Conan dans Marianne (et il est bien le seul à avoir tenu ce raisonnement), un homme comme François Hollande, auquel on a si souvent reproché tant de choses, mais jamais d’être malhabile en calculs politiques, ne se laisserait pas aller « par erreur » à distiller des propos de café du Commerce : que ce soit sur les immigrés (« trop nombreux »), sur l’islam (« envahissant »), sur les filles voilées, qui se dévoileront un jour, sur la Grèce, un pays de paresseux qui vivent des rentes européennes, sur les assassinats ciblés de terroristes (toujours populaires), sur les footballeurs, des abrutis sur-payés, sur l’aéroport de Notre-Dame des Landes, bien peu utile, ou sur la Justice (« tous pourris »), le locuteur adopte le point de vue médian du Français moyen. Pas même de l’électeur de gauche moyen, non : du pékin de base qui vote aujourd’hui pour Marine Le Pen, dégoûté qu’il est par tous les politiciens… style Hollande.

Je suggèrerais d’y voir un double calcul.
D’un côté, croyons aux miracles, un embellissement de la courbe du chômage par exemple, un mois de septembre qui durerait quatre mois, et présentons-nous en rassembleur de la France périphérique, que nous avons piétinée pendant cinq ans, certes, mais qui a le pouvoir de nous refaire roi.
Sinon, il reste le plan B — Emmanuel Macron. Quelqu’un pense-t-il sérieusement que sa démission est autre chose qu’une mise à l’abri et sur orbite, histoire de lui donner le temps de bâtir un « mouvement », un « parti du Progrès » qui, tout en le situant hors des partis traditionnels vomis indistinctement par le peuple, lui confèrera une virginité nouvelle ? Etre au gouvernement tue — en cela, Hollande use Valls jusqu’à la corde, comme Sarkozy avait usé Fillon. Ce n’est pas même de la haine, du président à son premier ministre : Valls est juste englobé dans la « liquidation » du PS et le mépris kolossal dont Hollande enrobe tous ses anciens amis — ah, il ne fait pas bon s’appeler Bartolone, ces temps-ci ! Ou Cambadélis. Ou Montebourg. Ou Hamon.
Ou Vallaud-Belkacem, cette « spécialiste de la langue de bois » qui « n’est pas une intellectuelle ». Avec un ami de ce genre, « Pimprenelle » n’a pas besoin d’ennemis.

Infatuation ou hubris, Hollande se situe mentalement très au-dessus des éléphants de la rue de Solferino et de leur « primaire » — quel mot merveilleusement adéquat pour les qualifier ! En 2011-2012, il n’a jamais douté qu’il écrabouillerait DSK, qui avant l’aventure du Sofitel le dépassait pourtant de cent coudées dans les sondages, et il a éparpillé Martine Aubry. En 2016-2017, il compte bien tuer tous les prétendants à la couronne, qui devraient étudier l’Histoire et analyser comment Mazarin (ce modèle de Mitterrand, qui a élevé Hollande dans son ombre) a dispersé façon puzzle tous les prétendants au pouvoir durant les cinq années de la Fronde.
Et encore, personne au PS (ni ailleurs) n’est au niveau de Retz ou de Condé. Quand l’Histoire repasse les plats, c’est sous sa version farcesque — adage marxien sans cesse vérifié depuis 1852 et le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte.
Le seul clou dans la chaussure gauche de Hollande, c’est Mélenchon, qui a compris la manœuvre et s’est désolidarisé des 1,5% d’un PC qui pour conserver quelques sièges de députés aurait pu l’entraîner à des pré-accords dont il ne voulait pas. Mais comme Mélenchon est haï par tous les imbéciles du PS, ce n’est as bien grave, il aura « l’appareil » contre lui, hé hé…

Ce livre lance donc une opération gagnant-gagnant : soit il donne, à force de démagogie, une authenticité populiste nouvelle à Hollande, qui sera de toute façon appuyé par son ancien parti, quoi qu’il leur fasse (et il le leur fait profondément), soit il lui fournit un prétexte pour se retirer sur l’Aventin, comme on disait autrefois quand on avait fait des études, et tirer les ficelles à distance, en parrain de la politique de centre gauche-droit dont il aura été, pendant cinq ans, le grand prédicateur. Et exterminateur d’un PS qui n’a plus rien à lui apporter, sinon son soutien inconditionnel tant la trouille de perdre leurs prébendes les saisit en ce moment, et qui est à son goût peuplé de connards blablateurs.
Evidemment, tout se joue sur l’hypothèse (qui était encore majoritaire dans les états-majors il y a deux mois, quand le livre était sous presse) de la désignation de Sarkozy comme candidat des Républicains, subséquemment d’une candidature de Bayrou, et de la récupération des voix du centre-droit-gauche. Si c’est Juppé, ça risque de capoter sur un fait têtu : au second tour, ce sera Alain Juppé contre Marine Le Pen, et ni Hollande (Plan A) ni Macron (Plan B) n’y pourront rien. Tant pis, rebelote en 2022 — ou avant, si cette fois-ci c’est la France qui capote, ce qui paraît de plus en plus sûr : voir sur le sujet ce que le capitalisme mondialisé pense des créances toxiques de la Deutsche Bank.
Ce livre est donc un gambit — pour les non-initiés aux échecs, le sacrifice volontaire, bien apparent, de la piétaille, destiné à précipiter l’adversaire dans une brèche apparente pour mieux le piéger. Et finesse suprême, Hollande en multipliant les excuses depuis la parution s’efforce de passer pour un maladroit — oups, j’ai merdu ! Ce qui, comme aux échecs, donne aux adversaires l’impression réconfortante de jouer contre un incapable. Illusion fatale à laquelle tout le PS, la Droite et la quasi-totalité des médias sont en train de succomber. Je préfère pour ma part penser qu’un type qui s’est jadis montré si adroit n’est pas soudainement insuffisant sans une idée derrière la tête — pas une grande idée, mais une petite idée tordue pour une époque notoirement dérisoire.

Jean-Paul Brighelli