Modeste proposition concernant l’établissement d’un internat d’excellence aux îles du Frioul

Mon intérêt pour les internats d’excellence, créés sous l’ère Sarkozy, est ancien. J’ai ici même encensé celui de Sourdun. Ce fut même, à mon humble avis (allez, cessons de rire : mon avis n’est jamais humble, l’humilité est une hypocrisie post-chrétienne), la seule réussite des années Chatel, marquées par ailleurs par une réforme des lycées singulièrement obtuse. Bien entendu, Peillon, Vallaud-Belkacem et Jean-Paul Delahaye (à ne pas confondre avec le mathématicien : celui-ci, ex-patron de la DGESCO sous Peillon, est un nuisible de premier plan, qui a donc eu une magnifique carrière dans l’Education Nationale) se sont tous dressés contre ces internats, et ont eu à cœur de les démanteler.
L’arrivée de Jean-Michel Blanquer, qui présidait sous Chatel aux destinées de la DGESCO, le retour de Christophe Kerrero, qui fut l’un des maîtres d’œuvre de ces internats, sont donc des signes encourageants : peut-être, dans le « détricotage » (c’est le terme convenu, j’y reviendrai bientôt, parce que ça ne détricote pas bien vite) des années Najat, le nouveau ministre envisage-t-il de rétablir ces internats qui pour une somme relativement modique, quoi qu’en aient dit les crétins patentés des années 2012-2017, menaient à la réussite et à la culture des enfants perdus par le système.
Bonnet d’âne ambitionnant de donner des idées à tous ces politiques qui en manquent, j’ai donc décidé d’envoyer un envoyé spécial sur les îles du Frioul, au large de Marseille, pour étudier la faisabilité (le mot est immonde, je l’emploie juste pour m’auto-flageller) d’un internat d’excellence où l’on regrouperait les plus turbulents / méritants des petits Marseillais des quartiers nord, quartiers centraux et quartiers sud…
Le reportage qui suit est porté par un enthousiasme évident. Notre reporter, qui s’est également institué photographe, a vraiment pris à cœur le projet. Qu’il en soit ici solennellement remercié.

Jean-Paul Brighelli

Postulons pour commencer qu’il n’est pas inutile de dépayser des adolescents peut-être trop influencés par leur milieu — une bonne douzaine d’arrondissements marseillais sur quinze. L’idée de bâtir des ghettos scolaires dans des ghettos urbains ne pouvait germer que dans la tête de fonctionnaires utopistes, qui ont tous pris soin d’inscrire leurs propres enfants loin de ces Zones d’Exclusion Programmée, comme les appelait jadis un polémiste célèbre.
En même temps, les éloigner vraiment de leurs repères n’est pas une bonne idée. La nostalgie engendre la mélancolie, qui genuit le dégoût, le désœuvrement, le laisser-aller, la violence, et autres désagréments pédagogiques.
L’intérêt de l’humble plan que je propose au public est d’isoler les heureux bénéficiaires de leur milieu d’origine, tout en les maintenant à portée de vue de Notre-Dame-de-la-Garde,Capture d’écran 2017-08-06 à 16.12.51 repère perpétuel de tous les Marseillais, quelles que soient leurs confessions.
Le Frioul est à portée de vue de Marseille — pas trop loin pour ne pas engendrer de désespérance, pas trop près pour ne pas susciter la tentation d’y retourner à la nage.

Comme à Sourdun, modèle de tous les internats d’excellence, il est très facile, au Frioul, de remodeler des bâtiments jadis occupés par l’armée.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.01.20 Bien sûr, quelques légers travaux de ravalement sont nécessairesCapture d’écran 2017-08-06 à 16.01.51 — mais les murs au moins sont bons.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.02.27 Et les autorités militaires qui occupent encore un admirable bâtiment, en forme de proue de navire,Capture d’écran 2017-08-06 à 16.04.21 qui fait face à la cité phocéenne auront à cœur de prêter gracieusement leurs murs à l’Education nationale, qui y logera la direction du futur internat. Le directeur y jouira en sus d’une crique privée, l’une des très rares plages sableuses de ce caillou perdu, dernière insurrection du choc alpin. Une bonne occasion d’apprendre la géologie.
Dès que le succès — programmé — de cette nouvelle institution sera déclaré, une foule de demandes pourront être satisfaites par une extension des locaux. Il suffira pour cela de rajouter quelques couvertures aux installations des sommets.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.15.45
Rien de ce qui est nécessaire à la vie d’un collège ne manque, si on y regarde bien. L’hôpital Caroline (auquel la duchesse de Bourbon-Siciles a donné son prénom lors de la construction au XIXème siècle) a déjà en partie été restauré par une association, depuis 1978.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.02.48 Il fournira une infirmerie et un dispensaire de premier plan, construits en hauteur pour permettre au mistral de chasser les mauvaises pensées. Deux bâtiments aujourd’hui inoccupés sont aisément transformables en gymnase.Capture d’écran 2017-08-06 à 15.59.55 On y développera une pratique exigeante et saine de l’Education physique, avec des enseignants certes attentifs aux capacités de chaque élève, mais qui leur apprendront à se transcender
Des terrains de sport polyvalents (tennis, basket, handball) sont déjà en place.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.00.25 Les falaises qui entourent le futur internat offrent d’intéressantes voies pour apprendre les subtilités de la varappe.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.00.55 Et des écuries sont déjà disponibles,Capture d’écran 2017-08-06 à 16.03.44 pour l’installation de quelques chevaux. Leur entretien quotidien sera éminemment formateur — sans compter que le crottin ainsi récupéré fournira un fumier susceptible d’améliorer, à terme, le rendement du jardin potager déjà installé.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.01.09C’est d’ailleurs à partir du sport que devrait se dessiner le projet éducatif de cet internat. Les pistes caillouteuses offrent d’admirables chemins de jogging, ombragés de palmiersCapture d’écran 2017-08-06 à 16.00.13 ou d’oliviers doucement inclinés dans le sens de la brise.Capture d’écran 2017-08-06 à 16.07.16 Les criques, nombreuses et secrètes, permettent tous les exercices aquatiques.Capture d’écran 2017-08-12 à 11.48.56 L’île offre déjà une base nautique au pied du futur gymnase,Capture d’écran 2017-08-12 à 12.03.40 et toutes les activités de plein air — et le mot « air » ne doit pas être pris à la légère, dans un site sur lequel le mistral souffle même par temps calme. De quoi aérer les esprits chagrins.
On pourra même y développer enfin de vrais Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, tant qu’on ne les a pas abolis. Ainsi, les enseignants de SVT, accouplés aux profs de Lettres, enseigneront aux élèves le cycle de reproduction de l’agave, omniprésente sur RatonneauCapture d’écran 2017-08-06 à 16.02.37 — une plante qui a jadis fort impressionné Michelet : « Avez-vous vu l’agave, écrit l’historien dans la Sorcière, ce dur et sauvage africain, pointu, amer, déchirant, qui, pour feuilles, a d’énormes dards ? Il aime et meurt tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumulé dans la rude créature, avec le bruit d’un coup de feu, part, s’élance dans le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n’a pas moins de trente pieds, hérissé de tristes fleurs. »
Sic. Ces mêmes naturalistes, associés cette fois aux profs de Chimie, apprendront à leurs disciples la transformation de l’agave en tequila — réservée bien sûr aux pédagogues.
Passons sur le fait que la présence perpétuelle d’oiseaux tout à fait amicauxCapture d’écran 2017-08-06 à 16.10.17 Capture d’écran 2017-08-06 à 16.09.45(les îles du Frioul, parc national, abritent de nombreuses espèces qui y nidifient) permet de sérieuses observations ornithologies — ce qui débouchera cette fois sur une interdisciplinarité avec les enseignants de musique, qui des cris discordants des gabians (le nom local des goélands) tireront de quoi initier les élèves à Olivier Messiaen et à Charlie Parker.
La musique, à laquelle Jean-Michel Blanquer tient si fort qu’il a proposé d’organiser la rentrée « en musique », sera omniprésente dans cet établissement hors normes. On y apprendra le classique, en s’inspirant des meilleurs modèles, le rock et le bon goût, et l’improvisation. De quoi donner aux filles des inspirations sur leur future carrière
L’Histoire, toujours prévoyante, a même pensé il y a bientôt cinq siècles, à installer un lieu de retraite pour calmer les esprits agités,Capture d’écran 2017-08-06 à 15.59.28 et, plus proche,  un oratoire isoléCapture d’écran 2017-08-06 à 15.58.34 pour les heures de colle, si des enseignants veulent perpétuer cette pratique discutable.
L’un des buts de cette institution est d’instaurer un esprit de corps et une capacité à « vivre ensemble » qui feront l’admiration des inspecteurs en visite — lesquels seront accueillis avec déférence par les enseignants, mais sans lèche-cultisme aucun : l’internat du Frioul sera le lieu par excellence de la libre-pensée et de la libre parole.
Ajoutons que la laïcité sera tout à fait respectée — enfin ! Les seuls bâtiments religieux de l’île sont des temples antiques, aussi bien au cœur du dispensaire Carolinehopital-caroline-ile-frioul-marseille-696x464 que dans la riante cité où seront logés les enseignantsCapture d’écran 2017-08-06 à 16.07.47 — installés à demeure dans ce lieu idyllique :Capture d’écran 2017-08-06 à 16.04.04 je parierais volontiers que les demandes, dès l’ouverture de cet internat, dépasseront, et de loin, l’offre. Il va de soi que seuls pourront y être recrutés des pédagogues sachant nager, courir avec les élèves le matin, faire de la voile ou de la planche, s’accommoder d’une vie rude et saine — et assumer les légers risques inhérents à toute vie de groupe… Pas de quoi en être affectés, même si des dépressions nerveuses sont toujours possibles.
Ce projet, qui paraîtra trop ambitieux aux petits esprits, régénérera des adolescents et adolescentes aujourd’hui engoncé(e)s dans des superstitions familiales et des rituels dangereux. Il leur apprendra les valeurs de la camaraderie et de l’entraide, fortifiera des physiques déprimés par les habitudes citadines, et bien entendu leur inculquera une culture étendue, par la répétition systématique des consignes et des bons principes.

Au pire, la contemplation morose du grand large leur donnera une propension bien littéraire à la mélancolie — « Fuir, là-bas, fuir », dit Mallarmé ; et Rimbaud : « Elle est retrouvée, l’éternité… » Il y a des jours où le paysage ressemble à ce tableau peint par le protagoniste de la Vie mode d’emploi, où  terre,  mer et  ciel se confondent, dans l’horizon du Planier, ultima Thulé de Marseille :Capture d’écran 2017-08-06 à 16.06.46Jean-Paul Brighelli me paraît tout à fait l’homme de la situation, pour diriger ce futur havre d’excellence. Il connaît les îles comme sa poche, et quarante ans d’enseignement dans des collèges puis des lycées de zones défavorisées lui ont forgé une mentalité de chef de bande. Il saura accueillir les élèves avec fermeté et sympathie. Enfin, ces dernières années en classes préparatoires aux grandes écoles lui ont confirmé que l’ambition seule donne de l’ambition — pas l’ambition un peu répugnante des institutionnels de l’Education, mais celle des vrais pédagogues, qui ont de l’ambition pour les autres bien plus que pour eux-mêmes.

P.C.C. Jonathan Tfiws