Photos de classes et de classe

Les élèves d’une classe de Terminale d’arts appliqués font parler d’eux sur la Toile pour avoir osé poser nus — ou presque — sur leur photo de classe.

Tout cela reste d’une indécence mesurée, y compris pour le prof debout à droite. Les rectangles judicieusement disposés occultent les pudenda — « ce qui doit être caché », traduiraient les mauvais latinistes. Dommage que ces jeunes gens n’aient pas pensé à y inscrire quelques sentences bien senties, dans le genre que Ben Vautier mit jadis à la mode D’autant que paraît-il, quand on a de bons yeux, on peut discerner un bout de sous-vêtement qui implique que l’on a osé, mais pas trop.

Mais peut-on oser à demi ? (Beau sujet, vous avez quatre heures).

Evidemment, le problème est plus complexe qu’il n’y paraît. S’afficher dans le plus simple appareil est à la portée de tout le monde, et ça ne laisse plus rien à deviner. Alors qu’un ballon de rugby judicieusement disposé un torchon millimétré (c’étaient des commerçants normands il y a deux ans)ou une toge adroitement drapée — sur le Calendrier des Immortels, inventé l’année dernière pour protester contre la suppression du latin voulue par Vallaud-Belkacemcela vous a tout de suite un autre visage, si je puis dire.

Autre système : montrer le revers plutôt que l’avers (ici sur le calendrier d’une équipe féminine de rugby anglaise)

La référence la plus évidente, c’est le calendrier Pirelli, qui depuis quelques décennies fait fantasmer les chauffeurs routiers. À remarquer que la nudité y est rarement frontale, et que les accessoires en disent plus que l’anatomie (ici une giclée de lait sourdant aux lèvres du modèle comme un souvenir de bukkake) Mais la référence lointaine, et c’est là que nos petits loupiots de Terminale ont raté l’occasion de faire sens (mais bon, dans l’enceinte d’un lycée, cela aurait posé problème aux grincheux), c’est bien évidemment la statuaire grecque, réinterprétée par le pictorialisme du tout début du siècle —par exemple l’Adam et Eve de Frank Eugene ou les fabuleux plans de Leni Riefenstahl dans les Dieux du stade (dans son documentaire sur les Jeux de Berlin en 1936, disponible ici, voir en particulier les dix premières minutes) :

 

 

 

 

 

 

 

Aucun hasard si les rugbymen en quête de notoriété et de belles causes à défendre ont repris ce titre : le nu participe du néo-classicisme qui a inspiré conjointement l’art pompier régulièrement célébré dans ces chroniques et le néo-paganisme revendiqué parfois par le nazisme (il fallait bien finir l’année sur un point Godwin de qualité). Voir la statuaire d’Arno Breker :Allons ! Pour célébrer Noël et cette fin d’année quelque peu répugnante, à Berlin et ailleurs, le Maître de Bonnet d’Âne (une périphrase forgée sur le modèle du Maître du Retable de Schöppingen) a eu à cœur de dévoiler le haut, afin de ne pas tomber trop bas, et d’oser en dosant. Mais sitôt apparu, sitôt disparu — « le temps d’un sein nu / Entre deux chemises. »

Jean-Paul Brighelli

PS. Apparemment l’anthologie des littératures grecque et latine dont je faisais la réclame il y a peu a si bien marché que Gallimard est en rupture de stock. Du coup, des petits malins la proposent au triple de son prix sur Amazon. Cette civilisation me répugne.