Nocturnal Animals

C’était le 4 janvier. Je me suis laissé entraîner — et puis j’avais vu le précédent film de Tom Ford, A Single Man, où Colin Firth était magnifique (comme dans Genius) et Julianne Moore désespérée (comme dans The Hours).
Vers la quatrième ou cinquième minute, j’ai eu un sentiment de déjà-vu — ou plus exactement de déjà-lu. « J’ai la mémoire qui flanche / J’m’souviens plus très bien… » Oui, j’avais lu ça — mais ça ne s’appelait pas Nocturnal animals, c’était intitulé Tony et Susan, c’était signé Austin Wright,  ça a paru au Seuil il y a vingt ans — un bail, et tant de polars depuis ont coulé sous le pont Mirabeau… Et dans mon souvenir, c’était un très bon roman.
Je suis rentré, je l’ai cherché en vain — livre prêté, livre volé. Je n’ai pas voulu en parler avant de l’avoir relu — le temps de me le procurer sur un site de soldes…
C’est un très bon livre. Mais en le relisant, je me suis souvenu que je l’avais déjà trouvé très bon deux fois — en 1995, puis dix ans après. Par un effet de concernement, comme dit Starobinski.

C’était vers 2004. Un que je connais avait une grande passion de midlife crisis (à vrai dire, depuis l’âge de quinze ans — et il en a plus de soixante aujourd’hui — il a été en permanence en midlife crisis, à voir le nombre de passions horizontales qui ont nourri sa vie et son imaginaire), pour une créature bien sous tous rapports, enseignante comme lui, et quelque peu plus jeune — disons vingt ans d’écart, pas de quoi se retourner dans la rue. Un an de bonheur au bout des doigts. Il allait abandonner pour elle sa femme et ses enfants quand elle lui signifia qu’il n’était pas assez riche pour elle — pas assez pour lui assurer un train de vie adéquat. Et qu’il lui fallait bien (elle venait sans doute de recevoir je ne sais quel message biologique qui lui conseillait d’abandonner l’amour par derrière, comme chante GieDré) qu’elle se mît en quête d’un géniteur adéquat, susceptible d’offrir à sa future progéniture le nid douillet et parisien qu’elle convoitait… Ainsi se termina l’histoire — ou pas tout à fait : piqué au vif, mon ami écrivit dans le mois qui suivit un livre qui eut un écho considérable, et des ventes confortables. Et il le lui envoya, dédicacé, mortel.

C’est tout le sujet de Tony and Susan / Nocturnal Animals. Susan est mariée depuis vingt ans à un chirurgien qui la trompe un peu mais qui a la surface financière adéquate pour que ça passe. Dans le film, elle a un côté Desperate Housewife — Amy Adams, sublime, a teint ses cheveux en acajou pour renforcer l’écho avec Marcia Cross. Elle s’occupe d’une galerie d’art moderne (ne ratez pas le début, c’est fascinant de monstruosité) qui périclite. Et elle reçoit par la poste le tapuscrit d’un livre qui va sortir, écrit et envoyé par son ancien mari, Edward — et de surcroît il le lui a dédié. Vingt ans auparavant, il se voulait écrivain, il comptait sur elle pour qu’elle fût sa première et meilleure critique, et elle n’a rien su lui dire d’autre que « C’est trop plein de toi, ces histoires »…
Oui, mais, objecte-t-il, on n’écrit au fond qu’avec soi. Il lui a demandé d’être patiente, qu’il finirait bien par… Elle a préféré le quitter, d’autant que le prochain frappait déjà à la porte, si je puis dire. Et qu’il avait une surface économique plus confortable. On ne dit pas assez que tant de belles histoires d’amour meurent d’impératifs financiers.
Ce qu’il lui a envoyé — Nocturnal Animals — est pour un œil naïf enfin détaché de lui. Un thriller parfaitement angoissant, dont je ne vais pas vous raconter les péripéties. Tom Ford, matois, a eu la bonne idée de faire jouer par le même acteur — Jake Gyllenhaal, parfait — à la fois le rôle de l’ex, réanimé dans le souvenir de Susan en quelques flash-backs significatifs (elle l’a quitté parce qu’il ne gagnait pas assez d’argent, et qu’au fond, elle reproduisait les préjugés texans hérités de sa mère) et le rôle du père de famille de la fiction, à qui il arrive quelques pépins notoires.
Evidemment, le récit (fictif) est tout imbibé de l’ancienne relation. Le roman d’origine s’appelle Tony et Susan parce qu’il mélange la Susan du niveau I, le niveau réel, avec le Tony du niveau II — soi-disant fictionnel. Qu’il suggère un couple impossible et néanmoins réalisé — quant à savoir s’ils pourraient se retrouver dans la réalité, savoir si Edward viendra au rendez-vous qu’elle finit par lui donner, quand elle a achevé le livre…
Tom Ford est paraît-il heureux en ménage. Mais il dit dans ce film quelque chose de magnifique à son partenaire d’aujourd’hui — « heureusement que tu as pensé que j’avais du talent, et il m’en a fallu pour remonter Gucci (après tout, Ford est surtout un créateur de mode) et Saint-Laurent, il m’en a fallu pour résister aux attaques des féministes hystériques qui trouvaient que je déshabillais trop les modèles dans mes pubs » — par exempleC’est un film sur la vengeance : tu n’as pas cru en moi, je t’envoie ce livre à la figure, et je te renvoie à ta solitude et à ton impuissance et aux infidélités misérables de ton mari et à tes enfants — bobonne !
Le film, Lion d’argent à Venise, a été très bien reçu par la critique. En France, quelques-uns ont parfaitement compris — et quelques autres sont passés à côté. Mais bon, Télérama… Jetez un œil sur la bande-annonce, qui vous en dit juste assez. C’est un film nocturne, admirablement photographié par un grand chef opérateur — Seamus McGarvey, qui avait aussi filmé The Hours, que j’évoquais plus haut. Il n’y a pas de hasard.
Et même si vous n’écrivez pas, même si vous n’avez pas de vengeance en cours, même si votre femme et votre fille n’ont pas été violées par trois voyous sur les routes de Pennsylvanie ou d’ailleurs, même si vous n’aimez pas les thrillers glacés, courez-y — c’est une pure merveille.

Jean-Paul Brighelli