Le Maître du double langage

J’aime bien Philippe Meirieu : c’est un instrument utile, une boussole qui n’indique jamais le nord. Utile mais pas forcément précieux, car il n’indique pas toujours le sud, ce qui le rendrait indispensable : il est le grand spécialiste de la pensée contournée, dissimulée, fausse dans son essence mais assez tartuffe dans son expression pour tomber, parfois, presque juste — mettons au nord-est.
Le Causeur du mois de mars (en vente dans tous les kiosques, courez l’acheter) sous un titre de couverture qui m’a alléché d’emblée (« Profs, ne lâchez rien ! ») a donc interviewé cet objet introuvable digne du catalogue de Carelman, qui conformément à sa nature a biaisé, protesté et travesti sa vérité de façon à paraître moins malséant qu’il n’est. Mais voilà : on ne trompe pas les vrais pédagogues.
Toutefois, comme il est parmi mes lecteurs des habitués qui ne sont pas enseignants et ne s’intéressent que de loin aux conditions historiques qui, de Meirieu à Vallaud-Belkacem en passant par Jospin, Fillon, Lang et Chatel, ont rendu possible le désastre, je me suis permis une explication de texte — à partir des affirmations les moins entachées de vergogne, une qualité dont notre Primat des Gaules (gardois d’origine, il est lyonnais d’adoption) se passe aisément.

Chez Meirieu (il a coupé sa moustache il y a quelques années, comme un que je connais — nous sommes l’un à l’autre des Némésis impitoyables en miroir), c’est l’appropriation des mots qui est l’élément le plus remarquable. Prenez « pédagogie du chef d’œuvre », expression empruntée à la geste du compagnonnage : qui se douterait que cette expression hautement recommandale est revendiquée comme source des Travaux Personnels Encadrés, cette plaisanterie qui permet aux élèves, en recopiant la copie du copain qui a recopié Wikipédia, d’obtenir à coup sûr une excellente note qui gonflera leur moyenne, et dont notre augure affirme être le père ?
Ce n’est pas un point de détail : les TPE sont l’ultime manifestation de cette idéologie constructiviste (l’élève construit lui-même ses propres savoirs, comme Pascal a retrouvé par lui-même les douze premiers principes d’Euclide — mais voilà, tous les « apprenants » ne s’appellent pas Blaise) qui mit jadis, quand Jospin nous a pondu sa loi (juillet 1989), « l’élève au centre du système » et Meirieu en gloire à l’IUFM de Lyon, par la grâce du ministre qui n’avait rien à refuser à son inspirateur.
Le constructivisme, c’est ce rousseauisme de bazar qui jadis inspira Joseph Jacotot (1770-1840), ancêtre de tous les pédagos modernes, l’homme qui voulait des maîtres ignorants qui ne gâcheraient pas par leur savoir arbitraire l’excellence spirituelle d’Emile — pour les pédagos tous les élèves s’appellent Emile, même ceux qui se prénomment Kevin. L’ignorance du maître est émancipatrice — qui l’eût cru, Lustucru ? Et l’apprenant ne construit que sur nos ruines — alors que nous pensions prendre le nain qu’il est sur nos épaules de géants, selon la belle expression de Bernard de Chartres rapportée par Jean de Salisbury (voilà, je suis un maître à l’ancienne, je ne répugne pas à la transmission des savoirs, pouah !).
« J’ai toujours promu une pédagogie de l’excellence contre une pédagogie de l’élitisme, qui réserve l’excellence à quelques-uns », dit le prophète : ah oui, quand je pense à la liste des pédagogues qui se réclament de leur maître vénéré, de Frackowiak — encore un qui m’adore — à Zakartchouk (l’un des maîtres à penser des nouveaux programmes du collège), sûr que l’excellence parle, et parle haut ! Mais Meirieu a réponse à tout : « Vous ne pouvez pas empêcher quelqu’un de se réclamer de vous approximativement… » Prenez-vous ça dans les dents, imitateurs qui occupez depuis si longtemps la rue de Grenelle : sans doute les réformes que vous avez lancées en pensant rendre hommage au Maître le défrisent, au fond. L’excellence ! Quand je pense qu’il a essayé de me dégommer chaque fois que j’ai assigné à l’Ecole la tâche d’amener chacun au plus haut de ses capacités !
Mais voilà, sous Meirieu pointe la figure tutélaire de Bourdieu. Elisabeth Levy a beau jeu de rappeler à son interlocuteur qu’il a affirmé récemment que « les classes bilangues et les heures de latin profitent aux meilleurs élèves, souvent issus des milieux favorisés : les supprimer ou les réduire pour augmenter les heures d’accompagnement personnalisé, qui diminuent l’échec scolaire d’élèves souvent issus de familles défavorisées, est une mesure de justice sociale ». Meirieu nous refait le débat de 1791-93 entre Condorcet (chantre de l’école de l’excellence) et Le Peletier de Saint-Fargeau, que soutenait Robespierre et qui voulait écraser les mieux lotis au plan intellectuel pour donner aux moins aptes le temps de les rattraper, comme le raconte Franck Lepage dans un sketch hilarant sur les rapports de l’Ecole et du parapente. Meirieu, c’est la pensée jivaro revenue d’entre les morts — le genre d’égalitarisme dont raffolait la Révolution, qui étêtait volontiers, comme on sait. Meirieu, ancien des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes et qui ne les a jamais reniées, au point de se rendre régulièrement chez les parpaillots de Dieulefit pour y faire des conférences pleines d’onction pédagogique, a toujours plaidé pour la mise à niveau — au plus bas, si possible — de tous les élèves.
Je ne chercherai pas à savoir la part de complexe dans une telle attitude — je m’en fiche qu’il ait raté tel ou tel concours, ce ne sont que des étiquettes. Mais ce que je sais, c’est que dans un monde hautement concurrentiel, nier la compétition sous prétexte d’égaliser les conditions intellectuelles n’est pas d’une habileté confondante.
Mais Tartuffe plaide le blanc et le noir avec un culot d’enfer, il est le maître du double langage : « L’égalitarisme est condamnable quand il aboutit à un nivellement par le bas ». Comment faire pour égaliser par le haut ? « Le socle commun de connaissances, de compétences et de culture constitue un progrès… »
J’en connais qui frémissent en lisant ces lignes… Certains pour lesquels l’idéologie des « compétences » (décidée sous Lang, promulguée par Fillon, tant les ministres de droite comme de gauche sont inféodés aux lubies pédagos, dont le dernier avatar dirige aujourd’hui la DGESCO, comme le raconte Causeur dans un beau portrait de l’inénarrable Florence Robine) fut le dernier clou vissé sur le cercueil de l’école. Parce que les compétences (toujours « en cours d’acquisition », il ne faut désespérer ni Billancourt ni Saint-Denis) ne sont pas des savoirs, mais devraient être des pré-requis. Des capacités à maîtriser fin CP, et qui permettraient d’accéder aux savoirs complexes. Mais nous n’en sommes plus là : la division s’apprend en CM2, et 18% des élèves de Sixième ne savent pour ainsi dire pas déchiffrer. Du coup, on conseille depuis quelques années aux enseignants de ne pas faire lire les élèves à voix haute, « afin de ne pas les humilier ». Sûr que les 150 000 mômes de la génération Meirieu qui sortent du système scolaire chaque année fin Troisième auront appris à lire et à écrire par la magie du Saint-Esprit — même que c’est pour ça qu’on les embauche dans les abattoirs du Neubourg et d’ailleurs. Et qu’importe s’il y a quatre ans ce même Meirieu s’emportait contre « l’idéologie de la compétence » !
« Et je découvre aujourd’hui, à l’université, des étudiants dont le français est… assez catastrophique », avoue notre professeur es sciences de l’éducation. Responsabilité zéro : « Si l’école ne nourrit pas l’imaginaire des jeunes avec de beaux textes, il ne faut pas s’étonner que ceux-ci se nourrissent de la culture à bas prix que leur propose le marché ». Il a oublié que Rousseau déconseillait La Fontaine. Il a surtout oublié qu’il a conseillé, lui, d’apprendre à lire dans les modes d’emplois d’appareils ménagers — il l’a si bien conseillé qu’il feignait de s’en vouloir, en 1999, dans une interview au Figaro. Mais trop tard, trop tard pour que ses « disciples » redressent la barre et en reviennent à la méthode alpha-syllabique au lieu de se ruer sur l’idéo-visuelle de Foucambert et d’Eveline Charmeux — improprement appelée « méthode globale » alors qu’elle est juste a License to kill.
Dernier point — vous découvrirez le reste par vous-mêmes : la question de la notation. D’un côté il est « scandaleux » que l’on « mette 5/20 à une copie bâclée et qu’on en reste là » — mais par ailleurs, « les notes permettent toutes les manipulations » : « Je suis donc pour une évaluation par modules dans laquelle il faudrait acquérir tous les modules sans exception » — outre que c’est une invraisemblable usine à gaz, je sens que certains vont stationner longtemps en Sixième dans telle ou telle matière…
Allez, je cesse de m’esbaudir. Achetez Causeur — pas pour Meirieu, qui est un épiphénomène dont il ne restera rien dans dix ans, mais pour l’ensemble du dossier Ecole qui est très sérieux (voir la belle interview de l’ancien recteur Alain Morvan), pondéré et assez bien informé — même si le « lycée unique » est déjà là, mis en place par Chatel, que Vallaud-Belkacem a voulu rattraper par le bas — et elle y est arrivée, ça, c’est bô, et égalitariste !

Jean-Paul Brighelli

La journée de la mini-jupe

Le dernier numéro-papier de Causeur revient longuement sur le « syndrome de Cologne » — les viols divers et variés auxquels se sont livrés pour le Nouvel An des gens que les victimes ont identifiés unanimement comme des étrangers basanés, nord-africains ou migrants moyen-orientaux.
Elisabeth Lévy (dite « la Patronne », susnommée « Trois pommes acides » ou encore « Philippine Muray »), dans un éditorial lumineux intitulé « Leur culture et la nôtre », évoque avec émotion — quand même — et perspicacité l’aveuglement collectif de tous ceux qui, en Allemagne, en Suède, aux Pays-Bas ou en France, ont peur d’être taxés de racisme et d’islamophobie si seulement ils disaient que les réseaux criminels — à commencer par la prostitution — et les comportements asociaux — à commencer par le mépris des femmes — sont très souvent le fait des sectateurs de Mahomet, comme on disait aux époques où l’on appelait un chat un chat.
Elle prend la précaution élémentaire de préciser que « tous les immigrés ne sont pas des violeurs » — loin de là, bien sûr. Mais c’est pour ajouter immédiatement : « Mais à Cologne, tous les violeurs étaient des immigrés ».
Et de citer in fine un proverbe juif que j’ignorais, mais auquel j’adhère : « Celui qui a pitié des méchants finira par être cruel avec les bons ». Parce que, comme l’écrit Cyril Bennasar dans le même numéro, « si l’Etat ne fait pas respecter la loi, le citoyen s’en chargera : voulez-vous vraiment ça ? »

J’ai longtemps eu un problème avec le viol — en fait, je me suis toujours demandé comment faisaient les violeurs. Longtemps j’ai penché pour une explication hormonale — un quelconque dérèglement glandulaire, qui expliquerait, par exemple, le taux effarant de récidive à la sortie de la prison (et le peu d’efficacité justement du système carcéral dans ce cas).

Mais Cologne — et la réalité des commissariats, à Marseille et ailleurs — m’incitent à penser davantage en terme de culture. Et ce n’est pas, contrairement à ce que pense Elisabeth (dite aussi « Calamity Levy » et « Sexy Sadie », vieux reste des Beatles de son enfance) un « choc des cultures » à la Samuel Huntington. C’est l’affrontement d’une culture — la nôtre — et d’un refus de la culture — une contre-culture au sens propre du terme. D’une civilisation — la nôtre — et du déni de la notion même de civilisation. L’opposition de la Raison et de la Foi — une foi obscure, primitive, qui engendre chez ses sectateurs la certitude des pierres — celles que l’on jette sur les femmes adultères.
Faites donc une expérience. En arrivant Gare Saint-Charles, descendez vers le centre ville par la rue des Petites Maries. À mi-parcours, au croisement avec la rue Longue des Capucins, il y a un bar fort populaire, fort peuplé — d’hommes. Uniquement d’hommes. En huit ans — et j’y passe très souvent — je n’ai jamais vu une femme. Ni au bistro, ni, en général, dans la rue. Et pour y être passé avec des créatures du sexe, comme on disait quand on parlait français, je sais ce que l’on entend, au passage, de réflexions oiseuses. Je préfère ne pas imaginer ce que seraient les insultes si ladite créature était maghrébine, légère et court vêtue, comme Perrette dans la fable.
Ce que cette attitude, cet apartheid, ce mépris généralisé disent de cet islam du quotidien, c’est d’abord une peur des femmes — on n’enferme que ce que l’on craint. La peur du ventre des femmes.
Et la frustration. Nous avons glissé tout doucement, en Occident, vers la liberté sexuelle (pas dans les années 1960, mais dès le XVIIIème siècle dans les sphères aristocratiques), et ce que le sexe libéré disait aux obsédés de la morale et de la religion, c’était que du libertinage des sens à celui de l’esprit, la pente est naturelle. Vouloir à toute force contrôler les ventres, c’est prétendre contrôler l’esprit — on le voit assez avec les femmes voilées, qui se font croire que « c’est leur choix », mais qui sont les exemples les plus purs de cet opium du peuple dont parlait un certain barbu juif (un complot, sûrement) du XIXème siècle.

Comme le dit éloquemment Elisabeth Lévy (dites « Betty Boop »), « cet Autre-là ne nous dit pas, comme les propagandistes du multiculturalisme heureux « à toi le string, à moi la burqa, vivons avec nos différences, inch’Allah » : il pense que mon string signifie « à prendre ». »
Vous vous rappelez peut-être la Journée de la jupe, le film de Jean-Paul Lilienfeld sur lequel j’avais écrit, à l’époque, de gentilles choses (et l’article de Philippe Meirieu, en pseudo-soutien tout en nuances, dandinements et contournements, vaut aussi son pesant de pédagogisme embarrassé). À la dernière image, les élèves musulmanes d’Isabelle Adjani alias Sonia Bergerac venaient, audace inouïe, à ses funérailles en jupe — il y avait un plan qui m’a rappelé celui que fait Truffaut sur les jambes des ex-maîtresses, dans une situation exactement similaire (l’enterrement du héros), dans l’Homme qui aimait les femmes.
Mais ce sont des jambes encore très décentes. Pour tester la pudeur des vrais croyants, il en faut davantage. Raccourcissons les jupes ! Interdire les burqas ne suffit pas : il faut imposer la mini.
Elisabeth Lévy (dites aussi « mini-mini-mini », version Dutronc, ou « mini Minnie », version Disney) ne me démentira pas, elle qui, jupe haute et bottes du même cuir, teste toute la journée la capacité des Parisiens à tenir en laisse leurs pulsions — ce que tout le monde ne sait pas faire.

Il faut comprendre que nos élèves musulmanes (et pas seulement musulmanes, dans une ville aussi bariolée que Marseille) ont chaque matin, avant de s’habiller, des hésitations que ne connaissent pas les petites Parisiennes — mais Paris est une ville qui n’existe pas. Une jupe longue, pour satisfaire les wahhabites ? Un voile amovible, pour satisfaire les salafistes et les laïques qui guettent à la porte ? Un pantalon, comme tout le monde ? Moulant ? Pas moulant ? Toujours trop moulant… Elles évoluent dans un monde où porter une jupe de longueur normale (sans parler d’une mini) ou un soutif un peu pigeonnant est une déclaration de guerre (et d’indépendance) face à un milieu étroitement normatif, face aux regards de coreligionnaires peu portés sur la tolérance. Nous voici revenus cinquante ans en arrière, quand il était interdit aux filles de venir au lycée en pantalon — sauf que cette fois, c’est l’inverse. Un conformisme religieux s’est substitué au conformisme des bien-pensants. Au niveau vestimentaire, nous voici un demi-siècle en arrière (ma mère aussi portait souvent un foulard dans les années 1950 — mais pas les Musulmanes débarquées après les accords d’Evian). Au niveau des mœurs, nous voici mille ans en arrière — avant que l’amour courtois enseigne à des chevaliers quelque peu rustres que l’on séduit les gentes dames avec des roses et des fleurs de rhétorique, et non en les traitant en prise de guerre.

Jean-Paul Brighelli

Considérations inconvenantes sur l’Ecole, l’islam et l’Histoire en France

Le livre vient de sortir (mai 2015) aux éditions de l’Artilleur. Il est signé Bruno Riondel, enseignant d’Histoire en banlieue parisienne. Et comme son titre l’indique, il est violemment inconvenant — puis qu’il dit la vérité.
Et vous vous souvenez : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté… »

Témoignage sur le vif des obstructions systématiques à la transmission des savoirs sur les quinze dernières années — en gros, de la parution des Territoires perdus de la République, le livre publié sous la direction d’Emmanuel Brenner en 2002, jusqu’à l’immédiat après-Charlie. Afin de bien faire comprendre aux aveugles et à ceux qui préfèrent le rester, à tous ceux qui sont dans le déni, à toutes les administrations qui décident habilement de ne répondre à aucun acte délictueux, qu’il est en train de se passer quelque chose de grave dans ce pays. Que sous prétexte de ne pas stigmatiser des populations qui se croient particulièrement défavorisées, et à qui l’on persiste à faire croire qu’on leur doit un dédommagement pour ce que nos ancêtres ont fait aux leurs (un raisonnement qui permettrait aux « gaulois », comme disent les beurs racistes, de réclamer du fric aux Romains pour ce qu’ils ont fait à Abd-el-Kader-Vercingétorix), il faut tout accepter : attitudes délibérément hostiles ou agressives, affirmations aberrantes sur le complot juif qui a amené le 11 septembre, croyances sidérantes sur la construction des cathédrales par des architectes musulmans (les chrétiens étant trop tartes, c’est bien connu). Et globalement, impossibilité de parler de tout ce qui n’est pas écrit dans le Coran, ou pourrait heurter la sensibilité exquise des petits voyous. Expliquer le Cid par exemple. Corneille était un salopard d’islamophobe, et tant pis si c’est Khomeiny qui a forgé le mot. Le temps n’existe pas pour un vrai croyant, je l’ai expliqué moi-même lors des attentats du Bardo.
Quant à Voltaire, inutile de penser en parler. L’auteur du Fanatisme ou Mahomet (dites Muhammad !) est persona non grata — enfin, pas hallal, quoi… Evitons de parler latin. Cela pourrait fâcher Najat VB.

Tout cela, ce sont des anecdotes — mais il y en a tant de disponibles que l’on finit par se demander s’il y a encore en France des endroits où l’on peut faire cours normalement. Le cœur de l’ouvrage analyse en détail la confusion implicite, chez ces adolescents déboussolés par des prêches qu’il faudrait interdire, et vite, entre le cultuel et le culturel.
Je suis en train d’écrire un livre sur la culture — sur la façon dont l’Europe en particulier et le monde occidental en général se suicident culturellement depuis cinquante ans, par cette subversion du culturel par l’économique qui est au cœur du néo-libéralisme, déconstruction de la culture « bourgeoise » (son péché originel pour certains), par abandon de l’Ecole aux forces du marché, grâce à l’entremise de pseudo-libertaires qui ont cru bien faire, les cons, et finalement par islamo-gauchisme.
La culture, comme le dit assez bien Bruno Riondel, se nourrit de temps – elle a une histoire — et d’un grand principe d’incertitude, tout comme le savoir qui l’élabore peu à peu se construit par approximations et réévaluations. Le cultuel, en face, la foi de façon générale, sont hors temps, et s’appuient sur des certitudes — j’ai expliqué ça juste après les attentats du Bardo. Peu de certitudes d’ailleurs : l’hilote musulman n’est pas demandeur de savoirs complexes. Il veut des idées simples — d’où le succès de l’islamisme chez les ados, qui aspirent à un savoir absolu, et ne comprennent pas que le savoir est très relatif, sans cesse battu en brèche, mécontent de lui, et qu’il se confronte sans cesse à ce qu’il ne connaît pas — l’immensité de ce qu’il ne connaît pas.
Pour le croyant, l’immensité est Dieu, et il est inconnaissable. Ses préceptes servent de savoir — et ils sont en nombre très limité. Les femmes sont des créatures inférieures et dangereuses, on les lapide si elles sont impudiques, et on coupe la main des voleurs. Fin d’analyse. Fin de parcours.
Le catholicisme a opéré ainsi il y a encore cinq cents ans — et il est entré dans le temps, depuis. Le protestantisme militant des groupes évangéliques a décidé d’aller affronter l’islam sur son terrain, avec les mêmes procédés et la même croyance délétère en la prédestination. Dès que vous pensez avoir un destin, à quoi bon essayer de la forger en faisant des études ? Allah ou Jéhovah y pourvoiront.
C’est la solution la plus facile, bien adaptée aux imbéciles, qui sont toujours demandeurs de formules du type « yaka ». Juste de quoi remplir les têtes creuses, abandonnées au vide par des programmes exsangues et peu exigeants (Riondel analyse avec finesse la sélection par exemple de l’histoire de l’esclavage, réduit à la traite négrière occidentale, quand l’essentiel a été opéré par des Musulmans et des Noirs eux-mêmes). De vraie culture, peu de nouvelles : des certitudes suffisent.
Au total, un ouvrage bien documentée, qui offre en annexes quelques documents éloquents — des textes peu cités de Churchill, Levi-Strauss et Renan sur l’islam, des témoignages d’enseignants confrontés au négationnisme d’après-Charlie, un message du Cheikh Imran Hosein, grand prêcheur devant l’Eternel (si je puis dire), sur le nécessaire retour des jeunes Français musulmans en terre d’Islam afin de s’y laisser impunément pousser la barbe, etc.
L’ensemble est écrit d’une plume objective, sans grand génie polémique — et c’est d’autant plus efficace : l’auteur ne fait pas de rhétorique (contrairement à un que je connais), il cite des faits, analyse des documents : bref, on le sent historien jusqu’au bout des ongles — le genre qui doit énerver laurence de cock. Mais qui fera vos délices.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’en profite pour vous dire que le dernier numéro papier de Causeur, sur l’Ecole, est absolument passionnant (d’ailleurs, j’y ai laissé quelques lambeaux). Et que la Revue des Deux mondes, dans son dernier numéro, avec une jolie photo de Zemmour en couverture et une interview du même à l’intérieur, livre un gros dossier sur « les Musulmans face au Coran », auquel j’ai moi-même participé. Au total, plein d’informations saisissantes et d’analyses percutantes.

Sade, mon prochain

Il est rare que je sois en total désaccord avec ce qui s’imprime sur Causeur — le magazine, pas le site qui m’héberge et que je remercie. Non que je sois un dévot de la « patronne », comme on appelle Elisabeth Levy : en dehors de ce qu’il peut produire lui-même (et ce qu’elle écrit est souvent très drôle), un rédacteur en chef a pour souci principal de donner la parole, et elle n’est pas comptable des opinions des autres. Globalement, j’aime bien le ton, mi-sérieux mi-sarcastique, de Causeur. Le côté « Philippe Muray est encore parmi nous ».
Mais là…
Il y a donc à Orsay, depuis deux mois, une expo « Sade » (sous-titrée : « Attaquer le soleil » — beau programme, bien dans le ton de ce Prométhée furieux qu’était le marquis). Le musée a confié la maîtrise de l’expo à Annie Le Brun, hyper-spécialiste de ce prisonnier quasi perpétuel que fut l’auteur des 120 journées (lire aussi bien les Châteaux de la subversion que Soudain un bloc d’abîme, Sade, la superbe préface écrite pour l’édition complète des Œuvres chez Jean-Jacques Pauvert). Et l’extrême richesse de ce qui est présenté témoigne qu’à 74 ans, cette petite femme frêle n’a rien perdu de son allant, et que son goût du sang et des larmes (et son athéisme impeccable) n’ont fait que se renforcer au fil des années — alors que soi-disant, avec le temps, va, tout s’en va…

Bref, à ne manquer sous aucun prétexte. Et les lointaines résidences des uns et des autres, la « douceur des soirs sur la Dordogne » et autres pièges salés-sucrés ne doivent pas décourager le vrai amateur d’aller traîner ses guêtres et affûter ses crocs à Orsay.

On aurait pu en rester là — mais voici que dans sa livraison de novembre, Causeur s’en prend sauvagement, sous la plume d’Alexis Pranne (qui ça ? Ce nom-là n’est pas inscrit sur mes tablettes parmi les grands sadiens), à l’expo en général et à Annie Le Brun en particulier.
(Je dois dire que pendant que je baguenaudais parmi les chefs d’œuvre de l’épouvante sadienne, un petit homme sec, sexagénaire épuisé, expliquait à qui voulait l’entendre que Gallimard lui avait demandé un ouvrage sur Sade, et qu’il aurait dû… Les jaloux sont parmi nous. Allez savoir, c’était peut-être lui, Alexis Pranne).
« Le visiteur d’Orsay qui s’attend à apprendre quelque chose sur Sade, son œuvre, sa langue, sa place dans l’histoire littéraire ou artistique sera déçu. En revanche, il en ressortira incollable sur l’imaginaire personnel d’Annie Le Brun, commissaire de l’exposition. » Ainsi se présente la diatribe du petit pion morveux (Le Brun participa quelques années aux dernières activités du groupe surréaliste, alors allons-y pour les invectives bretonnantes) qui prétend en savoir plus sur le sujet que la meilleure spécialiste non universitaire.
Alors, expliquons une fois pour toutes à cet hilote ce qu’est Sade — et en quoi cette exposition / commémoration (le marquis est mort il y a deux cents ans à l’asile de Charenton, et quoi qu’en dise Jacques Chessex, on n’a jamais retrouvé ni son crâne, ni sa tombe — ni l’énorme manuscrit des Journées de Florbelle, détruit par son abominable rejeton) est totalement adéquate à la pensée du marquis.
Au passage, et pour bien marquer le mépris abyssal dans lequel je peux tenir ce sodomisateur impuissant de diptères, la condamnation morale du marquis, conformément au dernier livre d’Onfray, est un peu étonnante dans un magazine qui a fait de l’anti-conformisme sa marque de fabrique. Mais passons — encore un qui, primo, ignore que le fouet et le canif peuvent être des demandes, et que secundo le marquis était plutôt moins cruel que bien des aristocrates de son époque (et d’ailleurs, que ferait Alexis Pranne si on lui garantissait le genre d’impunité dont jouissait un grand féodal dans les années 1760 ?). Et que Donatien-Aldonze-François s’est beaucoup plus fait malmener qu’il n’a malmené lui-même.
Mais l’essentiel de Sade, quel est-il ? La clé de son œuvre, sa découverte majeure ? Quinze ans après la mort de Rousseau, il a compris que l’homme était cruel par essence bien plus que par nécessité, parce que la cruauté — la mort — est la clé universelle de la Nature. Pas la vie. Que s’il y avait un dieu, il serait le sadique en chef.

Et que loin des bêlements des droitsdel’hommisme de son époque et surtout de la nôtre, la réalité se dressait alors, avec sa lame toujours dégoulinante, place de la Révolution — hypocrisie suprême, explique-t-il dans la Philosophie dans le boudoir : on applique la peine de mort (il est contre) parce qu’on n’ose pas tuer pour soi (il est pour, même s’il ne l’a jamais fait). Comme elle se dresse aujourd’hui sur tous les théâtres d’opération, partout où la terre appelle et boit le sang — partout, en fait.
Mais ce petit pédant (il ne serait pas prof, par hasard, cet âne ?) aurait souhaité « de la méthode, de l’ordre », de l’histoire (de l’art et de la littérature), « méthode, rigueur, logique, outils valides et pertinents », bla-bla-bla.
Mon seul regret, c’est qu’on ne fouette pas pour de vrai sous les cimaises d’Orsay. Qu’on ne fasse pas couler le sang — celui d’Alexis Pranne, par exemple. Bref, qu’on ressorte physiquement indemne d’une exposition sur Sade — même si on n’en sort pas indemne psychologiquement, à écouter les commentaires des frêles jeunes filles (ah, une frêle jeune fille dans une exposition sadienne, quel délice !) bouleversées par telle ou telle œuvre.
Alors, vite, plutôt que de dépenser de l’argent à acheter trop cher le dernier exercice scolaire de Foenkinos, procurez-vous le catalogue, massif, superbe, extrêmement fouillé, et qui rend parfaitement compte de l’expo : pour 45€, c’est donné. Et souhaitons que la prochaine fois, on laisse Alexis Pranne à ses moutons.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je m’avise que sur le Net, et pour moins cher que le dernier Beigbeder, vous trouvez en solde un livre qui faisait déjà, en 2000, le tour du marquis et de sa légende (http://www.amazon.fr/Sade-vie-légende-Jean-Paul-Brighelli/dp/203505012X/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1415708456&sr=1-1&keywords=brighelli+sade). L’essayer, c’est l’adopter.