Franck Spengler : la Révolution (sexuelle) est bien finie

Né en 1957, Franck Spengler est tombé dans l’édition (érotique) au sortir de la Communale : sa mère, Régine Deforges, fonde sa maison d’édition l’Or du temps en 1968. Elle y publiera maints ouvrages érotiques (à commencer par le Con d’Irène d’Aragon) sur lesquels se jettera la censure gaullienne — car ces temps aujourd’hui magnifiés, vu la taille des homoncules hommes qui nous gouvernent, étaient aussi ceux du triomphe d’Anastasie, qui utilisait les chausse-trapes juridiques et financières pour asphyxier ce qui la défrisait moralement.
Lui-même, qui a aussi travaillé avec Jean-Jacques Pauvert, autre grand bénéficiaire des attentions réitérées de la censure, a publié aux Editions Blanche, aujourd’hui intégré au groupe Hugo doc, de très nombreux textes érotiques qui ont fait date, souvent à tonalité sado-masochiste, dans les années 1990 (par exemple le Lien, signé Vanessa Duriès, en 1993 — mais je pourrais en citer bien d’autres).
Il est aux premières loges pour constater à la fois l’affadissement de la littérature libertine, l’auto-censure que s’infligent des auteurs et des éditeurs de plus en plus dépourvus d’audace, et l’hypocrisie générale d’une époque qui feint de s’autoriser de petits débordements pour mieux se vautrer dans le moralisme le plus étroit.
J’ai donc eu l’idée de lui poser quelques questions sur son métier, ce qui s’édite aujourd’hui et ce qui se lit, le climat de pseudo-perversion et de vrai conformisme que révèlent les succès de librairie ou certaines affaires montées en épingle par une presse qui s’offusque si volontiers de ce que certains appellent encore un chat un chat — ou une chatte.

 

JPB. Partons de l’actualité. Les juges qui ont absolument voulu traîner DSK en justice pour quelques parties fines, l’ont fait sur la conviction — longuement étalée dans les médias — que la sodomie n’était par définition acceptable que par des prostituées — ce qui impliquait sa responsabilité dans un réseau, etc. On a vu ce que le jugement final a fait de ces certitudes bizarres. Mais que vous inspire au final cette affaire, qui a si opportunément permis l’élection de François Hollande, un homme « normal » à ses dires ?

FS. L’affaire DSK est intéressante à plus d’un titre. D’abord d’un point de vue politique puisqu’elle a vu l’élimination d’un favori à l’investiture suprême, mais également d’un point de vue moral puisqu’elle a sous-tendu l’équation libertin = proxénète. En ce sens, l’affaire DSK marque un tournant dans l’approche française de la sexualité de nos gouvernants. Nous sommes passés ainsi en quarante ans d’une tolérance amusée et complice des frasques d’un Pompidou, d’un Giscard, Mitterrand ou Chirac à la vindicte et la condamnation de l’hyper-sexualité (vraiment ?) d’un DSK. En fait la complète inversion des positions morales — si je puis dire. Soit l’adage suivant : « Avant : on n’en parlait pas mais on le faisait ; maintenant : on en parle beaucoup mais interdiction de le faire. »

JPB. Vous avez publié dans les années 1990 nombre d’ouvrages audacieux. J’ai cité le Lien, je pourrais ajouter à la liste Dolorosa soror de Florence Dugas ou l’Amie de Gilles de Saint-Avit — parmi une foule d’autres textes plus provocants les uns que les autres. Pourriez-vous les éditer aujourd’hui ?

FS. Très franchement, non ! Il ne s’agirait pas d’une censure étatique comme celle qui frappait ma mère, Pauvert, Losfeld, Martineau ou Tchou dans les années 70, mais d’une censure plus subtile, plus pernicieuse et plus vulgaire aussi : celle de la bien-pensance et de la morale. Pas la morale chrétienne qui a prévalu durant des siècles, mais la morale du regard de l’autre. Cette morale qui, à l’instar de DSK, vous place dans le camp des « détraqués », des malades ». Car, comme me le disait ironiquement mon ami Jacques Serguine : « Comment pouvez-vous penser des choses pareilles ! Et pire, les écrire ! Et encore pire, les publier ! »

JPB. L’un des débouchés qui permet la rentabilisation des romans est l’édition (en fait, la pré-vente) en poche, ou en club. Quels infléchissements de leur politique d’édition avez-vous constatés dans la dernière décennie ? Dans quelle mesure ces infléchissements ont-ils menacé la santé économique de petites maisons comme la vôtre — ou celle de Claude Bard, la Musardine ?

FS. Lorsque vous cherchez des partenaires éditeurs pour des versions poche ou club de vos textes, vous devez proposer des textes sexuellement acceptables, c’est-à-dire aux sexualités normatives et acceptées. Donc vous excluez du champ érotique toutes les formes fantasmatiques chères à des Bataille, Apollinaire, Louÿs, Serguine et bien d’autres. En quelque sorte, vous proposez une sexualité formatée où n’apparaît plus la transgression, transgression qui est le moteur de la littérature érotique. Et cet infléchissement n’est que le reflet d’une société qui marginalise toutes les représentations exacerbées d’une sexualité non normative. Et il nous a fallu passer sous ces fourches caudines pour que nos maisons résistent.

JPB. Hier des ouvrages extrêmes, comme Soumise (de Salomé, 2002) ou Frappe-moi (Mélanie Muller, 2005 — l’un des derniers dans cette veine). Aujourd’hui Fifty shades of Gray et son sado-masochisme à l’eau de rose. Que vous inspire cette évolution ?

FS. Elle m’emmerde et marque pour moi la victoire totale de la normalisation américaine, mouvement qui a commencé à la fin des années 70 avec la mise aux normes de standards mondiaux de consommation dont les meilleurs exemples s’appellent Mac Do, Coca Cola, Levi’s, Hilton, Apple, etc. Et juste derrière cette normalisation marchande est venue la normalisation des mœurs – notamment par le biais du fameux « politiquement correct » –, en ne permettant juste que ce qui est acceptable (attention, ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain ! Je me rappelle les années 70 où, étudiant, aucun de mes potes musulmans ne faisait le ramadan, et où tous buvaient de la bière et fumaient des pétards !)

JPB. Il vous est arrivé d’aller chercher à l’étranger des ouvrages intenses (je pense par exemple à la Laisse de Jane Delynn). Ce qui nous vient des Etats-Unis, aujourd’hui, c’est la série des Beautiful Bastard / Beautiful Stranger / Beautiful Player / Beautiful Beginning / Beautiful Fucker (non, ce dernier, je viens de l’inventer, justement, il n’existe pas), de Christina Lauren (chez Hugo doc). Cette évolution correspond-elle à une évolution des goûts du public vers les fausses audaces ou à une épidémie de moraline, comme aurait dit Nietzsche ?

FS. Ces succès reflètent exactement ce que j’ai dit précédemment. On formate d’abord une société puis on l’alimente (pardon, on la gave) de ce qu’elle attend. Finies, la curiosité, la rébellion, la remise en cause du système capitaliste, bourgeois et marchand. Les seuls qui conchient ce système sont soit les fous de Dieu de l’Islam qui veulent détruire un monde honni à leurs yeux pour le remplacer par un système épouvantable et abject ; soit les écolos fous qui rêvent d’un monde qui n’existera plus jamais. Choisis ton camp, camarade !

JPB. Plus profondément, ce qui est aujourd’hui publié est-il de la littérature ? Au-delà d’un affadissement notable des récits, la qualité d’écriture est-elle toujours au rendez-vous ?

FS. Maintenant, il me semble que l’on demande davantage à une écriture d’être efficace plutôt que belle. Le style ne semble plus être une valeur d’avenir.

JPB. Outre la littérature érotique, vous avez aussi publié des auteurs sulfureux comme Alain Soral ou Érik Rémès. Dans votre esprit, était-ce défendre une même cause ?

FS. Très sincèrement, oui ! J’ai toujours pensé, et l’Histoire l’a prouvé, que la littérature était une littérature de la transgression, de la contestation, de la critique et de la remise en cause de notre société. C’est ce que fait un Soral qui est un empêcheur de penser en rond et provoque des réactions violentes car il met en lumière des réalités que l’on refuse de voir et qui nous deviennent inacceptables lorsqu’on les touche du doigt.
Enfin, j’ai toujours dit que le sexuel était notre dernier espace de liberté. C’est pourquoi, en plus d’être un bizness, il faut formater le cul comme Coca Cola a formaté les sodas pour en vendre beaucoup.

JPB. Demain l’islamisme, dit Houellebecq. Imaginons qu’il ait raison. Les minuscules audaces d’aujourd’hui ne sont-elles pas dès lors la meilleure façon de nous préparer au wahhabisme de demain ?

FS. Tout à fait, et c’est ce qui me fait dire que l’acceptable d’aujourd’hui peut devenir, aux yeux de certains, l’intolérable de demain.

Les eurobéats, première

Dans un mois donc, les européennes. Et soudain, soudainement conscients que l’euroscepticisme gagne du terrain, et que dans l’Europe entière les « nonistes », comme les appellent les béni-oui-oui de l’Europe, gagnent chaque jour du terrain, les européanistes convaincus (cet adjectif ne devrait-il pas s’écrire en deux mots ?) donnent de la voix.
Et comme leur vision de la démocratie s’arrête à leur nombril de libéraux fous, ils empêchent aussi les autres de parler.
Pierre Marcelle est l’un des journalistes « historiques » de Libé. Il vient du PCI — péché de jeunesse — qui enfanta une bonne partie de ce que l’on appelle aujourd’hui la gauche du PS (qui est tellement à droite qu’il laisse pas mal de place, effectivement, à sa gauche — il en laisse même au FN, qui est partout chez lui depuis qu’il a compris que le credo anti-libéral était bien reçu chez les oubliés de la croissance, les chômeurs de Sarkozy et de Hollande, les petites gens et les cadres moyens en déshérence). Il est à Libé depuis que Libé existe, ou à peu près. Il y a tenu d’abord une chronique journalière — puis hebdomadaire. Je sens qu’elle va devenir mensuelle — voire annuelle.
Marcelle a donc rédigé une chronique « ordinaire », en réaction aux beuglements offensés des européanistes béats — y compris ceux de son propre journal, auxquels il a dit leurs quatre vérités.
Prétexte commode, que j’ai déjà dénoncé dans Bonnet d’Âne : on s’attache à la forme (l’injure, ou l’apostrophe supposée telle) pour mieux répudier le fond. On censure un journaliste pour mieux réorienter un journal (ici, Libé, seconde Pravda du régime après le Monde) dans le sens des intérêts de ses maîtres.
Bakchich, qui est un site souvent bien informé et intelligent, a analysé ce renvoi aux oubliettes de Pierre Marcelle — et publié in extenso l’article en cause du journaliste. Je ne vois pas nécessaire de commenter plus avant, pour le moment : à eux la parole.

Jean-Paul Brighelli

Pour info :

http://www.bakchich.info/medias/2014/04/25/chez-liberation-la-censure-de-marcelle-continue-63287

et

http://www.bakchich.info/medias/2014/04/11/chez-libe-la-censure-de-marcelle-fait-un-tabac-63256

La direction de Libération en crise a interdit hier la publication de la chronique hebdomadaire de Pierre Marcelle, «No Smoking».

À la demande de la direction de la rédaction, Marcelle avait d’abord renoncé à évoquer, dans sa chronique du 4 avril dernier, les problèmes où Libération se débat depuis des mois. Puis, une semaine plus tard, sa chronique du 11 avril a été purement et simplement supprimée – après qu’il avait refusé de l’amputer d’un post-scriptum où il répondait à un mail envoyé à l’ensemble des salariés du quotidien par leur nouveau PDG. Et ce 25 avril, de nouveau : le journal paraît sans « No Smoking ».
Marcelle réagissait là aux textes de deux collaborateurs de Libération : Bernard Guetta et Alain Duhamel, dont les chroniques sont respectivement publiées le mercredi et le jeudi. Au second, il reprochait notamment d’avoir, dans sa chronique du 17 avril – consacrée aux prochaines élections européennes -, amalgamé dans un même opprobre, et selon un procédé devenu tristement banal, la cheffe du Front national et le coprésident du Parti de gauche, en pronostiquant : «Le Pen aboiera, Mélenchon éructera».
Plus généralement, Marcelle déplorait que, neuf ans après l’ahurissant battage médiatique qui avait précédé le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, les propagandistes du «oui» n’aient rien perdu de leur «morgue» de l’époque.
Ce que découvrant, Fabrice Rousselot, directeur (démissionnaire) de la rédaction de Libération, a jugé que certains des termes de cette chronique étaient «insultants» pour les intéressés : «Je ne peux pas les laisser passer», a-t-il signifié à Marcelle.
Les archives de Libération témoignent cependant de ce que des échanges assez vifs ont déjà opposé, dans les pages du journal, certains de ses chroniqueurs. Dans une tribune datée du 20 mars 2012, un certain… Alain Duhamel traitait ainsi Daniel Schneidermann – qui avait osé l’égratigner dans une chronique parue la veille – de «Tartuffe» : il lui reprochait, entre autres amabilités, d’user d’ «insinuations» et d’ «amalgames», et de préférer «l’aversion à la réflexion». D’évidence : la direction de Libération, qui s’était donc empressée de publier cette «réponse» d’Alain Duhamel, n’avait pas considéré que les mots qu’il employait étaient «insultants » pour Schneidermann.
Mais force est de constater qu’aujourd’hui, Marcelle, curieusement, ne bénéficie pas des mêmes égards – puisqu’après qu’il a refusé hier d’«amender» son propos, sa chronique – que nous publions ci-dessous – a été censurée.
Pour la deuxième fois, en trois semaines : cela commence à faire beaucoup – et tant, même, que l’on comprendrait mal que la rédaction de Libération reste encore sans réagir…

Europe : on n’est pas là pour se faire engueuler

Dans un mois, jour pour jour, donc, les élections européennes, et, faute de mieux en matière d’argumentaire, chez les maîtres-penseurs, c’est reparti comme en 2005 : à boulets roses et au canon de marine, le retour des «ouiistes» d’alors, les mêmes exactement, sans vergogne et assez impavides pour n’avoir jamais seulement envisagé de changer un tout petit peu d’avis, ne serait-ce que dans l’expression de leurs certitudes…
Entendons-nous  : que mes voisins de chronique, respectivement en charge de Diplomatiques et de Politiques, réactualisent leur morgue avec leurs convictions, rien à dire. Nul ne répugne, dans ces pages, à s’afficher péremptoire. Parlant ici d’un point de vue européiste, j’ai, moi aussi, eu désir d’une Constitution qui n’aurait pas abdiqué tous pouvoirs aux marchés, se serait préoccupée de social et de fédéralisme, aurait construit les moyens de son émancipation et porté haut les principes démocratiques dont mensongèrement elle se réclamait. Pourtant, neuf ans après certaine campagne pour le oui à ce «traité établissant une Constitution pour l’Europe» mais qu’un référendum sanctionna en 2005 d’un non sans appel, six ans après ses cyniques réécriture et ratification constitutionnelle en «traité de Lisbonne», et deux années après que la promesse de campagne présidentielle hollandaise de le renégocier eut été ­jetée aux orties, on aurait apprécié qu’un bilan en fût tiré, et sa propagande à tout le moins reconsidérée. Au lieu de quoi, rien que l’arrogante et lancinante répétition, dans le même dogme, des mêmes injures et des mêmes oukases.
Bernard Guetta, avec sa chronique du 16 avril titrée «Coupable Occident, forcément coupable», ouvrait le bal à propos d’Ukraine et de Rwanda en enfermant ses adversaires mal identifiés dans une double caricature. Selon lui, faire doucement remarquer que la politique postcoloniale de la France, en Afrique et dans le mitan des années 90, n’avait pas l’innocence immaculée de l’agneau pascal, c’était prétendre que «la gauche et la droite françaises […] auraient, autrement dit, (sic – c’est nous qui soulignons, ndlr), voulu l’assassinat à la machette de 800 000 personnes». En vertu d’un raisonnement semblablement binaire, constater que l’illisible diplomatie de l’UE encouragea un partenariat économique avec Kiev, fournissant ainsi à l’expansionnisme poutinien un prétexte à réagir, c’était, selon Guetta, prêter à ladite UE le désir réfléchi, voire prémédité, de «s’en prendre aux Russes». Ainsi, Mélenchon serait-il identifié comme pro-russe, donc «poutinien», aussi sûrement que Le Pen en Syrie pro-el-Assad. Contre celui-ci et celle-là, il ne s’agit que de marteler encore et toujours, envers et contre tout, que l’UE est par essence libre-échangiste vertueuse autant que les Etats-Unis, et son bilan admirable. Mais, à la question posée en préalable par le chroniqueur : «Pourquoi tant de gens qui ne sont pas analphabètes, tant de Français qui ne sont, a priori, pas ­demeurés, ont-ils pu dire ou penser tant d’inepties ?» il ne serait pas répondu
Dès le lendemain, Alain Duhamel ferait à son compère écho dans sa chronique intitulée ce jeudi 17 avril «Qui va ­défendre l’Europe ?». Préjugeant les comportements de chaque parti face à une institution qui, si elle a, certes, du mal à exister, le doit d’abord et surtout à elle-même, l’auteur lui prédit d’abord «le supplice du pilori», de quoi évidemment «Marine Le Pen pavoisera, Jean-Luc Mélenchon s’enfiévrera». Toujours, dans la balance rhétorique de Duhamel, l’obsession de ces deux-là unis, au mépris de toute réalité programmatique, comme un couple (tel celui, symétrique, qu’il forme en l’occurrence avec Guetta)…
Et pour qu’il soit bien entendu que cette union de «populistes» et «démagogues» est de nature diabolique, le lexique autant que la syntaxe sera plus bas appelé à la rescousse : où «le message de l’UMP sera totalement cacophonique», où «les cris des souverainistes écraseront les propos trop sages et trop lisses des pro-européens», où «le PS sera muet», «les écologistes défendront l’Europe comme des adolescents brouillons» et «les centristes […] prêcheront stoïquement dans le vide», quid des deux Fronts, national et de gauche, également innommés parce qu’également innommables, et, partant, personnalisés à l’extrême (si j’ose dire) via leurs deux leaders ? La sentence est assénée comme un trait de hache : «Marine Le Pen aboiera, Jean-Luc Mélenchon éructera.» Vous ne vous attendiez pas à ce que ceux-là s’expriment autrement que comme des animaux, non ?
A la chute de Guetta, «l’Occident est impuissant», et à celle de Duhamel, «l’Europe a disparu de notre paysage». L’un ni l’autre n’a rien appris, mais il faut d’ores et déjà supposer que, de cela aussi, les «nonistes» avec les abstentionnistes du 25 mai devront faire repentance.
Pierre MARCELLE

Mauvais genre

Les forums d’enseignants se sont enflammés lors du débat sur le « mariage pour tous », comme il est désormais convenu d’appeler l’accès au mariage des homosexuels. Avec une certaine férocité, je dois dire. Sur Néoprofs, par exemple, un recensement complet de toutes les déclarations, amicales ou hostiles, à la réforme Taubira (la Garde des Sceaux, fortement critiquée par ailleurs par les gens de Justice pour son attentisme face à des réformes cruciales, ou son activisme dans des réformes laxistes, a acquis une sorte d’immunité morale en défendant le droit au mariage des homosexuels) occupe plusieurs pages. On n’a qu’à entrer dans le site, sans même en être membre, et taper les mots-clefs sur le moteur de recherche (http://www.neoprofs.org/search?search_keywords=mariage, http://www.neoprofs.org/search?search_keywords=genre, ou http://www.neoprofs.org/search?search_keywords=Taubira) pour trouver des dizaines d’entrées sur le sujet, suivies de dizaines de commentaires allant globalement tous dans le même sens — et dus, quand on y regarde de plus près, à une dizaine d’activistes de la Cause. Ainsi vont les lobbies, et le LGBT ne fait pas exception. Pedro Cordoba a expliqué fort bien, sur son blog, comment les mêmes activistes, très actifs à Bruxelles, ont obtenu gain de cause en faisant passer l’égalité femmes / hommes au second plan, et en promouvant, via les ABCD promulgués par le ministère, une théorie du genre qui doit tout à la queer theory, et rien à la réalité (http://pedrocordoba.blog.lemonde.fr/2014/04/17/abcd-lalphabet-de-la-discorde/)

À croire qu’il s’agissait d’une affaire d’Etat. Pendant ce temps, Peillon pouvait bien continuer à déglinguer l’Education nationale, l’administrateur principal de Néoprofs s’en foutait.

À chacun son bonheur, ses névroses et ses obsessions. Les orientations sexuelles des uns et des autres m’indiffèrent profondément. Tout comme celles des écrivains, quand elles n’ont pas de poids pour l’interprétation de leurs œuvres. Il y a bien peu de choses, dans les écrits d’Aragon par exemple, qui impliquent de connaître ses goûts, sincères ou non, déclarés ou non. Irène, peut-être — cette manie de décharger dans son pantalon dès qu’une femme le serre contre elle, bon prétexte pour arrêter là le duel avant qu’il ait commencé. Mais on n’étudie pas Irène en classe. Sinon, les poèmes à Elsa, tout vers de mirliton qu’ils soient, restent des poèmes d’amour standard que toutes les Bovary des deux ou trois sexes peuvent revendiquer, et Aurélien est une belle romance hétéro dans laquelle les homos intelligents (il y en a, j’en connais, et avec bonheur, mais ça frôle l’oxymore, ces temps-ci, vu l’âpreté des débats, et le déchaînement des passions, au mépris de toute logique) trouveront leur compte aussi bien que les hétéros. Quant à l’anecdote biographique (sa mère qui se faisait passer pour sa sœur), elle n’implique rien : pour la petite histoire, Jack Nicholson a connu exactement la même situation (et encore, sans être au courant de la vérité avant le décès de sa mère), et que je sache, il est un hétéro actif, et même frénétique (« Ça doit cacher quelque chose », grommelle immédiatement le lobby sus-cité). Et je sors de deux mois d’étude d’Un amour de Swann, où pas une fois les goûts de Proust n’ont été convoqués pour expliquer la liaison du personnage principal : il était plus productif d’invoquer René Girard et la triade amoureuse — ou Freud… S’il est un seul prof de Lettres homosexuel qui étudie Proust pour faire l’apologie de sa cause, il est… mauvais lecteur. Cambacérès avait le « petit défaut », comme on disait de son temps, et il a fortement inspiré le Code civil napoléonien, y compris sa répression de l’homosexualité, à une époque où il fallait prioritairement faire des enfants pour avoir des soldats. C’est qu’il était avant tout politique — et intelligent. Nous voici loin des glapissements actuels.
Cette loi Taubira est l’un de ces épiphénomènes qui seraient passés inaperçus en temps d’abondance, mais qui a polarisé les discours des uns et des autres parce que nous sommes en temps de crise. Le PS au pouvoir n’avait aucune proposition concrète à faire pour diminuer les 10 ou 12% de chômeurs : il a amusé la galerie pendant six mois avec une réforme « sociétale », comme on dit quand on n’a ni le cerveau ni les tripes pour faire des réformes économiques significatives — renoncer à la lutte imbécile contre l’inflation, par exemple, et pratiquer la politique de relance que conseillent tous les grands économistes (Krugman par exemple), à part ceux que consulte Hollande.
Réforme sociétale donc — et, en même temps, profonde erreur politique. Voilà près d’une siècle que la Gauche s’évertuait, avec des hauts et des bas, de renouer le dialogue avec le catholicisme français (avec le protestantisme, c’est fait depuis longtemps, mais ça reste marginal, n’en déplaise aux caciques du PS, du SGEN et du pédagogisme qui, de Jospin à Meirieu, en sortent massivement). C’était presque fait : on avait marginalisé Monseigneur Lefebvre et ses épigones, on avait cassé le lien autrefois automatique entre la Droite et le goupillon, Christine Boutin agitait ses petits bras dans son coin pour attirer les jeunes gens, rien n’y faisait : la Gauche mitterrandienne, en écrabouillant le PC, avait multiplié les signaux positifs en direction de ces chrétiens qui ne se résolvaient plus à être systématiquement réactionnaires, maintenant que le Grand Satan de la Place du Colonel Fabien en était réduit à vendre… la Place du Colonel Fabien.
À noter que l’UMP, en draguant les frénétiques qui se pâment en pensant à Christine Boutin, a ouvert la voie à un PS en panne d’idées, dépassé sur sa gauche, et qui a cru bon de flatter les habitués des clubs du Marais en croyant faire œuvre de politique générale.
Dès l’arrivée de la Gauche au pouvoir, j’ai d’ailleurs signalé à l’animateur principal de Néoprofs, »John », qu’il était imbécile d’imposer une loi qui ferait forcément débat là où un décret sur un PACS amélioré, conférant les mêmes droits que le mariage (en particulier sur la question du droit de succession) suffisait amplement. Sans doute est-ce la source de notre très récente inimitié, qui a conduit à mon interdiction du forum sous un prétexte si frivole que j’en ris encore : qui n’est pas avec moi est contre moi, a-t-on pensé là-bas. Quant à l’opportunité politique d’une telle réforme en ce moment, au risque de cristalliser dans l’opposition viscérale ces chrétiens presque récupérés, ces Musulmans que l’on croyait acquis, inutile d’en parler : Paris vaut bien une fesse. C’est Orphée qui se retourne au moment même où il était à deux doigts d’avoir sauvé Eurydice. Bye-bye my love, bye-bye 2017.
On a lâché la bride à la bête. La « manif pour tous », ce conglomérat de chapelles diverses, qui a vu défiler des groupes islamistes, des néo-nazis et la Fraternité de Saint Pie X et de Monseigneur Lefebvre réunis, a fourni un nouveau soubassement idéologique à une extrême-droite qui s’était fortement laïcisée, ces derniers temps (et qui, souvent pour des raisons personnelles tenant aux choix de vie de certains de ses membres éminents, était restée discrète sur la question). Le FN est désormais entré dans les mœurs, grâce à un quarteron d’activistes qui ont sincèrement cru que le sort de la France dépendait de leur passage éventuel devant monsieur le Maire — et, deux ans plus tard, devant le juge aux affaires familiales.
Ah oui, mais il y avait la question de l’adoption… Ma foi, cela aussi pouvait se régler en deux minutes sur un coin de table au ministère de la Famille : les contraintes françaises d’adoption sont archaïques, il est plus que temps de les libéraliser largement.
Ajoutons, pour les adeptes du tout sociétal, que cette loi stupide (parce que contre-productive) a fait oublier la question centrale, celle de l’égalité hommes / femmes, toujours pas réalisée, et dont aucune parité en trompe-l’œil ne saurait dissimuler les dysfonctionnements. Et elle a rejeté vers les calendes grecques des lois autrement plus urgentes, celle sur l’euthanasie, par exemple. Elle aurait peut-être fait hurler une petite poignée de jusqu’auboutistes de la vie à tout prix, mais elle n’aurait pas envoyé dans la rue des millions de personnes, parce que tous, nous avons eu dans nos familles, dans nos amis, des gens qui ont souffert jusqu’à la dernière extrémité — et encore récemment, parce que pendant qu’ils mouraient à tout petit feu et à grand fracas, les homos exultaient dans leur coin et comptaient, sur Néoprofs et ailleurs, les « avancées » de leur « cause ». Désormais, c’est trop tard : si l’on touche une nouvelle fois aux marottes des obsédés de la foi, on aura deux millions de gens dans la rue.
Quant aux dégâts sur les élèves, sommés de choisir et de se choisir une identité sexuelle, autant ne pas en parler.

Jean-Paul Brighelli

PS. Pour qui voudrait faire un peu de sociologie du milieu enseignant au regard du « mariage pour tous », voici l’essentiel des entrées sur le sujet. On y trouve pêle-mêle des considérations sur telle loi d’un Etat américain du Middle West, les gesticulations d’un maire dans une commune ignorée (la loi a permis à un nombre considérable de politiques inconnus de se faire connaître, en gesticulant sur le podium qu’elle leur a offert — à quelques mois des municipales dont Saint-John Bouche d’or déplore bien entendu le résultat), ou les affirmations grotesques de Patrick Menucci sur la responsabilité du mariage pour tous dans son échec magistral à Marseille.

http://www.neoprofs.org/t63066-mariage-pour-tous-quels-pays-l-autorisent-et-depuis-quand?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t73226-etats-unis-la-justice-invalide-l-interdiction-du-mariage-homosexuel-dans-le-michigan?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t72291-guides-par-franck-meyer-modem-14-maires-saisissent-la-cour-des-droits-de-l-homme-pour-que-leur-commune-puisse-refuser-le-mariage-a-tout-couple-de-meme-sexe?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t71835-vincent-peillon-hue-a-aix-en-provence-par-les-opposants-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t71853-mariage-homosexuel-chez-les-protestants-la-discussion-est-ouverte?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t70580-les-opposants-au-mariage-pour-tous-defileront-les-19-01-26-01-et-02-02-2014?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t70115-sondage-bva-fin-2013-78-des-sympathisants-de-droite-sont-encore-hostiles-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t70041-pour-les-francais-les-evenements-les-plus-marquants-de-l-annee-2013-sont-la-mort-de-nelson-mandela-et-le-vote-du-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t69700-usa-un-enseignant-homosexuel-licencie-apres-avoir-annonce-son-mariage-avec-son-compagnon?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t65976-florian-philippot-si-le-front-national-arrive-au-pouvoir-il-mettra-fin-au-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t69130-la-manif-pour-tous-tue-des-poules-a-paris-pour-lutter-contre-le-mariage-pour-tous?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68692-referendum-en-croatie-le-1er-decembre-2013-le-mariage-pour-tous-est-definitivement-interdit-par-la-constitution?highlight=mariage

http://www.neoprofs.org/t68363-christine-boutin-part-en-iran-pour-combattre-le-mariage-pour-tous-et-francois-hollande?highlight=mariage

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http://www.neoprofs.org/t66954-manifestation-anti-mariage-pour-tous-a-angers-taubira-tu-sens-mauvais-tes-jours-sont-comptes-une-banane-pour-la-guenon-video-p6?highlight=mariage

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http://www.neoprofs.org/t73721-pour-patrick-menucci-ps-le-mariage-pour-tous-a-contribue-a-sa-defaite?highlight=mariage

Français de souche

La caractéristique principale du Minable, c’est sa propension à donner des leçons. D’où sa présence massive parmi les profs, les journalistes, le personnel politique. Ce qui bien sûr n’exclut pas qu’il n’y ait de grands profs, de bons journalistes, voire des politiques intelligents. Mais bon…

« Après l’émission Des Paroles et des Actes ce jeudi 6 février, deux membres du Conseil National du PS, Mehdi Ouraoui, ancien directeur de cabinet d’Harlem Désir, et Naïma Charaï, présidente de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE), ont saisi le CSA. Dans une lettre envoyée à son président, ils qualifient l’intervention d’Alain Finkielkraut «d’inacceptable» et «dangereuse». Ils s’inquiètent précisément de l’usage par le philosophe de l’expression «Français de souche», «directement empruntée au vocabulaire de l’extrême droite». »
http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/02/07/97001-20140207FILWWW00200-finkielkraut-des-socialistes-saisissent-le-csa.php
Le malheureux Finkielkraut a cru bon de répondre — non pour se justifier, mais parce que c’est son métier de rendre les autres intelligents, treizième des travaux d’Hercule :
«Je suis totalement abasourdi. Hier soir, lors de l’émission Des paroles et des actes, j’ai dit que face à une ultra-droite nationaliste qui voulait réserver la civilisation française aux Français de sang et de vieille souche, la gauche a traditionnellement défendu l’intégration et l’offrande à l’étranger de cette civilisation. La gauche en se détournant de l’intégration abandonne de fait cette offrande. Manuel Valls a expliqué que nous avions tous trois -lui-même, David Pujadas et moi – des origines étrangères et que c’était tout à l’honneur de la France. J’ai acquiescé mais j’ai ajouté qu’il «ne fallait pas oublier les Français de souche». L’idée qu’on ne puisse plus nommer ceux qui sont Français depuis très longtemps me paraît complètement délirante. L’antiracisme devenu fou nous précipite dans une situation où la seule origine qui n’aurait pas de droit de cité en France, c’est l’origine française. Mes parents sont nés en Pologne, j’ai été naturalisé en même temps qu’eux en 1950 à l’âge de un an, ce qui veut dire que je suis aussi Français que le général de Gaulle mais que je ne suis pas tout à fait Français comme lui. Aujourd’hui, on peut dire absolument n’importe quoi! Je suis stupéfait et, je dois le dire, désemparé d’être taxé de racisme au moment où j’entonne un hymne à l’intégration, et où je m’inquiète de voir la gauche choisir une autre voie, celle du refus de toute préséance de la culture française sur les cultures étrangères ou minoritaires. L’hospitalité se définit selon moi par le don de l’héritage et non par sa liquidation.»
http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/02/07/31003-20140207ARTFIG00274-alain-finkielkraut-une-partie-de-la-gauche-a-perdu-la-raison-et-la-memoire.php

Admettons que l’expression « Français de souche » soit aujourd’hui délicate à employer, surtout depuis qu’elle sert d’étiquette à un site dont la mesure ni le bon goût ne sont les qualités dominantes. Admettons qu’un philosophe (je rappelle que Finkielkraut ne l’est pas, de formation) doive utiliser les mots avec circonspection. Oui, admettons…
Mais comment admettre qu’un parti (le PS) décide d’interdire les mots qui le défrisent ? À l’intolérance de ceux que leur étiquette « de gauche » ne préserve pas du malheur d’être des abrutis, répondra tôt ou tard l’intolérance massive d’une foule d’abrutis qui revendiqueront crânement, et dans la rue, une étiquette « de droite ».

D’ailleurs, ils la revendiquent déjà. L’un des exploits les plus remarquables de ce gouvernement de fantoches est d’avoir rassemblé des centaines de milliers de personnes qui n’existaient pas collectivement, et qui désormais s’expriment d’une seule voix. On salue bien bas.

Au passage, et quitte à chicaner sur les mots, comment distinguer les Français nés en France depuis plusieurs générations et ceux de toute fraîche importation, nés à l’étranger — Finkielkraut lui-même ? Parce que la distinction, quoi qu’on en pense, fait sens : on n’est pas français comme le camembert est normand : on l’est parce qu’on le mérite.
On ne naît pas Français — on le devient, même quand on a des parents inscrit au registre national depuis lurette. On le devient en s’affranchissant des coutumes, des relents familiaux, des communautarismes de toutes farines, des habitudes religieuses exotiques, des impératifs gastronomiques exogènes. J’ai parlé ici-même de cet excellent livre paru l’année dernière, la République et le cochon (Pierre Bimbaum, http://www.seuil.com/livre-9782021108651.htm), dans lequel l’auteur analyse avec une grande finesse le rôle du porc dans l’intégration à la communauté française, et la façon dont les Juifs (et les Musulmans, mais ce n’est pas son sujet directement) ont accepté (ou non) d’entrer dans les usages alimentaires de la République. On est français parce que l’on maîtrise la langue (ce que Finkielkraut fait à un niveau supérieur — très supérieur aux deux hurluberlus qui veulent le traîner aujourd’hui en justice au nom du politiquement correct, très supérieur aux membres du gouvernement, très supérieur à l’ensemble de la classe journalistique qui le juge), et parce que l’on a accepté les caractéristiques de la civilisation française.
Il ne s’agit pas de nationalisme — encore que « mourir pour la France », expression qui paraît de plus en plus désuète aux jeunes générations, qu’elles soient « de souche » ou non, me paraisse la pierre de touche de la nationalité. Encore moins d’esprit cocardier — même si ce drapeau « plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » a une histoire que nous pouvons revendiquer autant qu’au temps d’Edmond Rostand, dont les vers de mirliton me font toujours tressaillir.
Il s’agit de terre et de terroir.
Il faut être bête comme peut l’être Claude Askolovitch pour croire que « terroir » est une expression pétainiste, alors que c’est la façon la plus simple de distinguer un bayonne taillé dans la croupe d’un honnête porc pie noir basque d’un jambon issu d’une quelconque carcasse danoise élevée en batterie (ou, pour en rester au cochon, distinguer un prizuttu d’origine, dont le gras adhère à la chair et possède un merveilleux goût de noisette et de châtaigne, des horreurs proposées dans les restaurants insulaires et pour lesquelles il n’y a, justement, pas de nom).
Alors, d’accord, sur nos papiers d’identité, rien ne spécifie l’origine de nos origines, et c’est tant mieux. C’est tout à la gloire de la France, justement, que de refuser l’inscription de la religion, telle qu’elle se pratique dans nombre de pays — y compris en Europe — et telle qu’elle se pratiquait sous Pétain. Mais c’est d’une hypocrisie sans nom que de prétendre que l’on ne peut pas, par exemple, analyser les résultats scolaires en fonction du contexte familial tel qu’il se lit à travers les patronymes (l’étude qui a été faite sur le sujet en région Aquitaine est à la fois exemplaire et en théorie illégale). Nous sommes tous français par principe, et plus ou moins dans les faits.
Parler la langue et la culture, comprendre que ce vieux pays est laïque sur un antique fond chrétien et gréco-romain, admettre qu’il y a des caractéristiques communes (la combinaison paradoxale d’une réelle fierté nationale et d’une tendance à l’auto-dépréciation, par exemple), sourire même à une certaine bêtise française, voilà ce qui caractérise le « Français de souche ». Les détracteurs de Finkielkraut sont loin, très loin, de posséder sa maîtrise de la langue et de la culture françaises. Ni son sens de la dérision.
Tout cela pour dire… Pour dire que la débauche de politiquement correct, en dehors de ses velléités castratrices typiques d’un parti (le PS) qui manque essentiellement de cou… rage, engendrera fatalement, à terme, une réaction bien plus terrible que prévue. Ce qui est prévu de toute évidence, c’est la montée du FN, en prévision d’un 2017 où l’UMP, débordée sur sa droite, serait absente au second tour, et laisserait le PS étaler sa morgue face à une droite bleu-marine réduite à ses appuis traditionnels : stratégie imbécile, parce qu’il n’y aura pas, en faveur d’un président qui est actuellement tombé à 19% d’opinions favorables (mais il peut mieux faire…), de retournement comme on en a vu en faveur de Chirac en 2002. Non, ce que le politiquement correct attise, c’est la montée d’une droite extrême, qui s’exprimera dans la rue avant de s’exprimer par la violence — et qui s’exprimera dans les urnes aux municipales et plus encore aux européennes. Ce qui nous guette, c’est la venue d’un fascisme dur — parce que le PS est fini, fichu, foutu, à force de se caricaturer dans des initiatives qui sont autant de chiffons rouges, faute de drapeaux de la même couleur. Incapable d’affronter les réalités économiques, le gouvernement et ses affidés ont décidé de bouger essentiellement sur le plan « sociétal » — et ça ne leur porte pas bonheur. Les bobos parisiens qui nous gouvernent devraient de temps en temps redescendre dans le pays réel, et mesurer exactement l’exaspération : nous sommes à deux doigts de l’émeute, et ils perpétuent leurs délires. Ce n’est pas l’UMP qu’ils descendent (avec la politique libérale qu’ils mènent, qui a encore besoin de l’UMP ?), c’est le fascisme qu’ils alimentent. Parce qu’ils fonctionnent déjà comme des fascistes.

Jean-Paul Brighelli