Retour à Arles

Ils marchaient lentement, dans la ville surchauffée. Arles peut bien ne plus être enchâssé que dans des vestiges de murailles, les rues ont beau être étroites et à l’abri du soleil, l’air n’y circule pas, l’été, et une chape de plomb fondu l’enserre. Le pire, c’est quand vous sortez des ruelles et que vous entrez sur une place : traverser celle de la République, de Sainte-Anne à Saint-Trophime, est une épreuve du feu.
Pourtant, ils étaient revenus dans la fournaise arlésienne, comme l’année dernière. Ils étaient arrivés tôt le matin, et ils prenaient un café sur le boulevard des Lices. Ils s’étaient procuré, au syndicat d’initiative juste en face, un passe expo pour les Rencontres photographiques jadis fondées par Lucien Clergue. Et ils discutaient des diverses opportunités — partir directement vers le Palais de l’Archevêché, en s’enfonçant dans la vieille ville, ou en faire le tour — mais dans quel sens ?
Elle eut la bonté de lui laisser le dernier mot en lui faisant croire qu’il l’avait convaincue — comme d’habitude. Et ils remontèrent le boulevard vers le jardin d’été, tournant dans la rue Emile Combes (dit « le petit père ») pour gagner la Maison des peintres, où il tenait absolument à voir le travail de Christophe Rihet intitulé « Crossroads » (comme le blues sublime de Calvin Russell). Roads to death.

Les photos, superbes, sont l’autre bout, celui dont on ne parle jamais, du photo-reportage. Après l’incident, ou l’accident. Rihet a eu l’idée d’aller photographier les routes ou les rues où ont eu lieu des morts célèbres : la route où Bonnie et Clyde ont été passés à la moulinette par le FBI, le virage où Françoise Dorléac a brûlé vive, la route 46 de CalifornieCapture d’écran 2017-07-31 à 15.55.42 où une célèbre Porsche 550 Spyder (les marques des voitures sont systématiquement précisées), dite « Little Bastard », a heurté une Ford Sedan — l’accident mis en scène dans Crash, le film-culte de Cronenberg. Ou la Nationale 5 où Michel Gallimard, l’héritier présomptif de Gaston, au volant d’une Facel Vega HK500, a embrassé un platane sans son consentement. Il en est mort, ainsi que son passager, un certain Albert Camus. La glissière de sécurité, bien sûr, n’est pas d’époque…Capture d’écran 2017-07-31 à 15.54.07L’album rassemblant les photos est en vente là, et vous pouvez choisir l’exemplaire que vous voulez — avec en couverture la photo qui vous a le plus parlé. Sur celui qu’il a acheté, il y a ce sous-bois anglais où T.E. Lawrence a rejoint l’Arabie heureuse au guidon de sa Brough Superior SS100 — rebaptisée George, comme ses six motos précédentes.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.01.34Morbide ? Pas même. Mais une belle démonstration sur le fait qu’un paysage est toujours un portrait — et toujours un auto-portrait. Christophe Rihet doit être un garçon intéressant.

Ils sont remontés vers les arènes. Ça commençait à taper dur, là-haut. Au Palais de Luppé Olympus a invité divers photographes — ils n’ont remarqué que les photos fort belles et morbides elles aussi de Guillaume Herbaut et Eléonore Lubna, « de Kiev au Donbass, un aller-retour ». Ou comment photographier la guerre — après tant d’extraordinaires reporters spécialisés dans le genre.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.07.00
La galerie Arena, adjointe à l’ENSP d’Arles, expose un premier lot de photos de Colombie — le thème central des rencontres cette année. Rien de marquant. Au musée Réattu, comme l’année dernière, rien : des photos « mode », sur le genre dans tous ses états. À quoi bon aller à Arles si c’est pour y retrouver Michou ? En face, à la Commanderie Sainte-Luce, un autre marronnier, les migrants libyens. À trop traquer l’émotion du direct, on oublie de photographier — c’est-à-dire d’écrire la lumière, de la mettre en scène, de la dompter finalement. Entre le cru et le cuit, ils ont choisi… de ne pas s’attarder.

Il était temps d’aller déjeuner. Plutôt que de se perdre dans les innombrables gargotes à touristes de la place du Forum, ils ont passé le pont de Trinquetaille et sont allés chez Michel (juste à la sortie du pont, en contrebas) , le seul endroit où l’on mange une bourride de lotte pour 20 €. Mais que la traversée du pont, une seule arche jetée sur le Rhône, fut rude ! Le fleuve avait renoncé à couler. Les silures sommeillaient au fond. Les bateaux ne naviguaient pas. L’air était si épais de chaleur qu’on l’aurait découpé au couteau.

Puis retour : ils repassèrent le pont, et cherchèrent un peu de fraîcheur dans la chapelle Saint-Martin du Méjan (juste à côté de la librairie d’Actes Sud) où s’expose la Vuelta, qui n’est pas un documentaire sur le tour d’Espagne mais un panorama, à travers les œuvres de 28 photographes, de la Colombie actuelle. Mention spéciale pour Rosario Lopez, Andrea Acosta, Maria Fernanda Cardoso (dont la spécialité est la macro-photographie d’inquiétants organes sexuels floraux)Capture d’écran 2017-07-31 à 16.14.25 ou Maria Elvira Escallon. A vous donner envie de ne pas y aller : c’est superbe, la Colombie, mais ça a l’air violemment hostile.
Remontez de quelques dizaines de mètres, contournez la bâtisse où est organisé l’accueil du festival, et rendez-vous dans l’église des frères prêcheurs. Michaël Wolf y a accroché de très belles vues de villes — les immeubles de ShanghaiCapture d’écran 2017-07-31 à 16.19.02 ou de Hong-Kong, entre autres. « Pulsions urbaines » dit-il. C’est tout à fait ça — ces villes vivent à battements accélérés, au plus près de l’infarctus. Très belle série de visages de Japonais pressés les uns contre les autres à travers les vitres du métro de Tokyo — insectes semi-écrasés derrière les parois d’un vivarium géant.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.19.38
Il est temps de repiquer vers le centre-ville, que la promenade, en spirale escargotique, a soigneusement contourné. Ils passent à travers la mairie, tant le plafond du hall leur arrache à chaque visite des commentaires admiratifs. À droite, l’église Sainte-Anne propose une exposition intitulée « Iran 38 » (le nombre de photographes qui ont envoyé leurs clichés) avec des images magnifiques de Arash Khamooshi ou Benham Zakeri. Ou ce sauna improvisé en bord de mer, qui ressemble terriblement à un rite anthropophage — photographié par Morteza Niknahad.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.22.45Attention, il faut retraverser la place de la République, pour atteindre la Palais de l’Archevêché et Saint-Trophime, juste derrière. Ils ne se donnent même pas la main, pour ne pas transpirer en vain l’un dans l’autre — il y a des lieux et des occasions pour ça. Même la fontaine sur la place coule paresseusement, comme si elle était trop fatiguée pour céder à la gravitation universelle.
Une fois la voûte d’entrée atteinte, il sont provisoirement sauvés. Ils montent l’escalier à droite, pour voir la première exposition d’ensemble des œuvres de Masahisa Fukase, qui avec un humour très japonais a subverti la photo de famille,Capture d’écran 2017-07-31 à 16.25.36 et passé une longue année à fixer des corbeaux, comme des kanji barbares et illisibles jetés sur le soleil nippon.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.26.20 Très beau. Très désespéré. Après ça, l’auteurCapture d’écran 2017-08-01 à 08.49.29 s’est débrouillé pour avoir un accident qui l’a plongé vingt ans dans un coma profond dont il n’est sorti que pour mourir. Un hara-kiri décomposé longuement.
A Saint-Trophime, juste au-dessus, on peut passer rapidement sur les photos de Dune Varela — des temples antiques tirés sur des plaques de métal, transpercées par derrière à la 22 long rifle — sans doute pour évoquer la destruction de Palmyre. On se prend à regretter que l’auteur n’ait pas utilisé une kalach, au moins il ne serait rien resté de son œuvre.
Mais au dernier étage, très belle exposition de Niels Ackerman et Sébastien Gobert, « Looking for Lenin » : une série impressionnante de photos de statues renversées du père fondateur du socialisme, dans des arrière-cours, des terrains vagues où les mauvaises herbes prennent leur revanche sur l’Histoire, des entrepôts clandestins où l’on a stocké les bustes en morceaux.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.31.16 La plupart des photos sont accompagnées du commentaire d’un Ukrainien-témoin — celui-ci par exemple : « Si vous tirez sur ‘Histoire avec un pistolet, elle ripostera au canon. Si tout est défiguré à tel point qu’on oublie d’où l’on vient, nous ne formerons jamais une nation. Nous ne serons qu’une populace. Voire pire, des esclaves. Combien de fois, je vous le demande, est-ce que l’Histoire a été réécrite, depuis les débuts de l’humanité ? Et regardez le résultat… » On ne saurait mieux dire qu’à vouloir abolir le passé, on rate son futur. Et il n’y a pas qu’en Ukraine — de façon amusante, ce sont désormais les libéraux qui chantent « du passé faisons table rase… »

Ils se sont résolus à retraverser la place pour prendre la rue de la République. À l’église des Trinitaires, Marie Bovo a eu une bonne idée — photographier la Russie à travers les vitres du train qui parcourait la steppe —, mais à part l’idée…
Espace Van Gogh, les « Pulsions urbaines » d’une Amérique du Sud protéiforme — rien, mais alors rien, qui tire l’œil et dépasse le niveau de la carte postale, sauf de très belles images de Miguel Rio Branco, un Brésilien, et de Fernell Franco — la Colombie encore :Capture d’écran 2017-07-31 à 16.33.54L’après-midi tirait sur sa fin. Il a tenu à passer rue des Porcelet, qui donne sur la place Antonelle. Un vieux copain, qui signe Peter Henri Stein, y expose, comme chaque année, ses photos noir et blanc de femmes torturées, empalées, ficelées comme des poupées de Bellmer, sur lesquelles, en surimpression, sont parfois recopiés des fragments de textes sadiens.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.36.03 Tiens, cette année, il a un peu sacrifié à la couleur, pour transformer une chair humaine en vieux bois flotté.Capture d’écran 2017-07-31 à 16.36.28Il était près de cinq heures, il était temps de partir. Il restait tant de choses à voir —les photos de jeunesse d’Annie Leibowitz, à la Grande Halle par exemple. Ma foi, ils y retourneront, la plupart des expos sont là jusqu’à fin août.

Jean-Paul Brighelli